Sans jalousie aucune

 

 

Roman

 

 

Jean Morly

 

 

 

Avant propos

 

Ce roman est dédié à ces amis, timides, calmes, incapables de faire du mal, amoureux, généreux, ternes, sans fantaisie, et généralement ignorés dans leur modestie. J’en ai connu quelques-uns et je les ai à peine caricaturés. Quand ils sont exposés à la violence des autres, ils en sont les esclaves ou les victimes, si la prudence, l’intelligence et parfois la chance ne viennent à leur secours...

Naturellement altruistes, assez maîtres de leurs passions, réprouvant les violences et les mauvaises actions, mais les subissant sans réaction efficace rapide, ils aiment comme les autres humains, mais sans haine et sans jalousie aucune…

La première moitié du roman se déroule de 1960 à 1980. Il concerne la vie de Marie et les amours de jeunesse de Guy et de Denise. La seconde partie couvre les années 1980 à 2000 environ.

Au début du roman, le caractère calme et gentil des personnages principaux les expose à tomber dans des pièges. Ils découvrent la société avec ses règles, ses tabous, ses vices, ses violences, et les réactions déconcertantes des individus qui ne sont pas comme eux. À l’opposé des héros classiques emportés par leurs passions, ils font partie d’une minorité qui rejette nos drogues quotidiennes : la musique, la fête, l’alcool, le tabac, le café entre autres, mais qui tolèrent les opinions, les goûts et les défauts des autres. À la longue, ils se reconnaissent et s’apprécient. Ils s’agglomèrent alors, pour se protéger d’une société inquiétante qui ne les comprendrait pas. Dans la seconde partie du roman, ils s’isolent en se regroupant. Ils peuvent alors se libérer de certaines coutumes inadaptées à leur tempérament en les remplaçant par des lois conformes à leur nature. Leur communauté peut se perpétuer grâce à une vigilance constante fermant la porte aux indésirables, avec une croissance interne par les enfants qui arrivent, et une croissance externe par des émules. Ils font preuve entre eux d’une solidarité sans faille. Insensibles à l’aspect, l’impudeur les guette. Alliée à la promiscuité et une sexualité libre, elle ne conduit pas à la débauche, car les participants sont policés et n’acceptent pas de partenaires inconnus. Sans les garde-fous de la jalousie et de la pudeur, les amours foisonnent et se croisent, mais ne détruisent pas l’équilibre, car le sérieux, l’amour du prochain et le respect de tous, effacent l’amour égoïste.

Jean Morly

 

 

Sans jalousie aucune

 

 

Première partie

 

 

Chapitres 1 à 24

 

 

Jean Morly

 

 

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1 Marie et Claire

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Après la mort de son père, en 1961, Marie, jeune fille de 18 ans, se retrouve seule avec Paule, sa belle-mère. Marie a perdu sa mère quelques années auparavant, et son père s’est remarié avec Paule. Marie a bien accepté l’arrivée de Paule, qui l’a à sa charge et qu’elle appelle sa petite maman. Paule ne travaille plus, car son mari subvenait aux dépenses du ménage et l’avait fait arrêter.

Maintenant, il n’y a plus de ressources, car plusieurs années doivent s’écouler avant que Paule touche une retraite. Paule cherche du travail, et réduit le train de vie. L’appartement qu’elles occupent étant loué cher, elles déménagent vers un plus petit. Paule, pressée par le manque d’argent, trouve à faire des ménages en attendant mieux. Marie est consternée de voir sa petite maman réduite à ces extrémités. Elle propose de travailler, mais Paule lui fait comprendre qu’il est plus sage de poursuivre ses études. Marie en convient, mais ressent un profond désir d’aider Paule. L’occasion lui en est donnée assez vite.

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En rentrant à la maison, Marie passe devant une Académie de peinture. Elle a remarqué des affiches qui demandent des modèles : ils ont besoin de personnes pour poser. Elle en parle à Paule qui est réticente, mais qui se laisse convaincre, l’Académie n’ayant pas mauvaise réputation, et les études ne seront pas arrêtées.

Marie se présente à la directrice qui lui réclame des papiers d’identité. Comme elle n’a pas 21 ans, à cette époque, elle n’est pas majeure, comme plus tard, quand la majorité sera ramenée à 18 ans. Il faudra fournir une autorisation des parents, c’est-à-dire, dans son cas, de Paule. La directrice évalue rapidement l’aspect de Marie. Ce n’est ni une beauté, ni une laide. Elle a grandi trop vite, rivalisant en taille avec les garçons. D’ailleurs, au lycée, elle avait été surnommée « Girafe », pour son allure et aussi pour sa couleur. Le buste est bien plat. Ce n’est donc pas une recrue comme elle en cherche. C’est du tout-venant pas très classique, mais il faut faire avec ce que l’on trouve, au moins provisoirement. Il y a de la demande pour une grande blonde. Elle engage Marie et lui dit qu’elle va la prendre en photo pour que les peintres, qui ne viennent pas souvent, puissent juger quand elle n’est pas là. Elle lui montre la collection des photos des modèles. Comme certains sont nus, Marie est inquiète :

 

— Faut-il poser nue ?

— C’est à vous de choisir avec les peintres, dit la directrice. Nous ne vous imposons rien. Si personne ne veut de vous, vous ne poserez pas et vous ne gagnerez rien. Je prends la photo dans la pose que vous choisissez : nue ou habillée, ou les deux.

— Habillée, dit Marie. Je ne poserai pas nue.

— C’est comme vous voulez. Vous avez cette possibilité sans que ce soit une obligation. Vous choisissez librement, et vous pouvez changer d’avis. Soyez tranquille, rien ne vous arrivera, car nous faisons la police. Si quelqu’un vous importune, faites appel au gardien. Il est là pour faire respecter l’ordre. Attention aussi à vous ! Ce n’est pas parce que vous pouvez poser nue que vous êtes ici pour faire de la retape. Gardez vos distances. En entrant ici, vous laissez votre vie privée à la porte. Au moindre écart, dehors ! Olga est en train de partir. Cette fille a évolué. Elle est très belle et les peintres la réclame. Vous la remplacez.

— Je ne veux pas prendre la place d’une autre, dit Marie.

— Ne vous en faites pas pour Olga. On lui demande d’aguicher les hommes là-bas où elle va. C’est interdit ici. Avec son nouveau métier, elle n’a plus besoin de venir ici et elle est beaucoup moins disponible. C’est une fille intelligente et gentille. Je ne la mets pas à la porte, car ici, elle se tient. C’est d’elle-même qu’elle réduit sa présence ici. Je reconnais qu’elle ne me crée pas d’ennui.

— Vous n’aurez pas d’ennui avec moi, dit Marie.

— Je l’espère, dit la directrice. Olga est trop belle. J’aurais dû me méfier quand je l’ai prise. Il est difficile de retenir longtemps une belle fille. Il n’y a qu’avec Claire que j’ai réussi. Il y a moins de risques avec vous, mais il n’est pas certain que je vous garde. Une raison de renvoi est de fumer dans les salles, une autre, le non-respect des engagements. Si vous ne venez pas à un rendez-vous de pose pris à l’avance, la séance de pose n’a pas lieu. Il ne faut pas faire faux bond. C’est une perte sèche qui coûte très cher et détruit notre réputation. Nous cherchons à utiliser nos salles de façon optimale. Si vous êtes malade tous les mois, ce n’est pas la peine de venir. Nous payons bien et nos prix sont bas : ce ne serait pas possible avec de l’absentéisme.

— Je suis rarement malade, dit Marie. Quand j’ai mes règles. Je le sens à peine, et je ne fume pas.

— Bon. Je veux vous croire. Je vous prends à l’essai. Je vais demander à Claire de vous faire visiter la maison et de vous expliquer. C’est une fille ponctuelle et sérieuse, étudiante comme vous. Si vous vous comportez comme elle, tout ira bien. À cette heure, elle est entre deux poses. Si elle n’est pas sortie, elle doit travailler dans la petite salle.

 

Marie et la directrice trouvent effectivement Claire en train d’étudier ses cours. Elle se met à la disposition de Marie pour lui expliquer le fonctionnement de l’Académie.

Claire, avec application, expose comment les modèles s’inscrivent sur les planifications des salles, en accord avec les professeurs. Des réunions sont prévues de temps en temps pour s’entendre sur les horaires et les costumes. Le plus souvent, l’accord est direct entre les professeurs et les modèles. Chaque modèle affiche ses heures de disponibilité. Claire montre les placards réservés aux affaires personnelles, les particularités de la maison et tout ce qu’il faut savoir.

Ni Marie ni Claire ne se lient facilement. Si elles n’avaient pas été mises en contact par la directrice, elles se seraient ignorées, comme elles le font d’habitude avec d’autres. Elles se retrouvent souvent à travailler côte à côte sur la même table de la petite salle. Elles apprécient d’être ensemble, même si elles se parlent peu. Elles ne se dérangent pas, laissant l’autre travailler. Au bout de quelques jours, Claire fait de timides approches et, petit à petit, Marie, voyant que Claire ne s’impose pas, ne refuse pas ces avances. Marie et Claire deviennent des amies, sans que l’une écrase l’autre. Elles ont les mêmes réactions et se comprennent vite. Elles s’aident mutuellement quand c’est possible. Claire procure à Marie des poses en excès qu’on lui offre, et la conseille pour choisir les costumes.

Marie s’engage pour poser les jours et les heures où elle n’est pas prise par ses études. Heureusement, l’un des professeurs féminins, recherchant un modèle de grande taille, s’entiche d’elle. Elle l’utilise pour lui mettre toutes sortes d’habits. Ainsi, elle a du travail. Elle est heureuse de contribuer aux ressources de son petit ménage. Elle aurait pu s’embaucher comme serveuse ou surveiller des enfants. Ces métiers ne l’enchantent guère, car elle n’a pas assez d’aplomb et d’autorité pour ne pas se faire malmener. La directrice lui plaît, car elle ne la brusque pas. En pesant le pour et le contre, c’est à l’Académie qu’elle se sent le plus à l’aise, la pose n’empêchant pas de penser aux leçons. Le travail du soir d’Olga aiguise sa curiosité. Elle questionne Claire, mais celle-ci lui fait comprendre que ce n’est pas pour des filles comme elles, car il faut oser payer de sa personne.

Il n’est pas question pour Marie de poser nue. Toute l’éducation, à cette époque, interdit la nudité en public, et cela depuis de très nombreuses années. Les sexes adultes se cachent et ne doivent êtres dévoilés que dans la stricte intimité du mariage, et à la rigueur devant le médecin. Les images n’en circulent que sous le manteau et l'on est loin de les voir apparaître au grand jour comme des dizaines d’années plus tard, vers la fin du vingtième siècle. Seuls, les graffitis qui fleurissent dans les moindres recoins attestent de l’importance de la sexualité. En principe, une femme n’a jamais vu complètement un homme, et un homme une femme jusqu’au mariage, en dehors des représentations artistiques et des rares déboussolés qui osent s’exposer en risquant de se faire mettre en prison pour attentat à la pudeur. Le nu ne s'étalera avec les moyens audio-visuels, les magazines et les réseaux, que vers la fin du siècle. Seuls, les artistes, les poètes et les chanteurs, sous couvert de leur art, osent braver les tabous. Ce black-out sexuel s’explique en partie par la contraception encore balbutiante, qui ne va vraiment se développer que dans les années qui suivent. Cela ne permet pas à une fille de pratiquer l’amour sans risque d’être enceinte. Il faut être inconscient pour avoir alors un enfant hors mariage, comme cela sera possible plus tard, quand la plupart des femmes auront acquis leur indépendance par le travail. L’amour libre, bien que pratiqué, n’est pas bien vu et reste généralement caché. Marie est dans cet état d’esprit quand elle entre à l’Académie. Elle n’est pas ignorante. La description des organes génitaux, qui avait fait l’objet de leçons en cours de sciences naturelles au lycée, l’avait intéressée. Elle a des notions d’anatomie. Chez elle, en privé, la pudeur n’a jamais été de mise. Il a toujours été admis qu’au lever et au coucher, quand la température le permet, il est possible de se promener nu dans l’appartement. Elle respecte les interdits sur le nu en dehors de chez elle, et les coutumes du moment. À l’Académie, c’est un lieu privé, avec ses lois propres, que la directrice fait respecter. Elle a à côtoyer les modèles.

Les poses que Marie doit prendre sont pénibles à tenir. Il ne faut pas bouger, parfois pendant des heures, et la position n’est pas toujours confortable. Petit à petit, elle s’y fait. Marie évolue désormais au sein d’un monde qui l’étonne un peu. Le dessin est la grande préoccupation. Le modèle est indispensable pour tous ces peintres. Il leur fournit l’inspiration. Il est regardé, bien sûr, mais ce qui compte est la beauté du tableau, même s’il ne ressemble pas au modèle. Une photographie pourrait suffire, mais peu de peintres s’en contentent. Marie n’est pas toujours d’accord sur ce qu’on juge beau, mais ne le manifeste pas.

* ° * ° *

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Les modèles viennent, posent, passent à la caisse, et s’en vont. Il y a plusieurs salles, avec des modèles vivants ou des natures mortes. Entre les poses, les modèles se détendent en allant d’une salle à l’autre. Nombreux sont ceux qui posent et déambulent sans se rhabiller, pour se décontracter entre deux séances. Marie découvre que les interdits sur le nu de l’extérieur n’en sont pas ici. C’est proche de ce qu’elle a vécu chez elle. Elle n’est pas choquée par la vue des hommes nus. Le sexe est bien comme elle le pensait, comparable à celui de son père, ballottant comme les seins des filles au moindre mouvement. Les peintres n’en parlent pas, bien qu’ils ne l’oublient pas tous sur leurs toiles et que certains en exagèrent l’importance.

Parfois, ils sont deux à poser dans la même salle. C’est ainsi que Marie se retrouve à quelques mètres d’un jeune homme en Apollon. Pendant des heures et des jours, elle peut l’observer à loisir. À la sortie, il est très entouré par les filles. Marie est méfiante. Elle reconnaît qu’il est beau, mais n’irait pas se proposer sans avoir une connaissance plus approfondie du garçon. La beauté ne suffit pas. Il n’empêche que l’ayant en permanence sous les yeux, elle le détaille soigneusement. Soudain, une érection rapide. Un léger trouble envahit Marie qui observe discrètement son entourage. Claire vient d’entrer. Le garçon ne bouge pas et personne ne fait de remarque. La chose est ignorée, considérée manifestement comme normale ou sans intérêt. Après s’être dressée pendant quelques minutes, quand Claire s’en va, la verge perd petit à petit son élongation, s’affaisse, et se rétracte dans sa peau, reprenant sa forme décontractée ordinaire. Habituée à une verge flasque ou recroquevillée, cette brusque vigueur est une révélation pour Marie. Elle se dit qu’elle est bête. La verge ne peut pas être toujours molle. Elle est à géométrie variable. Il faut bien qu’elle soit dure et allongée pour pouvoir pénétrer dans un vagin. C’est l’érection. Elle a vu des chiens dans la rue. C’est ce qui se passe. Elle ne s’étonne plus. C’est normal, mais elle regarde, évaluant les possibilités de l’organe prêt à fonctionner. Il a alors une longueur et un volume dont elle mémorise les valeurs. Cette érection n’est pas assez fréquente pour qu’elle s’en désintéresse par sa banalité. C’est rare. Seul, ce jeune homme lui en offre plusieurs fois quand Claire passe dans son champ de vision. Elle ne perd rien du spectacle.

Dans l’esprit de Marie, le déclenchement du mécanisme sexuel chez l’homme est flou. Des discussions avec les copines et des romans, axés principalement sur les sentiments, elle avait déduit que les hommes étaient toujours prêts, sans approfondir la question. Elle constate que ce n’est pas vrai. Les hommes sont souvent au repos. Comment font-ils ? S’il fallait appuyer sur un bouton pour mettre en marche, elle comprendrait, mais où est le bouton ? On dit qu’ils s’excitent près des femmes. Suffit-il qu’ils le veuillent pour déclencher l’érection ? Là, le jeune homme sait que Claire n’était pas disposée à son égard, et il déclenche son érection quand même. Les autres femmes ne provoquent rien. Aime-t-il Claire ? Faut-il que la femme excite l’homme en le caressant ? Elle ne sait pas où trouver l’explication à ses interrogations. Il n’y a, à cette époque, qu’une maigre littérature traitant sérieusement de ces sujets, et Marie n’en dispose pas. Elle repousse la solution à plus tard.

À force d’évoluer dans le milieu des peintres, Marie s’aperçoit qu’il n’y a pas à avoir peur de la nudité, au moins dans cette Académie. Son amie Claire ne cherche pas spécialement à poser nue, mais elle répond aux demandes qui vont surtout dans ce sens, l’étude du corps étant le sujet majeur, incontournable, conditionnant le dessin des personnages. Elle est là pour rassurer Marie et lui montrer par l’exemple qu’il n’y a rien à craindre. Elle lui explique qu’au début, elle ne se montrait pas, mais qu’elle a osé un jour, cédant aux insistances des peintres. Pour gagner plus, elle devrait faire pareil, ce genre de pose étant rémunéré à un tarif supérieur. Il n’y a pas de problème, la direction ne tolérant pas les trublions. Marie n’apprécie pas les contacts humains auxquels elle réagit instinctivement. Les vêtements l’en protègent, et personne ne touche aux modèles.

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Le professeur que Marie aime bien, la prend à part un jour et lui présente deux photos.

 

— Que remarquez-vous sur ces photos ?

— La première est celle de Claire, dit Marie, et sur l’autre, je vois la robe que vous m’avez fait mettre pour poser.

— Cela confirme les réactions que j’ai observées, dit le professeur. Vous voyez Claire sur l’une et la robe sur l’autre.

— Est-ce important, dit Marie ?

— Très important. Claire est belle : on la voit, et pas sa robe. Sur vous, on voit la robe. J’ai testé ces photos sur plusieurs personnes. Le résultat est toujours le même. J’en déduis que si je veux mettre la robe en valeur, c’est sur vous qu’il faut la mettre. Claire écrase la robe. On a tendance à la débarrasser de ses vêtements pour admirer son beau corps. Les hommes choisissent sa photo. Par contre, les femmes préfèrent la robe sur vous, et pas sur elle. C’est très instructif. Moi, je vous choisis comme modèle justement parce que je peux vous habiller, travailler le vêtement. Votre taille et votre style sont favorables à la présentation. On voit vos habits. La directrice a eu du flair en vous choisissant. Vous ne vous maquillez pas. C’est bien, car c’est neutre et l’attention n’est pas détournée.

— Claire non plus ne se maquille pas, dit Marie.

— C’est vrai. Vous êtes ici les deux seules à ne pas vous maquiller. Mais Claire donne l’impression de l’être. Les premières fois que je l’ai vue, je croyais qu’elle l’était. Elle est naturellement attirante. Avec vous, quand nous travaillons votre portrait, je demande aux élèves de rajouter sur votre visage ces petits riens qui changent la physionomie. Claire et Olga ne sont pas d’aussi bons sujets d’étude. Il suffit de les photographier, et plus elles sont découvertes, plus elles sont belles. Rien à changer, et on n’a pas envie de le faire. Ce ne sont pas les sujets d’inspiration que je souhaite pour mes élèves. Elles ne sont bonnes que pour les nus érotiques et la photographie, pas pour la peinture imaginative. Ils doivent apprendre que la beauté et la laideur sont cousines, et très proches l’une de l’autre. Avec vous, ce sera facile. Déshabillez-vous, que je vous évalue.

 

Marie n’ose pas dire non. Le professeur la regarde d’un œil critique, et la fait tourner pour bien s’imprégner de son image sous tous les angles. Il avance, recule pour mieux la cadrer. Longtemps, il observe, lui fait prendre des poses diverses. Marie est dans ses petits souliers. Que va-t-il en résulter ? Elle sait qu’elle n’est pas comme les autres. Elle craint à juste titre la comparaison de ses charmes, bien modestes, avec ceux des autres modèles féminins qui sont d’une classe supérieure à la sienne. Elle n’a pas l’attrait sexuel de ses collègues, d’autant plus qu’elles sont belles pour la plupart. Marie a une poitrine anormalement plate, et la dénuder la gêne. Ses réticences viennent principalement de là. Ses seins sont restés ceux d’un enfant. À la puberté, rien n’a poussé. Le professeur se pince les lèvres, lève les yeux au ciel et la regarde de nouveau. Il la jauge en fronçant les sourcils. Marie comprend qu’elle pose problème. Puis, c’est la décision.

 

— Vous avez une curieuse constitution. Sous certains angles, vous êtes belle, de dos en particulier. De face, la poitrine détruit tout. Vous m’intéressez beaucoup. Pour les vêtements, vous convenez très bien, mais nue, il y a quelque chose à tirer de vous. Mes élèves doivent savoir dessiner, réaliser ce que peut donner une photographie. C’est la première étape indispensable. Ils ne doivent pas s’arrêter là. Ils doivent construire sur ce qu’ils voient, ajouter ce qui manque à la réalité pour atteindre la perfection. Ils ont trop de facilité avec Olga ou Claire. Ils n’ont qu’à copier bêtement ce qu’ils perçoivent. Vous êtes le modèle idéal pour que ceux qui savent déjà dessiner approfondissent, apprennent à modifier leur vision en modifiant la beauté. Ils vont pouvoir travailler avec vous dans ce sens, sur la poitrine, comme sur le visage. Je ne vous demande pas de vous maquiller. Restez telle que vous êtes. C’est à mes élèves de trouver le meilleur.

 

Comme il est difficile de refuser, à partir de ce moment-là, Marie pose aussi nue avec ce professeur. Elle constate qu’elle est traitée de la même façon que lorsqu’elle est habillée. La seule différence vient de ce qu’on discute longtemps sur la méthode à utiliser pour la peindre. Les salles réservées aux nus sont chauffées et sans courants d’air de façon que le modèle ne prenne pas froid. Étaler son sexe, à la vue de tous, avec des poses qui obligent à décroiser, à écarter même largement les jambes est une épreuve qu’elle surmonte, Claire et les autres lui montrant l’exemple. Ainsi entourée, sa pudeur disparaît progressivement.

La recherche d’une poitrine idéale destinée à remplacer celle de Marie devient un exercice courant. Ajoutée à une modification du visage, elle sert à noter les élèves. Paule, qui va aux expositions des œuvres, admet que la beauté de Marie est renforcée par les ajouts des peintres. Elle lui dit de s’en inspirer, mais Marie n’écoute pas, rebelle à tout maquillage.

Si Marie pose nue, maintenant de temps en temps, elle continue principalement à poser habillée, n’aimant toujours pas exposer sa poitrine plate qui ne sera pourtant jamais critiquée par les peintres qui s’exercent infatigablement à lui en rajouter une sur leurs toiles. Marie se fait remarquer par sa souplesse naturelle, entretenue quotidiennement par une gymnastique appropriée, et qui la prédispose à prendre des postures inaccessibles aux autres, comme le grand écart qu’elle exécute plus que facilement. Elle a une prédilection pour se parer de tissus retenus uniquement, à l’antique, par des tresses et des pinces, et que les autres modèles ont du mal à maintenir sur leur corps. Les peintres sont très friands des drapés qu’elle obtient. Ils réclament souvent ce type de pose où elle excelle.

Le professeur demande un jour à ses élèves d’inverser ce qu’ils font, de rechercher à enlaidir Marie, au lieu de la rendre plus jolie, et en limitant les retouches. Ils se lancent dans la compétition. Comme pour embellir, ils n’ont droit qu’à de petites modifications du réel. Il faut garder le plus possible de l’original. Il en sort des tableaux affreux. Certains sont techniquement réussis, mais d’autant plus horribles. Ils obtiennent d’excellentes notes, et figurent en bonne place dans les expositions. Des ventes aux enchères sont organisées pour vendre les croûtes. Des peintres s’y fournissent en toiles moins chères que les vierges, et recyclent ce qui est destiné à la poubelle. Paule en profite pour récupérer de jolis portraits de Marie, qu’elle obtient pour le prix d’une bouchée de pain. Des œuvres se distinguent. Une des horreurs de Marie est achetée par une galerie qui en fait le clou de son exposition, et atteindra un prix faramineux, propulsant son auteur parmi les artistes reconnus. Marie était déjà un bon portemanteau ; elle est aussi un bon support à l’état nu. Marie ne proteste pas quand on affiche ses états côte à côte : habillée, laide, au naturel, rectifiée et jolie. Avec peu de retouches, elle est métamorphosée en homme par un des peintres, et les autres copient pour aboutir à cet état supplémentaire. Ce n’est pas difficile de garder la poitrine et la taille. On raccourcit les cheveux et on lui rajoute les organes masculins en diminuant légèrement la largeur du bassin. Les muscles sont rendus un peu plus saillants que ceux que la gymnastique a déjà bien développés, et la transformation est réalisée. Marie ne révèle pas qu’elle est capable, bien que dépourvue de pomme d’Adam, d’imiter la voix masculine. Ce nouvel état, devenu classique, s’ajoute aux autres, augmentant sa variété de portraits. Parfois on l’habille en homme, et elle en fournit facilement l’illusion.

Si Marie apporte une grande importance à la propreté et à s’entretenir une bonne santé et en forme physique, elle ne néglige pas son aspect. Elle s’en préoccupe, car elle souhaite ne pas choquer, ne pas provoquer de remous autour d’elle, ne pas attirer l’attention par une anomalie ou une fantaisie. Son naturel, très neutre, est ce qui lui convient le mieux. Les peintres partent de là et s’en éloignent dans toutes les directions. Docilement, elle se prête à tout, ne voyant aucun inconvénient à se présenter statiquement comme support de ces dérives diverses. Tout va bien puisqu’ils sont satisfaits et que rien de fâcheux ne rejaillit sur elle. Elle ne s’assimile pas à son image, déformée ou non. Elle ne s’insurge pas quand Claire lui apprend qu’elle est surnommée « Caméléon ». Un caméléon est aussi bien qu’une girafe, et il se fait oublier en se fondant dans l’environnement.

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Un problème auquel Marie n’avait pas pensé se présente à elle au bout de quelques séances de pose nue. Elle doit avoir ses règles un jour où elle est inscrite à la planification. Elle sait que la directrice n’aime pas l’absentéisme. Les autres modèles n’ont pas d’absences.

 

Marie questionne Claire :

— Comment fais-tu pour poser pendant les règles ? Si j’enlève ma serviette périodique, je vais salir, et si je la garde, je vais troubler la vue des peintres.

— C’est simple, dit Claire. Mets un tampon.

— Je n’en ai jamais mis. Est-ce facile ? Ne voit-on rien ?

— Rien, dit Claire, en s’y prenant bien. Les petits sont souvent à changer. Ne prends pas n’importe quoi. Je vais te passer une boîte des miens. Tu verras. J’ai choisi les plus absorbants. Tu les mets en quelques secondes et tu es tranquille pour un bon bout de temps. N’oublie pas de les retirer avant qu’ils soient saturés. C’est propre. Quand je pose, et uniquement dans ce cas, je raccourcis le cordon pour qu’il ne dépasse pas. Pas trop. Je coupe le cordon au milieu, pas plus. C’est plus facile à retirer avec un cordon long, car il n’y a pas à chercher, mais il se voit. Une fois, j’avais trop coupé. Il m’a fallu une pince et un miroir pour l’attraper. Reste à la moitié avec ceux que je t’ai passés.

 

Marie n’a encore jamais utilisé de tampons, Paule lui fournissant habituellement des serviettes. Elle se sent obligée d’appliquer la recette de Claire, car elle est inscrite à la planification pour les jours fatidiques. Sur la boîte des tampons, elle voit qu’il en existe des gros, des moyens et des petits pour débutantes. Ceux de Claire sont les plus gros, les plus absorbants. Comme elle est indisposée depuis de nombreuses années, qu’elle n’en est pas à ses premières règles, et qu’elles sont relativement abondantes, elle n’est pas débutante. Mais elle est vierge et elle doit avoir un hymen. Il a un trou naturel par où s’écoulent les règles. Le tampon peut-il passer ? Elle en doute, vu son diamètre imposant, et sec il est rigide, sans souplesse. Les petits pour débutantes sont beaucoup plus fins. Doit-elle s’en munir ? Ils sont pour les jeunes filles, mais la durée d’utilisation est courte. Ils sont à renouveler plus souvent, donc peu économiques. Marie ne peut reculer. Elle décide d’essayer un des gros dont elle dispose, immédiatement sans attendre les règles. Elle ne coupe pas le cordon de ce tampon de test. Avec la maladresse d’une novice, elle procède à la délicate opération en suivant scrupuleusement le mode d’emploi de la boîte. Elle se lave pour commencer, se place debout, écarte les jambes, et, avant de mettre le tampon, introduit lentement l'extrémité de l’index pour explorer cette partie de son anatomie qu'elle a évité de pénétrer jusqu’à ce jour, en réservant l’usage pour l’avenir. Le bout du doigt passe de justesse. Elle n’insiste pas pour l’enfoncer plus profondément. Bien qu’elle connaisse d’avance le résultat, elle essaye le tampon en respectant l’angle de la notice. Il bute sur l’hymen, comme il fallait le craindre, car il est de la taille du pouce. Insuffisamment engagé, il n’est pas possible de le maintenir à cette place. Que faire ? Elle pousse légèrement, escomptant qu’il se faufile par l’orifice. Il ne s’introduit pas. Le trou est trop étroit. Marie réfléchit un moment. Revenir à un tampon fin ? Il passera. Ils sont faits pour résoudre ce problème. Si elle insiste avec le gros, elle va saigner, mais justement le tampon peut absorber, et il est stérile : elle vient de le sortir de l’emballage. Perdre l’hymen ? Elle n’en a cure. Elle n’a jamais compris la valeur symbolique que certains lui accordent. Elle n’est pas attachée à cet opercule qui n’a aucune utilité, qui est un obstacle au passage du flux menstruel ainsi qu’à de futures relations sexuelles. Il est destiné à disparaître. Il est superflu, à l’égal de ses ongles qu’elle coupe ras périodiquement pour qu’ils ne la gênent pas. Marie est pratique. Voilà l’occasion de s’en débarrasser. La douleur ? Elle n’est pas douillette. Elle ne sera pas la première à la supporter. Décidée, elle va de l’avant et enfonce franchement. L’hymen, écartelé par le bout arrondi du tampon, éclate aussitôt, libérant le passage dans lequel s’engouffre le cylindre absorbant. Elle ne retire pas immédiatement le tampon maculé de sang. Elle attend que l’écoulement soit terminé, que la petite plaie soit refermée. Elle n’a aucun regret. C’est très bien ainsi. Claire lui a résolu le problème de la pose nue. Ce sera facile avec les tampons suivants qui passeront sans difficulté, même les gros. Elle peut désormais, l’esprit tranquille, aller poser n’importe quel jour. Elle adopte ce mode de protection qui ne dérange pas la vue des peintres.

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Claire demande à Marie ce qu’elle pense des tampons qu’elle lui a fournis :

 

— Ils sont pratiques, dit Marie. C’est bien, et pas seulement pour les poses. Je me sens plus libre, sans serviette entre les jambes. Le premier m’a seulement fait un peu mal, à cause de l’hymen.

— De l’hymen ? Tu veux dire que tu étais vierge ? Tu n’es jamais allée avec un garçon ?

— Non, jamais, dit Marie.

— Et tu as mis mes gros tampons, dit Claire ! J’aurais dû m’en douter, et te conseiller de petits tampons. Tu n’as pas de copain. On ne s’imagine pas que les autres ne sont pas comme soi. Les garçons ne te sollicitent-ils pas ?

— Pas beaucoup, dit Marie. Je ne dois pas être attractive. Je suis trop grande. Je n’ai pas les formes qu’ils recherchent.

— C’est vrai, dit Claire. Moi, j’ai la malchance d’être belle et sexy. Je dois repousser continuellement les avances.

— Les repousses-tu toutes ?

— Non, dit Claire. Je cède de temps en temps, et je me mets avec un garçon.

— Les aimes-tu ?

— Au début, oui, dit Claire. Je les choisis.

— Et pas ensuite ?

— C’est difficile de vivre avec un garçon qui n’a pas la même façon de vivre que celle que tu souhaites. Cela tourne vite au vinaigre. Mon choix n’est pas bon.

— Tu les quittes ?

— Ce sont plutôt eux qui me quittent, dit Claire. Je ne suis pas assez sensuelle. Je les déçois vite. Cela ne marche plus.

— Sexuellement ?

— La copulation est ce qui fonctionne le mieux, dit Claire, mais ils s’égarent dans des fantaisies qui me déplaisent.

— Quelles fantaisies ?

— Toutes les exaltations qui tournent autour du sexe dit Claire. Je suis pour la simplicité, sans trop d’effusions. Malheureusement, ils en réclament.

— Sans m’avancer, dit Marie, je dois être comme toi. Ainsi tu es déçue par les hommes.

— Par la plupart, dit Claire. Ils ne sont pas faits pour moi. Méfie-toi d’eux, et d’autant plus qu’il est difficile de s’en passer. C’est là qu’est le drame.

— Tu ne peux pas t’en passer ?

— Avec l’expérience, je suis de plus en plus difficile, mais il faut souvent en choisir un pour être protégée. Le corps a aussi ses exigences, mais ne l’écoute pas. Il te trompe. Il est préférable de s’abstenir avec la plupart des garçons. Choisis bien ton homme avant de te livrer.

— Y en a-t-il qui ont ta grâce ?

— Oui, dit Claire. J’en ai trouvé un : André. Malheureusement, il n’est pas là avec moi.

— Il t’a quitté ?

— Il est au service militaire, loin d’ici, dit Claire. J’attends avec impatience son retour, mais ce sera long.

— Tu es donc seule, dit Marie.

— Non. Je suis avec Fabrice, dit Claire. J’avais besoin de protection. Il ne vaut pas André.

* ° * ° *

_

Marie raconte à Paule ce qu’elle fait, mais en omettant de relater le sacrifice de son hymen qui ne la préoccupe pas plus qu’une égratignure. Si Paule la questionnait à ce sujet, elle lui dirait ce qu’il en est, car elle n’en fait pas mystère, mais il ne lui vient pas à l’esprit que Paule serait intéressée. C’est sans importance. Elle lui parle par contre des érections des hommes qui l’ont marquée, ce qui fait sourire Paule, qui la met en garde contre l’attachement que l'on peut porter à un garçon, et lui parle des relations sexuelles. Elle la trouve un peu jeune pour se lier à un homme. Elle devrait patienter si c’est possible, jusqu’à la fin de ses études, après en avoir essayé plusieurs. Il est bon de pratiquer. On apprend en passant de l’un à l’autre. Ils ne sont pas tous équivalents. Ne surtout pas se fixer sur les premiers. Attendre pour bien les évaluer. Elle lui conseille de faire attention à ne pas tomber enceinte et d’utiliser toutes les protections possibles jusqu’à ce qu’elle ait trouvé son mari. Elle lui procure tout ce qu’elle connaît de moyens contraceptifs, des spermicides aux préservatifs et aux diaphragmes. La pilule n’existera que quelques années plus tard. Paule dit qu’il vaut mieux être prudente et qu’à l’âge de Marie, elle couchait déjà depuis longtemps avec un homme. Il devait alors se retirer à temps pour éviter des complications, et ce n’était pas commode. Marie a la chance de pouvoir mieux se protéger qu’à son époque. Marie répond qu’elle se méfiera de ne pas tomber amoureuse trop vite.

Paule en découvrant un peu plus tard que Marie met des tampons, est heureuse qu’elle soit moderne, qu’elle ait enfin tâté des hommes en suivant ses conseils. Elle considère que les tampons sont un progrès. Que de nouveautés dont elle n’a pas bénéficié ! Par contre elle n’accepte pas facilement que Marie pose nue, car elle est exposée à de nombreux regards, pas forcément neutres. Elle craint une agression, doutant que Marie sache se défendre, et en appréhendant les conséquences. Elle souhaiterait que Marie s’arrête, mais elle apporte un argent qui contribue au bien-être du ménage.

* ° * ° *

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Paule ne vit pas complètement seule. Elle se passe difficilement d’un homme. Devenue veuve, elle s’est rapprochée de Robert, un ami de son mari. Elle le fréquente désormais régulièrement. Marie est au courant et apprécie la discrétion et le respect que Robert a pour elle. Elle sait que Paule et lui sont heureux quand ils se retrouvent et elle l’est avec eux.

Robert est marié avec Simone. Bien avant de rencontrer Robert, Simone, est une jeune fille ordinaire, peut-être un peu plus libre que la moyenne. Elle connaît quelques garçons avant de s’amouracher d’un homme qui accepte de l’adjoindre à ses autres liaisons. Ce n’est pour lui qu’un intermède. Très vite, il se lasse d’elle, mais elle refuse de le quitter. Elle doit le supplier et le relancer pour qu’il s’occupe d’elle. L’ayant souvent accrochée à ses basques, et ne voulant pas lui accorder toutes les fois ce qu’elle réclame, il a l’idée de faire venir un ami et de lui proposer. Simone n’en veut pas, mais, ayant entre-temps un peu bu, quelques instants plus tard, elle le laisse faire, incapable sous l’effet de l’alcool de s’y opposer. Son amant, découvrant ainsi une de ses faiblesses, en profite pour recommencer plusieurs fois l’opération. Il parvient même, en lui donnant suffisamment à boire, à inviter plusieurs amis à la fête, et à en tirer quelques bénéfices. Il la maintient sous sa dépendance plus d’une année en lui accordant de temps en temps ses faveurs. Cela dure jusqu’à ce qu’elle soit enceinte d’un de ces amis, sans qu’elle sache trop bien lequel. L’amant l’abandonne alors. Fille perdue, sa famille rejette Simone.

Simone est désespérée devant la perspective d’élever seule un enfant et d’être montrée du doigt par tout le monde. Elle n’ose pas avorter. Ce n’est pas encore légal et elle n’a pas envie de se livrer à des manipulations non garanties. Elle cherche à se marier. Pressée, après avoir sollicité plusieurs hommes en payant de sa personne sans rien obtenir, elle se jette dans les bras de Robert, qui, totalement inexpérimenté, se laisse séduire et l’épouse. L’enfant, un garçon, devient ainsi le sien.

Robert se rend vite compte que Simone ne l’aime pas. Par respect pour elle, il ne s’impose pas et ils font chambre à part, vivants ainsi juxtaposés, sans relations intimes. Il ne boit pas et elle non plus habituellement. Cependant, Simone ne sait pas refuser les boissons qu’on lui propose ici ou là. Robert a remarqué qu’elle devient beaucoup plus accessible quand l’alcool agit. Il profite au début de ses élans vers lui, mais ne continue pas, car elle le regrette après coup. Un voisin a moins de scrupules. Il est père de famille, mais il ne dédaigne pas de pouvoir disposer d’elle en plus de sa propre femme. Il a toujours une bouteille près de lui. Il suffit d’offrir un verre, et elle ne refuse plus rien. Parce qu’elle le fait avec une grande facilité apparente dans cet état, il s’imagine qu’elle l’aime, alors que c’est loin d’être le cas. Pour ce voisin, Robert n’est pas à la hauteur des besoins de Simone, tout comme lui n’a pas assez de sa propre femme. Il se fait presque un devoir de calmer la folle euphorie qui anime alors Simone. En réalité, elle perd tous ses moyens et elle fait un complexe qui la conduit à laisser le voisin dans l’ignorance de ses sentiments réels. Au début, elle essaye de lui expliquer, qu’elle ne souhaite pas son aide, comme elle l’a fait avec Robert. Elle y renonce vite : il prend cela pour un peu de gêne de tromper son mari, ce dont il ne se soucie guère. L’appétit que Simone a dans l’action est suffisant pour lui faire négliger ces tentatives de rupture : pour lui, elle l’aime, même si elle n’ose pas le dire. Robert, observant le manège et se doutant des véritables sentiments de sa femme, lui demande s’il doit intervenir pour que cela cesse. Elle lui répond de se mêler de ses affaires. Il n’insiste pas et la situation se perpétue ainsi.

Simone n’a aucune relation avec son mari, et le voisin ne l’imagine pas. Deux ans après son mariage, elle en a une fille, sans qu’il se l’attribue et elle continue de nombreuses années avec lui. Il n’a d’ailleurs plus besoin de toujours la faire boire. Elle est résignée et se donne en conscience quand elle n’est pas obligée par l’alcool. Elle n’est pas heureuse.

Simone se réveille quand elle a le coup de foudre pour un plombier venu réparer la tuyauterie de sa salle de bains. Elle part et forme avec lui un couple qui se révèle stable à l’usage. Elle aura d’autres enfants et se désintéressera de Robert, du voisin et de ses deux premiers enfants. Elle ne les aime pas, ceux-ci étant venus contre sa volonté. Robert, après son départ, se renseigne sur son sort. Constatant qu’elle est heureuse avec son plombier, il ne cherche pas à la ramener chez lui. Les enfants qu’elle laisse, sont par contre perturbés par l’absence de leur mère. Ils ne sont pas faciles et il a du mal à les tenir, mais il y parvient à peu près malgré tout.

* ° * ° *

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Quand Paule se lie avec Robert, ils envisagent de vivre sous le même toit. Paule et Marie vont chez lui, pensant que la réunion pourrait être définitive. Elles rencontrent l’hostilité des enfants de Robert. Elle ne se manifeste pas énormément vis-à-vis de Paule qui est le plus souvent avec Robert, mais c’est elle qui est visée. Ils n’admettent pas chez eux une autre femme que leur mère. Ils voient bien vite que Marie est le point faible, et c’est sur elle qu’ils dirigent toute leur méchanceté. Ils font tout ce qu’ils peuvent imaginer pour lui rendre la vie impossible. Elle devient leur tête de turc. Elle trouve des épingles dans son lit. Ils font des trous ou lacèrent ses vêtements pendant qu’elle dort, ou urinent dessus. Ils renversent sur elle les sauces pendant les repas, et lui tirent subrepticement les cheveux quand ils passent près d’elle. Ils cachent ses affaires personnelles et même les jettent. Ils déchirent des pages de ses livres et de ses cahiers ou les maculent d’encre.

La trop douce et encore jeune Marie n’ose pas se défendre. Elle pense que cela ne durera pas et qu’ils s’habitueront à sa présence. Surtout, elle ne voudrait pas être la cause d’une rupture entre Paule et Robert. Elle prend son mal en patience et supporte stoïquement ce qui en ferait exploser d’autres. Les enfants ne se calment pas et Marie reste leur souffre-douleur muet. Chaque jour, ils imaginent de nouvelles brimades. Au début, Paule ne voit rien. C’est Robert qui remarque le comportement vicieux de ses enfants. Il les réprimande sévèrement, mais ils continuent sournoisement. Paule finit par comprendre la situation, bien que Marie lui cache tout ce qu’elle peut et ne se plaigne pas. Recevant une décharge, Paule découvre un jour que le sommier métallique du lit de Marie a été relié à la prise électrique. C’est trop. Elle coupe court en se repliant chez elle avec Marie. Les enfants obtiennent ainsi ce qu’ils voulaient : le départ de la femme qui prenait la place de leur mère auprès de leur père, et le départ de Marie qui occupait le lit de leur mère : un sacrilège à leurs yeux.

Paule ne rompt pas pour autant avec Robert. Elle va toujours chez lui et il vient chez elle. En ce qui concerne l’argent, Robert est plus à l’aise que Paule et Marie, mais Paule ne voudrait en aucun cas en recevoir de lui. Elle refuse aussi tout cadeau.

Paule interroge Marie sur ce qui s’est passé pendant qu’elle roucoulait avec Robert. Elle peut lui dire maintenant tout ce qu’elle a subi. Elle le fait honnêtement, sans en rajouter et plutôt en minimisant. Paule en est épouvantée et tiendra toujours Marie éloignée des enfants de Robert. Il faudra attendre de nombreuses années, jusqu’à ce qu’ils fondent leurs propres familles, pour que les relations redeviennent normales.

Robert n’est pas fier du comportement de ses enfants. Marie lui fait comprendre qu’il n’en est pas responsable et qu’elle l’aime bien. Lui-même aurait tendance à préférer Marie à ses propres enfants. Paule et Marie sont des amies qui lui sont chères.

Paule et Marie apprennent que les enfants de Robert ne sont pas de lui quand il leur demande conseil pour savoir s’il faut leur révéler qu’il n’est pas le vrai père. Elles ne savent pas très bien quoi répondre.

Pour Marie, il n’y a que les gens que l'on aime avec qui il est bon de se lier. Pour les aimer, il faut les connaître. Elle a aimé sa mère et son père parce qu’elle s’entendait bien avec eux et seulement pour cela. Maintenant qu’ils sont morts, elle a reporté son affection vers d’autres qui ne sont pas des inconnus. Pour elle, les liens du sang ne sont pas importants. Il faut simplement s’accorder comme elle le fait avec Paule et avec Claire, et éviter les méchants. Dire ou ne pas dire à un enfant qui est leur père ne change rien. Il est donc inutile d’en parler tant que le père ne se manifeste pas, car la relation à sens unique n’est pas bonne.

Paule estime qu’il est difficile de dire au garçon qu’il a un père inconnu. Il est déjà fort perturbé par l’absence de mère. Quant au voisin, qu’elle a entrevu et qui est alcoolique, ce n’est pas un cadeau. Il faudrait lui révéler qu’il est le père si sa fille voulait s’en rapprocher. Elle estime que les enfants ont la chance d’avoir un père comme Robert, bien plus recommandable. Tout bien pesé, il est préférable de ne rien leur dire, et Robert accepte ces conclusions.

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Paule dit à Marie :

— Robert a une vie difficile avec ses enfants. C’est comme s’il les avait adoptés. Il ne les a pas choisis.

— Ils sont durs, dit Marie.

— Durs, dit Paule ? Oui, mais tous les enfants sont durs. Si tu leur avais flanqué une bonne gifle au début, ils t’auraient respectée comme moi.

— Tu les as giflés ?

— Mais oui ma fille, dit Paule. C’est ce que tu aurais dû faire.

— Tu ne m’as jamais giflée, dit Marie.

— Mais parce que toi, tu es l’exception, dit Paule. Il suffit de te guider. Un enfant normal a besoin de sentir qu’il n’est pas le maître.

— En étant brutal ?

— Oui, ma fille. Souvent, la force est nécessaire.

— Je ne suis pas capable d’être brutale, dit Marie.

— Ta douceur est un défaut, ma fille, dit Paule. Tu ne peux pas te changer, mais tu dois en tenir compte. S’occuper d’enfants n’est pas toujours rose. Tu n’es pas douée pour cela. Tu ne ferais pas une bonne baby-sitter.

 

Sur son carnet, Marie note : « Pas douée pour s’occuper des enfants ».

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Marie, à l’école primaire et au lycée, a déjà rencontré des enfants qui ne l’ont pas ménagée. Dans toutes les classes, il y a des caïds ou des filles teigneuses qui s’imposent aux autres et dirigent les groupes. Ils utilisent généralement la brutalité physique ou oratoire pour s’imposer. Marie, non violente, a toujours cherché à les éviter. Elle n’a jamais répondu aux provocations, sachant que ce n’était bon qu’à recevoir des coups. Elle se faisait remarquer le moins possible, restant dans son coin et travaillant seule. Cette réserve lui a permis de traverser l’enfance sans que ses camarades l’agressent beaucoup. Par contre, elle n’a pas eu d’amis. Ceux qu’elle aurait aimé avoir, ont fait comme elle. Ils se sont fondus dans la masse sans se manifester. Elle n’en a pas rencontré. Ce n’est que de façon fortuite qu’elle aurait pu en avoir, ce qui lui est cependant arrivé avec Claire.

* ° * ° *

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Au fil des mois à l’Académie, Marie prend de plus en plus goût à la pose. C’est même devenu un plaisir, et elle s’épanouit, à l’aise maintenant, à côté de Claire. Elle contemple les images que les peintres font d’elle, par curiosité, sans jamais s’y retrouver comme dans sa glace. Elle envie parfois certaines de ces images, avec des seins comme les autres en ont. Elle en voit de toutes les formes, de toutes les grosseurs, et certains, issus de l’imagination, n’existent pas dans la réalité. Si seulement elle était plus normale, elle serait belle comme Claire, et elle attirerait des garçons. Cette dernière perspective l’enchanterait et lui déplairait en même temps. Elle souhaiterait être belle, mais seulement si cela ne la faisait remarquer que par les garçons qui lui plaisent, ce qui est impossible. Réaliste, elle garde la neutralité, gage de la tranquillité.

Marie n’a aucune envie de peindre. Elle est étonnée de voir la multitude de personnes qui peignent. Elle conçoit que des enfants s’exercent à maîtriser leurs mouvements à l’aide de pinceaux, mais elle n’en voit plus l’intérêt pour des adultes. Il faudrait qu’ils en tirent un bénéfice financier, ce qui est rarement le cas, vu la médiocrité quasi générale. Pour la majorité, elle n’y voit qu’une façon de se défouler par une activité dont elle n’a nul besoin. Elle la compare à celle de ces femmes qui tricotent toute la journée, sans nécessité, et qui défont ensuite le tricot pour en récupérer la laine. C’est un exercice futile, peu enrichissant quand il se répète sans aboutir à l’excellence, comme beaucoup de ces passe-temps artistiques qui ne réclament pas énormément de connaissances ou de dons. Elle n’est pas sensible à l’argument d’un art qui lui est étranger, et ne se sent pas isolée dans son opinion, car Claire réagit comme elle. Pendant ses longues heures d’immobilité, elle repasse dans sa tête ses leçons de la faculté ou réfléchit, ce qui fait qu’elle ne s’ennuie pas. Au bout de plusieurs centaines d’heures de poses, la nudité est devenue plus naturelle et elle se demande comment elle a pu hésiter aussi longtemps à l’accepter. Elle éprouve maintenant un sentiment de liberté quand elle n’a plus rien sur elle, la joie de pouvoir faire comme chez elle et de se sentir acceptée, même si elle n’est pas admirée à l’égal de Claire ou d’Olga. Elle voudrait pouvoir exporter vers d’autres lieux ce rejet des interdits peu justifiés. La protection morale, immatérielle et tacite dont jouissent les modèles, éloigne d’elle tous les risques qu’une femme rencontre généralement. L’atmosphère feutrée de travail, sans éclats de voix, dans un calme relatif, participe à ce sentiment de sécurité. La seule fois où elle refuse une pose, et laisse la place à une autre, c’est de former à deux, un couple avec un homme, pour une scène mythologique ayant besoin du contact. Se faire regarder, elle l’accepte très bien si on ne la dérange pas, mais elle ne veut pas qu’on la touche. Pendant son passage à l’Académie, elle voit quelques rares garçons solliciter discrètement des modèles qui répondent parfois favorablement en évitant d’attirer l’attention de la directrice. Certains s’adressent à Claire qui refuse, mais aucun à elle. Elle serait gênée s’ils le faisaient, principalement à cause de ces contacts qu’elle redoute et aussi parce qu’elle ne les connaît que superficiellement. La tranquillité dont elle jouit fait qu’elle ne se sent pas du tout en danger, et en tout cas moins qu’à la faculté où elle a parfois à repousser les propositions grossières de ces garçons qui se pavanent, et dont elle a horreur parce qu’ils se proposent à toutes les filles, même les plus bêtes.

* ° * ° *

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Les budgets de Claire et de Marie sont très limités, le travail de pose étant peu rémunérateur. Les deux amies vont souvent ensemble au restaurant universitaire voisin qui est dans leurs faibles moyens. Elles parlent peu, n’étant pas bavardes, mais apprécient de se trouver ensemble. Au début, Claire tait sa vie privée. Marie a cependant remarqué qu’elle n’est pas seule : elle vit avec Fabrice. Petit à petit, l’amitié s’approfondissant, Claire en vient aux confidences. Elle a connu plusieurs garçons. Ceux-ci ont été attirés par sa beauté. Ils ont voulu faire l’amour avec elle. Très vite, les relations se sont détériorées. Les garçons étaient amateurs de vie mouvementée, de bonne chère et d’autres filles. Chaque fois, ils l’ont abandonnée, la trouvant trop molle, trop sérieuse, pas assez gaie, et indécrottable. À l’usage, ils oublient la beauté.

 

Marie s’informe auprès de Claire :

— As-tu aimé tous ces garçons ?

— Oui, dit Claire. Au moins au début, car je les ai choisis parmi ceux qui me plaisaient le plus. Moins par la suite. Ils étaient superficiels. Ils ne me convenaient pas. Je n’en ai trouvé qu’un que j’ai beaucoup aimé.

— T’a-t-il sollicité comme les autres ?

— Pas du tout, dit Claire. Je ne l’aurais pas connu si je n’avais pas eu un malaise. J’étais au restaurant, comme aujourd’hui, mais seule. André était à proximité. Je m’accrochais à la table pour ne pas tomber. Il est venu à mon secours. Il m’a reconduite jusque chez moi. J’ai eu un nouveau malaise et je me suis évanouie. Il a appelé le médecin.

— Était-ce grave ?

— Pas vraiment, dit Claire. Des vertiges, avec des nausées, des évanouissements et des vomissements à la clé. Il a dit que cela passerait en quelques jours. Il m’a donné quelques médicaments et a conseillé à André de s’occuper de moi jusqu’à ce que je me remette sur pied.

— L’a-t-il fait ?

— Oui, dit Claire, et très bien. Je vomissais sur moi. J’étais dégoûtante. Je ne pouvais même pas me lever pour faire mes besoins. Ce n’était pas ragoûtant, mais il m’a servie, nourrie, lavée, bichonnée jour et nuit. Il a été admirable, comme une infirmière ou plutôt une aide-soignante : celle qui a le travail ingrat. Il faisait les courses, me donnait à manger et allait prendre mes cours à ma place. J’étais comme un coq en pâte, et j’en aurais abusé si je n’avais pas vu qu’il le prenait sévèrement : il ne souhaitait pas que je me conduise comme une mauviette, et je ne l’ai pas fait. Il est resté jusqu’à ce que je sois remise. Quand j’ai été capable de me débrouiller toute seule, il est parti. Il avait des cours à rattraper.

— Tu ne l’as plus revu ?

— Il avait fait ce qu’il estimait devoir faire, dit Claire. Il n’a pas cherché à en tirer bénéfice. Ayant terminé, il m’a rendu ma liberté. Un autre aurait couché avec moi, et c’est à quoi je m’attendais. J’étais à sa merci.

— Avais-tu envie de lui ?

— À ce moment-là ? Non, dit Claire. Mon copain m’avait quittée. J’étais ainsi très disponible, mais André n’était pas comme les autres : ne se mettant pas en avant, plus terne, moins engageant. Je ne l’aurais pas remarqué s’il n’était pas venu à mon secours. Je ne trouvais pas en lui le brillant qui m’attirait chez les autres. Je ne l’aimais pas. La situation était retournée. D’habitude, je servais mes copains. Là, c’était lui qui m’avait servie. Il était encore plus servile que moi. C’était la première fois que je me trouvais dans une telle situation, avec un homme qui ne me sollicitait pas, qui ne me traitait pas comme les autres. Je pensais qu’il ne m’aimait pas. Pourtant, il me donnait la becquée et me touchait partout en me lavant. Il restait impassible, même quand il fallait bien qu’il s’occupe des seins ou du sexe : j’ai vomi plusieurs fois sur moi et sur lui, et tout était sale. Il nettoyait. Ce n’est que quand il est parti que j’ai réalisé ce qu’il avait fait pour moi. S’il m’avait demandé de faire l’amour, je ne sais pas si je l’aurais fait de bon cœur, mais il n’a rien manifesté.

— Il ne voulait pas te forcer, dit Marie.

— C’était pourtant le salaire normal de sa peine, dit Claire, et je n’aurais pas refusé. Je me serais forcée. Il le méritait, mais il ne voulait pas m’acheter. Après son départ, j’ai réalisé que je ne lui avais pas proposé. J’en ai eu honte. Je l’ai retrouvé au restaurant. J’ai pris mon courage à deux mains. J’ai invité André à me prendre. Il m’a regardée longtemps sérieusement.

— Il n’a rien dit ?

— Il a fini par me demander si je l’aimais, dit Claire.

— L’aimais-tu ?

— Non, dit Claire. J’ai expliqué que je ne le connaissais pas assez pour savoir. Il m’a dit qu’il en était de même pour lui et que dans ces conditions, il ne ferait pas l’amour avec moi.

— Il ne t’aimait pas, dit Marie.

— J’ai voulu savoir s’il me trouvait belle. Il m’a répondu qu’il était difficile de ne pas s’en rendre compte, ayant apprécié de près mon physique. J’étais parfaite à ses yeux. Alors pourquoi refusait-il ce que les autres voulaient ? Je lui proposais de satisfaire ce besoin latent des hommes.

— N’avait-il pas d’envie, dit Marie.

— Mais si, voyons, dit Claire. Il avait très envie, comme tous les hommes, mais il a dit non. Il estimait que puisque je ne l’aimais pas, je me forçais. Je n’étais pas libre à son sens. Je lui faisais un cadeau en retour du service qu’il m’avait rendu. Il ne voulait pas être payé pour une action bénévole et n’aimait pas les échanges de cadeaux.

— C’est vrai que nous non plus, nous ne nous faisons pas de cadeaux, et c’est très bien ainsi, dit Marie. Donc, ton offre a été refusée.

— Oui, dit Claire. Pas de relation sexuelle. Alors, je lui ai proposé de faire connaissance. Je l’ai invité à passer quelque temps ensemble.

— A-t-il accepté ?

— Oui, dit Claire. Il m’a prévenu qu’il ne me ferait pas la cour, car ce n’était pas se montrer tel que l'on est. Il m’a dit de faire de même : de rester naturelle.

— Est-ce ce que vous avez fait ?

— Oui, dit Claire. Pendant quelques semaines, nous avons cohabité. Nous n’avons pratiquement pas parlé. Il rentrait le soir chez lui. Nous nous sommes consacrés à nos études. Il n’avait pas de prévenance particulière pour moi. J’aurais été un homme qu’il se serait probablement comporté de la même façon. J’ai fait de même. Nous nous aidions seulement quand c’était logique de la faire. Tu ne me croiras peut-être pas, mais sa seule présence auprès de moi, si différente de celle des autres hommes que je connaissais, m’a convaincue que j’avais à côté de moi l’homme que je cherchais depuis toujours à l’opposé. J’avais enfin le calme avec André. Je l’aimais désormais, et il m’a avoué qu’il m’aimait aussi.

— Avez-vous fait l’amour, dit Marie ?

— Oui, dit Claire.

— Était-ce mieux qu’avec les autres ?

— Sur le plan physique, à peu près pareil, mais infiniment mieux au total, dit Claire. L’accord parfait, le calme. Sais-tu pourquoi j’ai recherché ton amitié ?

— À vrai dire, non, dit Marie.

— Parce que tu es comme André, dit Claire. J’ai reconnu en toi ce que j’aime chez André. C’est rare. Je t’aime comme je l’aime.

— Je ne suis pas un homme, dit Marie.

— Moi non plus, dit Claire. Si l’une de nous deux l’était, nous pourrions faire l’amour. Je suis malgré cela très heureuse de t’avoir rencontrée. J’ai trouvé le bonheur avec vous deux.

— Es-tu toujours avec André ?

— Non, dit Claire. Il est parti au service militaire. Je te l’ai déjà dit.

— Donc, le garçon avec qui tu es, n’est pas André, dit Marie.

— Non, dit Claire. C’est Fabrice. Mais c’est André que j’aime.

— Pourquoi t’es-tu mise avec Fabrice si c’est André que tu aimes ?

— Seule, j’étais convoitée, dit Claire. Sans protection, je suis fragile. Quand André est parti, il a fait un vide. Je l’ai comblé avec Fabrice. Il me semblait bien. Je croyais l’aimer au début. S’il n’est pas comme les autres, il en est bien proche.

— A-t-il fait comme les premiers ? Il ne te supporte plus ?

— Ce n’est pas pareil, dit Claire, bien que manifestement, ce soit aussi ma beauté qui l’ait attiré. C’est moi qui ne le supporte plus. Je viens de le quitter.

— Pourquoi ?

— Il y a plusieurs raisons, dit Claire.

— Lesquelles ?

— La première est que je t’ai comme amie, dit Claire. Il est bon d’avoir à côté de soi des êtres sur lesquels on peut compter. J’ai trop souffert de leur manque. Nous sortons ensemble, ce qui éloigne des garçons. La deuxième est qu’il est jaloux. Je n’ai jamais osé lui dire qu’il n’est pas le seul et que j’aime André.

— Peux-tu en aimer deux en même temps ?

— Je t’aime aussi, dit Claire. Cela fait trois avec toi.

— Mais deux hommes ? En faisant l’amour ?

— Pour moi, dit Claire, l’amour physique n’est qu’une partie de l’amour. Si André était là, je ne pourrais pas m’empêcher d’essayer d’aller avec lui. Malheureusement, il n’est pas là. Il est trop loin. Il n’a pas de permissions. Pourquoi veux-tu que je n’aime qu’une personne ?

— C’est ce qui se fait d’habitude, dit Marie. L’amour est exclusif.

— Crois-tu ? Es-tu incapable d’aimer quelqu’un d’autre que moi ?

— J’aime bien ma petite maman, dit Marie.

— Tu vois, dit Claire, tu es comme moi.

— Ce n’est pas pareil avec les hommes, dit Marie.

— Moi je t’assure que c’est pareil, dit Claire. Ce n’est pas parce qu’on copule ensemble que cela change grand-chose. Le plaisir physique est transitoire ; il ne compte pas beaucoup, même si on estime en avoir besoin. Si je ne l’avais pas avec André, je l’aimerais quand même. C’est l’estime qu’on a pour l’autre qui compte. Si j’aime être avec toi, c’est parce que tu es comme André. J’ai retrouvé en toi ce qu’il m’a appris à aimer. Si je n’avais pas connu André, je ne t’aurais pas acceptée comme amie et je t’aurais ignorée. Je me suis trompée avec Fabrice, et pas avec toi. Tu te comportes comme André et tu me fais penser à lui. Je vous aime, André et toi. Je vous confonds un peu. Je sais maintenant les gens qu’il faut aimer.

— Moi, dit Marie, je ne me vois pas faire l’amour avec deux hommes. La jalousie de Fabrice te gênait-elle ?

— Beaucoup, dit Claire, même si elle avait l’avantage d’écarter les importuns. Il me surveillait. Je l’avais sur mon dos. Je ne pouvais pas m’approcher ou parler à un homme sans me justifier.

— Il n’avait qu’André à craindre, dit Marie. Il n’est pas là, donc, pas de problème.

— Mais si, dit Claire. Je n’avais pas la liberté d’aimer. Ne te mets jamais avec un homme jaloux. Il te considère comme sa propriété, à lui tout seul. Je ne te l’ai pas fait connaître : il aurait été jaloux de toi.

— Est-ce pour cela que tu l’as quitté ?

— Non, dit Claire. Il n’était plus jaloux à la fin.

— Pourquoi ?

— Je n’ai pas compris tout de suite, dit Claire. Cela lui a pris assez brusquement. Il a cessé ses surveillances et ses questions sur ma conduite. Comme je lui avais reproché sa jalousie, j’ai cru qu’il s’était réformé. J’en ai été très heureuse. Son principal défaut disparaissait. J’étais prête à lui parler d’André et de toi.

— Quelle était la raison de son changement ?

— Suzanne, dit Claire, une femme qu’il aime plus que moi, et sur laquelle il a reporté sa jalousie. Il m’avait choisie pour ma beauté. Il la trouve plus belle que moi.

— L’est-elle vraiment ? Tout le monde dit que tu es très belle, dit Marie.

— Je ne sais pas, dit Claire. Elle est sophistiquée, maquillée de partout, avec des bracelets, des colliers et des bagues.

— À l’opposé de nous ?

— Oui, dit Claire. Fabrice l’aime ainsi. Ce n’est pas moi qui vais faire comme elle. Je ressemblerais à une poule de luxe.

— C’est à cause d’elle que tu t’en vas ? Vous ne vous supportez pas ?

— Pas d’amitié entre nous, dit Claire, mais la cohabitation était possible. Elle m’ignorait. Sa présence épisodique ne me gênait pas vraiment. Qu’elle couche de temps en temps avec Fabrice ne me troublait pas. Ils avaient le droit de s’aimer. L’attitude plus saine de Fabrice à mon égard était plutôt un plus. Je l’ai vue favorablement.

— Tu n’étais pas jalouse, dit Marie, et elle non plus.

— Voilà, dit Claire. Pas de jalousie entre moi et Suzanne. Mais cela n’a pas marché quand même. Avec moi, c’est Fabrice qui commandait. Je le laissais faire ce qu’il voulait. Quand il me demandait quelque chose, je lui accordais. Je lui ai payé une voiture d’occasion. J’ai accepté les traites. Avec elle, c’était une autre affaire. Elle le dominait, et il était à ses pieds. Elle le menait par le bout du nez.

— Et sa jalousie ?

— Il en était malade, dit Claire, mais elle ne s’en préoccupait pas. Elle prenait ses aises, et lui suivait.

— Et toi, là-dedans ?

— Elle était rarement là, dit Claire. J’avais Fabrice tout le reste du temps. C’était bien pour moi.

— Alors, pourquoi as-tu rompu ?

— Je viens de me rendre compte qu’il m’exploite, dit Claire. Je l’aimais. J’avais confiance.

— Tu n’as plus confiance ?

— Non, dit Claire. Je lui avais donné la signature sur mon compte en banque. En me demandant, il pouvait acheter ce qu’il voulait. Il disait que c’était moi qui tenais les cordons de la bourse. Il a émis plusieurs chèques sans provision, probablement pour entretenir Suzanne. C’est un faible. C’est évident maintenant. Je lui ai retiré la signature, mais les chèques arrivent encore et je n’ai plus de crédit. Je dois rembourser. J’ai le couteau sous la gorge.

— J’ai disponible l’argent de quatre ou cinq poses, dit Marie. Je te le donne. Ma petite maman a peut-être aussi quelque chose. Je vais demander un crédit à la banque qui va te dépanner.

— Et qu’il faudra rembourser aussi, dit Claire. Je croule sous les dettes.

— Ce sont les dettes de Fabrice, dit Marie. C’est à lui de payer.

— C’est moi la responsable, dit Claire. C’est à moi de payer. Je ne vais surtout pas lui demander. D’ailleurs, il n’a pas les moyens.

— Que vas-tu faire ?

— J’ai passé en revue tout ce que je pouvais faire, dit Claire. Je n’ai qu’une solution. Je prends des heures supplémentaires en soirée.

— J’en ai entendu parler, dit Marie. Je ne vois pas ce que c’est.

— Cela consiste à accepter les propositions des hommes, dit Claire. Les copines appellent cela heures supplémentaires pour ne pas choquer la directrice.

— C’est de la prostitution !

— Oui, dit Claire. Cela en est, mais je ne vais pas avec n’importe qui. Heureusement, Olga m’a donné l’adresse de son agence qui fournit des hôtesses. Elle m’a introduite. Officiellement, c’est de la représentation, mais il est évident que les hommes qui te louent pour une soirée se contentent rarement de te regarder ou de discuter avec toi. Je n’ai pas eu de mal pour me faire accepter. Je réponds à leurs critères.

— Quels sont-ils ?

— Critères physiques, bien sûr, dit Claire, et aussi un certain niveau intellectuel. Tu aurais du mal à être admise avec ta poitrine.

— C’est du haut de gamme, dit Marie.

— Oui, dit Claire, mais les tarifs sont élevés. Pour cela, ma beauté sert à quelque chose. Les hommes me sollicitent.

— Peux-tu les choisir ?

— À l’agence, dit Claire, ils savent quels hommes conviennent ; je prends ceux qui ne sont pas vicieux. Olga les sélectionne pour moi. Elle me parraine. Les autres sont dirigés vers d’autres filles qui aiment cela.

— La sélection est-elle efficace ? Pas de surprise ?

— Non, dit Claire. J’en remercie Olga. Elle a bien choisi en me donnant ceux qu’elle prendrait pour elle. Elle se sacrifie pour moi. J’ai commencé, il y a une bonne quinzaine. Avec les premiers, c’était classique. Ils me payaient au tarif. À ce rythme, il m’aurait fallu trois mois pour rembourser. La semaine dernière, j’ai rencontré un homme qui m’a donné beaucoup plus que le tarif. Il est gentil et m’a proposé de continuer avec lui. Je n’en prends plus d’autres. Je ne voulais pas qu'il me donne autant. Je lui ai dit une fois que c’était trop ; il a ajouté un billet pour me fermer la bouche. J’obtiens trois fois plus que ce qui était convenu. Je vais arriver à payer. Comprends-tu pourquoi je quitte Fabrice ?

— Ma pauvre Claire, dit Marie. Cela doit être difficile.

— Quand on est décidé, on fait, dit Claire. C’est se décider qui est le plus dur. J’ai fait mal à Fabrice en lui annonçant ma décision et la fin des chèques. Aller avec des hommes que je n’aime pas me répugne. J’ai essayé de ne pas le montrer. Il n’y a qu’à toi que je dis ce que je suis en train de faire. Je ne veux pas te tromper sur mon compte. Si tu ne veux plus être mon amie, je comprendrai. Je ne suis plus fréquentable, mais je t’aimerai toujours.

— Tu es mon amie, dit Marie, et la plus courageuse de toutes les amies. Je te soutiens. Cet homme, le dernier, ne l’aimes-tu pas un peu ?

— Si, dit Claire. Il me fait pitié. Il est veuf. Il me dit qu’il aime encore sa femme et me demande de l’excuser de penser à elle quand il est avec moi. Il me trouve douce comme elle. Pourquoi faut-il le faire payer ?

— Je pense qu’il t’aime, dit Marie. Il doit être heureux de payer quelqu’un qui le mérite. Tu ne te prostitues pas. Cet homme est plus fréquentable que Fabrice.

— Je t’aime, dit Claire. Il n’y en a pas beaucoup qui m’approuveraient. L’homme m’a proposé de l’épouser. Je ne serais pas malheureuse avec lui. Il est gentil. Il me laisserait très libre, et je n’aurais aucun souci matériel.

— Beaucoup de femmes le souhaitent, dit Marie. Ne saisis-tu pas l’occasion ? Se marier avec un riche qui te laisse libre.

— Ce serait encore de la prostitution, dit Claire. Je n’aime pas suffisamment cet homme.

— Il t’offre des avantages matériels que tu ne trouveras pas ailleurs, dit Marie.

— C’est vrai, dit Claire. Jusqu’à la fin des études, j’aurai du mal à joindre les deux bouts, mais ensuite, j’aurai des revenus suffisants. Je serai plus heureuse avec André. Pour ce pauvre homme, j’ai trouvé une meilleure solution. Je lui ai montré qu’Olga est ce qu’il cherche. Elle guignait vers lui avant de me le proposer. Elle va se mettre avec lui dès que j’aurai payé. Je l’ai persuadée. Elle est d’accord et se dégagera ainsi de l’agence. Tu connais Olga. C’est une bonne fille. Ils seront heureux tous les deux.

— Vas-tu le dire à André ?

— Il n’est pas question de cacher quelque chose à quelqu’un que j’aime, dit Claire. J’espère qu’il comprendra, comme toi.

— Tu l’aimes beaucoup, dit Marie.

— Énormément, dit Claire. Il fait partie de moi. Je voudrais qu’il soit là avec nous deux. Maintenant, je suis vaccinée. Il n’y aura plus qu’André quand j’aurai fini de payer. Crois-tu qu’il voudra encore de moi ? S’il ne veut pas, je n’irais plus jamais avec un homme.

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Marie voudrait aider Claire. Un moment, elle a pensé à faire comme elle, pour qu’elle rembourse plus vite. Mais elle ne se sent pas armée pour se prostituer. Elle n’a pas le physique de Claire qui lui aurait permis d’aller à l’agence. Sa faible expérience et sa répulsion instinctive envers les hommes la dissuadent encore plus. La morale l’éloigne aussi, bien qu’elle comprenne et approuve les motivations de Claire. Sa vision de l’amour en est modifiée. Elle voit que Claire est capable d’aimer plusieurs hommes, que beaucoup d’hommes ne sont pas fréquentables, que la beauté est souvent plus nuisible qu’utile, et qu’il est facile de se tromper dans le choix de ses amis. Ce qui la marque le plus est la facilité que Claire a de partager son amour. L’éducation de Marie visait à l’amour exclusif. Elle se pose maintenant la question de savoir pourquoi il doit l’être.

* ° * ° *

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Marie a remarqué que Claire possède quelques belles robes, d’une finition irréprochable, et admirablement coupées dans des tissus de très bonne qualité. Par curiosité, elle questionne Claire sur l’origine de celles-ci :

— D’où viennent tes robes ? Elles doivent coûter cher.

— Depuis trois ans, dit Claire, je vais à un concours de beauté qui passe ici tous les ans. Une grande marque de vêtements fait sa publicité en habillant les candidates avec chaque fois un élément de sa collection et en vendant à la fin du spectacle. Sur scène, nous sommes toutes habillées de la même façon. Ce que nous avons porté nous est donné.

— Même si tu n’arrives pas à gagner ?

— Oui, dit Claire. Les premières ont un peu d’argent en plus. J’ai gagné un premier prix l’année dernière. La plupart des filles qui se présentent sont laides. Viens avec moi cette année. C’est en fin de semaine. Tu n’auras pas de prix, mais tu auras la robe.

 

Marie décide de l’accompagner et de s’inscrire, ce qu’elle fait avec l’accord de Paule. Elle ne s’attend pas à un bon résultat, mais la robe du catalogue qui est prévue semble solide et n’a qu’un léger décolleté. On peut la mettre tous les jours et elle reste discrète, comme presque tout ce qu’elle voit sur le catalogue. Ce ne sont pas des robes du soir immettables et découvrant le haut de la poitrine. Marie n’en voudrait pas. Le maillot de bain est également décent.

C’est Paule qui fait les démarches. Les filles doivent défiler devant un jury, pendant un spectacle de variétés. Paule s’active à la préparation des documents à remplir. L’un est destiné au jury avec les mensurations principales de Marie. Un autre donne plus de mal à remplir. C’est un document technique qui permet de configurer un mannequin déformable prenant la forme d’une cliente désirant des retouches. Claire, consultée à ce sujet, ne le remplit pas. Dans ce cas, la candidate reçoit une robe en mesure industrielle. Marie, sachant qu’elle n’est pas classique, préfère la retouche. Un spécialiste bien formé est capable de prendre les dizaines de mesures réclamées par le document en quelques minutes, ce qui évite les longues séances de mise en forme sur la cliente. Marie et Paule mettent plusieurs heures à remplir les cases de l’imprimé, mais le corps de Marie est soigneusement décrit, de l’extrémité des orteils au sommet du crâne, sans oublier les seins, objets de sa préoccupation principale.

La robe imposée, difficile à porter quand elle n’est pas exactement à la taille de la fille, est fatale à plusieurs candidates qui n’ont pas communiqué des mensurations précises au couturier. La candidate qui devait triompher, fortement enrhumée, fait faux bon au dernier moment tout comme Claire appelée d’urgence à s’occuper ce jour-là du décès de son père.

Le jury est formé de spectateurs tirés au hasard dans la salle, et ils votent secrètement. Une personne les encadre et explique leur rôle et les critères de sélection, mais ne vote pas. Paule, pendant la compétition, se place près du jury et écoute les commentaires. Privés des meilleurs éléments, les juges se trouvent très divisés dans leurs choix, aucune fille ne méritant d’être retenue. Marie est au niveau des autres, c’est-à-dire pas très haut. Son principal atout est le visage, encadré de ses cheveux blonds jusqu’à la racine. Elle a une belle peau, mais qui ne se voit pas de l’endroit où est placé le jury. Le tour de taille est correct. Le tour de hanches est un peu faible, mais acceptable. Le tour de poitrine est catastrophique et suffit à indisposer plus de la moitié des juges qui, de ce fait, n’ont même pas besoin de la regarder pour l’éliminer. La silhouette vue de dos est pourtant élégante. De face et de côté, la poitrine est terriblement plate quand on la regarde avec ses vêtements ordinaires, bien que les épaules soient correctes. C’est la plus grande fille du lot, mais cela ne gêne pas et elle porte bien la robe du concours et passablement les maillots. Les jambes élancées ne déparent pas. Les poils qu’elle est seule à garder sous les bras sont critiqués par certains. Le manque de maquillage indispose par le manque de relief. Au départ, elle est éliminée d’office, mais les juges restent divisés sur les autres filles, ne leur trouvant aucun attrait particulier. Finalement, ils se rabattent sur Marie qui a obtenu un peu plus d’applaudissements que les autres. Si l’on oublie le tour de poitrine, la robe donne l’impression qu’il y en a une. Les couturières, confrontées au manque de seins de Marie, ont préféré mettre un rembourrage et une armature pour combler le vide, aussi bien pour la robe que pour le maillot. Marie est rachetée de justesse et gagne le premier prix à sa grande surprise. Elle a droit à un petit chèque et, comme les autres filles, emporte ce qu’elle était venue chercher, la robe et les maillots. Paule, arguant du premier prix, parvient même à récupérer ce qui devait revenir aux filles qui ne sont pas venues et qui encombre les organisateurs. Marie donne à Claire ce qui lui était destiné. Les robes identiques permettent de poser à deux, comme des sœurs, dans le même costume à l’Académie.

* ° * ° *

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Paule a noté ce qui et bon et mauvais chez Marie. La poitrine est le gros problème. Elle cherche la façon de combler ce handicap. Ce n’est pas aussi simple que de mettre un peu de peinture sur une toile. C’est la chirurgie esthétique qui est généralement employée pour gonfler les seins. Paule ne l’envisage pas et Marie ne veut pas entendre parler de prothèse interne, de même qu’un traitement par les hormones. Marie a hérité cette particularité de sa mère et ne changerait son aspect naturel sous aucun prétexte. Elle est en bonne santé, et ne veut pas la perdre. Cela semble incontournable. Paule va abandonner ses recherches quand une amie, qui a subi l’ablation d’un sein, lui parle d’une prothèse externe qu’elle porte en permanence et qui a transformé sa vie. Elle va aux renseignements chez une spécialiste. Celle-ci la met au courant de tout ce qu’elle sait faire. Elle passe en revue les différentes solutions, explique les avantages et les inconvénients. Paule est séduite par l’une d’elles, certes, un peu chère, mais malgré tout dans ses moyens. Elle réunit pratiquement tous les avantages : matière souple lavable donnant un toucher naturel, couleur adaptée à celle de la peau avec ses reflets et ses petits défauts, raccordement soigné, aération suffisante pour un port prolongé, imitation parfaite des extrémités. Il est même possible d’avoir un mamelon érectile. Les réactions d’un sein, qui reste après ablation de l’autre, peuvent être imitées sur celui qui est remplacé. Les photographies des réalisations sont si belles que Paule est convaincue d’avoir trouvé la solution.

Paule traîne Marie chez la prothésiste pour qu’elle lui fasse un moulage de la poitrine et photographie la peau sous tous les angles avec des filtres colorés. Marie se laisse persuader que la prothèse n’est qu’un vêtement qui ne change en rien sa nature : une sorte de gros soutien-gorge. Elle veut surtout faire plaisir à Paule. Il existe des seins lourds, avec des poches de gel, qui donnent le toucher des seins normaux. Un adhésif et prévu pour permettre de les malaxer sans que la prothèse se détache, mais il n’est pas indispensable en usage courant. D’autres seins plus fermes et légers restent souples et peuvent malgré tout ballonner comme les vrais quand ils sont rapprochés et relevés. Marie n’ayant pas à se faire tripoter choisit ces derniers plus faciles à porter, car ne nécessitant pas l’usage obligatoire d’un soutien-gorge. Ses habitudes ne seront pas beaucoup changées, car elle néglige d’en mettre, cet accessoire étant superflu dans son cas : rien ne pend et rien ne saute quand elle court. Elle apporte les peintures que Paule a récupérées. Elle prend le modèle de la forme qui lui est recommandée pour sa conformation comme étant la plus seyante. Elle ne tombe pas dans l’excès en gardant une petite taille. Elle va ressembler à une des toiles les plus réussies par les peintres. La prothèse est une merveille qui se plaque avec souplesse sur les minuscules seins de Marie. Sous les vêtements, elle s’installe en une seconde, trouvant instantanément sa place. Il n’est même pas besoin d’utiliser la petite bretelle amovible qui s’accroche en passant dans le dos pour l’empêcher de tomber, car les vêtements suffisent à la maintenir contre le corps. Elle est si légère qu’on peut l’oublier. La véritable artiste qui l’a fabriquée a obtenu un rendu qui se confond avec la carnation de la poitrine. La silhouette de Marie est transformée par ce bustier plus vrai que nature. Pour un supplément modeste, elle obtient une deuxième prothèse simplifiée et moins fragile qui va être sa préférée. Elle est destinée aux robes sans décolleté plongeant. Une autre plus solide et rustique lui est offerte pour aller dans l’eau en maillot de bain, ainsi qu’un numéro d’enregistrement pour en refaire une à bas prix en évitant de reprendre les mesures.

* ° * ° *

_

André retrouve Claire à la fin de son service militaire. Marie est là.

 

— Voici Marie, dit Claire. C’est ma plus grande amie. Elle m’a soutenue dans les moments pénibles que je viens de traverser.

— Sans en connaître la raison, dit André, je l’en remercie. Que t’est-il arrivé ?

— Je me suis prostituée pour payer les dettes de Fabrice, dit Claire. J’ai perdu ma dignité. Il est préférable que tu ailles avec une autre fille, plus sérieuse, comme Marie.

— Tu t’es prostituée pour Fabrice ? Tu dois bien l’aimer, dit André.

— Non, dit Claire. Je l’ai quitté. Je ne l’aime plus.

— Pourquoi as-tu payé ses dettes ?

— J’avais été assez bête pour les prendre à mon compte, dit Claire.

— Alors, tu as payé ?

— Oui, dit Claire. Il n’y avait pas d’autre moyen.

— As-tu tout payé ? J’ai un peu d’argent, dit André. Je te le donne.

— J’ai terminé, dit Claire. Il ne reste que quelques traites que je vais pouvoir honorer.

— En te prostituant encore ?

— Non, dit Claire. C’est fini, définitivement fini. Avec toi, c’est fini aussi, sans doute.

— Je ne vois pas pourquoi je te repousserais, dit André. Je t’aime et j’espère que tu m’aimes encore. Je te connais. Je ne pense pas que tu as changé. Tu as fait l’amour avec des hommes parce que tu y étais obligée. Si j’ai bien compris, ce n’était pas une partie de plaisir. Si tu es traumatisée, je suis là pour te soigner et te faire retrouver une vie normale. En es-tu malade ? Était-ce horrible ?

— À vrai dire, j’ai choisi les hommes qui me plaisaient le plus, dit Claire, et ils n’étaient pas tellement différents de ceux que j’ai connus avant toi. Je dois cependant te dire que j’ai eu beaucoup de plaisir avec l’un d’eux, jamais autant. Une fois embarquée, c’était extraordinaire, mais c’est encore toi que j’aime. Veux-tu vraiment encore de moi ?

— Bien sûr, dit André. Tu étais sans doute réceptive quand tu as eu ce plaisir, et tu m’apprends qu’il y a des hommes plus doués que moi qui savent procurer aux femmes le plaisir suprême. Si tu souhaites retrouver ces sensations, tu es libre d’aller les rechercher avec qui tu veux, quand tu veux. Je n’ai pas à t’en priver. C’est la répercussion morale de tout cela qui m’inquiète. J’ai envie de te garder, même si tu prends des satisfactions ailleurs.

— Ma seule inquiétude était toi, dit Claire. Tu me libères. Je n’ai pas besoin d’autres orgasmes que ceux que tu vas me donner. Je t’ai parlé, car je ne veux rien te cacher. Je t’aime comme tu ne peux pas savoir. Me comprends-tu Marie ? Que penses-tu d’André ?

— Il faudrait que tous les hommes soient comme André, dit Marie. Garde-le bien.

_

Marie découvre André, cet homme si compréhensif et si peu jaloux. Il parle peu et ne se livre pas facilement. Il est très réservé avec Marie. Il passerait presque inaperçu si Claire n’avait pas dit autant de bien de lui. Marie l’observe donc attentivement. Au premier abord, elle n’est pas attirée par lui. Il est très loin de l’image de l’homme idéal qu’elle voudrait aimer. Elle a beaucoup admiré un professeur l’année précédente, comme toutes les filles qui étaient avec elle. Sa voix était envoûtante, il était beau, jeune et élégant. Elle a rêvé de lui. Elle est déçue au début qu’André n’ait pas cet attrait. En le fréquentant, elle doit finalement admettre qu’il lui plaît. Il a des goûts et des habitudes comparables aux siens. Rien ne la choque en lui. Il ne fume ni ne boit, et sa sérénité la change des agressions plus ou moins larvées qu’elle perçoit venant des autres hommes. Les éloges de Claire finissent par ne pas lui sembler démesurés. Elle est maintenant attirée par André de la même manière qu’elle l’est par Claire. Elle a l’impression de se retrouver en eux et d’être en harmonie complète. Aucun nuage ne vient perturber leurs relations. Quand un problème se présente, ils en discutent, ne sont pas toujours d’accord, mais acceptent que l’autre puisse avoir raison. Au besoin, ils se remettent en question et admettent de s’être trompés.

André vit avec Claire. Marie et lui ne se voient que de loin en loin. C’est surtout par Claire que Marie perçoit André. Elle ne le rencontre que de temps en temps au restaurant universitaire et quand, en fin de semaine, ils décident d’activités communes. Ces activités se résument souvent à faire réciter les leçons des autres. Une franche amitié se développe malgré tout entre eux, et Marie est heureuse d’avoir de vrais amis. Marie n’en a eu jusque-là pratiquement aucun. À l’école primaire et au lycée, elle a travaillé sans se mêler à un groupe, ses seules véritables relations humaines étant à la maison. Elle n’a jamais eu d’affinités extérieures avec d’autres que Claire et André. Elle s’est contentée d’admirer de loin les garçons avec lesquels elle n’aurait pas refusé de parler d’amour.

C’est la première fois que Marie amène des amis à la maison, et Paule est heureuse de ce changement. Elle a toujours fait très attention de ne pas imposer ses propres amis à Marie, voyant la gêne de celle-ci avec ses réflexes de répulsion. Ainsi, elle ne s’est pas remariée après le décès du père de Marie. L’essai de rapprochement avec Robert l’a échaudée. Elle préfère que Marie ne rencontre pas ses relations, bien qu’elle ne lui cache, ni qu’elle aime des hommes, ni ce qu’elle fait ou a fait avec eux. Paule n’est pas jalouse de se voir un peu éclipsée. Elle accueille volontiers Claire et André chez elle et sympathise.

L’amitié entre homme et femme est voisine de l’attirance sexuelle. André et Marie n’échappent pas à la règle. Si Claire n’était pas là, ils se rapprocheraient beaucoup plus. André la respecte et ne cherche pas à la séduire. Deux ou trois fois, par inadvertance, André touche Marie. Elle a alors ses réflexes d’éloignement qui l’incitent à faire plus attention. Il ne la touchera plus, bien que Marie ne lui ait jamais fait de remarque à ce sujet. Claire n’est pas sans percevoir l’amour qui se mêle à leur amitié.

_

— Que penses-tu d’André, maintenant que tu le connais ?

— Le plus grand bien, dit Marie. Comme toi.

— Moi, je l’ai mis dans mon lit, dit Claire. Voudrais-tu faire pareil ?

— Avec un homme ayant les mêmes qualités qu’André, c’est possible, dit Marie.

— Je n’en connais pas d’autre qu’André, dit Claire. Le désires-tu ?

— Il faudrait d’abord qu’il m’aime, dit Marie.

— Ça alors, ça crève les yeux, dit Claire. Ce qu’il aime, j’aime, et ce que j’aime, il aime.

— Il n’a pas vu ma poitrine, dit Marie.

— Mais si, dit Claire. Il vient me chercher de temps en temps à l’Académie. La directrice l’a remarqué et a dit au gardien de le laisser entrer.

— Elle déroge à ses principes ?

— Je crois qu’elle a confiance en moi, dit Claire. En tout cas, il t’a vu poser.

— En général, dit Marie, cela vaccine les garçons contre moi.

— Lui n’est pas comme cela, dit Claire. Ce qui compte, comme pour moi, c’est ce que tu as dans la tête et pas ton apparence. Il ne m’a pas caché qu’il t’aime. Il est franc.

— Je n’ai pas le droit de le désirer, dit Marie. Il est avec toi.

— Si je n’étais pas là, dit Claire, vous iriez plus loin. Je lui ai posé la même question qu’à toi. Il a répondu de la même façon. Il n’y a que moi qui l’arrête.

— Le problème est donc réglé, dit Marie.

— Pas du tout, dit Claire. Vous vous aimez. Pourquoi ne pas concrétiser, comme je l’ai fait avec lui ?

— Tu oublies la morale, dit Marie. Il ne faut pas désirer le conjoint d’un autre.

— Nous nous aimons tous les trois, dit Claire. Je n’ai que l’antériorité. Pourquoi faire une différence entre nous deux ?

— N’envisages-tu pas de te marier avec André ?

— Si, dit Claire. Dès que nous aurons trouvé du travail.

— C’est comme si c’était déjà fait, dit Marie.

— Votre morale à tous deux dit la même chose : un seul homme avec une seule femme, dit Claire. C’est normal pour les autres. Ils sont incapables de s’aimer comme nous. Ma logique me dit que si tu veux aller avec André, notre amour restera le même. Tu peux te marier avec lui s’il le souhaite. Je te laisse la place.

— André dit comme moi, dit Marie. Nous avons sans doute raison.

— Je persiste à croire que c’est moi, dit Claire. Tu es à l’âge où l'on fait les plus beaux bébés. Tu ne dois pas t’étioler. Il te faut un homme pour fonctionner comme une femme normale. Tu t’en trouveras bien. André est le seul que tu puisses accepter.

— Pourquoi le seul ? Il y en a certainement d’autres, dit Marie.

— Crois-moi, dit Claire. Ils sont rares et ne se montrent pas. Tu n’es pas près d’en rencontrer un. En tout cas, vous connaissez mon opinion. Toi et André, vous êtes libres. Si votre morale change, vous pouvez aller ensemble. J’applaudirai à deux mains.

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Marie est un peu ébranlée par l’offre de Claire. Partager avec quelqu’un que l'on aime est naturel, mais dans le domaine sexuel, elle n’est pas sûre. Elle manque d’expérience. Comme André estime qu’il vaut mieux s’abstenir, elle se range à cette idée malgré l’éveil d’un instinct qui ne l’avait pas autant dérangée jusque-là, mais qu’elle réfrène. Elle aimerait savoir s’il a des érections qui lui sont destinées. Elle préfère ne pas lui en parler.

André, de son côté, estime beaucoup Marie, d’autant plus que Claire ne se prive pas d’en dire du bien. Sans Claire, il apprécierait que Marie le sollicite. Claire le pousse vers Marie, mais il résiste, car il a vu les réactions de Marie à son contact. Il ne veut pas la perturber ; son amitié est trop précieuse. Comme Marie, il se replie sur la morale traditionnelle.

Claire est heureuse de l’amour réciproque de Marie et d’André. Elle n’a aucune jalousie. Elle les pousse l’un vers l’autre, doucement, sans insister, mais souvent et sans résultat.

* ° * ° *

 

 

2 L’éducation de Claire

* ° * ° *

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Marie, en novice qui ne sait pas grand-chose, pose parfois des questions à Claire sur sa sexualité. Celle-ci, sachant que Marie n’a pas son expérience, y répond volontiers, se comportant comme une grande sœur avertie.

 

— Avec tous les hommes que tu as connus, questionne Marie, faisais-tu l’amour de la même façon ?

— Il y a des différences, dit Claire. Il y a ceux qu’on aime et les autres.

— Ceux de l’agence ?

— Pas seulement, dit Claire. Quand tu as fini d’aimer un homme, tu n’as plus de goût à aller avec lui, même si tu as des orgasmes et que tu es complètement retournée. Quand c’est fini, tu retombes sur tes pieds et tu te remets à le juger. Tu te forces alors. Et je ne te parle pas de ceux qui s’imposent.

— Ceux qui s’imposent ?

— Oui, dit Claire. Tu connais l’effet que je fais sur les hommes. Tu as pu le constater de visu. Ma beauté les excite. J’admets que c’est normal. Ils me cherchent, me suivent dans la rue et m’abordent. Il y en a toujours un pour venir me faire des propositions. C’est lassant. Je t’envie de ne pas avoir ce problème. En général, je me défile, je les repousse, mais ce n’est pas toujours possible. Sans témoins, je me suis fait coincer plusieurs fois.

— Coincer ?

— Oui, dit Claire : coincer. On t’entraîne dans un endroit tranquille, et tu y passes.

— Ne peux-tu pas l’éviter, dit Marie ?

— Je voudrais savoir comment l’éviter à coup sûr, dit Claire. La première fois, j’en suis sortie hébétée. J’étais avertie, mais je ne croyais pas que l’effet serait aussi grand. J’ai mis un bon moment pour me reprendre. Maman m’a soutenue, ouvert les yeux, dit comment je pouvais le prévenir, mais ça s’est renouvelé malgré les mesures que j’avais prises pour que ça s’arrête.

— Quelles mesures ?

— Je m’exposais inutilement, innocemment, dit Claire. Si j’avais été plus prudente, rien ne me serait arrivé, dans tous les cas. J’étais prévenue, mais c’est l’expérience qui est décisive. Des hommes me cherchent ostensiblement, me sifflent au passage. J’allais librement partout sans m’en soucier suffisamment. Ceux qui m’ont forcée, ont profité de ce que je m’étais retrouvée seule avec eux dans un endroit retiré. À éviter absolument avec des inconnus, et même certains connus. Quand il y a une personne près de toi, capable de témoigner, tu es en sécurité relative. Avec la majorité des hommes, tu l’es aussi, car ils suivent leur conscience et pas leur instinct, mais comment savoir ? Quelques-uns osent enfreindre la loi quand ils sont sûrs de leur impunité, donc quand tu t’isoles avec eux. C’est la situation à éviter. Je me demande d’ailleurs s’ils ne croient pas qu’on les provoque en allant avec eux. Je n’ai jamais rencontré le vrai vicieux qui viole. Ce sont plutôt des garçons qui s’amusent avec toi et se défoulent sans chercher à savoir si c’est bien ou mal ; de vrais inconscients qui ne savent pas qu'ils risquent la prison. Ils ont l’habitude des filles faciles. Ce n’est pas grave pour eux, simplement une petite passe sexuelle ordinaire. Ils ne comprennent pas que tu puisses t’y opposer et ils te l’imposent. Ils te sautent et te relâchent. Ils pourraient réclamer les services d’une prostituée, mais c’est sans doute trop compliqué ou trop cher ou trop vulgaire ou pas assez excitant. Ils sont à l’affût et prennent ce qu’ils ont à leur portée. Comme ils existent en grand nombre, j’en tiens compte. Il est rare que je sorte seule dans les lieux déserts. Avoir un copain est utile. Il dissuade les importuns. Quand André est parti au service militaire, je ne voulais plus prendre de copain. Un homme en a profité, malgré ma prudence. J’ai compris et pris Fabrice. Il est plus pratique que la police et la justice, qui font ce qu'elles peuvent, mais sont moins efficaces. Au moins, avec le copain, tu as le préservatif. Ensuite, tu l’as remplacé et André est revenu. Maman me conseille la négociation si ça m’arrive de nouveau. Elle permet d’arrondir les angles. Tu peux proposer le préservatif, mais ils n'ont pas l'habitude, et sont pressés.

— As-tu été forcée sans préservatif ?

— Oui, dit Claire. Toutes les fois, et ils ne se retirent même pas pour éjaculer. Ils n’ont aucune considération pour toi. Tu n’as plus qu’à prier la Sainte Vierge de ne pas être enceinte si tu n'as pas pris de précaution.

— C’est terrible d’être belle, dit Marie. Le supportes-tu ?

— Je supporte la beauté, dit Claire, et beaucoup moins les hommes. Je ne sais pas comment je me comporterais si j’étais à leur place. André dit que le désir de l’homme est très violent, difficile à contrôler quand il est déclenché, qu'il faut se raisonner pour ne pas succomber. Maman dit la même chose. Comme j’en déclenche beaucoup, je suis visée, mais que faire ?

— Tu as dû souffrir.

— Oui et non, dit Claire. Il faut laisser passer l’orage, te forcer à penser que tu es avec un homme que tu aimes quand ça t’arrive.

— Considères-tu que tu n’as jamais été violée ?

— Je ne sais pas, dit Claire. Peut-être ceux qui m’ont battue, mais ils ne m’auraient pas brutalisée si j’avais obéi immédiatement. Avec l’expérience, je cède. Il est presque toujours inutile de résister. Si tu ne te dégages pas dès le début, ils parviennent à leurs fins. C’est très désagréable, un mauvais souvenir, mais je ne peux pas dire que je suis véritablement traumatisée. Je suis réaliste. À force, je m’habitue. Maman m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas attacher une importance démesurée à la relation sexuelle. J’en sors entière, et je vous aime, toi et André.

— Tu l’acceptes donc.

— Non, dit Claire. Je subis les conséquences de ma beauté et ma vie en est changée. Pour ne pas être forcée, je me suis mise avec des copains que je n’aimais pas énormément. La motivation est mauvaise, car c’est une autre façon d’être forcée. Je me force à avoir un copain. Je suis mieux protégée, mais ce n’est pas l’idéal. Ce n’est qu’un pis-aller.

— Pourquoi ?

— Entre autres, je n’aime pas certaines façons de faire en amour.

— Quelles façons ?

— Comment t’expliquer ? Il y a des garçons qui en font un spectacle, qui te demande de faire ceci et de faire cela, qui veulent t’attacher ou te faire mal, te mettre des vêtements bizarres, prendre des positions impossibles ou te sucer.

— Te sucer ?

— Oui, dit Claire. Ils te promènent leur langue sur le sexe.

— C’est dégoûtant, dit Marie.

— C’est bien mon avis, dit Claire. Mais ils aiment. Cela les excite.

— Pas toi ?

— Je n’en ai pas besoin pour être excitée, dit Claire. Le pire, c’est quand ils veulent que tu les suces.

— Où donc ?

— Le bout de leur sexe, dit Claire. Moi, je refuse. Tous ces trucs-là, pour moi, ce sont des déviations sexuelles. Il suffit de quelques caresses et de quelques baisers pour faire monter l’excitation, et ensuite, je ne demande qu’une pénétration réussie et le plaisir qui va avec. Tout le reste est superflu. C’est de l’agitation désordonnée. Une fois, il y en a même un qui a amené un copain pour faire l’amour à deux avec moi, un par-devant et l’autre par-derrière.

— Est-ce possible ?

— Il faut croire, dit Claire. On a une autre ouverture, et ils voulaient aussi utiliser ma bouche. Je n’ai pas marché dans la combine. Ils n’ont pas réussi à me forcer.

— Tu as connu tout cela… Et avec André ? Fait-il comme eux ?

— Avec lui, dit Claire, nous ne cherchons pas à nous singulariser. C’est tout simple et toujours pareil, à quelques variantes près. On se met nus, on se rapproche dans le lit, on s’embrasse, on se caresse un peu sans se presser, il monte sur moi ou moi sur lui et on copule normalement, assez longtemps. Pour moi, c’est l’idéal. Il le fait avec douceur et j’ai beaucoup de plaisir. Tu devrais essayer avec lui. Cela te plairait sûrement.

_

— Comment te protèges-tu pour ne pas avoir d’enfant ?

— Je fais ce que je peux, dit Claire, comme les autres. J’utilise le préservatif.

— Les hommes accepte-t-il de le mettre ?

— C’est oui ou rien, dit Claire, en dehors des trousseurs qui s’imposent. Je ne voudrais pas d’un copain qui le refuse. Quand il faut, je ne transige pas. Tu ne me vois pas faire l’amour sans protection avec les hommes que j’ai subis.

— Il n’y a donc pas de risque comme cela, dit Marie.

— Tu te trompes, dit Claire. Le préservatif se déchire souvent, s’ouvre au bout et tu t’en rends compte quand il est trop tard. Tu reçois tout, comme s’il n’était pas là. Il faut se laver en vitesse si tu n’as pas de spermicide.

— En vitesse ?

— Tu dois avoir une ou deux minutes pour neutraliser les spermatozoïdes. Ensuite, c’est trop tard. Certains ont trouvé le chemin, et tu ne peux plus les atteindre.

— Si peu de temps ?

— Et oui. Tu as avantage à avoir du spermicide sur le préservatif ou sous la main. Tu dois les tuer tout de suite.

— On ne doit pas tuer.

— Si tu préfères être enceinte d'un imbécile, tu t'ouvres à tous ceux qui veulent de toi. Si tu ne prends pas le sperme qu'ils t'offrent, il est perdu, et les spermatozoïdes meurent tous.

— Je n'ai pas l'intention de m'ouvrir. Cela t’est-il arrivé que le préservatif se déchire quand tu étais hôtesse ?

— Non, dit Claire. Le client doit obéir à l'hôtesse. Je le mets moi-même. Il faut procéder avec soin. Je vérifie qu’il est neuf, qu’il n’a pas traîné, qu’il est en bon état, et qu’il ne va pas éclater comme un ballon de baudruche. Si tu le pinces ou le piques avec tes ongles, il te lâche. Remarque que le plus gros risque n’est pas celui-là. Il vient de ce que le préservatif ne sort pas toujours avec la verge. Alors, il se ratatine, déborde et te souille, et souvent, il reste prisonnier dans le vagin. Je ne te fais pas un dessin. Le spermicide est très utile.

— Utilises-tu toujours le préservatif, dit Marie ?

— Avec André, dit Claire, il m’arrive de ne rien lui faire mettre. C’est plus économique. Les jours les plus dangereux, il se retire.

— Il paraît que ce n’est pas facile, dit Marie.

— André y arrive bien, dit Claire. Je n’ai jamais essayé avec les autres. Ils étaient trop imprévisibles.

— Il y a toujours un risque, dit Marie.

— Oui, dit Claire. Quelle que soit la méthode utilisée. Nous sommes faits pour l’amour et avoir des enfants.

— Tu l’acceptes, dit Marie.

— Avec André, dit Claire, cela ne ferait qu’avancer les choses. Avec un homme comme lui tu peux avoir tous les enfants qui viendront. Fais donc l’amour avec lui.

— Je risquerais aussi d’avoir un enfant, dit Marie. Toi, tu vas te marier. Moi, je serais fille-mère. Je ne dois pas avoir d’enfant avant le mariage.

— Si c’est la seule chose qui t’empêche de coucher avec André, dit Claire, dis-toi bien que le risque mérite d’être pris, et si tu as un enfant d’André, ce serait une bénédiction. Un enfant des deux êtres que j’aime le plus : tu peux m’en faire autant que tu veux. Je les prends à ma charge s’ils te gênent. Je les élèverai avec mes enfants. Tu serais libre de te marier ensuite sans imposer tes enfants à ton futur mari. Si tu me donnes un enfant avec André, ce serait le plus beau des cadeaux. Avec ton caractère et le sien, il ne peut être que réussi.

— Tu es la plus gentille des amies, dit Marie. Si j’ai un jour un enfant à offrir, je penserai à toi. Pour le moment, je préfère ne courir aucun risque. Me donnerais-tu un de tes enfants ?

— Si tu étais en situation de l’élever convenablement : oui. J’ai confiance en toi, dit Claire. J’en ferais un spécialement pour toi. Actuellement, ce serait prématuré, et permets-moi de passer avant toi. Je préférerais que tu sois mariée. Il faudrait que tu insistes. La présence d’un père est utile.

— Il ne me reste plus qu’à trouver un métier rémunérateur et un père, dit Marie.

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Ce ne sont pas des paroles en l’air. Claire ne s’est pas avancée à la légère. Elle est sincère, aussi bien pour prendre un enfant de Marie que pour lui en donner un. Quand elle s’engage à faire quelque chose, elle le fait. Elle a tellement d’amour pour André et Marie, qu’elle les considère comme faisant partie d’elle-même. Sa confiance est totale. Marie le sent et elle en est très émue. Elle est certaine que Claire ne se déroberait pas. Elle admire le courage et la détermination de son amie, qu’elle a déjà pu évaluer lorsqu’elle a quitté Fabrice. Placée devant des situations extrêmes, Claire fait front et trouve des solutions.

_

Marie est impressionnée par la façon dont Claire résout ses problèmes. Où a-t-elle pris cette force de caractère ? Elle l’interroge, et Claire lui raconte sa vie. C’est sa mère qui lui a appris à se comporter. Quand elle avait 17 ans, Claire a été forcée par un garçon. Elle n’a pas ruminé longtemps ce qu’elle avait subit. Elle s’en est ouverte à sa mère qui l’a écouté raconter sa mésaventure.

 

— Je constate, ma Claire, que tu as bien résisté.

— Non, maman. J’étais tétanisée, paralysée. Il a fait ce qu’il a voulu. Je n’ai pas résisté du tout.

— Tu n’as pas résisté physiquement, ma Claire, mais d’après ce que tu m’as dit, j’en déduis que tu as tenu le coup. Tu n’es pas contente, mais tu n’es pas comme ces filles qui tombent en dépression ou feraient de cette histoire l’affaire de leur vie. Tu t’en sors bien. C’est le principal. Oublie cet épisode.

— Je ne suis plus vierge, maman.

— Cela serait gênant si ton futur mari l’exigeait. Je ne te souhaite pas un mari à cheval sur des principes dépassés. Le sérieux d’une fille ne se juge pas à l’état de son sexe ou au nombre de relations sexuelles qu’elle a eues. Résigne-toi à déplaire à quelques hommes sans intérêt. Beaucoup plus important : vas-tu être enceinte ?

— Je sens que je vais avoir mes règles.

— Bien. Tu es intacte, ma Claire.

— Ce garçon n’avait pas le droit, maman. Je ne voulais pas.

— Et lui voulait. Tu n’as pas su l’éviter.

— Il est responsable, maman. Je suis innocente.

— Ce garçon est un égoïste puisqu’il ne t’a pas demandé ton avis. Mais les égoïstes sont légions, et tout garçon égoïste qui se serait trouvé à la place de ce garçon aurait fait comme lui. Pour nombre de garçons, la chasse aux filles est un sport dont ils se délectent. Ils se glorifient quand ils en attrapent une et comptent les points. Tu t’es jeté dans la gueule du loup, ma Claire. Sans résistance, facile à prendre, tu t’es offerte bêtement. Tu étais une proie tentante. Tu l’es encore si tu ne réagis pas.

— Penses-tu que je suis responsable ?

— Sincèrement, oui. Aie le courage de l’admettre. Remémore ce que tu as fait. D'après ce que tu m'as raconté, tout s’est passé comme si tu avais voulu qu’il te prenne. Une fille qui l’aurait recherché n’aurait pas fait mieux. Tu as été très imprudente, ma Claire. Je t’avais dit de te méfier des garçons. Je te l’ai répété de nombreuses fois, et ton père te l’a dit aussi. Tu n’as pas suivi nos conseils. Tu es belle, de plus en plus belle chaque jour. Tu excites les garçons rien qu’en te montrant. Il faut avoir conscience de ce qu’on provoque. Tu fais partie des filles qui déclenchent spontanément les réactions sexuelles masculines. La rançon de la beauté est qu’elle est dangereuse. Il n’est pas toujours facile de s’en servir. Ce garçon te le fait comprendre, mais si la beauté t’expose à des convoitises, en compensation, elle te donne un pouvoir énorme si tu sais l’exploiter. Tu peux mener des hommes par le bout du nez, te marier avec un riche si tu le souhaites.

— Est-ce ce que tu as fait ?

— J’ai rencontré la richesse, la grande richesse. Elle était sans amour. J’ai préféré ton père. Moins pauvre que moi, il avait une belle maison de famille dont il avait hérité et qu’il partageait avec son frère. Elle était très grande, avec de nombreux appartements. La partie louée procurait un confortable revenu. Ton père était un bon parti. Je ne regrette pas mon choix...

— Je ne pensais pas que ce garçon pouvait être dangereux.

— Le connaissais-tu, ce garçon ?

— Un peu, maman. Je le vois tous les jours.

— Maintenant qu’il t’a troussée, tu le connais mieux. L’as-tu rencontré depuis ?

— Oui.

— Comment s’est-il comporté ?

— Il m’a souri, maman, et j’ai détourné la tête pour ne pas le voir.

— Son attitude est claire. Il considère que ce qu’il t’a fait est normal. Il va chercher à recommencer.

— Je lui dirai qu’il est un goujat, que je ne veux pas de lui.

— Ne l’affronte pas inutilement. Il ne sera pas dissuadé. Tu as déjà cédé une fois facilement, donc, tu es vulnérable. Comme tu n’es pas batailleuse, tu es incapable de résister physiquement. Maintenant, il sait que tu te défends mal. Comment veux-tu qu’il ne te cherche plus ?

— Que faire, maman ?

— Tu t’es isolée avec ce garçon. Tu t’es approchée de lui. Il est normal qu’il t’ait accrochée. Tes vêtements te protégeaient mal. Fais fonctionner ton cerveau, ma Claire, et tu trouveras la solution. Sois vigilante. Ne lui donne plus d’occasion.

— Je peux me plaindre à la police pour qu’elle me protège.

— La police ne te protégera pas. Elle n’agit qu’après coup, ma Claire, sur des faits concrets. Tu ne peux que dénoncer le garçon et solliciter une réparation. Si tu n’as pas de témoin, c’est ta parole contre la sienne. Et que gagneras-tu ? Principalement de quoi faire jaser et beaucoup de temps perdu. En admettant que tu puisses le confondre, prouver qu'il a fait l'amour avec toi, il dira que tu étais consentante, que tu l’as provoqué en t’offrant à lui, et c’est presque vrai. Tu n’as aucun bleu. Tu l’as laissé faire. Même la présence de sperme en toi n'est pas une preuve. Il peut venir d'un autre homme. Tu n'as rien à lui reprocher de concret, seulement des souvenirs. Ne t'engage pas sans preuve irréfutable. Il aura toujours le bénéfice du doute. Tu as bien réagi avec lui en cédant, mais seuls les garçons que tu as choisis ont le droit de coucher avec toi. Tu vas lui envoyer une lettre recommandée avec accusé de réception, lui disant que tu n'étais pas consentante, et que tu ne veux plus le revoir. Espérons qu'il te fera des excuses et te laissera tranquille. Si tu ne peux pas éviter d'être de nouveau troussée, reste calme, donnes toi comme si c'était un bon garçon, et considère que c'est sans importance, mais n'oublie pas de protester. Ne laisse aucune ambiguïté sur ce que tu souhaites. Tu as droit au respect. Se donner ne veut pas dire que tu es une esclave aux ordres du garçon. Tu ne fais intervenir la justice que si tu as un témoignage irréfutable. Celui-là a douté de ton opposition. Tu es en partie responsable.

— Mais je ne pouvais rien.

— Quand il t'a attrapée, ma Claire, tu pouvais encore affirmer ton opposition. Ensuite, c'était trop tard. Tu ne pouvais rien pour l’arrêter, et lui ne pouvait pas s’empêcher de le faire. Ton sexe était disponible pour le sien, offert à sa convoitise sans opposition. Une fois engagés, vous étiez deux bêtes collées l’une à l’autre, incapables de vous séparer. La relation sexuelle était inévitable. C’est la loi de la nature, et la loi des hommes ne la changera pas. Accepte ta part de responsabilité. Ne rejette pas tout sur l’autre.

— C’est facile de dire ça, maman. Ce n’est pas toi qui as subi. La loi est pour moi.

— J'ai subi aussi, ma Claire. La loi est pour nous, et elle est sévère. Elle devrait dissuader les hommes, mais l'instinct et les habitudes sont souvent les plus forts. Avec l'alcool et les drogues, les hommes ne réfléchissent pas. Veux-tu que je te parle de moi ? Tu penses que ma vie s’est déroulée sans heurt. Détrompe-toi. Je vais saisir l’occasion pour te révéler les parties sombres de mon existence. J’ai repoussé longtemps de te parler. Tu étais trop jeune. J’ai plusieurs choses à te dire, sur le passé. Tu n’es plus une petite fille incapable de comprendre. Tu es désormais une femme. Ce garçon t’a montré que tu dois te comporter en adulte. J’espère que mes révélations ne seront pas prématurées.

_

— Tu sais que ton père ne peut pas avoir d’enfant, que je suis allée te chercher auprès d’un homme qui est mort à la guerre, et que pour tous, tu es notre fille.

— Oui, maman.

— Tu sais aussi que toute la famille a disparu pendant la guerre.

— Oui, maman. Comme les juifs.

— Les juifs ont été bannis, pourchassés, torturés. Ils ont plus souffert que nous. Je vais revenir tout à l’heure à la famille. Je vais d’abord te parler de ce qui s’est passé auparavant. J’ai commencé comme toi, ma Claire, à ton âge, et dans des circonstances analogues. J’étais belle.

— Tu l’es encore, maman.

— Je sais. J’attire les hommes. Il y a des femmes qui dégouttent les hommes, mais ce n’est pas mon cas. Ils veulent tous de moi, et tu es partie pour être comme moi. Un garçon m’a troussée de la même façon que toi. J’ai réagi comme toi, c’est-à-dire, en réalité, en me laissant faire sans protester. Je n’en ai pas parlé à mes parents, car la pudeur régnait, et j’ignorais tout du sexe. C’était un sujet tabou à la maison. Les ragots des copines n’étaient pas clairs. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. J’ai gardé pour moi mes pensées. J’ai surmonté mon mécontentement. Ce que le trousseur m’avait fait était sans conséquences visibles et je pouvais continuer à vivre.

— Tu en étais au même point que moi.

— À la différence près que tu as eu une éducation sexuelle qui te permet de comprendre. Tu sais pourquoi ce trousseur s’en est pris à toi, mais voilà la suite. Le garçon est revenu, une fois, deux fois, de nombreuses fois, et d’autres se sont mis sur les rangs.

— En faisant l’amour avec toi ?

— Oui, ma Claire. J’étais pour eux une fille facile qu’il suffisait d’attraper. J’étais consternée de ce qui se passait, mais je ne savais pas me protéger. C’est devenu une routine. Les garçons malins se servaient de moi. Et j’ai fini par être enceinte.

— De moi ?

— Non, ma Claire. J’ai fait une fausse-couche. Elle m’a réveillée. Je pouvais tolérer les garçons, mais pas d’être une future fille-mère, enceinte d’hommes que je n’aimais pas. Que faire ? J’ai essayé plusieurs méthodes. Je n’étais plus aussi paralysée qu’au début. J’arrivais à parler. Je suis arrivée à en dissuader quelques-uns. J’ai essayé de me battre. Le résultat n’a pas été fameux. Je recevais surtout des coups. Une autre méthode a été la capote. J’acceptais de me donner à condition qu’ils la mettent. Quelques-uns ont accepté. J’en avais toujours sur moi et j’en ai encore. La prévention est encore meilleure. J’évitais au maximum. Je n’ai été à peu près tranquille que quand je me suis mise avec ton père. Sa présence près de moi éloignait les importuns.

— Comment l’as-tu connu ?

— Je connaissais ton père depuis longtemps. C’était un voisin, et nous nous sommes trouvés quelques fois ensemble quand nous étions petits. C’était alors un grand qui acceptait de jouer avec une gamine. Je ne le voyais pas. Il faisait partie du décor. Cela a duré jusqu’à ce qu’un jour, une personne dise que ce garçon ne se marierait jamais. J’ai découvert ainsi son existence. Je l’ai étudié. Il n’était pas trousseur comme les autres garçons. Il respectait les filles, et elles ne s’intéressaient pas à lui. Il n’est pas particulièrement beau, et parle peu. Il était sur la touche, oublié dans son coin. Je suis allé à lui, et je lui ai parlé. J’ai eu du mal à vaincre sa timidité, mais j’ai fait un effort pour dépasser la mienne. L’expérience des garçons m’a servi pour rompre la glace. Tout n’a pas été négatif avec eux. J’ai appris à les connaître, et le plaisir sexuel aussi, avec quelques-uns. Par comparaison, ton père m’a plu. Il avait ce que les autres n’avaient pas pour que je les aime. Je l’ai recherché, lui ai avoué mon amour et demandé en mariage. Il a hésité longtemps et enfin accepté de m’épouser. Alors, nous avons fait l’amour, et ça n’a pas cessé. Sa délicatesse est extrême. Avant moi, il n’avait jamais touché une femme. J’aime ton père.

— As-tu connu beaucoup d’hommes avant lui ?

— Oui, ma Claire. Trop d’hommes.

— Tout est bien qui finit bien.

— Pas si vite, ma Claire. J’ai vécu 5 ans avec ton père sans avoir d’enfant. Nous en voulions pourtant. Ton père ne pouvait m’en donner. Devant cette évidence, j'ai proposé d’en avoir un avec un ami, et il a accepté. Nous avons cherché qui pourrait convenir. Nous l’avons trouvé : ton oncle, le frère de ton père.

— Le pirate, le borgne des photos. Est-ce celui qui s’est marié avec ta grande sœur et qui est mort dans la fusillade de la famille ?

— Tout juste. Il nous convenait. Nous avons eu du mal à le persuader. C’était un vieux garçon que les femmes n’approchaient pas parce qu’il était défiguré et ne savait pas s’habiller. Il avait perdu un œil, une oreille et une partie du visage dans sa jeunesse, mais si on oubliait ce défaut, il était bel homme sous ses vêtements. À part cela, il était très timide. Ton père et moi avons déployé tout notre savoir-faire de persuasion pour le convaincre. Il a fini par céder. Il habitait à côté, et je suis allée dans son lit. J’ai été vite enceinte.

— Était-ce moi ?

— Pas encore. Nouvelle fausse-couche. Mais il y avait plus d’espoir qu'avec ton père. J’ai continué. Pour t’avoir, j’ai mis un an.

— A-t-il couché avec toi pendant un an ?

— Oui, ma Claire. Je l’ai aimé à l’égal de ton père. Tu as mis du temps à venir, mais je ne peux pas dire qu’on t’ait ratée. Tu es le fruit de l’amour de tes deux pères, et tu valais le coup qu’on t’attende. Fille modèle, gentille, première en classe, capable de poursuivre des études longues, et d’une beauté à couper le souffle.

— Papa a-t-il voulu être mon père ?

— Il t’a assez voulu pour l’être. Il l’est devenu naturellement puisqu’il était marié avec moi. Tu es sa fille légale. Tu aurais eu tes deux pères si ton oncle avait vécu. Il t’en est resté un. C’est mieux que rien. Il t'a élevé avec moi.

— Mon oncle était marié avec ma tante.

— Pas quand je couchais avec lui. Ils se sont mariés ensuite, quand j'étais enceinte. Ils sont morts ensemble.

— Dans la fusillade.

— Oui. Tu as indirectement provoqué leur mariage.

— Comment ?

— En faisant venir ton oncle plus souvent chez nous. J'avais deux sœurs : ta tante beaucoup plus âgée que moi, et l'autre qui est morte, beaucoup plus jeune. Elles vivaient avec nous. Ton père a perdu sa liberté en étant éduqué de façon rigide, car ses parents lui ont inculqué les bonnes manières de son temps. C’est très bon en général. Si seulement nos trousseurs avaient ces manières, je ne me plaindrais pas. Mais nous sommes au milieu du vingtième siècle. L’obscurantisme d’antan est révolu. La façon d’envisager le sexe a évolué. Il est indispensable de le considérer comme faisant partie de nous. Avec ton père, la mesure a été dépassée et l’avait figé dans l’ignorance. Ton père n’a jamais connu que moi. Quand je suis allée le chercher, il a voulu se fiancer. Il suivait les préceptes de ses parents. Cela n’a pas changé grand-chose. Nous ne nous rapprochions pas pour autant. Le respect, toujours le respect. Il a fallu que j’attende le mariage. Il a mis un temps infini pour accepter de faire l’amour avec moi. Il n’osait ni me regarder, ni se montrer. Il éteignait pour se coucher avec moi et n’osait pas s’approcher sous les couvertures. J’ai dû le convaincre de se comporter sans pudeur avec moi. Là, j’ai réussi, mais il a fallu que je le persuade que je le désirais. C’est toujours moi qui me donne à ton père. Jamais il ne prend l’initiative. Ses réticences venaient de son éducation arriérée. J’ai beaucoup œuvré pour que tu n’aies pas la même. Tu étais là. Il n’osait te toucher, même toute petite. Je t’ai imposée. Il a dû te langer, te nettoyer, te baigner, t’habiller, s’occuper de toi, te cajoler quand tu avais un bobo, te faire réciter tes leçons. Tu as été mon instrument principal contre sa pudeur, et il a accepté à la longue de te donner une éducation moderne.

— Tu as raison, maman, mais mon oncle avait droit aux relations sexuelles avec toi. Papa n'avait-il que toi ? C'était déséquilibré.

— Les relations sexuelles sont tolérées entre individus qui ne sont pas du même sang. J’ai envisagé de mettre ton père avec ma petite sœur, en partie pour rétablir l'équilibre.

— Ta petite sœur ?

— Oui. Ma petite sœur. Elle affichait comme toi des photos dans sa chambre. Elle est morte à 19 ans, et elle commençait à avoir des envies. J’ai débuté par un peu d’éducation sexuelle, à l’insu des parents, pour la sortir d’une ignorance encore plus complète que ce que j’aurais pu imaginer. J’ai cherché avec elle un garçon qui lui convienne, pour lui éviter mes prospections infructueuses et les déconvenues afférentes. Je n’allais pas la laisser aux trousseurs. J’en avais déjà écarté plusieurs, et il y avait urgence, car ils tournaient autour d’elle. Je n’en voyais pas pour elle. Il n’y avait que ton père et ton oncle, aucun autre, mais ils n’étaient pas de son âge. Ton oncle étant de cinq ans plus vieux que ton père, c'était donc ton père que j’étais plutôt disposée à lui proposer. Il l’aurait au moins initiée. Elle y aurait gagné la connaissance d’un homme convenable qui aurait calmé ses ardeurs. C’était une solution d’attente possible. Moi, j’allais bien avec ton oncle, et physiquement j’y ai trouvé mon équilibre. Je n’ai pas à le nier. J’avais à peu près persuadé ma sœur. Il restait à convaincre ton père que ma sœur avait besoin de lui. La guerre a tout bouleversé… Bon. J’ai eu la chance de rencontrer ton père et ton oncle. C’est du passé. C’est toi qui comptes aujourd’hui. Mène ta vie pour le mieux. Ton père et moi sommes là pour te soutenir, t’accompagner quand tu le désires, tant que nous le pourrons. Vole de tes propres ailes. Ne t’accroche pas trop à nous. Nous ne serons pas toujours près de toi. C’est inéluctable. La vie n’est pas toujours rose. Elle a ses risques, mais il ne faut pas l’assombrir inutilement. Tu trouveras l’amour. Prends l’expérience que tu as avec le trousseur comme un enseignement, une façon de mieux appréhender l’avenir.

— Vois-tu un garçon pour moi, maman ?

— Je vois que tu penses à l'avenir. C'est très bien. Si j’en trouve un, je te le dirai. Revenons à ton père. Ses parents étaient morts.

— De quoi ?

— D’une épidémie. Ta tante était avec nous. Elle était timide et pas gênante du tout. Je m’entendais bien avec elle, en fille beaucoup plus qu’en sœur, à cause de l'âge. Il ne nous serait jamais venu à l’idée qu’elle pourrait épouser un jour ton oncle.

— Ils étaient tous les deux dans la maison.

— C’est exact, mais ils ne se rapprochaient pas pour autant. Ta tante avait toujours des vêtements affreux, et elle était d’une pudeur dissuasive. Bien que ce soit ma sœur, je ne l’ai jamais vue dévêtue. Rien ne les destinait l’un à l’autre.

— Comment ont-ils fait ?

— Quand j’ai été enceinte de toi, et quand tu as été bien accrochée, ton oncle s’est déclaré inutile et a voulu s’arrêter par égard pour ton père. Son contrat était terminé. Ton père et moi étions d’un avis contraire. Pour nous, nous continuions à vivre ensemble et je subvenais aux besoins sexuels des deux en me partageant. Tu aurais eu tes deux pères et peut-être aurais-je eu d’autres enfants. Ta tante est intervenue et nous a fait la morale. Je devais me garder pour ton père, ne pas profiter de ce qu’il avait été mobilisé pour me défouler avec ton oncle qui restait à la maison. Je ne l’ai pas contredite.

— T'es-tu arrêtée avec l’oncle ?

— Je connaissais bien les besoins de ton oncle, et j’étais très disponible, car ton soldat de père était au loin. Je ne le trompais pas puisqu’il était d’accord. J’y suis allée quand elle avait le dos tourné. Cela n’a pas duré.

— Pourquoi ?

— Parce que ta tante l'a su, et je l’ai trouvé dans le lit de ton oncle. Elle avait pris ma place. J’en ai été époustouflée, mais je les ai laissés ensemble. Ils ont décidé de se marier malgré la guerre. J’ai su ensuite ce qui s’était passé. Il y avait un arrangement entre eux. Ton oncle voulait partir, pour s’éloigner de moi, car il ne savait pas me résister. Ta tante avait pris fait et cause pour lui. Elle l’aimait en silence et ne voulait pas qu’il parte. Le seul moyen qu’il reste était qu’elle couche avec lui. Au début, elle allait bien dans son lit, mais rien ne se passait. C’était pour me dissuader. La pudeur ne l’avait pas quittée. Son pyjama ne laissait pas passer un poil de peau. Elle n’avait aucune intention de le séduire. Elle estimait qu’elle était sans grand charme. Elle voulait simplement qu’il reste à la maison. Il a compris qu’elle l’aimait, mais il la respectait. Leurs éducations concordaient. Ils ne se touchaient pas.

— Ils se sont pourtant mariés.

— Oui. À cause de moi. Je ne suis pas stupide. Les mouchoirs en papier n’existaient pas. C’est moi qui faisais la lessive, et pas avec les machines de maintenant où l'on fourre tout en vrac sans examiner. J’enlevais les taches avant de mettre le linge à tremper et dans la lessiveuse. Je me suis tout de suite doutée de quelque chose, car il y avait du sperme séché en abondance sur les mouchoirs de ton oncle. Il n’y en avait pas quand j’étais avec lui. Ton oncle et ta tante ne se comportaient pas comme des amants. Il manquait les petits gestes d’amitié entre eux. J’ai commencé à poser des questions. Ils ont compris qu’il ne fallait pas seulement simuler, que j’allais découvrir le pot aux roses et revenir à la charge. Ta tante a accepté de sauter le pas. Il paraît qu’elle méritait la visite, que sous ses vêtements, il y avait du charme. La mayonnaise a pris, et ils ont décidé de se marier. Cette solution me convenait aussi bien que la précédente. Je pouvais attendre le retour de ton père en te couvant. Nous restions ensemble et tu aurais eu tes deux pères.

— Oncle et tante ont été fusillés.

— Oui. Le lendemain de leur mariage.

— Qu’avaient-ils fait ?

— C’est une histoire triste. Tu sais que tous nos proches ont été fusillés pendant la guerre. Tu ne connais pas les détails, car c’est assez horrible pour que je n’en parle jamais. La plaque commémorative les qualifie de résistants tombés sous les balles. Je suis seule à détenir la vérité. Nous étions occupés par les troupes ennemies depuis peu, et mon ventre commençait à grossir. Ton oncle et ta tante avaient tenu à se marier malgré la guerre. La famille s’était réunie pour la cérémonie, une toute petite noce sans tralala. La maison était grande. Avec le couvre-feu, nous les avions tous hébergés. Le matin qui a suivi le mariage, j’étais à ma toilette dans la salle de bain. J’y étais passée tôt pour ne pas gêner les invités. Soudain, un coup de fusil. Je regarde par la fenêtre. Un soldat est étendu au milieu de la rue. Il saigne. Ses camarades s’affairent autour de lui. Puis, un ordre. Les soldats partent à l’assaut des maisons environnantes. Je les entends qui entrent en nombre et se répandent partout. Ils cherchent le tireur. Un soldat s’encadre dans la porte qui s’ouvre brusquement. Une arme me pointe. Je suis nue devant elle. L’arme ne tire pas. Elle s’abaisse. Le soldat entre et referme la porte avec le pied. J’entends des cris dans les chambres, du remue-ménage. Il y a des soldats dans toutes les pièces. Je ne bouge pas, et le soldat me parle. Il possède un peu notre langue. Il me dit de ne pas crier pour ne pas attirer l’attention, et de me placer dans un recoin pour ne pas être vue si un autre soldat se présente à la porte. Il va essayer de me protéger de ses camarades qui sont décidés à se servir des femmes. Il n’est pas d’accord, mais il ne peut pas l’empêcher. De longues minutes se passent pendant lesquelles le remue-ménage continue. Quand un autre soldat veut entrer, il signale sa présence. Un ordre retentit. C’est l’évacuation. Le soldat me fait signe de me taire. Il ouvre la porte, regarde à l’extérieur, et au bout d’un moment, s’éclipse en fermant la porte. Le silence s’installe progressivement dans la maison et succède aux cris et aux bruits de cavalcade dans l’escalier. Je regarde par la fenêtre. Toute la famille est regroupée avec nos locataires et des voisins devant un mur. Ils ont été surpris au lit. Ils sont à peine habillés, souvent en chemise ou en pyjama, et les pieds nus. La plupart des femmes n’ont rien sur elles. Puis, c’est la fusillade. Ils sont fauchés par une arme automatique. Ton oncle, sa femme, papa, maman, ma petite sœur, la tante de ton oncle avec ses deux filles, et les autres. Une hécatombe. Toute la famille y était. Il ne manquait que moi et ton père.

— C’est affreux. Ces soldats méritent le même sort.

— Ils l’ont probablement eu ensuite. Beaucoup sont morts à la guerre. Il ne faut pas les haïr. Ils ont fait leur travail de soldat. Le tireur inconnu est à l’origine de ces morts. Les représailles étaient nécessaires. Sinon, on leur aurait tiré dessus constamment.

— Le tireur défendait sa patrie.

— Oui. Il n’est pas responsable non plus, et il est probable qu’il ne prévoyait pas une réaction aussi violente et immédiate. Les responsables sont ceux qui ont déclenché la guerre. Mon soldat était gentil. Il avait l’autorisation de me violer, à l’égal des autres qui ne s’en sont pas privés. Il a préféré s’abstenir. Je suis certaine qu’il avait envie de moi. Je connais assez les hommes pour le savoir. Son regard sur moi ne pouvait pas me tromper. Il me faisait penser à ton père. Lui aussi était soldat. Placé dans la même situation, il aurait pu se comporter comme celui-là qui m’a épargnée. Ton père a eu la chance de ne pas pouvoir assister au mariage de sa sœur. Il était loin, dans la partie non occupée du pays. Il a été démobilisé un peu plus tard.

— Tu as réussi à te sauver.

— Oui. Pendant la fusillade, j’ai vu la maison d’en face qui brûlait. J’ai attrapé mes vêtements en vitesse. Je suis sortie par la porte de derrière, et je me suis éloignée. Une explosion, probablement un engin incendiaire. La maison s’est enflammée derrière moi. Je suis la seule survivante du massacre. Tout le reste de la famille a disparu ce jour-là, et tous nos biens ont disparu en fumée. J’avais heureusement un peu d’argent à la banque, et j’ai hérité de la famille et de ses dettes. La maison venait des parents de ton père. Nous n’avions pratiquement plus rien. Si ton oncle avait été soldat comme ton père, il serait peut-être encore en vie. Avec son œil, il n’avait pas été mobilisé. J’ai rejoint ton père et continué à vivre. Nous sommes repartis de zéro, mais beaucoup plus pauvres.

— Quelles femmes ont été violées ?

— Les femmes de la maison, ma Claire. J’en suis certaine. Les cris que j’ai entendus laissent peu de doute sur ce qui s’est passé. J’ai écouté cela avec mon soldat. Nous ne bougions pas. Il fermait les yeux et serrait les dents. Nous entendions ce qui se passait à côté. Ma petite sœur criait. Nous ne pouvions pas intervenir.

— Ces soldats sont des sauvages.

— Des hommes, ma Claire. Seulement des hommes auxquels on a donné l’autorisation de violer et qui possèdent la force. Les hommes que tu rencontres tous les jours se comporteraient de la même façon dans des circonstances analogues. Et puis, relativise. Une relation sexuelle est peu de chose si tu la compares à la mort qui les attendait ou même simplement par rapport à un accouchement. Bien sûr, quand on est vierge, ça fait un choc, et ma chère petite sœur l’était. Mais si tu ne te braques pas contre l’homme, avec l’habitude, la relation est souvent agréable. Personnellement, je négocie pour éviter le pire, mais ensuite, je me donne sans réserve, même à un homme que je n’aime pas. Ne crois pas que parce que je suis mariée, il ne m’arrive plus de me faire attraper. Il y a trois ans, un homme m'a attrapée. J’y ai pris du plaisir.

— Prends-tu le plaisir d’où qu’il vienne ?

— Ma Claire, je ne refuse pas un plaisir qui m’est imposé par un trousseur, et je n’en ai pas honte. C’est un réflexe, un pur réflexe que certains hommes savent mieux provoquer que d’autres, et qu’il n’y a pas à déplorer. Ton père ne me le reproche pas, et je suis heureuse qu’il me comprenne. Il est assez intelligent pour savoir que je le préfère, et que se mettre à mal pour combattre l’inéluctable, est une erreur. Je tiens à ma liberté. Je me fais trousser parce que j’en prends beaucoup, et, à mon avis, pas trop. Ce n’est pas moi qui me réfugierais dans un couvent. Je circule, je me déplace sans me faire toujours accompagner, et le trousseur m’attend au tournant. Je sais que ça m’arrive de temps en temps et que j’en suis responsable. Je n’en fais pas un drame. Autant le prendre avec philosophie. Je préfère que ce mauvais moment se passe bien. Je ne veux être, ni esclave d’une prudence exagéré, ni d’un plaisir. Je ne fume pas. Je ne bois pas. Je ne joue pas. Ma liberté passe avant tout.

— Tu t’es mariée, maman.

— Ton père n’empiète pas sur ma liberté. Ce n’est pas le plaisir sexuel qui me lie à lui. C’est avec des garçons que je n’aimais pas que j’ai eu les plus grands plaisirs. Ce n’est pas une raison pour que je n’aime pas ton père. Le plaisir continu d’être avec lui dépasse les plaisirs intenses mais fugitifs. C’est dans ma tête que j’aime. Mon corps participe quand il le veut bien, et je m’efforce de le faire obéir. Pour moi, comme pour ton père, c’est la tête qui décide. Je supporte mal ceux qui portent aux nues l’amour physique. Pour moi, il n’a pas les caractéristiques de l’amour humain quand il est seul. Il faut être une bête pour ne s’intéresser qu’à lui. Cela ne veut pas dire que je m’en désintéresse. Je le prends sans faire la fine bouche quand il se présente. J’ai aussi des fantasmes, ma Claire. Je m’y donne à l’un des trois hommes que j’aime.

— Qui est le troisième, maman ?

— Le soldat qui m’a sauvé la vie. J’y pense souvent. Ton père l’accepte, tout comme il a accepté que j'aille avec ton oncle. J'aime plusieurs hommes, et je n'en ai pas honte. Je n'ai jamais compris qu'un amour soit limité à une personne.

— Comment conçois-tu l’amour humain ?

— Il est plus compliqué que l’amour bestial qu’a pratiqué ce garçon sur toi. Il implique de pouvoir vivre ensemble, de partager un bonheur commun, de rechercher le bonheur de l’autre qui fait son propre bonheur, de partager avec lui dans le respect de l’autre et de l’environnement. Il n’est pas simple à obtenir. Il y a des conflits d’idées, des habitudes à concilier, mais si on s’aime, on parvient à un consensus. Les interdits de la bonne conduite, ma Claire, il ne faut pas les considérer comme absolus. Ton père et moi en avons bravé bien d’autres. Ton père est allé chercher ton oncle pour le mettre dans mon lit. Je me suis donnée à ton oncle et je l’ai aimé bien que je sois mariée. Ton oncle se masturbait avant de me connaître : un interdit que je juge absurde. J’ai conçu un enfant avec un amant. Pourtant, je ne me sens pas coupable. Je cherche seulement à ce que nous vivions heureux ensemble sans gêner les autres. La tolérance et la conciliation sont très utiles. Ton trousseur, tu es allée le chercher, tu t’es offerte à lui comme un gibier qui se promène devant le chasseur. Tu n’en voulais pas, mais pour moi, ta bêtise est la responsable de ce qui t’est arrivé, et tu dois ne t’en prendre qu’à toi d’être aussi bête. Entre parenthèses, je suis encore plus bête que toi en ce qui concerne mes trousseurs. Tu n’aimes pas ton trousseur. Aimes-tu un autre garçon ?

— Non, maman.

_

— Combien en as-tu connu de trousseurs, demande Marie à Claire ?

— Des vrais ? Cinq. Le risque d’être enceinte ma poussée à prendre des copains. Je t’en ai déjà parlé. Il me fallait leur protection, car à cause des études qui m’éloignaient, je ne l’avais plus de papa et maman. Je n’aimais pas beaucoup ces garçons. Il n’y a qu’avec André que j’ai trouvé un accueil sans risque auquel je m’abandonnais.

— Tu as cependant flirté, dit Marie.

— Oui, dit Claire. J’ai flirté, beaucoup flirté quand c’était possible, mais sagement.

— Ton père est mort.

— Oui, dit Claire, écrasé par un chauffard. Maman est plus à plaindre que moi, car elle n’a plus sa protection, et a du mal à joindre les deux bouts. Moi, j’ai trouvé André et toi. Maman a toujours été formidable. Elle m’a renseigné objectivement sur mes origines et m’a orienté en amour. Elle m’a appris à voir les choses en face, la modération, le réalisme.

— Tu te comportes comme elle, dit Marie.

— Pas tout à fait. Nous avons toutes les deux notre caractère. Maman tenait à sa liberté. Elle ne s’est jamais mise avec un garçon avant papa. Pas de compromis. Elle se donnait, mais préférait ne pas vivre avec eux. Elle n’a accepté qu’avec papa et mon oncle. Elle l’a payé, sans protection, par une période où les garçons se la disputaient. Moi, j’ai choisi ceux qui avaient le droit de me toucher parmi des garçons que je visais, mais j’ai mis autant de temps à trouver André, qu’elle, à trouver papa.

_

— Conseille-moi, dit Marie. Dois-je flirter avec un garçon ?

— Toi, flirter ? C’est possible, dit Claire. J’ai flirté avec mes copains. Il faut savoir ce qu’on entend par flirt. Pour moi, je définirais le flirt comme axé sur l’amour physique, l’amour bestial, le flirt sage n’allant pas jusqu’à la pénétration sexuelle. Il participe aussi à la connaissance du partenaire, sans engagement pour l’avenir. Est-ce bien cela pour toi, le flirt ?

— Oui, dit Marie. Dois-je flirter sagement ?

— Le flirt sage est utopique avec la plupart des hommes, dit Claire. Il n’est possible que s’il y a un interdit que l’homme respecte. L’interdit peut être physique, comme une ceinture de chasteté ou de simples vêtements que l’on garde. Il peut être moral, mais ne te fais pas d’illusions, il n’y a pas beaucoup d’interdits qui tiennent. Le flirt sage débouche sur le flirt tout court, non sage. Je ne vois qu’André pour rester sage. Tous les autres garçons que j’ai connus, ne l’ont pas été. Je ne suis arrivée à maintenir de la sagesse que dans le port du préservatif. Ainsi, j’ai flirté non sagement avec mes copains, mais la copulation n’est plus à éviter à tout prix avec la contraception. Le flirt reste encore inactif et ne t’engage pas plus que le flirt sage. Il est une simulation de l’acte sexuel sans fécondation, au même titre que la masturbation ou d’autres façons de provoquer l’émotion sexuelle comme un baiser. Sage ou pas sage, tout cela est à peu près pareil si tu n’y mêles pas une morale dépassée ou des projections sentimentales que je n’ai pas.

— Donc, le flirt est l’acte sexuel avec contraception.

— Tu peux le résumer ainsi. Encore faut-il s’accepter mutuellement au préalable. Avec ou sans sagesse, il n’y a qu’André pour toi.

— J’espère en trouver un autre. Dois-je flirter avec cet autre ?

— L’idéal est de flirter avec ton futur mari.

— Mais si ce n’est pas lui ?

— J’ai flirté avec les copains. Cela donne un avant goût de la vie de couple et permet de comprendre le comportement du partenaire. Sans flirt avec eux, j’aurais rejeté André. J’aurais eu des réflexes de vielle fille ignorante du sexe. C’est ce qui te guette.

— Donc, tu es pour, dit Marie.

— Oui, dit Claire. Franchement pour. Le flirt fait partie de l’éducation sexuelle. Il est nécessaire à partir d’un certain âge si on n’est pas en couple. Maman a eu raison de me le permettre. Il évite de choisir au hasard. Il te manque. C’est utile à condition de bien choisir un partenaire qui ne t’asservisse pas. Il ne doit pas empiéter sur ta liberté.

— Merci pour le conseil. Ta mère est veuve. Que devient-elle ?

— Maman est seule, fait des ménages, de la couture, et vivote, dit Claire, mais elle est encore en butte aux hommes égoïstes qui troussent. Ils ne la laissent pas tranquille. Sans papa, elle n’a plus de protection. Elle n’a pas retrouvé d’homme comme papa ou mon oncle, sauf André qu’elle ne veut pas me prendre. André l’aime bien. Quand je vais la voir, nous nous lavons comme au bon vieux temps, dans la bassine au milieu de la cuisine. Elle viendra chez nous quand nous nous installerons. Je t’invite à y aller si tu acceptes de coucher avec elle. Ce n’est pas le luxe. Il n’y a que deux lits.

— Nous laverons-nous ensemble ?

— André s’est posé la même question quand il m’a accompagnée la première fois. Il a trouvé rationnel la méthode, vu l’état des lieux, car le seul point d’eau est sur l’évier de la cuisine. Maman a vu d’un bon œil qu’il participe.

— Je ferais comme lui, dit Marie, si ta mère l’accepte.

— Elle acceptera, dit Claire, mais André sera là.

— Nous nous aimons, dit Marie. Je dois supporter sa présence.

— Sans réticence ?

— Si j’en ai, c’est l’occasion de les vaincre, dit Marie.

— Tu pourras aller ensuite au lit avec André si vous le souhaitez, dit Claire.

— On verra, dit Marie. André a-t-il souvent flirté ?

— Non, dit Claire. Le flirt a manqué à son éducation. Ce serait la première fois en dehors de moi, mais je te garantis qu’il ne se défilera pas. Je lui en parlerai. Il t’aime. Si je n’étais pas là, vous pourriez vous marier. Il ne te refusera pas. Il fera cet effort pour moi.

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Marie hésite. Elle n’a pas la grande beauté, ce pouvoir d’attirer les hommes, mais elle n’est pas jalouse de celles qui l’ont, et elle voit bien les dangers associés. Elle n’a pas le choix de Claire. André est le seul flirt possible en dehors de ces hommes vulgaires dont elle ne veut pas. Pour la visite chez sa mère, Claire insiste et finit par arracher l’accord, au moins pour un flirt sage. Marie cède aux raisons de Paule et de Claire. Elle ne peut pas trouver plus favorable que ce qui lui est proposé puisqu’ils s’aiment avec André et qu’il est capable de se retirer à temps. C’est vraiment sans risque avec lui.

Marie participe ainsi à la cérémonie du lavage dans la cuisine. Si elle savonne normalement Claire et sa mère, elle montre sa timidité en ne portant que symboliquement le gant de toilette sur André, laissant le sexe aux deux autres. Quand son tour arrive, à l’approche du gant d’André, elle a un léger geste de refus immédiatement réprimé, mais qui neutralise instantanément un André hyper attentif aux réactions de l’invitée, et qui reste en retrait. La toilette terminée, si l’un des deux prenait l’autre par la main ou se dirigeait vers le lit, l’autre suivrait. Pas un ne prend l’initiative. Ils finissent par s’habiller, à l’image de Claire et sa mère. Les répulsions de Marie ont perturbé André, et Marie n’a pas osé. La tentative a échoué. Pas de flirt. Les jours suivants, Marie s’en veut de ne pas avoir sauté le pas, mais elle ne sollicite pas André, partagée entre deux tendances contradictoires, désir de se donner et réserves de contact. Elle s’enferme dans l’attentisme.

Par la suite, ils se parlent objectivement des sentiments qui les animaient après la toilette. Marie était décidée à se forcer à minimiser ses réactions, comme elle avait presque réussi avec le gant. Elle ignore si elle y serait arrivée. Elle était prête à se donner si André en manifestait la moindre envie. André n’aurait rien tenté qui ne plaise à Marie. Claire lui avait fait promettre de se plier à tous les désirs de Marie, y compris la relation sexuelle si elle la demandait. Il n’était pas très sûr du meilleur comportement à avoir, mais il pensait qu’en adoptant celui qu’il avait avec Claire, il conviendrait à Marie. Ces aveux tardifs ne les motivent pas pour passer à l’acte. André ne veut pas provoquer les réactions de Marie. Ils savent qu’ils s’aiment, que tout est possible entre eux. C’est suffisant.

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Claire revient à la charge.

— Je suis fautive. J’aurais dû coucher avec maman et te donner ma place près d’André. Tu aurais eu plus d’intimité, et surtout le temps de t’accoutumer à la présence de l’autre. Je vais envoyer André chez toi pour la nuit, et tu le prendras dans ton lit.

— Ce n’est pas possible, dit Marie. Je n’ai qu’un lit étroit.

— C’est vrai, dit Claire. Je connais ta minuscule chambre. Faisons autrement. Tu viens chez nous avec André et je vais coucher dans ton lit.

— Ne me force pas, dit Marie. Je suis mineure. Il ne faut pas commencer trop tôt.

— À 20 ans, tu es bien assez vieille, dit Claire, et même trop.

— Paule me dit depuis trois ou quatre ans que je suis libre d’amener un copain à la maison. Son avis concorde avec le tien. Elle dit aussi de ne pas me lier au premier venu.

— Alors ? André n’est pas le premier venu, et il ne te fera pas d’enfant si tu n’en veux pas. C’est un homme sûr. Tu restes libre avec lui. Tu n’es même pas tenue de te donner si tu as des réticences. André est à ta disposition pour t’initier à ta guise. Il te comprend. S’il le fait, ce n’est pas pour te séduire, mais pour te servir. Il est complètement désintéressé. Tu le regretteras si tu le rejettes.

— Laisse-moi réfléchir, dit Marie. Je ne rejette pas un homme que j’aime. S’il veut de moi, je suis là.

— Tu nous fais signe quand tu es décidée, dit Claire.

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Marie ne se décide pas. Elle est trop incertaine. Elle est incapable de prévoir son comportement, et elle a peur de décevoir André. Elle ne souhaite pas non plus prendre la place de son amie. La prudence, donc l’inaction l’emporte, et Claire n’arrive pas à la persuader, car elle ne met pas assez d’énergie pour l’entraîner et la faire basculer vers l’amour avec André. Elle respecte trop Marie et ne va pas jusqu’à imposer ce qu’elle préconise, même si elle juge que ses idées sont les bonnes.

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3 Marie séduit les femmes

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Paule épluche les papiers du concours de beauté. Elle constate que celui-ci a lieu dans toutes les villes des environs qui sont ainsi servies par roulement. Les filles ayant gagné sont invitées à se présenter de nouveau, le voyage de leur domicile au lieu du spectacle, avec un accompagnateur, leur étant remboursé aux prix du transport par le train. Comme les horaires des trains ne sont pas toujours pratiques avec certaines villes, il faut trouver un autre moyen de transport. Claire a récupéré la voiture dont elle payait les traites. Comme André a obtenu son permis de conduire à l’armée, il y a un chauffeur disponible. Le voyage à quatre est amplement remboursé puisque les deux amies ont été primées. Marie et Claire vont donc souvent aux concours de beauté en escapade dominicale.

Paule s’occupe des inscriptions, de la préparation et de tout l’environnement administratif et matériel pour se présenter dans les villes les plus proches. Elle épluche les règlements pour savoir si les prothèses sont interdites. Elles ne sont pas évoquées, mais les filles se maquillent outrageusement et ne se privent pas de faux cils, de faux ongles et de faux cheveux. Le règlement impose une taille minimale, mais pas de taille maximale qui aurait pu éliminer Marie. Elle ne trouve que l’obligation de porter les vêtements qu’ils fournissent et d’être jeune fille. Il n’est pas précisé si c’est à l’état civil ou en réalité. Paule pense que Marie ne l’est pas, mais il n’est pas prévu de vérification. Elle sait également qu’il y a des candidates mariées, et que ce détail des règlements est tombé en désuétude dans la mesure où il suffit de ne pas le dire et d'enlever l'alliance. Personne ne proteste jamais. Il y aurait trop de déchets. Seul, l’aspect des candidates est jugé. Les décolletés généreux de certaines robes ou maillots imposés, heureusement assez rares, font au début hésiter Marie à user des faux seins. Elle est, dans ce cas, reléguée au fin fond du classement.

Paule conseille à Marie de s’équiper de ses nouvelles acquisitions. Le règlement des concours étant muet sur l’utilisation des postiches, et n’ayant rien à perdre, Marie s’enhardit à mettre sa prothèse, même quand elle est partiellement visible dans les décolletés. Il est alors indispensable de réaliser le petit joint souple en caoutchouc aux silicones que Paule lui applique délicatement sur la partie apparente au-dessus et entre les seins, suivi d’un léger maquillage qui rend le raccord invisible. Personne ne s’approche d’assez près pour remarquer l’imperceptible zone qui sépare le vrai du faux, et en évitant certains mouvements, le joint ne se déchire pas. C’est le vêtement qui gagne avec Marie quand elle n’a pas la concurrence d’une fille aux formes avantageuses et sexuellement plus attirantes qui emporte l’adhésion des hommes du jury. Elle est éliminée immanquablement par le vote des hommes quand ils sont majoritaires. Petit à petit, Marie s’habitue à porter sous ses vêtements cet objet qui lui répugnait, malgré l’ennui des garçons qui la sollicite beaucoup plus, attirés irrésistiblement par sa nouvelle silhouette. Elle communique désormais systématiquement ses nouvelles mensurations qui lui assurent la sympathie des jurys. En quelques mois, Marie, grâce aux splendides faux seins qui servent de rembourrage de haut de gamme, gagne des places au concours, précédée généralement par Claire. Son élégance plaît aux femmes du jury.

Les organisateurs des concours, sensibles à la fidélité, sollicitent Claire et Marie, et les payent maintenant pour rehausser le niveau du plateau de jeunes filles. Ce petit jeton de présence garantit que le public ne sera pas déçu par les seules filles s’inscrivant spontanément : il a au moins quelques belles filles à contempler, et nos deux amies en font partie, ayant été primées. Le jeu n’est cependant pas pipé : c’est la meilleure qui gagne, et ce n’est pas toujours la même, suivant les sensibilités des jurys. Claire obtient souvent un deuxième ou troisième prix et même le premier. Paule n’arrive, ni à raser les poils que Marie a sous les bras, ni à lui mettre du rouge sur les lèvres ou les ongles, ni à lui noircir les sourcils ou les yeux, ni à lui mettre de faux cils ou de faux ongles, ce qui augmenterait ses chances. Marie lui rétorque toujours que Claire reste naturelle et que tout le monde la trouve belle. Jamais, elle ne s’épilera, n’enlevant que ce qui gêne, mais alors impitoyablement, comme les mèches qui pourraient cacher les yeux ou la partie qui déborde des ongles. Désormais, grâce aux bons vêtements qu’elle récupère, Marie est bien habillée. Elle n’a plus à aller chercher dans les friperies ces vêtements à bas prix qu’elle doit rallonger pour être à sa taille et dont le tissu résiste mal à l’usage.

* ° * ° *

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Un jour, Marie, servie par un jury presque entièrement féminin, et ayant accepté exceptionnellement que Paule lui maquille le visage en copiant une toile, arrive deuxième au concours derrière Claire. Un rabatteur d’une maison de vêtements de luxe cherche un mannequin. Séduit par Claire, il s’adresse naturellement à elle. Claire lui explique que le professeur de dessin estime que Marie est plus apte à mettre en évidence une robe. Nullement convaincu qu’une moins belle fille puisse convenir, le rabatteur, pour les beaux yeux de Claire, accepte malgré tout d’essayer les deux. Claire va porter 3 robes pour la publicité et Marie la quatrième.

Accompagnées de Paule et d’André, elles vont chez le photographe. Il tire un grand nombre de photos de chaque robe dans toutes les positions. La séance de pose dure longtemps. Le photographe, consciencieux, ne ménage pas ses efforts. Nos deux filles, habituées aux poses les plus diverses, lui facilitent le travail, ce qui lui fait dire qu’il a beaucoup de plaisir à les photographier et qu’il ne perd pas son temps avec elles comme avec d’autres. Il peut se passer de la technique de prises de vues au vol, dispendieuse en pellicule, et les retouches du visage de Marie sont faciles à réaliser d’après la toile-modèle dont il a pris une photographie.

La maison de vêtement sélectionne 4 photos pour la publicité et paye la somme convenue. Paule demande à quoi servent les nombreuses autres photos rejetées. Elles sont destinées à la poubelle. Elle les réclame. Elles lui sont données. Elle récupère aussi les robes qui ont été taillées spécialement pour Marie et Claire, estimant que leur prix est supérieur à la somme reçue. Les statistiques d’impact sont formelles. Marie rapporte autant avec sa robe, que Claire avec l’ensemble des siennes. La maison embauche Marie. Paule donne ses 3 robes à Claire, heureuse du succès de Marie et de la justesse de son intervention auprès du rabatteur.

D’autres maisons proposent à Marie de poser, pour des robes et des maillots de bain. Le bouche-à-oreille a fonctionné. C’est le photographe qui est à l’origine de ces propositions. Marie lui plaît comme modèle. Il travaille vite et bien avec elle, et c’est une valeur recommandable. Il lui restera fidèle, ce qui assurera de bons revenus publicitaires à Marie. Le nombre de photos retenues est toujours plus grand, et Paule récupère toutes les photos de Marie. Les maisons ne s’y opposent pas. Elles souhaitent seulement que leurs marques soient citées le plus souvent possible si les photos sont publiées. Paule parvient aussi à se faire donner la plupart des vêtements que Marie a portés.

Le revenu des publicités dépassant largement celui des concours, Paule et Marie décident de se limiter à quelques concours bien dotés. Paule ayant une prédilection pour les belles robes, elle choisit surtout les concours où les robes récupérées sont à son goût.

Ainsi, avec le temps, Paule constitue à Marie une formidable garde-robe. La prothèse fait merveille, même pour les soutiens-gorge qui n’ont pas à soutenir l’affaissement d’une poitrine naturelle. Elle ne compte plus les maillots de bain, une pièce et deux-pièces de toutes les formes et couleurs. Elle a un stock de sous-vêtements, de chemisiers, de jupes, de robes, de jupes, de pantalons, de shorts, de manteaux, de chaussettes, de chaussures, de tout ce qui se porte, qui peut durer des années. Paule a heureusement trouvé de la place pour ranger tout cela.

Les poses pour les publicités de vêtements se multiplient. Marie pose même de temps en temps pour la promotion d’autres objets publicitaires. Elle choisit quand elle peut son premier photographe ; celui qui lui a porté chance. Les autres la sollicitent aussi.

Paule s’occupe des affaires de Marie. Cela dure des années. Marie pose, car les publicitaires ne se lassent pas d’elle, son impact sur les ventes étant bon.

Marie répond à une demande qui continue à se manifester, surtout pour présenter des collections de vêtements de tous types. Les photos paraissent un peu partout : publicités de boîtes aux lettres, catalogues et parfois magazines pour les belles robes. Paule accumule les photos, les classe. Elle recherche pour Marie les affaires les plus rentables. Elle est devenue son impresario, ce qui l’occupe beaucoup.

Après un peu moins de deux ans de vaches maigres, l’argent ne manque plus à partir de 1964. Claire et André, ayant terminé leurs études, s’installent dans une autre ville et se marient. Marie les perd de vue bien qu’ils s’écrivent de temps en temps. Plus tard, ils se téléphoneront. Leur amitié demeure.

Paule arrive à persuader Marie de ne plus aller à l’Académie. Sans Claire, elle a moins d’attrait. Sans voiture et sans chauffeur, il n’y a plus d’expéditions vers les concours de beauté. Paule loue un grand appartement. Les études de Marie sont lentes, mais avancent malgré tout, entrecoupées de pauses publicitaires.

* ° * ° *

 

 

4 Marie étudiante

* ° * ° *

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Marie est étudiante en anglais et se dirige vers l’enseignement dont elle vise les concours. Elle est très studieuse et passionnée par ses études. Elle n’a pas la facilité de certaines de ses camarades et doit travailler beaucoup pour en obtenir moins. Elle réussit rarement du premier coup ses examens, mais elle progresse régulièrement et ne se décourage pas facilement. Elle reste timide et effacée, se tenant en retrait. Pendant les vacances d’été, elle travaille dans un hôtel en Angleterre pour se perfectionner dans la langue.

Le charme de Marie vient de son élégance, liée à de beaux vêtements. Il est remarqué par les filles, qui savent reconnaître les tissus riches et les coupes recherchées. Les garçons y sont moins sensibles. Quelques-uns tentent de l’aborder, attirés plus par sa silhouette rectifiée que par les habits. Elle a peur des contacts, ce qui ne favorise pas un rapprochement éventuel. Ceux, peu nombreux, qui essayent de l’embrasser ou de l’approcher sont immédiatement éloignés par des réflexes de répulsion qu’elle a tendance à amplifier vis-à-vis des importuns. Quand le garçon lui plaît, elle n’a pas le courage d’expliquer qu’elle le déplore. Son amabilité est naturellement mêlée d’une froideur qui repousse. Elle est très grande et beaucoup de garçons hésitent à s’adresser à une fille qui les domine. Il n’est pas étonnant que l’amour ne veuille pas d’elle. Par contre, son âge ne gêne pas, bien qu’il dépasse la moyenne : elle fait aussi jeune que les autres.

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La faculté que Marie fréquente est à très forte majorité féminine. Les quelques étudiants qui s’y sont inscrits sont noyés au milieu des étudiantes. Le déficit masculin étant très net, la compétition entre les filles pour accaparer un garçon est féroce. Rarement il échappe à l’attraction qu’elles s’ingénient à exercer sur lui. Généralement, il tombe sous la coupe de l’une d’elles qui défend alors farouchement sa position en veillant à se le réserver. Il y a ainsi très peu de garçons disponibles, et Marie est dans les conditions les plus défavorables pour rencontrer un compagnon. Elle ne s’active d’ailleurs pas pour en chercher un, à l’inverse de ce que font la plupart de celles qui l’entourent. Elle passe au milieu des autres étudiants sans se lier à eux. Elle est naturellement tentée par le plaisir sexuel, tellement vanté dans les romans qu’elle lit. Avant de connaître Claire, elle était sensible aux mêmes garçons que les autres filles, et rêvait d’eux. Son éducation ne souffrait d’aucune réserve marquée sur le sexe. Elle aurait répondu à des sollicitations en combattant ses réflexes. Elle se serait facilement donnée, en confiance, en prenant les précautions minimales, c’est-à-dire en demandant au partenaire de se retirer à temps. Elle se méfie beaucoup plus, avec l’expérience transmise par Claire. Son idéal a fortement évolué. La première apparence ne suffit plus. Elle a compris que l’amour n’est pas seulement physique, et qu’il est très difficile de s’entendre avec un homme. André est sa seule valeur sûre. Elle est devenue difficile à séduire.

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Les étudiantes qui entourent Marie ont déjà, sauf une minorité, une certaine expérience de l’amour, acquise antérieurement, et qu’elles cherchent à prolonger. Quelques années après le baccalauréat, elles sont physiquement adultes. Elles sont particulièrement réceptives aux appels des garçons et faciles à exciter, malgré une réserve de façade. Le milieu, trop dépourvu d’hommes, n’est pas favorable à l’épanouissement de la sexualité, qui se trouve ainsi exacerbée. Quelques garçons exploitent la situation en allant d’une fille à l’autre sans se fixer. La résistance, qu’elles offrent parfois, n’est pas un gros obstacle pour ces spécialistes qui savent la surmonter, généralement en faisant un peu boire leur victime la première fois ou par des moyens plus subtils. S’ils assurent une discrétion suffisante, sachant qu’il n’y a pas de conséquences visibles, les filles un peu hardies et qui maîtrisent la contraception n’hésitent pas longtemps. Comme elles savent que ce sont des moments sans lendemain, elles satisfont transitoirement leurs envies de rapprochement, en attendant de trouver mieux. Elles reviennent à la charge, après y avoir goûté, si bien que les malins garçons qui s’affichent le moins ont à leur disposition la plupart de ces jeunes filles voulant laisser croire qu’elles sont sages. Parfois, une fille s’éprend du garçon. S’il veut s’en dégager, il doit alors montrer toute sa science pour régler le problème en douceur.

L’un de ces spécialistes, ayant exercé ses talents comme étudiant quelques années auparavant, est devenu professeur. Il ne s’est pas encore rangé, prolongeant au maximum une façon de vivre qui lui plaît. Il n’a ni épouse, ni compagne. Il garde encore sa liberté en ne se liant pas. Il organise sa vie pour jouir des faveurs des filles sans les avoir sur le dos dans la vie courante. Son physique de jeune premier l’aide dans ses conquêtes et il mène une vie sexuelle dispersée et active. Jusque-là, il est parvenu à des résultats qu’il juge satisfaisant sans que sa réputation en souffre. Il est considéré comme un homme sérieux qui ferait un bon parti. Il choisit avec soin. Il élimine d’emblée les filles qui pourraient poser un problème : les fortes têtes, les têtes folles, les trop libres et les bavardes. Il a un sixième sens pour trouver celles qui se lient à lui sans s’accrocher et qui acceptent de le quitter au bout d’environ une année de relations sans créer de remous. Ayant des goûts éclectiques et changeants, il ne reste pas longtemps avec les mêmes. Habituellement, au bout de l’année scolaire, il passe à d’autres, n’ayant aucun mal à trouver des remplaçantes. Il n’utilise ni la contrainte, ni l’hypnose, ni les drogues, ni l’alcool, ni les cadeaux pour affaiblir les défenses des filles. Il agit par la persuasion et sans jamais prendre en traître. En réalité, elles se donnent volontairement à lui et il met un point d’honneur à être régulier avec toutes et à ne pas leur créer d’ennuis. Il a d’ailleurs la certitude d’être utile en comblant partiellement le besoin impérieux et latent de ces filles. Il est très loin de se sentir coupable, estimant que ce sont elles qui le cherchent, car il propose seulement ses services, sans insister. Les seules choses qu’il évite de dire sont les relations parallèles qu’il mène avec d’autres, sachant que la plupart supportent mal la concurrence, et qu’il les chagrinerait en les affichant. Chacune peut s’imaginer qu’elle n’a pas de rivale quoiqu’elle puisse se douter de leur existence : se partageant, la fréquence des relations avec chacune est inférieure à la normale. Il soigne la discrétion, si bien que quelques-unes sont persuadées d’être les amantes principales. Il joue franc jeu avec celles qui acceptent la vérité. Il habite à proximité de la faculté, et c’est là qu’il reçoit, mais rarement pour plus de quelques instants, même en week-end ou pendant les vacances. Aucune fille ne s’incruste chez lui. Il ne veut en privilégier aucune. Il mange et dort seul. Les filles doivent se contenter de passer rapidement sur le sofa de son bureau pour ensuite retourner chez elles. Il rejette ces moments de vie intime à deux, qui encadrent normalement la relation sexuelle et qui plaisent tant aux femmes, mais qui les lieraient à lui. Les fluctuations du nombre de filles ne le gênent pas. Quand elles sont moins nombreuses, il les reçoit plus souvent, mais il veille à ne pas les habituer à un rythme très régulier, en prévision d’une rupture finale aussi douce que possible.

Le professeur évalue ses étudiants en faisant passer des oraux chez lui. Au début de l’année, il dresse un calendrier des passages. Chaque étudiant est convoqué régulièrement et il affiche chaque fois une note. Les notes se combinent avec celle de l’écrit qui se passe à la fin. Bien que certains en doute, il ne fait pas de favoritisme, et ses notes reflètent le niveau des étudiants.

En général, c’est à la fin les oraux qu’il obtient ce qu’il souhaite des étudiantes. C’est son terrain de chasse de prédilection pour la première fois, cette première fois qu’il préfère aux suivantes. Après avoir interrogé et jugé du niveau, si c’est une fille qui lui convient, il lui propose ses services, mais ne la force jamais. La fille doit venir d’elle-même, librement, et en toute connaissance de cause. Il est seulement à la disposition de celles qui lui plaisent. Étant beau garçon, et les filles ayant manifestement des ardeurs à satisfaire, il obtient, avec une facilité déconcertante, l’accord de la plupart. Celles qui le provoquent, par exemple en exposant ostensiblement leurs charmes, ont peu de chances d’être élues, car ce ne sont pas celles qu’il choisit. Il ne se formalise pas des rares refus qu’il essuie : ce n’est pas une raison pour abaisser une note. À l’inverse, une acceptation ne la remonte pas. Il n’abuse pas de sa position dominante. Il est sérieux dans son enseignement qu’il sépare de sa vie sexuelle.

Les filles sont friandes du plaisir qu’il leur procure, et d’autant plus qu’il les oblige à patienter. Elles comptent les jours qui restent avant de le retrouver et sont heureuses quand elles obtiennent un supplément en week-end ou pendant les vacances. Leur niveau d’éducation et leur âge sont assez élevés pour qu’elles sachent ce qu’elles font en se donnant. Elles sont majeures. Elles apprécient d’avoir été choisies, ne s’imaginant pas qu’elles sont nombreuses. Elles seraient étonnées de savoir qu’une bonne partie de la promotion a le même comportement, mais l’information filtre peu, chaque fille gardant pour elle ce qu’elle croit unique ou presque unique. Lui, puise allègrement dans ce vaste vivier formé d’un flot de charmantes jeunes filles complètement soumises, qui se renouvelle d’année en année. Certaines filles visent plus ou moins le mariage à terme, en quoi elles s’illusionnent. Il estime qu’il n’est pas encore assez vieux pour fonder une famille, et qu’il en est de même pour les filles. Celles qui voudraient s’accrocher ou rentrer dans sa vie sont averties qu’elles ne doivent pas le faire. Grâce à ces précautions, les abandons de fin d’année se terminent bien. Les filles sélectionnées sont dociles, pleurent un peu, et ne font pas scandale. Abandonnées, elles se résignent et cherchent une autre façon de vivre, un peu dépitées de ne pas pouvoir rester plus longtemps avec cet homme si gentil.

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Marie n’a aucune idée de la vie intime de ce professeur avant qu’une camarade vienne lui apporter quelques informations. Elles regardent ensemble le tableau d’affichage des notes. L’autre a 12/20 à son oral. Marie obtient 7/20, à peu près comme les fois précédentes. La camarade lui demande :

 

— Peux-tu échanger ton contrôle oral avec moi ? Je préfère, car j’aurai mes règles à ce moment-là.

— Cela te rend-il malade, dit Marie ? Moi, je viens de les avoir et je n’ai jamais de fortes douleurs.

— Les miennes sont supportables, mais je préfère.

— D’accord pour l’échange, dit Marie. Au dernier contrôle, je pensais obtenir une meilleure note. Je n’ai pas eu l’impression de faire beaucoup de fautes. Tu te débrouilles bien. Gorges a 11. C’est mieux que moi.

— Oh ! Tu sais, il est probable que tu n’as pas vu toutes tes fautes. Il note bien. Dis-moi ? Après l’interrogation, te fait-il des avances ? Une petite phrase pour t’inviter ?

— Quelques politesses, dit Marie. Du genre : « Je suis séduit par votre élégance » ou la dernière fois : « Vous pourriez vous découvrir, il fait chaud ici », mais je n’avais pas trop chaud, et je n’avais rien à enlever. Je n’allais pas ôter mon chemisier.

— Alors, tu es comme moi. Pour les garçons et la plupart des filles, il est neutre. Avec quelques filles, il les sollicite.

— Est-ce ton cas ?

— Oui. Il aime ma poitrine, et toi, comme tu es roulée, il te fait des avances.

— Je n’ai rien remarqué de spécial, dit Marie. Il a toujours été correct.

— Ne crains rien. Il l’est toujours. Il ne te force pas.

— Crois-tu que c'étaient des avances ? Penses-tu qu'il en voulait plus ?

— Je ne pense pas. J’en suis certaine.

— Comment le sais-tu ?

— Ma sœur l’a eu l’année dernière et m’a expliqué.

— Qu’est-ce qu'il veut exactement ?

— Tu ne t’en doutes pas ?

— Si, dit Marie. Ta sœur a-t-elle fait ce qu’il demandait ? Toi, fais-tu quelque chose ?

— Tu n’es pas bavarde. J’ai confiance en toi pour ne rien dire. Je te le dis. Elle a fait et je fais.

— T'a-t-il touchée ? Moi je ne supporte pas, dit Marie.

— Me toucher ? ... Il n’a pas hésité. Mais je ne risque rien ; il met un préservatif et j’ai un stérilet.

— Tu mets un stérilet !

— Avec lui, mon copain peut se soulager. Il n’apprécie pas le retrait. Il n’arrivait pas à se retirer à temps. C’est ce qu’il y a de plus pratique. Le mien est là pour plusieurs années. Je ne t’aurais rien dit si tu n’étais pas dans le même cas que moi. J’ai fait mon enquête auprès des copines. Nous ne sommes pas nombreuses. Il vaut mieux que je te dise ce qui arrive en fin d’année si tu vas avec lui. Il te lâche. Il me lâchera comme ma sœur. Il lui avait dit, mais elle n’y croyait pas. Il faut se soutenir entre nous. Il est certain qu’il te lâche. Sois-en persuadée. Je t’avertis.

— Je t’en sais gré, dit Marie. Est-il désagréable ?

— S’il était désagréable, je ne lui céderais pas. Un homme pareil ne se refuse pas. En connais-tu une qui n’en voudrait pas ? Elles sont toutes à le vouloir. C’est ma sœur qui m’en avait déjà donné envie avant que je le connaisse. Il sait faire. Il faut en profiter. Nous sommes des privilégiées puisqu’il nous sollicite. C’est sans risque. Tu verras ; il n’est pas mal du tout. Ce n’est pas une corvée. Je ne vais pas le dire au copain, mais c’est bon avec lui, et même meilleur. Ma sœur en est encore amoureuse. Elle aurait aimé redoubler.

— Vas-tu continuer, dit Marie ? Échanges-tu pour cela ?

— Tu as tout compris. Il m’est déjà arrivé d’être indisposée avec lui. Il n’a pas voulu de moi. Je préfère être en bonne condition. Il ne faut rien négliger. Il y en a qui prendraient volontiers ma place.

— Fait-il cela avec toutes les filles, dit Marie ?

— Non, il a ses têtes. Il faut que tu lui plaises. Regarde Véronique. C’est une fille splendide, plus belle que moi. Elle est folle de lui. Elle dit tout. On saurait s’il était avec elle. Il n’en veut pas. Si nous sommes deux ou trois, c’est bien tout. Tu es blonde. Tu as une poitrine avenante, bien que tu ne la mettes pas en évidence. Mets des décolletés comme les miens, qui découvrent un peu les seins. C’est à la mode. Nous lui avons tapé dans l’œil.

— Je ne suis pas belle, dit Marie.

— Taratata. Moi non plus. Tu l’es assez pour lui, puisqu’il te fait des avances. Tu lui conviens.

— Est-il jaloux comme ton copain, dit Marie ?

— Il ne l’est pas. Avant de lui céder, je lui ai dit que j’en avais un. Il m’a répondu que cela ne le gênait pas, et que c’était à moi de juger de ce que je devais faire. Je lui ai demandé de rester discret. As-tu un copain actuellement ?

— Non, dit Marie.

— Alors, c’est moins grave que pour moi. Tu es disponible. C’est facile pour toi.

— Pourquoi restes-tu avec ton copain si tu préfères le professeur ?

— Si le professeur était pour moi et ne me quittait pas à la fin de l’année, je larguerais le copain, mais je vais faire ma vie avec lui. Ma sœur a quitté le sien en croyant rester avec le professeur. Elle ne va pas en retrouver un autre facilement. Elle n’est plus vierge.

— Est-ce important ?

— Si je n’avais pas dit que j’étais vierge quand je me suis mise avec mon copain, il n’aurait pas voulu de moi.

— L’étais-tu ?

— Non, mais j’ai réussi à lui faire croire. J’ai choisi le moment où j’étais indisposée. Il a eu du sang.

— Est-ce la méthode ?

— Es-tu vierge ?

— Non, dit Marie.

— La méthode s’applique quand on a perdu son hymen. Les hommes tiennent à être les premiers. Je la conseille à ma sœur pour son futur copain.

— Dis-tu au tien que tu vas avec le professeur ?

— Pour qu’il m’étripe ? Je ne suis pas folle.

— Mais tu es infidèle, dit Marie.

— Oui. Je le suis. Mais lui ne doit pas le savoir. Si je veux le garder, je ne dois pas le décevoir. Il tient à ma fidélité.

— Et lui, est-il fidèle ?

— Je cherche seulement à ce qu’il reste avec moi, mais je crois qu’il l’est. Il ne serait pas aussi jaloux s’il était infidèle.

— Tu aurais dû choisir un moins jaloux, dit Marie.

— Un infidèle comme ce professeur, et être comme ma sœur, toute seule sans copain à la fin de l’année ! Non ! Je fais le bon choix. Un jaloux est préférable à un infidèle. Quand on en tient un, il ne faut pas le quitter.

— Si ton copain est si bien, pourquoi vas-tu avec le professeur ?

— Parce que je l’aime. J’aime les deux.

— Fait-il mieux l’amour que ton copain ?

— Mon copain fait bien l’amour, nerveusement, en homme viril qui s’impose, qui te force.

— Brutalement ?

— Avec la brutalité qui me convient.

— Et le professeur ?

— Je lui ai dit : carrément. Il y va carrément.

— Ne préfères-tu pas la douceur ?

— Non ! L’homme doit s’imposer. Si tu préfères la douceur, tu peux peut-être y arriver avec le professeur, mais dis-lui auparavant, car avec moi, il est viril et il y va fort.

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Marie connaît le stérilet, mais s’en méfie. Son amie lui a passé la boîte du sien comme référence. Sur la boîte, on conseille le préservatif aux nullipares. Le dictionnaire de Paule, trop ancien, ignorant ce mot, elle n’est pas très avancée. Elle le note sur son carnet pour le chercher plus tard, n’ayant trouvé que la traduction « nullipara » sur le sien bilingue. Comme elle n’envisage pas de se donner à ce professeur qui note sévèrement, et qu’elle n’a pas de copain, elle n’en a pas besoin, et le sens du mot inconnu attendra.

Marie retrouve la jalousie chez le copain. Qu’un garçon puisse être jaloux au point d’exiger la virginité, lui semble exagéré, mais son amie était très assurée sur ce point. Marie a peut-être abandonné la sienne à la légère, mais c’est fait. Son travail l’imposait. Le passé est le passé. Il n’y a pas à y revenir. D’ailleurs, elle n’est pas comme sa camarade. Elle a été vaccinée contre les jaloux par Claire. Elle n’aimera jamais un jaloux. Par un homme jaloux, elle risque d’être classée parmi les infidèles. Marie ne se sent ni infidèle, ni fidèle, et n'est pas jalouse du tout. Une infidèle doit aimer plusieurs hommes. Qui aime-t-elle ? André, c’est certain. Cela fait un. Est-ce le seul ? Si elle est condamnée à n’aimer que lui pour être fidèle, comment se mariera-t-elle ? Elle ne voit pas pourquoi elle cesserait d’aimer André, et même de se donner à lui s’il la réclamait. En plus, elle a de l’attirance pour ce professeur. C’est le type d’homme qu’elle cherchait avant André. Objectivement, elle l’aime un peu, même si elle sait qu’il ne vaut pas André. Serait-elle infidèle ? Que penser des infidèles ? Paule n’est pas fidèle. Elle n’a pas que Robert, même si c’est le principal. Claire ne l’était pas. Elle a fait vœu de l’être, et André doit l’être. Mais si elle avait décidé d’aller avec André, il aurait fait l’amour avec elle. André n’est pas fondamentalement fidèle, et elle non plus. Elle est de ces femmes capables d’aller avec plusieurs hommes. Mais Paule et Claire sont de bonnes références. Être comme elles, est disculpant. Marie accepte d’être infidèle.

Marie est révoltée que le professeur puisse faire miroiter une bonne note pour s’imposer aux filles. Elle se méfie maintenant de ce satyre lubrique. Elle a été imprudente. S’il s’était montré plus entreprenant, qu’aurait-t-elle fait ? Elle n’aurait pas eu la force de résister, et elle serait probablement passée sur le sofa comme sa copine, et horreur : sans stérilet, sans protection. Si. Il met un préservatif, mais le met-il bien ? Elle comprend désormais pourquoi il reçoit individuellement. Elle a envie de ne plus répondre aux convocations. Dégoûtée, elle est sur le point de se résigner à abandonner ses études.

Marie va quand même se soumettre aux contrôles, mais en prenant des précautions : désormais elle se protège avec un des diaphragmes mis à sa disposition par Paule. Le mode d’emploi paraît simple, mais la manipulation sur soi est délicate ; elle le constate ; il est facile de le poser de travers. La qualité et la forme de celui-ci sont encore loin de celle des préservatifs féminins qui le remplaceront plus tard, mais elle le met. Il est moins fiable qu’un préservatif masculin d’après le mode d’emploi. Ce n’est pas une protection parfaitement efficace, mais c’est mieux que rien. La méfiance de Marie a été avivée. Son comportement vis-à-vis du professeur reste cependant neutre. Tout se passe à l’intérieur. Comme précédemment, elle ne répond rien aux avances, mais son silence est passé de l’ignorance du problème à la réprobation, et elle est prête à parer à toute éventualité.

Comme le professeur ne lui impose jamais rien, la vigilance de Marie s’émousse vite. Elle réfléchit. Le professeur a déjà eu toutes les possibilités de la violer dans ce bureau où elle est à sa merci. Il lui suffisait de le vouloir, mais il n’emploie pas la force. Ce n’est donc pas un violeur, enfin, elle l’espère. Elle évalue le risque comme étant finalement faible, puisqu’il la respecte. Aussi, elle abandonne les diaphragmes, revenant à la situation antérieure.

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Le professeur est intéressé par Marie. Il est conquis par son élégance et le sérieux de son travail, même s’il la juge faible, car elle progresse. Elle ne fait pas de bruit, et il sera facile de la lâcher en fin d’année. Il a constaté que les filles qui ne se maquillent pas, ne bavardent pas et ne fument pas, sont plus dociles, bien que plus réservées. C’est presque l’idéal : une fille qui se soumettra et ne fera pas d’histoires. Il la joindra volontiers à celles dont il dispose si elle se laisse prendre. À chaque fin de contrôle, il lui fait des avances. Elle ne les percevait pas au début, les prenant pour des politesses. Elle les comprend maintenant, d’autant plus qu’elles deviennent progressivement de plus en plus explicites, mais elle fait mine de les ignorer.

Marie échoue à l’examen deux années de suite. La première année, elle n’était pas au niveau. Elle s’en rend compte a posteriori. Elle faisait des fautes. C’est son défaut. Ce n’est qu’après coup, quand elle a bien compris, qu’elle les voit et ne les commet plus. Il en reste, même après deux ans de travail soutenu. Elle continue, mais estime qu’elle s’est bien améliorée.

La troisième année débute de la même façon. Au premier oral, elle obtient une note médiocre, un peu au-dessous de la moyenne. Elle a énormément travaillé pendant les vacances. Elle est dépitée de constater que ce n’est pas suffisant, mais elle ne se décourage pas. Le professeur non plus ne se décourage pas. Régulièrement, il lui fait ses avances, de façon machinale, après avoir fini d’interroger. Une ritournelle qui montre qu’il s’intéresse toujours à elle.

 

— Vous me plaisez, Mademoiselle. Je suis à votre disposition.

 

Marie n’a pas envie de répondre. C’est devenu un rituel. Pendant deux ans, elle n’a pas répondu, mais il persiste. Marie apprécie beaucoup l’enseignant. C’est le meilleur professeur qu’elle ait jamais eu. Elle progresse avec lui beaucoup plus qu’avec les autres. Si ses résultats ne sont pas encore fameux, cela est dû aux retards qu’elle a accumulés dans les années antérieures, avec des professeurs moins compétents. Elle est reconnaissante, même s’il note sévèrement. L’homme a un physique agréable. Il doit avoir l’âge d’André : quelques années de plus qu’elle. Il plaît instinctivement à Marie, comme aux autres filles de la promotion. Elle sait aussi qu’il ne faut pas envisager plus qu’une aventure limitée avec lui, sans suite. Elle a repoussé jusqu’alors cette possibilité, mais la constance des avances la fait réfléchir. Il doit l’aimer. Il a envie d’elle, et malgré les autres filles dont il dispose. Elle constate aussi qu’il ne s’impose pas, qu’il l’a toujours respectée et que les notes qu’il donne sont correctes. Elle l’a jugé plus vicieux qu’en réalité. La confiance revient. Elle le considère maintenant comme normal.

Marie peut-elle se donner à cet homme ? Toutes ses camarades se sont déjà plus ou moins formées à l’amour, même si nombre d’entre elles ne le pratique pas toujours régulièrement. Il faudra qu’elle s’y mette un jour. Marie estime qu’il y a du pour et du contre. Elle rêve des hommes, même si elle s’en défend. C’est généralement André, mais il n’est plus là, et elle a laissé passer l’occasion. Paule la pousse à se lier transitoirement avec un camarade, estimant que c’est nécessaire à un bon équilibre. Claire lui avait aussi conseillé de s’y mettre. Alors, ce professeur ? Elle passe en revue les autres possibilités. Les copains ? Ils ne lui plaisent pas et ils sont accaparés par d’autres. Le professeur est le seul qui peut l’initier sans qu’elle y mette trop de retenue, et c’est le seul qui se soit déclaré sérieusement à elle. Elle ne se fait pas d’illusion sur la durée de la relation, mais elle ne l’aime pas assez pour que ce soit un inconvénient. Qu’il aille avec d’autres filles est normal du point de vue de Marie, si cela ne gêne personne. Il a le même droit qu’elle d’en aimer d’autres. Mais elle, si elle en croit les romans, elle risque de s’attacher, de ne plus pouvoir s’en passer. Est-ce vrai ? Aimer à la folie ? Est-ce possible ? Comment savoir ? Va-t-elle se brûler les ailes comme le papillon qui s’approche de la flamme ? Longtemps, elle tourne ce problème dans sa tête. Enfin, elle juge que le risque est faible. L’abandon de fin d’année n’est pas une catastrophe : elle le supportera mieux que quand André est parti avec Claire, car deux êtres chers qui s’éloignent, c’est dur. Elle sait qu’elle réagit comme Claire, et Claire a montré qu’elle savait se détacher. C’est un bien, que la volonté du professeur s’ajoute à la sienne. Elle pense qu’elle en a assez pour dominer la situation. Petit à petit, elle se persuade. Il répond à ses critères : il n’est pas jaloux et discret. Se mettre à l’amour est utile pour une fille déjà âgée comme elle ; Paule le dit souvent : avoir quelques expériences est une très bonne chose. Pour fonder une famille un jour, elle doit se préparer et être capable de vaincre ses réticences, avoir le courage de se lancer, et accepter les pénétrations.

Marie ne s’attend pas à avoir beaucoup de plaisir, son amour n’étant pas profond. Ses réflexes de répulsion sont son énorme problème, celui qui la préoccupe le plus. C’est ce qui la mène. Elle y pense tous les jours. Elle voudrait s’en débarrasser, pouvoir se laisser approcher. Elle ne voit qu’un moyen : se forcer à aller vers un homme, y aller franchement, à fond, par la volonté, comme quand on plonge pour ne pas sentir le froid de l’eau. Elle se sent capable de se contraindre à se dominer. Le professeur n’est pas à négliger. Il peut être cet homme. C’est une occasion qui ne se renouvellera pas. Voilà des années qu’André est parti, et pas d’autre amour en vue. Finalement, après avoir longtemps tergiversé, elle décide de se donner. Elle n’a rien à perdre, tout à gagner, pour arriver à se connaître, et à savoir ce dont elle est capable. C’est une expérience à tenter. Pour tester si elle a des chances de vaincre ses répulsions, elle est prête à se livrer. Son infidélité le permet et elle a suffisamment d’amour pour cet homme dont elle admire profondément la pédagogie, un modèle à suivre si un jour elle arrive à enseigner. Pour un essai, il est l’homme de la situation. Elle va déroger à la morale traditionnelle qui interdit l’amour avant le mariage, mais elle la juge retardataire. Les filles qui sont autour d’elle font l’amour, très souvent, elle le sait. Elles ne gênent personne, donc ce n’est pas immoral. Les lois se sont adaptées, et n’interdisent plus à une femme célibataire de se donner à un homme. L’époque où les femmes faisaient des enfants à répétition est révolue. Il est possible de garder son indépendance en faisant l’amour, et la contraception favorise l’évolution. Elle est d’ailleurs pour la liberté de la femme dans ce domaine, à égalité avec les hommes.

Marie se prépare, moralement et physiquement. Elle prémédite soigneusement son coup. Elle s’expose à recevoir du sperme. Elle n’envisage pas de se laisser féconder, car elle n’a pas encore de métier stable, et n’est pas mariée. Un chantage à l’enfant pour se faire épouser lui répugnerait. La pilule contraceptive n’existe pas encore. Elle puise un diaphragme dans l’arsenal de Paule. Elle ajoute du spermicide et échange ses rendez-vous avec d’autres, pour ne pas se trouver dans une période critique. En multipliant les précautions, les risques de fécondation sont suffisamment réduits pour êtres négligeables. Sans la contraception, ce serait risqué, et elle ne s’exposerait pas. Elle réclamera au professeur l’usage du préservatif masculin.

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À l’invite du professeur, Marie répond :

 

— M’aimez-vous, Professeur ?

Après deux années d’invite, il ne s’attendait pas au réveil de Marie, mais il en est heureux.

— Si je ne vous aimais pas, je ne vous ferais pas d’avance.

C’est la logique même, mais Marie veut en savoir plus.

— M’aimez-vous beaucoup ?

— Suffisamment pour apprécier d’aller avec vous, Mademoiselle.

— Pas plus que les autres ?

— Je vois que vous connaissez la situation. Je ne vous dirai pas que je vous aime plus que les autres. Ce serait faux.

Au moins, il est honnête. Marie l’apprécie. S’il avait nié ses autres liaisons, elle aurait été déçue.

— Vous envisagez de me quitter en fin d’année, dit Marie ?

— Oui, Mademoiselle. Je ne vous connais pas suffisamment pour me lier à l’une de vous. Si je me marie un jour, dans quelques années, je choisirai soigneusement celle que j’élirai. Avec vous, je désire rester libre. Si vous avez aujourd’hui des besoins de rapprochement analogues aux miens, je suis disposé à les satisfaire, mais ce n’est pas un engagement pour l’avenir. Je vous laisse libre de vos choix.

 

Marie admet ce point de vue. Il ne force à rien. C’est ce qu’elle souhaite.

 

— Que voulez-vous que je fasse, dit Marie ?

Il n’a pas de méthode particulière. Chaque fille fait comme elle veut, et il apprécie une certaine diversité. Elles n’ont pas toutes le même comportement. Les méthodes diffèrent. Il les laisse prendre les positions qu’elles préfèrent, se pliant à leur goût. Il est prêt à se désexciter avec Marie à sa convenance.

— C’est à vous de choisir, dit-il. Je suis à vos ordres. Vous choisissez les préliminaires. Je m’adapte.

— Quels préliminaires, dit Marie, soudain inquiète ?

— Ce que vous voulez. Des caresses particulières par exemple.

Pour les caresses, Marie n’est pas chaude du tout. C’est ce qu’elle redoute le plus.

— Pas de préliminaires, dit Marie. Il faudrait aller vite.

 

C’est rare qu’une fille n’apprécie pas les préliminaires. Lui, il s’en passe, et il sait aller vite. C’est facile pour un homme : Marie sera secouée comme un prunier, et elle aura à peine le temps de dire ouf ! Ce sera terminé.

Le spectre de l’action carrée, la vigueur dont son amie a parlé, effraient Marie, elle qui préfère la douceur.

 

— Vous ne me brutaliserez pas ? Il paraît que vous y allez fort.

 

Il met les choses au point :

— Je me force à aller fort quand on me le demande. Je ne suis pas un ogre. Je ne fais rien sans votre consentement.

— C’est promis, dit Marie ?

— Vous avez ma parole.

 

Marie a sa parole, et il paraît qu’il la tient : pas de brutalité à envisager.

 

— Très doucement, dit Marie qui insiste.

 

 Il ne comprend pas bien. Si c’est doucement, il lui faudra longtemps, et il n’a pas envie de faire l’amour à moitié. Les filles sont bizarres. Rapidement et doucement : ce n’est pas possible. Elles ne savent pas ce qu’elles veulent. Puisque Marie n’arrive pas à s’exprimer clairement, il verra le moment venu. Ce n’est pas important. Il commencera normalement. Ensuite, il accélérera ou ralentira selon ce qu’elle lui dira. Il finira par trouver le bon rythme. Il ne va pas la contrarier.

 

— D’accord, dit-il. Rapidité et délicatesse.

— Vous mettrez le préservatif ?

— Je le mets toujours, jeune fille, dit-il. Je ne suis pas fou. C’est mieux pour vous et pour moi.

 

Tout cela convient à Marie. Le préservatif est essentiel. Elle va enfin savoir si elle va contrôler ses réactions. Elle en est à peu près sûre. Elle se sent très forte.

 

— Je me prépare maintenant ?

— Bien sûr, dit-il.

Marie est soigneuse. Elle porte un charmant ensemble dont elle connaît la valeur pour l’avoir gagné en se démenant avec Paule pour l’avoir. Elle ne va pas le gâcher, risquer de le friper, de le tacher.

 

— Je me déshabille, dit-elle. Mes habits sont fragiles.

 

Marie ne traîne pas. En un tour de main, elle enlève ses vêtements, jusqu’au dernier, en souplesse, rapidement, et en les pliant soigneusement à mesure. En quelques secondes, elle est prête. Elle s’offre, en arrivant à réprimer ses appréhensions. Il n’a qu’à la prendre ; elle subira, livrant son corps. Elle est résolue à aller jusqu’au bout, mais le contact qu’elle anticipe la révulse intérieurement. Elle n’est pas à l’aise. Elle a demandé qu’il aille vite, car sa volonté de se forcer a des limites. Elle serre les dents pour éviter de montrer ses réactions. Elle pense qu’elle va tenir le coup. C’est son but. La relation sexuelle est devenue secondaire. Elle n’en attend rien de bien particulier. Le plaisir éventuel n’est pas ce qu’elle recherche. Elle n’est pas complètement indifférente, mais son amour pour le professeur est très pâle en ce moment. Il n’est que l’instrument de son test.

Il la regarde faire avant de se préparer, appréciant sa rapidité. Elle est tout de suite nue. Dès qu’il voit la poitrine, son excitation tombe brutalement. Pourtant, il n’a pas l’excuse d’être désactivé par un coït récent. Son regard accroche sur les seins, pas plus proéminents que ceux d’un garçon. Il les regarde, comme à la foire devant un phénomène. Une femme mi-homme, un androgyne, un assemblage hétéroclite. Il est dégoûté : il en a horreur, mais c’est un spectacle dont il n’a pas l’habitude, et qui le fascine. Cette trop grande fille, à la poitrine plate, ne l’attire plus particulièrement en dehors de sa blondeur et d’un visage avenant. Elle a perdu ses atours. Il a été trompé par ce qu’il avait imaginé d’elle avant de la voir nue.

Marie est à sa disposition. Pourquoi ne la prend-il pas ? Pourquoi ne bouge-t-il pas ? Elle attend, n’ayant plus qu’à attendre, commençant imperceptiblement à trembler, à force de se contenir.

 

— Vous voudrez bien m’excuser, Mademoiselle. Vous allez être déçue, mais je suis incapable de faire ce que vous souhaitez. Ne m’en veuillez pas. Votre corps évoque pour moi celui d’un garçon. Je ne suis pas pédéraste. Il est préférable de vous rhabiller.

 

Marie, concentrée sur sa ferme détermination à se donner sans qu’apparaissent de réflexes de rejet, n’avait pas prévu la dérobade du professeur. Elle n’a pas encore très bien compris ses motifs.

 

— Pourquoi m’avez-vous sollicitée, Monsieur le professeur ?

— Vous êtes très élégante, Mademoiselle. J’avais envie de vous. Habillée, vous êtes splendide. Nue, vous décevez. D’habitude, avec d’autres, c’est le contraire, et je croyais qu’il en serait de même avec vous. Si vous vous étiez contentée d’enlever votre culotte, j’aurais probablement fait l’amour avec vous. Ce n’est plus possible maintenant.

 

Marie comprend ce qui n’a pas marché. Elle veut en être sûre.

 

— Est-ce ma poitrine qui est en cause ?

— Oui, Mademoiselle, ainsi que votre taille d’homme et votre indifférence aux préliminaires. Je ne vous vois plus en femme.

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Marie déplore de ne pas avoir été en mesure de tester ses réactions de contact. Mais ce problème est devenu mineur comparé à ce qu’elle vient de comprendre. Elle a été rejetée. Elle n’est pas considérée comme une femme à part entière. Sa poitrine, avec les faux seins, la tourmentait déjà. Est-elle anormale ? Un homme pourra-t-il l’aimer un jour ? Elle doute désormais profondément de sa féminité. Elle n’en veut pas au professeur. Elle devait s’attendre à ce qu’il se comporte ainsi. À sa place, elle aurait probablement réagi de la même façon. Elle doit en prendre son parti. Son physique n’est pas attractif.

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Le professeur cesse ses avances. Marie ne s’offre plus à cet homme. Les notes restent près de la moyenne.

En attendant les résultats de l’examen écrit final, Marie se demande ce qu’elle va faire si elle n’est pas reçue. Elle décide de continuer une année, consciente de pouvoir encore progresser. Marie constate quand les résultats sont affichés, qu’elle apparaît la dernière dans la liste.

* ° * ° *

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Marie est apaisée de ne plus avoir l’obsession de cet examen, et un peu dérangée d’avoir à quitter un professeur qu’elle continue d’aimer légèrement. En trois ans, elle s’était habituée à lui. Par contre, ce qu’il a dit, la fait réfléchir. Serait-elle affreuse au point de repousser les hommes par sa taille et sa poitrine ? Déjà, à l’Académie, elle avait eu des doutes de ce qu’elle pouvait inspirer aux hommes en se dénudant. Jamais elle n’avait obtenu ces réflexes si révélateurs auprès des modèles masculins. Pourtant, elle avait souvent essayé. Deux ou trois fois, elle avait cru y parvenir, mais elle avait alors constaté qu’une autre fille venait la rejoindre. Les réflexes n’étaient pas pour elle. Elle avait fini par considérer que c’était bon pour être tranquille. Les faux seins n’avaient pas provoqué non plus de regain d’attrait pour elle, mais tous savaient à l’Académie comme elle était faite. Est-elle si affreuse à voir au naturel ? Un homme pourrait-il l’aimer un jour ? Pourtant, Paule et les femmes en général n’ont pas l’air de la trouver anormale. Son père aimait la regarder. Mais un père voit-il sa fille comme les autres ? Il y avait aussi André, qui lui avait dit qu’il l’aimait. Mais était-ce à travers Claire ? Elle aurait voulu le savoir. Elle aurait dû se donner à lui, pour lever l’ambiguïté. C’était facile. Elle aurait su. Avec le professeur, elle était légèrement réticente. Elle le reconnaît. En lui expliquant ses réflexes de répulsion, elle l’aurait peut-être décidé ? Mais les choses se sont passées normalement. Il n’a pas voulu d’elle. Il a eu raison, car il n’aimait pas ses seins, et c’est son droit le plus strict. Ils ont tous les deux respecté la liberté de l’autre. Avec André, ce serait allé plus loin. Il l’aimait, malgré sa poitrine. C’est son rayon de soleil.

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Marie est-elle vraiment une femme ? Est-elle normale ? Pour en avoir le cœur net, sur une suggestion de Paule qui a constaté l’usage de diaphragmes, elle va consulter une gynécologue. Elle ne dit rien de ce qui la fait venir. Elle se fait visiter comme toutes les femmes qui défilent là, en laissant croire qu’elle a une vie sexuelle active, ce dont la spécialiste est persuadée. Elle se renseigne pour savoir si elle a des pertes, des douleurs pendant les rapports sexuels, et si elle a déjà eu des maladies vénériennes. Elle la met en fiche. Les organes sont en place, parfaitement fonctionnels. Elle lui dit qu’il vient d’arriver des pilules miracles qui simplifient la vie des femmes, et elle lui en prescrit. Marie la questionnant sur le stérilet, elle lui dit qu’elle en pose, mais de préférence aux femmes ayant déjà des enfants, et l’évite avec les nullipares. Elle lui préconise d’utiliser des préservatifs, si son partenaire y consent, et des spermicides. Elle tâte les minuscules amorces de seins, sans rien dire. Bilan satisfaisant. Marie demande si ses seins vont pousser. C’est non. À son âge, elle est adulte ; c’est fini. Elle restera comme cela, même si elle a des enfants. Elle ne pourra pas allaiter, mais cela a moins d’importance qu’autrefois, les nourrices étant remplacées par le biberon et le lait en poudre. Comme Marie a des rembourrages, le problème esthétique est réglé pour l’entourage. Si Marie ou son conjoint ne supportent pas, ils doivent consulter un psychiatre. Elle conseille de revenir de temps en temps pour surveiller et déconseille le recours à la chirurgie esthétique qui ne donnera pas la possibilité d’allaiter. Le rembourrage lui semble plus satisfaisant, et le sien est réussi. Marie est en accord complet. Elle est rassurée sur son sexe. Se marier est possible. Pour l’apparence, elle sait qu’habillée avec les faux seins, elle est acceptable, mais nue, elle fait l’unanimité des hommes contre elle. L’avantage est qu’elle n’est pas dérangée quand elle se dénude, ce qu’elle a amplement vérifié à l’Académie où les autres filles se plaignaient. Comme elle ne souhaite plus attirer d’autre homme que celui qu’elle aimera, elle estime que cette poitrine est un don du ciel qui éloigne les indésirables. Elle raye nullipare de son carnet, en ayant compris le sens. Elle le vérifie malgré tout dans un dictionnaire récent.

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Marie réfléchit. Le professeur lui a donné l’examen. Sa place de dernière montre qu’il lui a fait une faveur, car chaque jour, elle trouve des fautes nouvelles dans son travail. Elle n’est pas encore au niveau voulu, pas tout à fait digne d’avoir été reçue. Elle se promet de continuer à progresser, en utilisant les méthodes du professeur, de façon à mériter sans contestation de l’avoir obtenu. Ainsi, elle n’aura plus l’impression d’avoir bénéficié d’une faveur, la contrepartie de celle qu’il a eue d’avoir contemplé ses seins inexistants.

Marie doit-elle à l’avenir continuer à tromper les hommes sur son physique avec ses faux seins ? Sans eux, le professeur ne l’aurait pas sollicitée, et elle serait moins dérangée à la faculté. Elle est tentée de ne plus jamais les mettre. Mais sa beauté, même factice, est son gagne pain, à elle et à Paule. À la réflexion, la beauté est désagréable, mais non répréhensible. Elle la supporte dans la vie courante, et se sent moins marginale, plus femme. Le professeur ne lui en a pas voulu de s’être trompée sur elle, et elle ne lui en veut pas non plus. Il lui a ouvert les yeux. Elle sait maintenant ce qu’elle est et ce que vaut son physique. Elle n’est plus disposée à se proposer à un autre homme aussi légèrement. Elle avertira qu’elle a des faux seins. Elle doit être sûre qu’il l’aime au naturel, comme André. Elle se ferme à l’amour qui ne veut pas d’elle, devenant progressivement vieille fille.

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Quand elle était au lycée, Marie est allée plusieurs fois en Angleterre dans des familles. Son père payait le séjour. Elle en a profité pour apprendre l’anglais parlé, mais elle n’a pas gardé de relations avec des gens attachés seulement aux revenus apportés par une pensionnaire peu chaleureuse. Quand son père est mort, elle a cessé d’y aller par manque de moyens. Elle a cherché comment y retourner sans dépenser beaucoup. Devenue étudiante, elle a fini par trouver un emploi dans un hôtel. Chaque année, elle y va pendant les vacances d’été et arrive ainsi à entretenir son anglais.

L’hôtel qui l’a embauchée est un immense établissement de grand luxe, à personnel pléthorique en temps normal, mais nécessaire au moment des coups de feu. Il affiche des prix dissuasifs pour les non-nantis. En annexe, des salles de jeux, de réunions, des salons et une boîte de nuit, attirent la clientèle, ce qui contribue à remplir les chambres, les bars et les restaurants.

Marie n’est pas affectée immédiatement à un service précis. On l’endoctrine pour lui faire comprendre que le client est roi, qu’il a tous les droits à condition de payer, qu’elle doit être à son service, et même aller au-devant de ses désirs. Elle est observée et notée dans ses différents postes, principalement en fonction de ses réactions vis-à-vis des clients. On lui confie des tâches diverses, qui vont du ménage aux permanences de nuit, en passant par la plonge à la cuisine et la distribution des petits déjeuners. La paye n’est pas lourde, mais permet de rembourser le voyage. Elle est nourrie et a un lit dans une pièce minuscule sous les toits. Elle a son mot à dire sur le poste qu’elle préfère. Elle n’est pas du tout attirée par le bar, répugnant à servir de l’alcool. Dans la boîte de nuit, c’est encore pire, car à l’alcool s’ajoutent les pratiques douteuses des drogués. Elle assimile la danse à de la gymnastique, ce qui a priori ne lui déplairait pas, mais il y a trop de contacts. Quant au spectacle, voisin de celui de l’Académie s’il était statique, il tourne à une frénésie qui la déconcerte. Elle s’en détourne. Les salles de jeu ne l’emballent pas, car il y a aussi un bar. Il lui reste le restaurant, l’accueil, le nettoyage et le service des chambres.

Marie rencontre le problème des pourboires. Elle n’apprécie pas que pour un service donné, il en résulte une rétribution variable. Si elle est trop forte, c’est un cadeau, mais un cadeau dangereux pouvant appeler un service futur pas forcément acceptable. Il est difficile de refuser la pièce ou le billet que le client est prêt à donner, mais Marie refuse, ne voulant pas se lier par une acceptation. Elle n’est pas une mendiante, et son salaire lui permet de vivre. D’ailleurs, dans cet hôtel, les prix sont nets, ce que Marie interprète comme ne devant pas recevoir de pourboire. Le client est étonné du refus, mais il insiste rarement. La difficulté ne vient pas de lui, mais des autres serveurs, qui voient d’un mauvais œil Marie, car eux font la chasse aux pourboires et ils ne souhaitent pas que de mauvaises habitudes s’installent. La bonne méthode est d’attendre sagement que le client se décide, et de tendre la main au dernier moment, avec une légère courbette de remerciement. Marie comprend qu’il ne faut pas refuser. Elle ne refuse plus, mais elle s’éclipse à la fin du service, avant que le client ait eu le temps de lui imposer la rétribution. Ainsi, l’honneur est sauf. Comme souvent, elle n’est pas seule quand le service se présente, un autre se précipite avant elle. Elle parvient à éviter la majorité des pourboires, et elle reçoit dix fois moins que les autres.

Marie n’est pas à sa place. Son recrutement est une erreur, car elle n’est pas assez avenante pour les clients. Ses notes de présentation sont insuffisantes, et les filles qui ne sont pas belles ne font pas long feu. Elle n’a pas le physique de l’emploi. Ses jours à l’hôtel sont comptés : le contrat ne sera pas renouvelé, et on lui fait très vite savoir. Petit à petit, en en attendant la fin, elle se spécialise dans les tâches que les autres délaissent. Elle répond au téléphone et se complaît dans la paperasse de l’accueil. Elle s’occupe de la distribution des chambres, planifie, facture, et remplit les fiches. Les soirs de pointe, quand la boîte de nuit est bondée, les couples demandent des chambres, et l’hôtel est vite complet. Marie est sur la brèche. Les entraîneuses doivent cesser de recruter les amateurs ou d'occuper indûment les chambres non remises en état. Marie, éprise de propreté, réprouve ces agissements. Elle voit comment sont les chambres quand les clients la rendent. Les toilettes sont repoussantes, les draps sont tâchés, des détritus parsèment les moquettes. Elle réclame et obtient, en heures supplémentaires, la création d’une équipe de femmes de ménage pour ces nuits chargées. Elle réserve les chambres les plus accessibles aux entraîneuses, et les fait nettoyer dès qu’elles sont libérées, inspectant systématiquement pour s’assurer que tout est impeccable. Les chambres servent ainsi plusieurs fois dans la nuit, à la satisfaction générale. Les entraîneuses sont ravies de pouvoir multiplier leurs profits, et le taux de remplissage dépasse allègrement 100%. Marie devient une sorte de chef d’orchestre de l’hôtel. Ses patrons ne s’y trompent pas : ils apprécient son travail, qui est habituellement le leur. Ils lui confient toute la responsabilité à l’accueil. Malgré son peu d’attrait, son incapacité à attirer les clients, elle est devenue l’exception indispensable. D’année en année, sa place est réservée.

À la plaque tournante de l’accueil, Marie s’occupe de tout, répondant objectivement aux clients et s’efforçant de les contenter. En ce lieu, nombreux sont ceux qui souhaitent des rencontres. Les isolés viennent s’informer. Comme il y a des demandes des deux sexes, Marie organise les liens discrètement. Elle apparie de son mieux, comme Olga qui aidait Claire. Les employés de l’hôtel sont mis à contribution. Ils sont manifestement recrutés pour répondre aux sollicitations, en plus du service classique qu’ils doivent rendre. Marie, au cœur du système, informe du tarif normal et arrange les rencontres. Elle ne s’offusque pas, car il n’y a pas de mafia exploiteuse, pas de pression incitatrice, en dehors du recrutement abondant d’employés jeunes et libres par la direction, les plus prêts à se vendre, et les plus demandés. Elle trouve normales les relations sexuelles, même si elles le sont en contrepartie d’un avantage comme l’argent, dans la mesure où il y a accord entre les participants. Elle pourrait refuser de s’en occuper ou fermer les yeux, mais elle estime qu’il est préférable d’accorder les gens entre eux, plutôt que d’assister à la pagaille de l’arrangement des rencontres qu’elle a entrevu à son arrivée. Elle s’applique à conseiller et à orienter au mieux toutes ces personnes libres de leur destin.

Avant que Marie arrive avec ses faux seins, elle était ignorée des clients en tant que femme. Désormais, ayant accédé à un niveau de beauté que les hommes apprécient, elle reçoit des tapes sur les fesses, des palpations diverses et des invitations plus ou moins directes, ce qui est loin de l’étonner, car c’est monnaie courante avec les autres. Le phénomène est le même que celui qu’elle constate à la faculté : l’intérêt des hommes pour elle augmente avec la taille de sa poitrine. La différence vient de ce qu’à la faculté, elle peut s’offusquer, à l’image des autres filles, et éliminer la répétition de ce genre d’attouchement. À l’hôtel, c’est différent, car l’attitude du personnel n’est pas la même. La consigne est de satisfaire au maximum les clients, en leur rendant tous les services possibles et en facturant à un tarif connu, mais élevé. Se faire un peu tripoter est habituel. Indisposer le client en le rembarrant est mal vu. Marie ne peut se permettre de les empêcher d’avoir un avant-goût de ce qu’ils réclament. Elle réfrène ses réflexes de rejet, et tolère ces familiarités, comme les autres. Forcée, elle l’accepte, mais l’évite, contrairement aux provocations de plusieurs de ses collègues.

Marie minimise le problème jusqu’à ce qu’une employée du bar, envoyée porter un plateau dans une chambre, se fasse accrocher par un client et vienne se plaindre après coup de n’avoir pas été prévenue, car elle a opéré sans protection. L’employée la frappe à la figure avec les billets qu’elle a reçus avant de les faire mettre au coffre. Marie est profondément ennuyée. Les clients réclament des femmes, et ils viennent à l’accueil en demander quand ils n’en récoltent pas directement dans la boîte ou au bar. Elle les oriente vers celles qui sont prêtes à y répondre. La police de l’hôtel protège contre une exploitation possible par une mafia. Sachant qu’elles ne seront pas dépouillées, et le tarif étant élevé, les candidates sont nombreuses parmi les femmes de ménage et les serveuses. Il y en a toujours de disponibles et elles se disputeraient presque pour être choisies. Les rencontres ne sont pas toutes commencées par l’accueil, loin de là. Ceux qui sont initiés aux habitudes de l’établissement s’adressent directement à une personne de l’hôtel, car ils savent que la réponse est presque automatiquement favorable, à condition de payer. Le guichet de la banque est là pour déposer les valeurs à l’abri, en plus des coffres. L’employée en question est une volontaire occasionnelle. Ce sera sans conséquence, mais Marie se sent coupable, car quelques jours plus tôt, le client lui a réclamé une femme. Alors, elle l’a proposée au milieu d’une brochette, et il a fixé son choix sur une autre. Elle n’a pas averti l’employée de cette démarche, d’où son légitime mécontentement, car elle a été prise de court. Marie aurait dû envoyer un garçon au lieu de la fille pour ne pas tenter le client.

Presque tout le personnel féminin de l’hôtel fait partie des volontaires. Marie a connu très vite les professionnelles. Elle a repéré des occasionnelles progressivement, et même celles qu’elle ne soupçonnait pas le sont, cédant aux pressions et à l’attrait financier quand cela se passe discrètement. Les quelques serveurs ont un rôle symétrique auprès des clientes, et ils recherchent les dames fortunées. On dit oui au client quand on s’embauche dans cet hôtel. Le satisfaire est facile quand il se laisse guider. Mais que faire s’il désire Marie ? Elle est l’exception, la seule qui se refuserait, alors que la plupart des habitués savent qu’ils peuvent choisir et ne s’en privent pas. Tout leur est permis. Comme rien n’était écrit dans le contrat d’embauche à ce sujet, Marie n’y a pas fait attention, mais l’endoctrinement du début allait dans ce sens, ainsi que le renvoi annoncé. La direction recrute des jolies filles et des beaux garçons, et elle est dans le lot parce qu’elle est jeune, célibataire, française, et sa photo retouchée dans le sens de la beauté était à son avantage. Ce qui ne convient pas est vite éliminé. Elle se rend compte rétrospectivement que, depuis qu’elle a changé sa silhouette, elle a manqué plusieurs fois de subir le même sort que l’employée mécontente. La mésaventure n’est pas isolée avec les clients qui se servent sans vergogne, et qui, quand ils sont saouls, s’adressent à la première venue. Son aversion du pourboire l’a sauvée, faisant avorter des tentatives d’accrochage.

Transitoirement, Marie prend peur et en a des sueurs froides, car elle ne se protège pas du tout. Le service au client va au-delà des familiarités, et elle en est maintenant convaincue. Elle a été recrutée pour l’assurer, mais elle est libre de démissionner. Que faire ? Le métier est périlleux, mais elle y a pris goût. Elle ne démissionne pas, estimant que le sacrifice improbable qu’elle aurait à subir est compensé par le plaisir que lui procurent ses responsabilités à l’accueil. Les femmes qui sont autour d’elle étant capables de se sacrifier, elle ne se sent pas inférieure. Ce serait une expérience qu’elle ne souhaite pas, mais elle la tolérerait, car Paule susurre toujours de faire quelques essais, que c’est instructif et peu risqué avec la contraception. C’est une occasion, bien que mauvaise. Calmée après réflexion, elle redouble de prudence, évitant les situations potentiellement risquées, mais en cas de coup dur, elle décide de se soumettre, et ne pas déroger aux habitudes de la maison.

Marie a beaucoup réfléchi à l’exemple de Claire qui s’est donnée pour de l’argent. Les femmes qui l’entourent font de même. Sont-elles plus critiquables ? Elle ne le pense pas. La barre est seulement mise moins haut. Au lieu de la dette exceptionnelle, elles ont à faire face à des besoins plus quotidiens. Elles ont trouvé ce moyen de vivre mieux, et en ont fait un métier. Cet hôtel n’est qu’un lieu privilégié, où l’offre est la demande s’équilibre, sans perturbation par des exploiteurs. Tout peut s’y dérouler dans le calme. Il y a quelques heurts dont elle a l’écho, mais ils ne sont causés que par des désaccords analogues à ceux qu’a connus Claire. Deux personnes ont souvent du mal à vivre ensemble. Marie peut-elle trouver avantage à ce milieu privilégié ? Elle n’a jamais vu autant d’hommes disposés à l’amour. Elle se sent capable de les attirer, avec ses faux seins et en se maquillant. Mais pourquoi le ferait-elle ? En dehors de la curiosité d’une première relation, il n’y a que l’argent pour la motiver, car elle doute qu’il puisse en résulter un amour durable. Marie ne crache pas sur l’argent, mais elle ne le jette pas par les fenêtres. Elle ne dépense que le strict nécessaire, mais elle se constituerait volontiers un matelas de précaution. Doit-elle se donner pour cela, et profiter des facilités du lieu, à l’exemple des autres ? Va-t-elle se prostituer ? Elle se tâte, mais la réponse est non, car trop de choses s’y opposent. La saleté des chambres lui fait augurer de la saleté des hommes qui la crée. Cela la révulse. Les comportements, dont lui a parlé Claire, l’inquiètent. Elle se ferait malmener. Elle juge que c’est trop aventureux. Il faudrait qu’elle aime, et pour aimer, il faudrait qu’elle connaisse parfaitement le partenaire et qu’il soit comme André, ce qui n’est pas près d’arriver. Il n’y a qu’en cas d’accrochage qu’elle se plierait à la loi de l’hôtel, pour ne pas déranger, ne pas provoquer de réclamation.

Marie fait son possible pour éviter les hommes qui lui répugnent. Quelques-uns lui déplaisent moins que d’autres ou sont à la limite de l’acceptables. Cependant, il serait bon qu’ils l’aiment telle qu’elle est, et même sous son plus mauvais jour. Un caméléon sait s’adapter à l’environnement. Elle est capable d’augmenter sa beauté, mais aussi de la diminuer. Elle cesse d’avoir la coquetterie de se présenter à son avantage. Surmontant son dégoût pour le maquillage, elle l’utilise pour s’enlaidir, car elle a retenu la leçon des peintres qui la transformait en horreur. Elle rejette la beauté factice des faux seins en les rangeant au placard et pince ses vêtements pour retrouver sa poitrine plate dissuasive et son allure garçonne. Elle passe ainsi au-dessous de l’état naturel antérieur qui n’excitait pas les hommes. Réaliste, elle prend toutes les précautions. Elle sort le paquet préparé par Paule et utilise les diaphragmes comme assurance complémentaire. Elle les remplace par la pilule contraceptive, dès qu’elle est disponible, et garde sur elle des préservatifs qu’elle cherchera à imposer. Le tarif, bien que confortable, n’est pas assez élevé pour qu’il l’attire. Avec un éventuel rapport subi et sans suite, tel qu’elle le prévoit, elle prendrait le tarif pour ne pas se singulariser. Il faudrait une raison impérieuse pour qu’elle se donne pour de l’argent, comme celle qui a motivé Claire. Elle trouve absurde que les plus prostituées de l’hôtel dépensent immédiatement ce qu’elles ont gagné, ce qui les oblige à se vendre continuellement, mais il est commode de les utiliser. Comme une tenancière de maison close, elle gère efficacement ses volontaires, et elle les dresse instinctivement en rempart contre l’avidité des hommes à son égard.

Marie étudie dans cet hôtel l’organisation de l’exploitation des vices. Ils n’y sont pas tous. Il y manque en particulier la violence, remplacée par la pression de l’argent. Marie préfère l’argent à la violence. Elle sait résister à l’un et pas à l’autre. Elle réprouve les vices, et s’en méfie, mais le spectacle de tous ces gens qui s’y adonnent la fascine. Elle n’imaginait pas que les hommes puissent êtres si faibles, aussi nombreux à êtres esclaves de leurs drogues ou de l’argent. Ceux qui vont à la boîte de nuit, au bar, au fumoir ou aux salles de jeu lui font pitié. En comparaison, le commerce du sexe lui semble plus anodin, moins dégradant, car résultat d’un accord entre participants, sans aucune exploitation par des tiers, et finalement naturel. Les fiches attribuent à ces gens des professions diverses. Toutes ces personnes sont certainement respectables dans la vie courante. Pourquoi ont-elles besoin de vernir dépenser leur argent dans ce lieu, alors que Marie n’en voit pas la nécessité ? C’est pire que la peinture ou le tricot inutiles. Elle se sent différente, mais ne le manifeste pas. Elle reste à son poste, faisant passer son intérêt à se mêler à ce milieu, avant sa sécurité, car comprendre les hommes est important, et pas seulement en apprenant la langue. Elle a un bon observatoire à l’accueil et elle y est protégée par un comptoir sécurisant.

Chaque année, Marie revient à l’hôtel, et cherche toujours ce qui peut motiver le déraisonnable comportement humain. Elle n’aura pas l’occasion d’exercer ses talents amoureux : les hommes ont un vaste choix, et préfèrent les belles, sélectionnées spécialement pour eux. Elle serait la dernière à être choisie. Elle sait qu’en mettant son bustier et en s’arrangeant, elle attirerait l’attention. Elle ne le met pas. Tant pis pour les hommes : elle s’en passe.

Marie pourrait douter de la valeur de l’humanité, mais elle a les exemples de Claire, d’André et de Paule, qui la réconcilie avec elle. Elle voudrait ne vivre qu’au milieu de personnes comme celles-là.

L’expérience de Claire, de l’hôtel, et l’âge, mûrissent Marie. Comme jeune étudiante, elle était assez insouciante, n’ayant jamais eu de coup dur. Elle se remémore tout ce qu’elle a fait. Plusieurs fois, elle s’est isolée avec des garçons et rien ne lui est arrivé, mais c’était à l’époque de la poitrine plate. Les garçons l’ont dédaignée. De son côté, elle ne les cherchait pas, mais elle a maintenant conscience de ses imprudences. Elle a joui d’une grande liberté sans que rien de fâcheux ne lui arrive. Si elle avait eu la beauté de Claire, elle se doute de ce qui se serait passé. Marie sait ce qu’elle doit faire pour être belle ou laide, attractive ou repoussante. Loin du danger certain de l’hôtel, Marie, la plupart du temps, arbore les faux seins, ne se maquille pas, et ne prend pas la pilule. Sa beauté est augmentée du côté de la poitrine, et elle peut encore être accrue par le maquillage. Elle évalue les risques. Ils existent de temps en temps, en particulier quand elle se trouve mêlée à des groupes d’étudiants pour des activités communes. Il n’est pas question pour Marie de cesser ces rencontres pour annuler le risque. Elle a les mêmes réactions libertaires que la mère de Claire, le même désir de pouvoir aller où elle veut, mais heureusement sans conséquences importantes. Comme à l’hôtel, elle se protège par la contraception préventive, par la pilule pour les périodes longues, et avec du spermicide plus ponctuellement. Méfiante sans doute à l’excès, elle a toujours des tablettes qu’elle introduit subrepticement quand elle croit que la situation l’exige. Elle se résignerait à subir un garçon, sachant qu’il ne la féconderait pas. Elle se sent incapable de se battre en faisant mal pour l’éviter. Elle utilise abondamment les facilités de ce que lui procure Paule, et plus le risque est grand, plus elle diminue sa beauté. Avec les étudiants, lors des sorties ou réunions qui tournent à la fête, elle se maquille négativement. Elle poursuit sur la voie médiane, celle du caméléon féminin peu visible. Ainsi, aucun garçon ne s’en prend à elle. Elle ne dit rien à Paule de ce qu’elle a découvert pour ne pas l'inquiéter, mais Paule qui renouvelle les contraceptifs est persuadée que Marie a une vie sexuelle, certes, irrégulière, mais non nulle.

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5 Marie, Paule et Zoé

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Marie est patiente. Rassurée par la gynécologue sur ses capacités féminines, elle pense que l’amour viendra naturellement un jour et qu’elle n’a pas encore rencontré l’homme de sa vie. Il faudrait qu’elle en trouve un qui l’accepte comme elle est, et qui lui plaise. Elle a de l’espoir ; elle a déjà rencontré André qui lui aurait convenu et qui acceptait ses seins. Elle a confiance dans l’avenir, et si l’amour la travaille malgré tout, c’est modérément. Les élans qu’elle a eus vers André, et dans une moindre mesure vers le professeur, ne se renouvellent pas vers d’autres hommes de façon durable. C’est Paule qui, maintenant, s’inquiète pour elle. Autant, quand Marie était plus jeune, elle la mettait en garde, autant, la voyant prendre de l’âge, elle l’incite à chercher.

Le temps qui passe doucement n’est rompu que par une initiative de Paule. Elle va voir un jour une agence de photos et demande s’il est possible de monnayer des photos de Marie. L’agence est intéressée. Elle propose de diffuser quelques photos chez ses correspondants pour voir s’il y a des clients. Pendant trois mois, rien ne se passe, puis une demande vient du Japon pour faire venir une série sur des robes. Un magazine publie la série. Cela déclenche d’autres demandes, pour des présentations de robes, mais aussi des maillots de bain et même des nus. Les prix des clichés montent à un haut niveau. Paule répond à la demande avec son stock. Pour les nus, Paule n’en a pas. Elle hésite à en parler, mais le tarif est suffisamment élevé pour qu’elle se décide. Le sacrifice n’est pas grand pour Marie qui se souvient de ce qu’elle faisait à l’Académie. On est en 1970, et elle a déjà 27 ans, mais sa silhouette n’a pas changé. Elle entre dans toutes ses robes ajustées, et rares sont ceux qui lui donnent son âge. D’ailleurs, dans les concours de beauté, qu’elle pratique encore épisodiquement quand ils se déroulent près de chez elle, elle rivalise avec les plus jeunes, aidée en cela par Paule qui la prépare soigneusement et cache son âge. Marie accède au désir de Paule. Le photographe a l’habitude, et Paule accompagne Marie pendant les prises de vue. Elle n’a pas mis les faux seins, car sans vêtements, comme elle ne les colle pas, ils ne tiennent pas sans bretelle et ils sont visibles à la jointure. Elle réalise ainsi une série de nus qui sera envoyées dans plusieurs pays, mais, si les photos des robes et des maillots se révèlent être une mine d’or, les nus sont un échec cuisant. Refus quasi général. Marie y voit la confirmation de la laideur de sa poitrine. Elle n’a pas sur ces photos les appas qui captivent les hommes. Malgré sa taille, elle fait fillette à peine formée quand elle n’a plus l’aide de la prothèse. Elle ne séduit que par ses cheveux, la régularité de ses traits, ses dents splendides, son air innocent, son habileté à poser et les retouches du photographe. L’échec est largement compensé par le revenu des photos habillées. Paule ouvre des comptes dans plusieurs pays. Elle n’a jamais vu autant d’argent affluer. Cette manne dure plusieurs années. Dans de nombreux pays, surtout en Asie, ils ne se lassent pas de la silhouette habillée de Marie qui incarne pour eux une grande élégance. D’autres pays, dont la France, ne s’intéressent pas à elle. Paule ne s’en plaint pas : elle n’aime pas le vedettariat. Elle préfère gérer dans le calme. Elle dit à Marie que ses photos se vendent bien, mais celle-ci ne cherche pas à savoir combien elle gagne exactement. C’est pour elle un revenu transitoire, utilisable en cas de coup dur, mais qui n’assure pas l’avenir comme le travail qui s’annonce.

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Les études de Marie se terminent. Elle se concentre sur les concours d’anglais de l’enseignement secondaire. Elle réussit à l’agrégation à 29 ans. Elle obtient un poste de professeur au lycée Sud, assez près de chez elle en 1972, et va enseigner. Elle pose encore pour les publicités, mais elle demande à Paule de les limiter, car son travail va l’occuper beaucoup. Il y a des cours à préparer, des copies à corriger. La pose passe au second plan. Marie fait remarquer à Paule qu’elle va bientôt toucher sa retraite et qu’elles n’ont plus à s’en faire, avec leurs revenus assurés et réguliers. Pourtant, Marie est toujours sollicitée : l’âge n’a pas de prise sur elle et sa beauté blonde, son élégance, charment plus d’une femme à travers le monde, sans que dans la vie courante, elle se fasse remarquer.

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Marie va avoir à s’occuper de ses élèves. Paule a conscience qu’elle n’est pas douée pour garder des enfants, qu’elle peut se faire malmener. Avant le premier cours, elle évoque le problème.

 

— Dis-moi, ma petite fille. Comment vas-tu faire pour enseigner ?

— J’ai préparé des modèles de leçons, dit Marie, suivi des stages pédagogiques. Je sais enseigner.

— Tout cela, sans s’occuper de discipline, dit Paule. Comment vas-tu faire pour être respectée, ne pas être chahutée ?

— Si j’enseigne bien, je ne serai pas chahutée. Les élèves m’écouteront. À moi de toujours faire des leçons-modèles.

— Tu te fais des illusions, ma petite fille, professeur-modèle d’élèves qui ne le sont pas. Souviens-toi de ton expérience avec les enfants de Robert.

— Oui, dit Marie. Ce n’était pas mes élèves. C’est différent.

— C’est vrai, ils ont tout de suite compris qu’ils pouvaient t’attaquer, dit Paule. Tu vas en trouver plusieurs de ce genre dans chaque classe. Ils vont te tâter, essayer de t’agresser. Tu connais le résultat. Tu seras leur tête de turc. Tu es obligée de réagir si tu tiens à ce que ton cours-modèle ne se transforme pas en foire.

— Crois-tu que c’est ce qui arrivera ?

— Si tu ouvres seulement tes grands yeux comme actuellement, j’en suis sûre.

— Que faire ?

— Réagir sans attendre, dit Paule. Es-tu capable de juger tes élèves ?

— Oui, dit Marie. Je sais noter les devoirs.

— Bien, mais peux-tu évaluer leur comportement ?

— Savoir s’ils font des choses anormales ?

— Oui, dit Paule. Comme ce que faisaient les enfants de Robert ?

— Je ne suis ni aveugle ni sourde, dit Marie.

— Es-tu capable de répondre du tac au tac à un élève qui t’agresse, de lui donner une gifle au besoin.

— Je ne suis pas capable de donner une gifle comme tu le fais. Je ne bats pas les enfants.

— C’est bien ce que je craignais, dit Paule. Tu pars à l’abattoir si tu ne réagis pas. Tu dois punir impérativement les élèves qui le méritent, t’imposer à eux. Il faut t’y préparer ?

— Comment s’y prendre ? Je ne vais pas gifler.

— Autrefois, quand les maîtres donnaient eux-mêmes des punitions corporelles, tu n’aurais pas été à la fête, ma petite fille incapable de brutalité, incapable de punir directement. Heureusement pour toi, l’organisation de l’enseignement a changé. Au lycée, ce n’est pas toi qui punis : c’est l’administration. Tu t’imposes par son intermédiaire. Tu as à juger, à bien juger. C’est difficile de bien juger, plus difficile que de gifler. Sauras-tu juger ?

— Pour moi, dit Marie, c’est plus facile que de gifler.

— Alors, tu es sauvée, dit Paule. Tu communiques aux élèves la liste de tes peines pour qu’ils ne soient pas surpris, de la petite retenue, du devoir supplémentaire jusqu’à l’exclusion. Tu les doses bien. Si tu es juste, ni tendre, ni sévère, si tu n’abuses pas de ton pouvoir en sanctionnant à tort et à travers, si tu ne prends pas en traître, tu seras respectée tant que ton enseignement sera bon. Cela te convient-il ? Pas d’incohérences dans les punitions, et sois ferme. Tu n’auras pas à gifler, mais sois vigilante.

— Je comprends, dit Marie. Merci ma petite maman. Je vais faire très attention à ne pas commettre de faute.

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Marie applique la recette, sans élever la voix pour se faire respecter. Ce n’est pas elle qui va crier : elle ne crie jamais. Elle veille à ne rater aucune faute de conduite, sachant que ce serait sa perte si elle la négligeait. La discipline, toujours la discipline, pour ne pas se faire déborder. C’est sa hantise. Elle sait qu’elle est fragile. La volonté vient au secours du naturel. Elle se force, se forge une carapace de dureté, et souffre intérieurement d’avoir à punir, même indirectement. Elle est ferme pour le bien de sa classe, et apparemment insensible. L’avis de punition arrive comme un couperet, figeant le coupable, et provoquant un grand calme général. Elle n’est pas chahutée. Les escarmouches se limitent généralement à quelques cas en début d’année scolaire, mais les peines qu’elle inflige lui font plus de mal qu’aux coupables, surtout quand elle sévit pour montrer l’exemple : elle plaint en pensée celui sur qui cela tombe. Les élèves la trouvent froide, distante, reconnaissent qu’elle est juste, et acceptent les sanctions, jamais disproportionnées. C’est un professeur efficace, qu’ils finissent par aimer après l’avoir craint. Il est rare qu’elle ait à punir plus de quelques fois dans l’année. Elle est d’une neutralité exemplaire, ne favorisant jamais aucun de ses élèves. Ses notes sont moins sévères que celles que donnait le professeur dont elle reconnaît qu’elle lui est redevable d’être parvenue où elle est, mais elle n’hésite pas à en mettre des mauvaises quand c’est justifié. Elle applique ses méthodes. Elle aime sa classe globalement, car elle se méfie des réactions individuelles imprévisibles, des contacts trop rapprochés avec ces demi-inconnus à qui elle enseigne. Elle trouve cependant dur d’avoir à se méfier constamment, d’être toujours sur ses gardes, d’avoir à surveiller les écarts des enfants. Son travail n’est pas une sinécure, mais elle apprécie d’être indépendante, matériellement libre. Elle ne le lâcherait sous aucun prétexte.

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Les photos et les vêtements deviennent encombrants, car Paule a systématiquement tout récupéré. Elle loue des pièces et même un garage à proximité pour les loger. Ce n’est pas très pratique ; tout est entassé. Quand Marie est nommée au lycée Sud, la collègue qu’elle remplace lui propose de la recommander à son propriétaire. L’appartement qu’elle abandonne est spacieux. Situé dans un immeuble de luxe, à cinq minutes du lycée Sud, elle le loue pour loger ses enfants, ses parents et ses beaux-parents. Paule et Marie visitent. Les pièces, hautes de plafond, sont dignes d’un château ; les chambres peuvent contenir plusieurs lits. L’ascenseur est moderne. Le gros défaut est l’unique, mais très grande salle de bains, dotée d’une grande baignoire, d’une douche, du siège de cabinet et de lavabos. Elle renferme ainsi tous les sanitaires. Sa collègue lui dit que ce n’était pas pratique avec ses parents, car ceux-ci ne voulaient pas être dérangés, et qu’il avait fallu instituer des heures de réservation. Accessoirement, elle lui révèle que le chauffage ne convient pas à ceux qui veulent toujours une fenêtre entrouverte, car les radiateurs sont alors insuffisants. Il paraît que l’air est filtré, sans pollens, mais quand il y a des fumeurs, l’aération n’élimine que lentement les odeurs. Il n’y a pas énormément d’amateurs pour ces logements, car les gens préfèrent des cabinets séparés avec plusieurs salles d’eau, et des pièces plus petites. Les loyers sont donc raisonnables. Paule fait la moue, mais pas pour les sanitaires ; il n’y a pas assez de place à son goût. Le propriétaire, accommodant, propose de mettre gratuitement à leur disposition l’un des deux appartements inhabitables du dernier étage, pour ranger les affaires encombrantes. Ils y montent.

Dans les étages inférieurs, il y a trois cages d’escalier avec ascenseurs pour accéder aux appartements, dont les plus petits sont de très vastes quatre pièces. L’étage supérieur, et l’avant dernier, passants au-dessus des deux cages latérales, sont desservis seulement par la cage centrale. L’appartement proposé étant au centre, monter au dernier étage est facile. Paule, très intéressée par ce dernier étage, demande pourquoi il est inhabitable. Le propriétaire explique que ces appartements du sommet de l’immeuble font son désespoir. Plusieurs fois, il a tenté de les louer à bas prix, et chaque fois, les locataires ont abandonné rapidement. C’est inchauffable. Il y a bien des radiateurs, de la même taille que dans les étages inférieurs, mais ils sont insuffisants. Il faudrait refaire l’installation et augmenter la puissance des chaudières. Les devis qui lui ont été présentés, sont tellement élevés, et le combustible à consommer en plus, est tellement cher, qu’il est plus rentable de ne pas louer. Paule et Marie ne sont pas frileuses. Elles ont vécu leurs années de vaches maigres sans chauffage, en s’habillant chaudement et en se couchant sous d’énormes édredons. Contre les radiateurs, il y aura de la chaleur, et le froid ne leur fait pas peur. Paul propose de louer au dernier étage.

Le propriétaire, ravi de trouver des pigeons qui désirent se faire plumer, accepte, à condition qu’elles s’engagent pour 3 ans au moins, avec un an d’avance sur le loyer, et qu’elles ne réclament jamais pour un problème de température. La surface habitable déclarée est limitée à quelques pièces, les autres étant considérées comme des annexes, à l’égal des greniers. En conséquence, le loyer et les impôts sont environ la moitié de ceux des beaucoup plus petits appartements du bas de l’immeuble, pareillement équipés en sanitaires et cuisines, mais disposant de deux à quatre fois moins de pièces. Comme Marie est seule avec Paule, et qu’elles cherchent principalement du rangement, cela devrait convenir. Il y a partout des placards. Marie est séduite par l’espace, ainsi que par la qualité des équipements. Paule observe que vu la surface, ce n’est pas cher, et qu’elle va être à son aise pour tout mettre. Les pièces enregistrées en greniers sont identiques aux autres. Elle voit aussi que l’appartement voisin, presque aussi grand, est libre. Encouragée par la modestie du loyer, elle pousse à l’adjoindre, disant qu’elle prend tout à sa charge sur les revenus des photos. Elle rêve d’avoir son espace bien à elle, avec les photos bien classées et des pièces où les vêtements ne seront plus entassés, mais rangés proprement dans les placards. Marie la laisse réaliser son rêve. Ils obtiennent la permission du propriétaire, de remettre en service une porte reliant les deux appartements de façon à ne pas passer par le palier pour aller de l’un à l’autre. Ils disposent ainsi de tout l’étage supérieur de l’immeuble, ont deux gigantesques salles de bains, deux cuisines, un accès privé à la terrasse qui est au-dessus, et deux grands garages, sans compter des stationnements, des caves et le vaste parc qui entoure l’immeuble. C’est immense, pas cher, et Paule est contente. Elles vont vérifier qu’il fait vraiment froid l’hiver. Elles s’en accommodent. L’été, la chaleur est étouffante quand le soleil donne sur la terrasse. Le rayonnement du plafond est intense. Alors, il est bon d’ouvrir les fenêtres et de se découvrir complètement pour supporter la température, quand on désire bouger un peu sans transpirer en abondance. Sauf pour se protéger du soleil, il est inutile de fermer les volets, car il n’y a pas de vis-à-vis pour s’offusquer.

* ° * ° *

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Leur femme de ménage ne veut absolument pas suivre Marie et Paule dans le nouvel appartement ; elle n’en a jamais vu d’aussi grand et elle est effrayée par la surface à entretenir.

Paule met une annonce dans le journal. Le lendemain, Marie a à peine démarré sa gymnastique matinale, qu’on sonne à la porte. Elle enfile en vitesse son peignoir et va ouvrir. Zoé, une très jeune fille sale et en habits loqueteux est à la porte. Elle n’a pas un aspect engageant.

 

— Que désirez-vous, Mademoiselle, dit Marie ?

— C’est pour l’annonce, dit Zoé. Est-ce bien ici qu’on cherche une bonne ?

— Oui, dit Marie. Tu me sembles bien jeune. As-tu déjà travaillé ?

— Non, dit Zoé. J’étais à l’école. Je cherche du travail.

— Depuis longtemps ?

— Depuis quelques semaines.

— N’as-tu rien trouvé ?

— Personne ne veut de moi.

— Que sais-tu faire ?

— Je sais lire et écrire, dit Zoé. Je suis surtout bonne en calcul.

— Sais-tu faire le ménage ?

— Je ne l’ai jamais fait, dit Zoé. Il faudrait me montrer.

 

Paule, qui est arrivée, voyant l’épouvantail qui parle à Marie, souffle à celle-ci de ne pas la prendre. Marie va se ranger à cet avis, mais elle se ravise. Elle a pitié de cette fille qui a un air de chien battu, et qui lui semble franche. Elle ne sait pas pourquoi, mais Zoé lui fait penser à Claire, bien qu’elle ne lui ressemble pas du tout. Une façon de parler, peut-être ?

 

— T’a-t-on enseigné l’hygiène à l’école, dit Marie ?

— Oui, Madame, dit Zoé. J’approuve l’hygiène.

— Pourquoi es-tu sale ? Aimes-tu la crasse, dit Marie.

— Je n’aime pas la crasse, dit Zoé, mais chez moi, il n’y a rien pour se laver.

— Ni douche, ni baignoire, ni lavabo ?

— Non, Madame, dit Zoé. Il n’y a qu’un robinet, en bas dans la cour, près du cabinet. Il n’y a pas de commodités.

— Je vois, dit Marie. Aimerais-tu en avoir ?

— Oui, Madame, dit Zoé. Je rêve d’un bain.

— Vraiment ? As-tu une objection à en prendre un ? Viens avec moi dans la salle de bains. Enlève tout pendant que je fais couler l’eau. As-tu déjà pris un bain ?

— Jamais, Madame.

— Entre dans l’eau, dit Marie. N’aie pas peur. Je mets ma main. C’est la bonne température. Plonge-toi bien... Mouille aussi les cheveux... Lève-toi. N’y arrives-tu pas ? Tu glisses ? Je vais t’aider. C’est un coup à prendre... Je suis toute mouillée. J’enlève ce peignoir qui m’encombre. On va tout savonner. Tu en as besoin... Si je frotte trop fort, tu le dis. Ici, c’est bien incrusté... Plonge-toi dans l’eau pour te rincer... Lève-toi toute seule. Assieds-toi d’abord. Mets tes pieds sous toi, ta main derrière et pousse pour te relever. C’est bien. Tu sais te relever en douceur sans faire de vague. Il y a encore un peu de crasse. Je te savonne encore une fois... Rince-toi... Montre le résultat... Tourne... Tu es maintenant aussi propre que moi. Tu as meilleur aspect. Essuie-toi... On va couper les ongles avec les petits ciseaux... Es-tu droitière ? ... Donne ta main droite... Fais la même chose à gauche et aux pieds... Ce n’est pas mal. Tu sais te servir de tes doigts. Avec un coup de peigne dans les cheveux, ce sera encore mieux. Je te laisse faire. Je t’apporte d’autres vêtements de ma réserve... Ils sont peut-être grands pour toi. Tu les mets... Ils vont à peu près. Il faudra les retoucher. Que fais-tu de tes vieux habits ?

— Je vais essayer de les laver sous le robinet de la cour et vous rendre les vôtres, dit Zoé.

— Tu n’as pas à les rendre, dit Marie. Je te les donne. Tu n’es pas équipée pour laver. Je mets tout ton linge à la machine.

— Je suis venue pour travailler, dit Zoé. Je ne veux pas la charité.

— Tu as raison, dit Marie. La charité est difficile à supporter. Je te prends à l’essai. Si tu veux devenir ma bonne, il faut être propre et porter des vêtements convenables. À moi de te donner les moyens de te laver et de t’habiller. Tu te laveras ici, tous les jours, avant de prendre ton service.

— Dans la baignoire ?

— Plutôt sous la douche, comme moi, dit Marie. Je dois aussi me laver et tu m’as mouillée. Viens par là. Je vais te montrer comment je fais... Sauras-tu régler les robinets ?

— Oui, Madame, dit Zoé. Le chaud est en rouge et le froid en bleu, comme sur la baignoire.

— Sais-tu balayer ?

— Un peu, dit Zoé.

— Montre-moi pendant que je m’habille... Tu manques de technique. Si tu pousses, les poils, en se relevant, soulèvent la poussière qui est dispersée. Il est préférable de tirer. Vas-y... Ainsi, c’est bon. Tu fais bien attention avec le ramasse-poussière et la balayette. N’en mets pas à côté.

— Comme cela ?

— Oui, dit Marie. Allons balayer la terrasse. Ici, on a le droit de pousser le balai, car tu sais, c’est plutôt l’aspirateur qu’il faut utiliser. Y en a-t-il un chez toi ?

— Non, Madame, dit Zoé.

— Je vais tout te montrer, dit Marie.

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Au bout de quelques jours, Zoé est capable de balayer correctement, de passer l’aspirateur sans rien casser et de laver les carrelages sans inonder. Elle est très attentive aux consignes de Marie et elle fait de son mieux. Elle se révèle infatigable et efficace. Marie la garde. Au fil des jours, elle lui apprend à enlever les poussières, à laver les vitres, à descendre la poubelle, à s’occuper du linge, à faire la vaisselle, et à repasser. Elle la met aussi à la cuisine, aidée par Paule et commence à lui confier de l’argent pour faire des courses. Marie aime de plus en plus sa bonne et celle-ci le lui rend bien en s’appliquant au travail. Marie est pour elle, comme une mère ou une grande sœur qui lui montre ce qu’il faut faire.

Quelques mois après son arrivée, Zoé a un malaise. Marie appelle le médecin qui dit qu’elle est enceinte. Paule interroge la bonne. Elle porte le nom de sa mère et la trace du vrai père est perdue depuis longtemps. Elle vit chez ses parents. Elle dort avec eux dans l’unique pièce qu’ils occupent à trois. Son père s’est mis à boire. Quand il rentre saoul, il prend la première femme qui lui tombe sous la main. Elle a toujours assisté aux ébats de son père avec sa mère et il se sert aussi d’elle. Ces derniers temps, c’était de plus en plus fréquent. Marie lui dit qu’elle peut louer une chambre avec son salaire, mais elle le donne à sa mère, car le père dépense tout ce qu’il gagne au café. Marie décide de la loger dans une chambre libre de leur appartement. La semaine suivante, Zoé a des malaises. Le médecin la met au lit. Elle est très malade. Marie et Paule se relaient à son chevet. Elle fait une fausse couche et se remet petit à petit. Zoé apprend qu’entre temps, sa mère est morte d’un traumatisme à la tête. Elle n’en sait guère plus. Sa mère est tombée, et la tête a porté sur un objet dur. Elle soupçonne son père de l’avoir poussée, car il la battait souvent. Sur les conseils de Paule et de Marie, Zoé cesse toutes relations avec son père.

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Zoé est très reconnaissante de ce que Marie et Paule font pour elle. Marie devient son modèle. Elle se met, avec elle, à la gymnastique du matin. Elle adopte ses idées et ses manies.

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Marie, au contact de Zoé, redécouvre ce qu’elle a perdu quand Claire est partie : une amie, mais les rôles sont inversés. Marie suivait Claire. Marie dirige Zoé. Marie n’abuse pas de sa domination. Elle conseille, montre, suggère, enseigne ce qu’elle sait faire avec l’aide de Paule. Zoé suit de son mieux, et Marie en est contente. Si elle avait un enfant, elle le dirigerait de la même façon. Marie s’attache à Zoé, et Zoé à Marie. Zoé est la servante, mais elle n’est pas la seule à travailler pour la maison. Les trois coopèrent à sa tenue et à sa bonne marche. Il n’y a pas de tâche rebutante ou fastidieuse réservée à la bonne. C’est la disponibilité qui commande. Marie et Paule sont enchantées et veulent lui payer un salaire plus élevé que celui qui est habituel, car Zoé abat tant de travail que ce ne serait pas exagéré. Elle a des jours de congé, mais elle ne les utilise pas, disant qu’elle préfère rester avec Marie et Paule si elle ne les dérange pas. Marie pense compenser en la payant plus. Zoé refuse tout ce qui dépasse le tarif normal, estimant que Marie et Paule travaillent à la maison autant qu’elle quand elles ne sont pas prises par ce qui leur assure leur revenu : enseignement pour Marie, et gestion des photos pour Paul. Elle constate qu’elle est alors à égalité avec Paule et Marie, mangeant à la même table, ayant les mêmes loisirs, et partageant tous les avantages de la maison. Elle estime être privilégiée d’être ainsi hébergée en égale, et ne voudrait pas recevoir un revenu qu’elle ne mérite pas. À la limite, elle accepterait de ne pas être payée du tout, étant en pension complète, sans dépense à envisager. Marie lui impose son salaire.

Venant d’une liquidation. Paule a récupéré une machine à coudre dernier cri et perfectionnée, qu’une amie modéliste lui a conseillée. Marie et Paule, avec beaucoup d’efforts, sont parvenues à l’utiliser avec les points les plus simples. Elles montrent à Zoé, qui s’empare du volumineux mode d’emploi, le lit avec application, et se met à effectuer des réglages et des essais. Quelques jours plus tard, devant Paule et Marie médusées, elle adapte impeccablement et rapidement une robe à sa taille. Elle devient laq spécialiste de la couture à la maison.

Le soir, Marie et Zoé sont réunies avant le coucher. Généralement, Zoé lit ce qu’elle a trouvé dans la bibliothèque, à côté de Marie, qui lit aussi ou prépare ses cours. Marie tente d’enseigner l’anglais à Zoé. L’élève-modèle fait tout ce que son professeur-modèle lui conseille. Le résultat est modeste, car la bonne volonté ne suffit pas. Marie persévère malgré tout, avec une petite leçon de temps en temps, et des devoirs à rédiger que Zoé ne sabote pas, mais qui sont rarement bons.

À l’approche des vacances d’été, Marie pense à emmener Zoé avec elle en Angleterre. Elle abandonne l’idée de l’hôtel. Elle pourrait y faire embaucher Zoé, car elle a le physique de l’emploi, mais elle se refuse à l’exposer à des désagréments. Elle part avec elle dans une famille, ce qui n’est pas une grande réussite. L’été suivant, elle fait venir deux étudiantes qui passent leur temps à lézarder sur la terrasse. Puis c’est le tour d’une autre. Marie lui fournit les petits maillots nécessaires pour supporter la chaleur dégagée par le rayonnement du plafond, mais elle refuse de les mettre, refuse d’aller sur la terrasse, transpire à grosses gouttes, et retourne chez elle au bout d’une semaine. Finalement, Marie se contente d’un voyage touristique en Angleterre avec Zoé.

* ° * ° *

 

 

6 Denis

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Denise est, en 1967, au début de ses études supérieures. Elle trouve une place de surveillante d’internat dans un lycée, assez loin de chez elle. Elle restera là plusieurs années avec Françoise, une surveillante comme elle. Elles deviennent amies, car elles sont dans le même dortoir et poursuivent les mêmes études à la faculté des sciences voisine.

Elles surveillent en étude, au réfectoire et au dortoir des élèves des petites classes de l’enseignement secondaire. Le grand dortoir, qu’elles contrôlent à deux, est séparé en box ouverts sur un long couloir. Aux extrémités sont placées les cabines fermées pour les surveillantes qui peuvent voir le couloir par un vitrage. Plus loin sont la lingerie, les lavabos, les cabinets et une salle de douches. Les petites posent peu de problèmes tant que les surveillantes sont là. Elles sont bavardes, mais obéissantes. Françoise réussit un peu moins bien que Denise qui est plus attentive. La propreté est exigée par Denise. Cela fait partie de son travail : elle doit s’en préoccuper. En dehors du problème classique de celles qui s’oublient et qu’il faut réveiller à mi-nuit ou de celles qui se protègent mal et saignent sur les draps, il reste le nettoyage du corps qui est souvent négligé. Denise envoie les petites à la douche tous les matins. Elle se rend compte que certaines y passent et reviennent sans s’être mouillées. Dans la salle, les douches sont alignées contre un mur et le vestiaire est en face. Elle entre. Les filles n’osent pas se doucher. Elles attendent simplement un peu et ressortent. Quelques-unes passent bien à la douche, mais c’est une minorité, et sans se nettoyer convenablement. Après avoir essayé d’en convaincre quelques-unes individuellement de mieux se laver, elle constate l’inutilité de ses efforts de persuasion. Elle n’est pas aidée par Françoise qui s’en moque. Denise ne désarme pas. Elle les rassemble, montre l’exemple en allant se doucher avec elles. De cette façon, les filles ne rechignent plus et la suivent.

Bientôt, le rythme est pris, et les filles vont se doucher même quand c’est Françoise qui surveille. Denise y va très souvent avec les petites pour entretenir les bonnes méthodes. Elle est satisfaite de sa réussite. L’exemple est efficace, et les réticences de certaines filles se sont dissoutes dans le mouvement d’ensemble.

Denise et Françoise rangent leurs affaires personnelles dans des chambres qu’elles n’utilisent pas les nuits où elles sont dans les cabines du dortoir. Elles les occupent les jours de congé, les vacances et les fins de semaine. Le nombre de pensionnaires est alors réduit. Celles qui restent sont dans le même groupe, ce qui libère presque toutes les surveillantes.

Tous les samedis soir, Françoise va dans les bals d’étudiants et fait la fête. Elle boit un peu, ce qui la rend gaie, et finit la soirée avec un garçon. Elle invite Denise à l’accompagner, mais celle-ci ne le fait jamais. Elle n’aime pas danser. Elle s’est vite aperçue que les partenaires en profitent pour se frotter contre elle, lui soulever les jupes, la tâter et essayer de l’embarquer. L’atmosphère enfumée lui répugne, tout comme ceux qui boivent. La musique n’est pas son fort et elle a horreur des graves qui rythment les danses. Elle préfère travailler, ouvrir un livre ou aller de temps en temps au cinéma, et se coucher tôt.

Françoise a une mémoire remarquable. Elle est capable de lire une longue page et de la réciter ensuite sans en manquer un mot. La seconde année, Françoise et Denise suivent les mêmes cours de chimie. Françoise n’a aucun mal à appendre le cours. Denise n’est pas nulle, mais passe dix fois plus de temps que Françoise pour obtenir un moins bon résultat. Par contre, elle est douée pour les travaux pratiques qui lui rappellent un peu la cuisine où elle est très à l’aise. Françoise laisse manipuler Denise et copie sur elle et sur des comptes-rendus de l’année précédente qu’elle a obtenus d’un de ses amoureux du samedi. À l’examen, Françoise est très brillante. Elle récite, au mot près, à l’écrit et à l’oral, les cours des professeurs. Elle n’a pas besoin des petits papiers que des camarades ont l’art d’utiliser frauduleusement pour soulager leur mémoire défaillante. Seuls, les travaux pratiques sont sa partie faible. Heureusement pour elle, l’assistant qui surveille voit son désarroi et lui souffle les résultats. Elle est reçue avec la mention très bien. Denise est aussi reçue, mais sans mention. Françoise, un peu plus tard, invite l’assistant. Elle le remercie et ils passent la nuit ensemble.

Françoise raconte à Denise tout ce qu’elle fait. Denise écoute et se demande parfois si tout est réel. Elle apprécie la franche camaraderie de Françoise qui arrive à l’entraîner un soir chez des copains. La musique qui braille, les garçons et les filles qui boivent et fument la mettent dans l’ambiance. Cela tourne vite à l’orgie. Des couples se forment et vont se réfugier dans les coins pas toujours discrets. Elle se fait accrocher par un garçon qui pue le tabac et l’alcool, et qui commence sans complexe à l’entreprendre en soulevant la jupe et en voulant ôter la culotte. Elle se dégage et se sauve bien vite, laissant le soin à son amie de calmer les envies des garçons sans son aide. Elle ne veut pas voir la suite, mais elle commence à croire ce que lui dit Françoise.

Françoise se maquille beaucoup et passe des heures devant la glace. Denise ne se maquille pas, estimant qu’elle perd son temps et son argent pour un résultat médiocre. Constatant que des garçons y sont sensibles, elle achète du rouge à lèvres et en met un peu. Elle n’est pas convaincue. Elle essuie le rouge. Elle se contente d’un peu de crème hydratante la plus courante.

* ° * ° *

 

 

7 Guy, Elsa et Emma

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En 1967, Guy est en première au lycée. Sa mère, dont il est le seul enfant, est morte d’un cancer l’année précédente. Il vit seul avec son père.

Guy a un peu d’avance dans ses études. Peu doué en lettres, il a compensé ce défaut en brillant en sciences. Il a un caractère réservé qui le laisse isolé au milieu de tous les copains. Elsa, une fille de son âge, bonne dans toutes les matières, mais qui se fait battre par lui en sciences, lui parle de temps en temps. Elle apprécie la réserve et le sérieux qui se dégage de lui et qui le distingue des autres. Les filles de la classe sont souvent ensemble et ne se mélangent pas trop aux garçons. Entre elles, l’amour est un sujet qui anime les conversations. Beaucoup se vantent d’avoir déjà séduit des garçons et quelques-unes, surtout parmi les plus âgées, l’ont fait effectivement. Tous les garçons de la classe sont jugés et leurs mérites respectifs examinés. La majorité trouve Guy trop terne et peu viril. Les coqs de la classe absorbent presque toutes les attentions. Beaucoup de ces filles en oublient leurs études et se concentrent sur la façon de trouver l’homme idéal. Attirée également, mais obéissante, Elsa rejette les garçons que sa mère n’apprécie pas. Elle écoute ses camarades, mais voudrait en connaître un peu plus sur l’amour qui la perturbe intérieurement. Guy, délaissé par les autres, lui paraît le plus adapté à ce qu’elle cherche. Comme lui conseille sa mère, elle l’a bien observé. Il est discret. Pas de vagues avec lui. Elle en est certaine. Depuis de nombreuses nuits, elle pense à lui. Elle sait qu’il n’est pas pour elle. Par ses parents, elle est promise à un autre qui ressemble à ces coqs qui déplaisent à sa mère, mais elle ne s’opposera pas à leur volonté.

Elsa rêve souvent des copains. Certains comme Guy sont privilégiés, mais tous les garçons de la classe défilent. La plupart s’y transforment rapidement en diables qui cherchent à l’attraper. Elle se réveille en sursaut quand ils y parviennent. Elle a beau courir, courir, courir toujours… Ils sont derrière elle, et elle ne trouve pas d’échappatoire. Guy ne participe jamais à la course. En classe, il reste immobile dans son coin et regarde. Au début, être ainsi observée la gênait, mais elle s’y est habituée. Dans les rêves d’Elsa, et entre autres, Guy se transforme petit à petit en ce beau jeune homme idéal auquel on ne refuserait rien. De nuit en nuit, il est paré de plus en plus de vertus. Un fossé l’en sépare, mais elle prie chaque soir pour qu’on la préserve des méchants et que ses parents lui trouvent un homme qu’elle puisse aimer. Une nuit dans une de ses visions, elle voit la Vierge qui disperse les diables, qui l’invite à s’approcher d’elle avec Guy et qui les réunit. C’est un signe qu’elle prend au sérieux, une sorte de mariage. La nuit suivante, la Vierge est là. Elle lui dit qu’elle ne doit pas avoir peur d'un garçon comme ceux que ses parents lui conseillent, et que s'unir à un homme de valeur n'est pas un péché, même si elle doit se soumettre ensuite sans réserve au promis. C’est une grâce qu’elle lui fait parce qu’elle a beaucoup prié, la même grâce que sa maman a eue avant elle. Elle devra continuer à obéir à ses parents. À partir de là, Elsa est en pensée avec un homme toutes les nuits qui suivent.

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Elsa consulte sa mère Emma.

 

— Maman, tu m’as demandé de te présenter les garçons que je juge fréquentables. Je crois que Guy en fait partie. Donne-moi ton avis.

— Dis-lui que je souhaite le voir.

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— Guy, dit Elsa. Maman veut te parler. Si tu es libre ce soir après la classe, quand elle vient me chercher, nous y allons ensemble.

— Que me veut ta mère, dit Guy ?

— Maman sait évaluer les gens, dit Elsa. Papa la charge de recruter le personnel de ses entreprises. Elle se trompe rarement sur leur valeur. Elle saura me dire si tu es fréquentable.

— T’intéresses-tu à moi ?

— Si elle dit non, c’est non, et je t’ignore.

— J’ai aussi le droit de t’ignorer, dit Guy.

— Bon, dit Elsa. Je n’insiste pas. Je n’ai pas besoin de ta présence près de moi. Reste dans ton coin. Maman m’a dit de lui présenter les garçons intéressants. Je me passerai de son avis.

— Souhaites-tu vraiment l’avoir ?

— Oui, dit Elsa. Je lui obéis.

— C’est une sorte d’examen, dit Guy. Je suis curieux de savoir ce qu’elle va penser de moi. Si tu me promets de me répéter ce qu’elle te dira de moi, j’y vais.

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— Alors, dit Guy ? Résultats ? Ta mère m’a impressionné. Elle m’a questionné sur tout.

— J’ai le droit de te fréquenter sans aucune restriction, dit Elsa. Je ne m’y attendais pas. J’ai déjà envoyé des copains à maman. L’un a été descendu en flammes. Avec un autre, il ne fallait pas s’isoler, ne pas faire ceci et cela. Avec toi, tout est possible. Tu es celui qui l’intéresse le plus depuis longtemps. Tu l’as séduite.

— Tu t’imagines ce qui n’est pas. Je ne l’ai pas séduite. Elle ne m’a pas parlé de ses sentiments.

— Elle te les a cachés, mais maman t’aime. Je t’assure. Elle me l’a avoué. Pour elle, il est normal que je t’aime aussi.

— M’aimes-tu ?

— Oui, dit Elsa. Mais ta présence n’est pas indispensable pour que je fasse l’amour avec toi. Tu n’es pas obligé de m’aimer.

— Ce n’est pas clair, dit Guy. Explique-moi.

— Grâce à mes prières, j’ai reçu de la Vierge la faculté de le faire. J’en suis très heureuse.

— Dis-moi que tu te masturbes en pensant à moi, et je te croirai.

— Crois-tu aux miracles ?

— Non, dit Guy.

— Alors, tu ne peux pas comprendre. Tu n’es pas assez croyant. Tu es trop matérialiste.

— Qu’en dit ta mère ?

— Je vais lui demander, dit Elsa.

— Comme tu te passes de moi, pourquoi m’as-tu contacté ?

— Tu n’es pas marié avec moi, mais tu as toutes les prérogatives d'un mari vis-à-vis de moi devant Dieu. Je dois avoir des égards pour un homme que je suis autorisée à aimer. Si tu me veux, je suis à toi, et maman me le permet. Je devais te le dire.

— Le souhaites-tu ?

— Maman a envie de toi, dit Elsa. Moi, j'y pense seulement, et j'hésite.

— Je suis flatté d'être dans ta pensée, dit Guy.

— Il faudrait que maman me pousse à le faire, dit Elsa.

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Guy comprend qu'Elsa ne se lance pas à l'aveuglette. Qu'elle pense aux garçons est normal. Il ne va pas la pousser à aller avec lui. Par contre, il est très intrigué par Emma. Elle ne lui a rien dit de son amour pour lui. Si elle lui avait révélé, il aurait répondu. Il a des envies, des envies fortes qui prouvent qu'il est désormais un homme. Il se sent capable de faire l'amour avec Emma, plus qu'avec toute autre, car elle est sécurisante, mature, avec une intelligence certaine qu'il a pu déceler à travers les questions qu'elle lui a posées. Il est heureux de provoquer l'amour d'une femme, et excité. Si Emma le relance, il fera un pas vers elle.

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— Maman désire encore te voir, dit Elsa. Elle t’aime de plus en plus, à l’égal de l’homme qui m’a conçu, et ce n’est pas rien d’après elle. Tu as toutes les qualités. Tu l’as vraiment séduite. Ce serait génial que tu l’aimes. Elle n’a personne, car papa ne couche pas avec elle.

— N’es-tu pas la fille de ton père, dit Guy ?

— Je porte son nom, et il est gentil avec moi et avec maman. C’est papa, et il est vivant. Mon père concepteur est mort accidentellement peu avant ma naissance.

— Alors, ton père actuel t'a reconnue quand il s’est marié avec ta mère.

— Pas du tout. Maman était mariée depuis plus d’un an quand elle m’a eue. Cela s’est fait tout naturellement.

— Et ton père t’a acceptée ?

— Sans difficulté d’après maman, dit Elsa. C’est bien ainsi.

— Tu as un bon père, et ta mère m’intéresse, dit Guy.

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— Mon garçon, je suis heureuse de votre venue, dit Emma. J’ai des choses importantes à vous dire.

— Elsa m’a révélé que vous m’aimez à l’égal de l’homme qui l’a conçue, dit Guy. Elle voudrait que je vous aime.

— Elsa vous a dit ça ?

— Ne devait-elle pas le dire ?

— J’aurais préféré qu’elle s’abstienne de vous révéler cela, dit Emma. Vous avez résumé la plus grande partie de mes secrets de famille. Il ne faut pas les divulguer, mais ce n’est pas grave, car vous êtes capable de les garder. Elsa vous fait confiance. Moi aussi.

— Votre mari n’est-il pas jaloux ?

— Non.

— Ce n’est pas habituel, dit Guy.

— Cela vous étonne, dit Emma. Ce qui vous étonnera encore plus est que j’ai mis moi-même mon mari au courant de mon amour pour vous et de tous mes amours. Je connais aussi les siens. Il y a des gens très bien qui ne sont pas jaloux, et vous faites partie comme mon mari de ce petit cercle des gens que j’aime. Je n’aime pas les jaloux. Je ne le suis pas. Je m’entends bien avec mon mari. Nous nous aimons.

— Pourquoi ne couche-t-il pas avec vous ?

— Vous savez aussi cela, dit Emma. Vous savez tout. Elsa a exagéré. Pour comprendre, je vais vous expliquer. Je peux le faire puisque vous faites partie de mon petit cercle, de ces gens à qui je peux ne rien cacher. Vous pouvez me questionner sur tout. Pour preuve de ma confiance, je vais me montrer toute nue devant vous, vous décrire notre façon de vivre. Je suis riche, très riche, et mon mari aussi. Nous tenons tous deux à le rester, et que cette richesse se perpétue à nos descendants. Pour ce faire, il faut utiliser le mariage pour réunir les patrimoines. J’ai été promise très tôt à mon mari, et Elsa a un prétendant choisi depuis longtemps. L’amour n’a rien à voir avec le mariage que nous pratiquons. Il faut le chercher ailleurs. Avant le mariage, il y a quelques années de relative liberté. Les jeunes ont ce privilège d’être excusés quand ils font des bêtises, et s’ils ne sont pas étroitement surveillés, ce qui à notre époque devient rare, ils en profitent. Ensuite, cela dépend du conjoint sur lequel on tombe. Avec mon mari, cela s’est bien passé. J’ai eu la chance, avec lui et le père d’Elsa, de rencontrer très jeune des hommes remarquables et faits pour moi. Ce sont les modèles de ceux que je cherche pour agrandir mon cercle. Quand j’en détecte un, mon amour déborde. Ils sont si peu nombreux. Je m’y attache et cherche à les caser.

— Ont-ils besoin de vous ?

— En partie, dit Emma. Mon métier consiste à recruter. Contrairement aux autres recruteurs, je rejette ces mouches du coche qui savent s’affirmer et se présenter, mais qui ne sont là que pour commander. Eux sont des travailleurs, mais qui restent dans leur coin, et ils ne sont pas recrutés facilement, car trop renfermés. Ils ne s’expriment vraiment qu’avec ceux qui les comprennent et qui ne les exploitent pas. Je les aide au maximum, et ils savent me le rendre, car l’amour que je leur porte est le même chez eux. J’attire à moi ceux qui le veulent bien. Avec des gens de ce type, j’ai pu aimer comme je le souhaitais, et mon mari peut aller avec celles qui lui plaisent. Il a les mêmes goûts que moi.

— Votre mari pourrait se contenter avec vous puisque vous vous aimez, dit Guy.

— Je préfère qu’il m’évite, dit Emma. Je ne dois pas avoir d’autre enfant.

— Pourquoi ?

— La fortune a ses exigences. Un autre enfant, c’est un héritage qui se disperse. Très vite, la richesse disparaîtrait.

— Il y a la contraception, dit Guy.

— Mon mari n’étant pas doué, nous avons préféré nous abstenir. Il n’a jamais su pratiquer correctement la contraception.

— N’avez-vous jamais couché avec votre mari ?

— Mais si, dit Emma. Il a été un des premiers garçons que j’ai essayés. Je n’étais pas encore mariée.

— Et vous n’avez pas continué avec lui ?

— J’ai fait une fausse-couche avec lui, ce qui m’a refroidie. J’ai aimé plusieurs hommes. J’ai préféré ne pas courir de nouveau le risque d’être enceinte avant le mariage. J’ai privilégié les garçons qui savaient mettre le préservatif, ou capables de retrait. Je n’avais pas envie d’être poussée à avorter.

— Ne faites-vous plus l’amour ?

— Depuis la naissance d’Elsa, c’est fini avec mon mari, pour écarter les risques.

— Jamais d’exception ?

— Ma chambre lui est ouverte, dit Emma. Je ne me refuse pas. Si j’allais dans son lit, il me prendrait. Il connaît le risque. Il va en conséquence avec la maîtresse du moment et nous vivons en bonne entente. Nous n’avons jamais eu de dispute et nous nous consultons sur tout. C’est un arrangement entre nous. Quand nous nous sommes rencontrés plusieurs années avant le mariage, nous avons constaté que notre amour l’un pour l’autre était fort, mais non exclusif. Nous avons envisagé l’avenir, l’enfant unique que je devais avoir. Comment concilier notre amour avec le manque de fiabilité ? En couchant avec mon mari, j’allais avoir plusieurs enfants. Nous avons alors décidé que notre mariage serait blanc, que nous mènerions notre vie amoureuse chacun à notre guise sans gêner l’autre. Nous ne dormons pas ensemble.

— Je ne comprends pas bien, dit Guy. Ne sait-il pas mettre le préservatif ? Je pense qu’il suffit de le dérouler, sans l’écorcher.

— C’est vrai, mais je suis fautive, dit Emma. Je ne me résous pas à de petites passes sexuelles. Je réclame la nuit complète avec un homme que j’aime, contre lui, dans ses bras. Le préservatif ne se met pas le soir, en se couchant, pour tenir toute la nuit. Ma préparation dure assez longtemps. Les sexes finissent par se rencontrer, mais enfiler le préservatif à ce moment-là n’est pas toujours facile, car il faudrait rompre le processus sexuel. Lentement préparés, nous sombrons dans l’abandon total l’un à l’autre, et l’inévitable se produit. Il ne reste plus alors que le retrait. Le père d’Elsa y arrivait, l’homme avec qui je vais actuellement aussi, mais mon mari n’y parvient pas toujours. Il est impératif qu’il mette le préservatif avec moi. Je ne suis pas faite pour lui. Cela se passe mieux avec ses maîtresses, même si ce n’est pas parfait. Nous sommes conscients que nous ne devons pas partager le même lit.

— Pour le premier enfant, dit Guy, vous pouviez le faire avec lui.

— Oui, dit Emma. Pour cela, il aurait fallu renoncer au mariage blanc, l’interrompre pour le reprendre après la naissance de l’enfant. Mon mari avait des obligations envers sa maîtresse, et moi mon amant. Ils étaient à respecter. Il n’était pas question de les lâcher sans compensation. Cependant, j’ai eu une nuit de noces, et nous nous sommes rencontrés plusieurs fois quand, pendant les voyages, on nous mettait dans le même lit. La séparation a toujours été difficile, car nous sommes attirés l’un vers l’autre. Le blanc pur est revenu avec Elsa, car nous n’allons ni l’un, ni l’autre, nous proposer, et c’est mieux ainsi. La seule solution valable est la nôtre. Mon mari respecte mon désir de l’éviter. Nous avons des chambres séparées.

— Votre mari profite de ses maîtresses.

— Bien sûr, comme moi de mes amants. Elles profitent autant de lui que lui d’elles.

— Elles en tirent de l’argent, dit Guy.

— Elles n’en ont pas besoin. Elles sont économes et ont des moyens de subsistance. C’est l’amour qui les pousse.

— Votre mari change-t-il souvent de maîtresses ?

— Mon garçon, dit Emma, une maîtresse de mon mari passe de nombreuses années avec lui. C’est un couple d’amoureux qui se forme, et cela pourrait durer éternellement. Mais quand on a une maîtresse qui ne sera jamais votre épouse, il ne faut ni l’accaparer, ni l’empêcher de fonder un foyer et d’avoir des enfants. Il faut être raisonnable, la pousser vers le mariage, et la libérer, même si c’est difficile de s’en séparer. Les candidates à la succession ne manquent pas, même quand elles sont averties qu’elles ne peuvent pas être autre chose que des maîtresses passagères, et qu’elles risquent d’avoir un enfant. Mon mari ne les cherche pas. Elles vont à lui, et je comprends qu’elles s’attachent à lui. Un homme de valeur suscite l’intérêt et l’amour, même dans cette situation. Dans ce lot de femmes qui sont disposées à se lier, il est nécessaire de sélectionner, de séparer le bon grain de l’ivraie, de ne garder que celles qui peuvent convenir. Mon mari se fie à moi pour choisir, car je sais analyser. J’ai assez de bouteille et surtout d’expériences diverses pour savoir trouver l’oiseau rare, et il existe. Une sur cent seulement convient, mais quand je la trouve, je la retiens pour assurer la succession, et elle va faire l’affaire pendant des années. Dès que la place se libère, la nouvelle est heureuse de pouvoir être avec lui en sachant que j’approuve. En même temps, je cherche à caser l’ancienne avec un homme adapté, et j’estime que c’est nécessaire. Le plus beau cadeau que je puisse faire à une femme est le mari que je cherche à lui procurer, et c’est aussi le même merveilleux cadeau pour le mari. Ils ont du mal à se rencontrer. Apparier des êtres qui seront toujours attachés l’un à l’autre est ce que j’apprécie le plus, et mon mari m’approuve. Je pense être parvenue à créer des couples solides, et j’en suis fière.

— Quel genre de personne choisissez-vous ? Est-ce dans votre petit cercle ?

— Oui, dit Emma. Toujours des personnes intégrables au petit cercle, avec un profil qui ressemble au mien et à celui de mon mari, des personnes que j’aime et qui m’aimeront. J’exclus tous les autres, et il en reste peu. Quand j’en détecte un, l’amour me submerge. Vous êtes exactement le mari idéal que je cherche, et si vous étiez une fille, vous feriez une excellente maîtresse, à ceci près qu’il vous faudrait quelques années de plus et une connaissance un peu plus poussée de l’autre sexe. Il me faut des gens qui acceptent l’amour partagé sans être volages. Sans les exclure complètement, je me méfie des filles sans expérience, car elles se maîtrisent insuffisamment. Une fille qui a été bien déçue par 2 ou 3 hommes et n’est plus trop jeune, est une meilleure candidate. Elle est formée, a la tête sur les épaules, et apprécie que je lui propose des hommes sérieux. Il en est de même pour l’homme. Mon rôle est de savoir les sélectionner et les amener à se rencontrer. Une petite jeune de votre âge n’a encore rien dans la tête. Elle n’est bonne qu’à faire plaisir aux garçons. Plusieurs femmes de mon cercle ont eu des expériences et des déceptions avant que je les recrute, et maintenant elles sont mariées avec les hommes que je leur ai apportés. Ces couples forment une grande famille de gens qui s’aiment tous.

— Sexuellement ?

— Ce n’est pas exclu, mais avec l’accord des personnes concernées. Quand j’ai envie d’un homme, ce qui m’arrive quand même, j'en ai un qui sait ne pas me féconder, et il est tout heureux de venir dans mon lit.

— Un gigolo ?

— Non, dit Emma. Un homme de mon cercle, et c’est une femme de mon cercle qui le pousse vers moi, car tous savent que je suis normale et que le sexe doit fonctionner de temps en temps. Je n’ai pas à payer. Ce serait mal vu. J’ai des habitudes qui sont bien acceptées et qui ne dérangent pas, mais nous sommes tous à la disposition les uns des autres.

— Mais c’est vous le chef d’orchestre, dit Guy.

— Dans la mesure où je recrute. Oui, dit Emma. Mais je fais très attention à ne rien imposer. Même si j’influence, chacun reste libre de son sort. J’aurais honte d’être privilégiée. J’utilise seulement mon don pour apparier ces gens que je connais bien, pour le bien de tous. Vous-même êtes un sujet hautement intéressant. Si vous voulez vous marier dans 4, 5 ou 10 ans avec une femme disponible de mon cercle, vous me faites signe. Ne faites pas la moue. J’en recrute aussi pour nos affaires qui ne sont pas des maîtresses, mais ce ne sont pas forcément les meilleures. C’est une offre à considérer sérieusement et qui vous ouvre la porte de tous ceux qui m’entourent. Toutes ces femmes, maîtresses ou non, sont respectables et elles ont un beau métier, car elles sont travailleuses et sérieuses. Elles ne sont pas aussi faciles que vous pouvez l’imaginer. Ce ne sont plus les jeunes filles innocentes et vulnérables qu’elles ont été au début. Comme moi, comme beaucoup d’autres, elles ont commis des erreurs en faisant des mauvais choix, mais elles ont su en tirer les enseignements. C’est une formation presque nécessaire qui les arme pour le reste de leur vie. Quand je les recueille, ce sont des adultes averties qu’on ne trompe pas. La façon, dont elles ont réagi aux déceptions amoureuses, est un des critères qui me font les choisir. Elles savent ce que valent les hommes. Elles ne se donnent qu’à ceux qu’elles aiment, et se refusent farouchement aux autres. Qu’elles aiment plusieurs hommes n’est pas une tare si ces hommes sont convenables, et ceux que je leur offre le sont, car je les sélectionne aussi soigneusement. Je comprends mes amies du cercle, étant comme elles, et nous nous soutenons. Elles et eux, ont ce qui se retrouve chez vous, chez moi et chez mon mari : l’absence de jalousie et l’intelligence. Il y a la pilule maintenant, avec une liberté plus grande pour les femmes qui désormais n’auront plus d’enfant non désiré.

— Est-ce arrivé ?

— Oui. Il y a eu quelques fausses couches, dont la mienne. Deux ans avant le mariage, mon mari a eu un garçon avec sa première maîtresse. J’ai aidé à trouver la solution. L’enfant a été reconnu par le mari que nous avons procuré. Il est dans une bonne famille. Je suis sa marraine et nous veillons sur lui de loin. Il est heureux, mais nous avons exigé que le père concepteur reste inconnu. Ce serait trop dangereux pour l’héritage. Il y a 7 ans, une maîtresse a eu une fille, mais elle était déjà mariée.

— Se partageait-elle ?

— Il est difficile de faire coïncider l’abandon d’une maîtresse avec la rencontre du mari, dit Emma. Quand un mari se présente, il faut le prendre sans attendre. Je l’avais mariée deux ans avant d’avoir découvert la remplaçante. Le partage a duré ce temps, un peu long, mais accepté de part et d’autre. Elle avait relâché la contraception, et l’enfant, venu très tôt, a fait des heureux. Il s’est trouvé être de mon mari. Il a été accueilli à bras ouverts. Pas de jalousie. Nous formons une grande famille. Nous nous aimons tous. J’ai eu Elsa dans le même esprit, avec mon amant, car mon mari n’avait pas de raison de lâcher sa maîtresse en se mariant, et moi mon amant. Les enfants sont acceptés. Il n’y a que moi qui ai l’obligation de ne pas en avoir plus d’un.

— Vous pourriez vous mettre à la pilule, dit Guy.

— Oui. Je vais m’y mettre, pour remplacer le préservatif et faire plus souvent l’amour, mais il est difficile de s’adapter aux nouveautés. Je recule le jour où je commencerai. J’ai tort, mais c’est plus aisé pour les jeunes.

— Avec moi, si j’ai bien compris ce qu’a dit Elsa, c’est de nouveau l’amour.

— Ne me torturez pas, mon garçon, dit Emma. Je ne le sais que trop, et j’aurai préféré ne pas aborder ce sujet, mais je vous réponds sans détour. Vous me bouleversez. Je n’aspire qu’à vous recevoir. Si vous me poussez sur le canapé, je suis à vous. Je pensais être tranquille, avoir eu ma dose. N’approchez pas trop. C’est difficile de me trouver seule avec vous en réprimant mes élans.

— Pourquoi les réprimer ? Qu’est-ce qui vous en empêche ? Je n’ai pas une grande passion, mais j’ai des envies à satisfaire. Je pense que c’est normal.

— Très normal, mon garçon. Quand une femme s’offre, il est rare que l’homme ne réponde pas.

— Alors, faisons-nous l’amour ?

— Pas aujourd’hui, mon garçon. Je ne souhaite pas avorter. D’abord, je ne prends pas la pilule, je ne sais pas si vous utilisez bien le préservatif, et je doute que vous sachiez pratiquer le retrait. Avez-vous cette expérience, mon garçon ?

— Non, dit Guy.

— Bon, c’est remis à plus tard.

— Puis-je espérer ?

— Mon garçon, dit Emma, je souhaite aussi être aimée.

— C’est mon cas, dit Guy.

— Oui, je n’en doute pas. Je suis une femme et vous aimez les femmes. Vous êtes prêt à servir celle dont on vous a révélé qu’elle vous aime et qui n’est pas trop repoussante. Mais, soyez franc : suis-je la seule femme de vos pensées ?

— Non, dit Guy, mais je sais que vous m’aimez beaucoup.

— Par une indiscrétion d’Elsa, dit Emma. Vous ne m’avez pas analysée comme moi je l’ai fait de vous, donc vous me connaissez à peine. Qui suis-je pour vous ?

— Vous avez raison, dit Guy.

— Alors, voyez-vous, je ne m’offre pas, et je sais que vous ne profiterez pas de ma faiblesse, car vous savez vous tenir. Il y a longtemps que j’aurais rompu cette conversation si vous étiez un garçon ordinaire sachant que je l’aime. Je ne suis plus la jeune fille, bête à souhait, capable de se donner au premier venu. Je dis non.

— Vous ne voulez pas ?

— Mon garçon, si dans quelques années, quand vous serez adulte, quand vous aurez fait connaissance avec les jeunes filles qui, je n’en doute pas, auront satisfait vos désirs, vous pensez encore à moi, alors j’estimerai que vous m’aimez suffisamment. Pour le moment, j’ai quelques hommes parfaits, beaucoup plus expérimentés que vous, à ma disposition. Il ne me reste qu’à me mette à la pilule. L’amour que vous avez pour moi est encore superficiel. Il peut se reporter facilement sur une des belles jeunes filles qui vous entourent. Vous êtes mineur, mon garçon. Une adulte responsable comme moi, d’au moins 20 ans plus âgée que vous, ne souhaite pas vous dévoyer.

— Vous menez une vie agréable avec votre mari et ces amours libres, dit Guy.

— Je vous ai montré le beau côté, dit Emma. Il y a le mauvais. Si les gens de mon petit cercle étaient les seuls sur terre, ce serait parfait, mais il y a les autres. Nous sommes entourés de gens qui ne nous comprennent pas, mais qui observent, bavardent et jugent.

— Vous les recrutez, dit Guy.

— Justement, dit Emma. Je sais ce qu’ils valent. Il est rare que j’en trouve un de mon cercle. Ils sont bons pour le travail qu’ils ont à faire, mais ils ne comprennent pas ce que nous sommes. L’amour libre n’est pas bien vu. Les maîtresses, il faut les cacher. Si j’amène un amant dans mon lit, il y aura toujours un domestique pour le voir ou pour trouver des traces sur les draps et en faire des gorges chaudes. Chez moi, je ne peux pas me le permettre. Il faut avoir des trésors d’imagination pour que tout reste secret. L’amour n’est pas libre. S’il l’était, je le ferais dix fois plus souvent. Nous nous méfions de notre entourage, et ce n’est que grâce à la solidarité qui existe dans notre petit cercle que nous pouvons de temps en temps jouir d’un peu de liberté. Je n’aime pas faire l’amour à la sauvette entre deux portes. Il me faut un lit et une nuit complète dans les bras d’un homme que j’aime. Je dois aller ailleurs trouver un lit non surveillé, soit à l’hôtel, soit chez un ami du cercle ou ici dans la garçonnière de mon mari, et quand je découche, il faut trouver une raison plausible. Ce n’est pas simple pour moi, et pas plus pour les maîtresses de mon mari. Je suis obligée de les marier. Elles doivent vivre en couple pour être acceptées et avoir des enfants, et alors elles ne peuvent plus vivre près de nous. D’où un renouvellement dont le seul avantage est d’élargir le petit cercle en se faisant des amis et des amants potentiels. Il serait plus simple de garder la même maîtresse sans en changer, mais le ménage à plusieurs est refusé.

— Si vous ne voulez pas de moi, dit Guy, pourquoi m’avez-vous fait venir ?

— Ce n’est pas pour moi, dit Emma, mais pour Elsa, et elle est prioritaire, fourvoyée dans ses rêves de vierge insatisfaite.

— Elsa est-elle vierge ?

— Si elle ne l’était pas, elle ne divaguerait pas de cette façon.

— Moi, dit Guy, je vous préfère. Vous savez ce que vous faites. Elsa est dans les nuages. Pour elle, l’amour est éthéré, solitaire. Je vais perdre mon temps avec elle.

— Elle vous a donc parlé de cet amour miraculeux qu’elle pratique seule. Il ne me plaît pas du tout. Quand je l’ai appris, j’ai compris mes erreurs. L’amour qu’elle a en elle est normal, mais il a dévié dans un mauvais sens. J’en suis responsable. Elle m’a proposé des garçons que j’ai refusés. J’ai eu tort, car l’amour d’une femme ne s’exprime qu’avec un homme. Elle m’obéit. Je l’ai bloquée maladroitement, croyant qu'elle était trop jeune pour l'amour. Il faut rattraper cela. La seule façon pour qu’Elsa remette les pieds sur terre est de lui faire connaître ce véritable amour. Nous avons la chance qu’elle vous aime et qu’elle est de votre âge.

— Mais elle n’a pas besoin de moi, dit Guy. Elle se débrouille toute seule.

— Elle a au contraire énormément besoin d’un homme qui se comporte en homme. Le véritable amour se pratique à deux. C’est facile pour un homme et presque aussi facile pour la femme avec la pilule, beaucoup plus facile que de mon temps. Faites l’effort d’aller dans son lit pour la mettre dans le réel. Ce sera sans engagement de part et d’autre. Je lui ai fourni la pilule. Vous pouvez vous relâcher avec elle, jouir de ce plaisir physique qui vous étreint.

— Et vous voulez que je fasse ça, dit Guy.

— Ce sera au moins aussi bien qu’avec moi, dit Emma. Vous êtes réticent. Je ne vous force pas. D’autres garçons sont sur les rangs, mais je préfère que ce soit vous, et il y a urgence. Elsa doit revenir à un amour sain le plus rapidement possible.

— Mais pourquoi moi ?

— D’abord parce que son amour s’est porté sur vous, que vous êtes disponible, et qu’ensuite il n’est pas possible de trouver un garçon qui lui convienne aussi bien que vous. Elle aura au moins connu un garçon convenable. Je souhaite qu'elle commence par vous, et il faut aller vite.

— Combien de temps cela durera-t-il ?

— Si tout se passe comme avec moi quand j’étais jeune, elle ira rapidement en voir d’autres, et vous libérera. Elle est encore sensible aux sirènes des garçons qui plastronnent. Je vais activer les garçons qu’elle m’a présentés avant vous. Ils ne se feront pas tirer l’oreille. Je tiens à ce qu’elle en rencontre plusieurs. Qu’elle se frotte à eux sera salutaire. Il faut que jeunesse se passe.

— N’est-elle pas fidèle ?

— Elsa fera comme moi, dit Emma. Elle n'est pas encore stabilisée. Elle deviendra fidèle, même si son amour ne sera pas exclusif. Mais à son âge, elle est encore incapable de juger correctement de la valeur d’un garçon. Je suis passée par là, et je vous assure que la nature n’aide pas les adolescentes. Elles sont complètement aveugles. Pour faire des bêtises, il n’y a pas mieux, mais je ne vais pas continuer à la brider. Je libère son sexe. La pilule servira de garde-fou. Elle va évoluer, et pour évoluer, il faut connaître, se tromper plusieurs fois, avant de décider de ce qui est bon. La fidélité ne doit venir qu’à ce moment-là, quand on est devenu capable de l’apprécier. Ne vous attachez surtout pas à elle. Je ne tiens pas à ce qu’elle se contente de vous. Je lui conseillerai de pratiquer avec plusieurs, même simultanément. Elle apprendra à tenir sa langue pour ne pas provoquer de conflits. Elle se mariera alors en sachant ce que sont l’amour et la jalousie.

— Pourquoi moi pour commencer ?

— Parce que vous êtes un bon garçon. Elle ne peut pas trouver mieux. Elle le reconnaîtra plus tard. Vous êtes une occasion que je m’en voudrais de la faire rater. Je n’en dis pas autant des autres. Ils serviront de repoussoirs.

— Comment allez-vous la persuader d’aller avec moi ?

— Mon garçon, Elsa dit qu’elle est mariée avec vous. On ne se refuse pas à son mari, et d’autant plus qu’on a l’impression de l’aimer. J’espère la persuader, comme vous, sans la forcer. Elle vous invitera elle-même à aller ici dans la chambre que je lui réserve, et je vais faire en sorte que personne ne vienne vous déranger. Elsa est propre et vous aurez une salle de bains à votre disposition. Je lui ai expliqué ce qu’elle doit savoir sur les premières relations. Vous n’aurez qu’à vous laisser guider par elle.

— Comment cela se terminera-t-il ?

— Nous trouverons une solution qui satisfasse tout le monde, dit Emma. Faites-moi confiance. Profitez de la pilule avec elle. Défoulez-vous sur elle. Elle en a besoin. Ne me dites pas que vous la refusez. Je ne suis pas un homme, mais elle a un physique qui devrait vous plaire.

— Bien, dit Guy. Je l’attends.

* ° * ° *

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À la sortie du lycée, Elsa entraîne Guy dans la chambre qui leur est réservée.

Régulièrement, ils se retrouvent, et Guy trouve que c’est bien agréable. Quelques semaines de plein bonheur se passent ainsi.

* ° * ° *

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Un jour, au lycée, Elsa aborde Guy :

 

— Nous n’allons plus pouvoir nous voir, dit Elsa. Mes parents ont décidé de déménager.

— Pourquoi font-ils cela ? Y a-t-il une raison ?

— Je pensais être enceinte, dit Elsa, et c’est confirmé.

— Je vais aller te demander en mariage, dit Guy.

— C’est inutile, dit Elsa. Mon sort est décidé. Je me marierai avec mon promis.

— Et l’enfant, dit Guy ? Vas-tu le légitimer avec ton promis ?

— Les enfants qui arrivent avant la date sont très mal vus, dit Elsa. Un bâtard n’est pas accepté.

— Comment vas-tu t’en tirer ?

— L’enfant que je vais avoir est un enfant de Dieu, dit Elsa. C’est Lui qui m’a conduit vers l'homme dans mes rêves. L’enfant est sacré pour moi : c’est Sa volonté. Je le garde, mais maman ne veut pas que je sois fille mère. Cela compromettrait le mariage.

— Que pouvons-nous faire ? N’utilisais-tu pas la pilule ?

— Non, dit Elsa.

— Pourquoi ?

— Dieu voulait que je me donne. Je n'allais pas mettre un obstacle à Sa volonté. Il voulait aussi que j'obéisse à maman, et maman m’avait dit que je pouvais tout faire avec les hommes. C'est seulement après coup que j'ai compris qu'elle souhaitait aussi que je prenne la pilule.

— Tu vas supporter tout le poids de notre faute, dit Guy.

— Pour moi, dit Elsa, ce n’est pas une faute, et certainement pas la tienne. Dieu m’a imposé d’aimer. Je ne pouvais pas lui désobéir, ni désobéir à maman qui m’a incitée à faire l’amour avec des hommes réels. Je suis faite pour aimer. J’ai confiance en Dieu et maman envisage déjà une solution.

— Quelle solution ?

— Elle va dire que l’enfant est d’elle. C’est pour cela qu’il faut partir. Je vais me retirer du monde avec elle jusqu’à la naissance. Nous sommes trop connus ici. Il faut un endroit discret. Papa nous emmène au loin et liquide tout ici. Je referai surface avec maman quand l’enfant sera né.

— L’enfant va hériter avec toi de tes parents, dit Guy.

— Papa et maman étudient le problème.

— Pourrai-je te revoir ?

— Je ne crois pas, dit Elsa, et il ne faut pas. Je vais t’envoyer des lettres. J’ai ton adresse.

— Pourrai-je t’écrire ?

— Je trouverai un moyen, dit Elsa.

— Donc, tu pars, dit Guy.

— Nous avons encore quelques semaines devant nous. Je t'aime encore.

— Veux-tu qu’on continue ?

— Oui, dit Elsa. Je le souhaite, mais maman me conseille aussi d’aller avec d’autres. Elle dit que c’est bon pour moi. Les autres sont jaloux. Es-tu jaloux ?

— Non, dit Guy. Je t’accompagne jusqu’à ton départ.

* ° * ° *

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Guy est contrarié. Il se reproche de s’être reposé entièrement sur Elsa pour gérer la situation. Il aurait dû se retirer systématiquement avant d’éjaculer. C’était possible. Le mal est fait. Il ne trouve pas de solution plus satisfaisante que celle proposée par Elsa. Il se résigne.

Elsa accouche en cachette d’Élise, une petite fille, pendant les vacances 1968. Elsa, aidée par sa mère, n’est pas trop perturbée dans ses études. Elle est à peu près remise à la rentrée, et elle parvient à passer l’examen à la seconde session. Ses parents prennent bébé avec eux et disent à tout leur entourage qu’il est à eux. C’est le moyen qu’ils utilisent pour cacher à tous qu’Elsa est une fille mère. Emma est assez jeune pour avoir pu donner naissance à Élise. La substitution de mère ne pose aucun problème pour la vie courante. Cela permet, de sauver la face. Pour que l'héritage ne se disperse pas, Emma ne déclare pas Élise, qui n'a pas de parents officiellement, mais pour tout le monde, elle est leur seconde fille, une fille choyée et adorée.

Deux ans plus tard, Elsa se marie avec un riche prétendant. Mis au courant de l’existence d’Élise, il accepte Elsa pour le bien du patrimoine, mais sans Élise qui reste avec ses grands-parents qu’elle va considérer comme ses parents propres puisqu'elle considère qu'Elsa est sa sœur. Elsa a alors un enfant de son mari, puis elle utilise les moyens contraceptifs nécessaires pour ne pas en avoir d’autres, respectant ainsi la coutume familiale. C'est mieux accepté que l'enfant avant mariage. Elsa pense à Guy et lui écrit de loin en loin. Elle reçoit les lettres de Guy par sa mère. Elle voit sa fille Élise de temps en temps. Elle en envoie des photos à Guy et le prie de se tenir éloigné de son mari en évitant de se manifester.

* ° * ° *

 

 

8 Guy et Denise

* ° * ° *

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En 1969, Guy entre à l’université pour étudier les sciences.

Le père de Guy vient de mourir d’une attaque. Il se retrouve seul, avec pour seule famille, un oncle célibataire, frère de son père, qui tient une boutique de photographe et qui est son tuteur. Il a obtenu une bourse qui lui permet de subsister. Son oncle lui a trouvé, chez Nathalie, une dame qu’il connaît, une chambre confortable au deuxième étage d’une maison située à proximité de la faculté des sciences. Nathalie vit seule au rez-de-chaussée. Elle loue des chambres à des étudiants dans les étages, beaucoup plus pour la compagnie que pour se faire de l’argent. Le prix de la location, modeste, est pris en charge par l’oncle. Guy va garder cette chambre pendant tout le reste de ses études. La maison est constituée de trois appartements superposés desservis par un escalier. Deux chambres sont louées par appartement dans les étages. Il a choisi la chambre au nord et au deuxième étage, car elle est vaste et moins bruyante que celle du sud, qui en est séparée par un couloir central. Elle dispose d’un grand placard et d’une salle de bains avec douche et cabinet. Il partage la cuisine avec l’autre étudiant. Il peut y préparer des repas. Nathalie a installé dans la cuisine du premier étage, une machine à laver à laquelle il a accès. Il y a des fils pour pendre le linge. Il se trouve bien installé avec une grande table bien éclairée sur laquelle il travaille. Le grand lit à deux places a un bon sommier et un épais et confortable matelas.

Nathalie, la propriétaire, tolère les visites. Elle prend aussi bien des filles que des garçons. Elle exige cependant une stricte propreté de ses locataires et de ceux qu’ils reçoivent. Elle conseille de mettre des pantoufles à l’entrée pour éviter de répandre de la boue et de faire du bruit. Elle inspecte périodiquement les chambres, astique partout, et propose à Guy de ranger la chambre et d’en faire le ménage. Il la laisse faire. Nathalie a horreur des cabinets sales. D’emblée, elle dit à Guy que les hommes salissent souvent la cuvette en urinant, et qu’elle ne le supporte pas. Elle a horreur des taches jaunes et brunes. Elle estime que les hommes peuvent s’asseoir comme les femmes s'ils ne sont pas capables de diriger leur jet. Guy, ainsi interpellé, étudie la question. Il envoie bien le jet dans la bonne direction, mais au départ, l’extrémité est un peu sèche et souvent collée ou recouverte par la peau. La brusque arrivée de liquide est fugitivement déviée dans une direction imprévisible. Le jet n’est pas non plus bien régulier : de petites gouttes giclent çà et là. Nathalie a donc raison. Quand il le peut, et comme elle le recommande, il s’assied sur la lunette au lieu de rester debout et patiente pour essuyer toujours la petite goutte qui s’éternise à la fin. Si, par accident, il salit, il essuie immédiatement. Par la même occasion, il cherche à ne pas salir avec les matières fécales. Comment ne pas salir le slip, le garder bien blanc jusqu’au lavage ? Bien s’essuyer ne suffit pas. Le sphincter de l’anus ne ferme pas efficacement. Il laisse suinter des matières, car après avoir été bien essuyé, on peut recommencer un peu plus tard. Des salissures apparaissent, surtout après avoir pété énergiquement. Il retient donc les gaz pour qu’ils sortent lentement, et cette méthode est assez efficace. Nathalie lui fait rapidement remarquer que ses toilettes sont faciles à nettoyer et elle l’en félicite. Elle change régulièrement les draps et s’occupe de tout le lavage. Avec une fille, elle exige une alèse si elle est incapable de ne pas tacher le matelas. Elle fournit des chiffons et demande en particulier aux garçons de les utiliser pour ne pas souiller la literie avec leurs sécrétions.

Nathalie fait la chasse aux fumeurs et au bruit. Elle renvoie les étudiants sans-gêne ou qui invitent des sans-gêne. Guy, qui n’a qu’une petite radio, apprécie le calme et n’écoute jamais de musique. Il reçoit peu de monde. C’est, pour elle, l’étudiant idéal qu’elle va chouchouter de plus en plus d’année en année.

Guy est dans de bonnes conditions de travail, bien que son budget soit très serré. Il est logique et comprend vite, ce qui compense son manque de mémoire visuelle. Il reste handicapé par son orthographe, car il a du mal à écrire les mots qu'il connaît pourtant bien phonétiquement. Heureusement, les professeurs de sciences ne sont pas tous à cheval sur l’orthographe et, en réalité, il fait moins de fautes que la plupart de ses copains. Il n’aime pas les questions de cours où il faut réciter sans comprendre, mais excelle à résoudre les problèmes. Ce profil un peu particulier le distingue des étudiants majoritaires qui fondent tout sur la mémoire. Il en résulte que, plus il progresse dans les difficultés et plus c’est facile pour lui, alors que les autres ne s’en sortent plus, ayant trop de choses à retenir. Il va parvenir à l’agrégation de physique, qui est un concours d’enseignement de haut niveau, en un temps record dans sa discipline, à 23 ans.

Pendant les vacances scolaires, dès 1970, il s’occupe du magasin de son oncle. Celui-ci est heureux d’avoir quelqu’un pour l’aider et pour prendre un peu de vacances sans fermer la boutique. Il y vend des appareils de photos, des pellicules, et surtout développe les photos. Il y a aussi un petit studio. Guy apprend à développer les photos en noir et blanc. Il sait choisir la dureté du papier et les temps de pose. L’agrandisseur lui devient familier. Il se sert des modes d’emploi que son oncle néglige et maîtrise le glaçage. Il aime vite le métier. Dans le studio, qui sert surtout aux photos d’identité et aux photos-souvenirs, il constate que l’éclairage est améliorable. Il installe des lampes et des diffuseurs pour obtenir des effets de lumière. Il met en place des systèmes automatiques. L’oncle a confiance et le laisse souvent seul au magasin.

Guy a, assez rarement il est vrai, à photographier des clients dans le studio. Il aime bien choisir les lumières qui mettent en valeur. Il obtient ainsi de beaux tirages artistiques dont les clients sont satisfaits.

Guy reçoit une lettre de l’armée lui apprenant qu’il est dispensé de service militaire.

* ° * ° *

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En 1971, au début de l’année scolaire, Guy est inscrit pour préparer un certificat de physique à la faculté. L’assistant du professeur, qui s’occupe des séances de travaux pratiques, fait des groupes de deux. Guy préfère travailler seul, mais il n’a pas le choix. Il faut se mettre par deux, et il est associé d’autorité à un autre étudiant. L’assistant dit qu’il est possible de faire des échanges. Denise et Françoise forment un autre groupe. Or Françoise a remarqué le garçon qui est avec Guy. Elle demande à échanger. Elle quitte Denise pour se mettre avec lui et Guy se met avec Denise.

Pendant les premières séances, Françoise a imposé à Denise sa méthode de travail : elle copie ce qu’a rédigé un copain de l’année précédente et se contente de regarder le matériel. Guy n’a pas apprécié son associé brouillon et peu soigneux. Il est presque soulagé de la venue de Denise. Il se demande cependant comment il va faire avec elle. Les filles n’ont pas la réputation de bien se débrouiller.

Guy aime manipuler, mais il a horreur de rédiger, cette répugnance lui étant venue de l’orthographe qu’il maîtrise mal. Il ne rédige que pour l’examen, avec une concision maximale. Il sait faire et estime que c’est, de ce fait, un travail peu utile pour lui. Denise n’est pas aussi habile que Guy, mais elle aime rédiger. Ils se mettent vite d’accord. Guy et Denise lisent le document qui donne le principe, discutent de ce qu’il faut faire avec le matériel et manipulent ensemble sous la direction de Guy. Guy communique les résultats. Denise note et rédige. Guy fait le brouillon des courbes et graphiques et Denise met au propre. Guy supervise et surveille pour que les normes soient respectées pour les unités, les tableaux et les courbes. C’est un critique très rigoureux qui ne laisse passer aucune faute de physique. Denise ne laisse passer aucune faute d’orthographe. Ils sont satisfaits tous les deux de cette collaboration.

Denise met du cœur à bien présenter le compte-rendu. Elle a tendance à recommencer plusieurs fois, ce qui ralentit. Guy est patient. Il la laisse faire. À la fin de la séance, la rédaction n’est pas terminée. Guy dit à Denise de terminer toute seule. Elle le fait, mais va le voir pour qu’il donne son avis. Comme elle le cherche souvent, ils décident d’aller à la bibliothèque pour terminer les rédactions.

Ils s’installent dans un coin et étalent leurs affaires sur une grande table. Ils travaillent un moment.

 

— Je n’ai pas chaud, dit Denise en se frottant les épaules.

— C’est vrai, dit Guy. Je regarde si quelqu’un a baissé le radiateur... Non. Il n’est pas réglable et il est froid.

— Il n’est pas possible de rester ici, dit Denise.

— Où travailles-tu d’habitude ?

— Dans ma chambre au lycée, dit Denise. Elle est chauffée, mais tu n’as pas le droit d’entrer, car elle est à l’internat des filles. Françoise arrive à y faire entrer des garçons le samedi, mais moi, je n’ai pas envie de prendre la responsabilité, surtout aujourd’hui. Il y a plus de monde qu’en fin de semaine. C’est trop risqué ; je peux perdre ma place. Il faut trouver autre chose. Françoise a bien les chambres des garçons auxquelles je peux avoir accès en ville, mais il faut lui demander, et le chauffage n’est pas garanti. Habites-tu loin ? Est-ce possible chez toi ?

— C’est possible, dit Guy, si ma propriétaire te laisse passer.

— N’accepte-t-elle pas les visiteurs ?

— Pas tous, dit Guy. Ils doivent montrer patte blanche.

— Ai-je la patte blanche ?

— Si tu fumais, dit Guy, ce ne serait même pas la peine d’essayer. Elle n’aime pas le bruit et exige d’être très propre.

— Sur soi ? Je suis propre, dit Denise.

— Je sais, dit Guy. Il faut aussi ne rien salir.

— Je mettrai des patins, dit Denise.

— Il n’y en a pas, dit Guy, mais j’échange mes chaussures contre des pantoufles à l’entrée. Elle nous donne des chiffons pour essuyer tout ce qui peut salir, surtout ce qui est poisseux. On a une poubelle spéciale pour qu'elle les jette ou les recycle. C'est elle qui juge et trie. Si tu fais une saleté, tu la mets dans le chiffon que tu mets dans la poubelle.

— Quel genre de saleté ?

— Elle ne veut pas de saleté dans la literie, dit Guy. Les hommes en font souvent.

— Oui, dit Denise. Les femmes en font aussi. Est-ce tout ?

— Si tu as le malheur d’uriner de travers au cabinet, dit Guy, elle va me le faire savoir.

— Dis donc, elle n’est pas commode, dit Denise. N’as-tu pas envie de changer de chambre ? J’en connais plusieurs dans le coin qui sont biens.

— Les chambres de Françoise ?

— Celles-là servent plutôt à autre chose.

— À quoi ?

— Les femmes ont parfois besoin d’accueillir les garçons. Je ne vais pas te faire un dessin.

— Et tu participes ?

— Je suis pour la liberté sexuelle des femmes, dit Denise. Elles doivent pouvoir rencontrer les garçons comme elles veulent et faire l'amour sans qu'on leur reproche. Es-tu contre ?

— Non, dit Guy. Tu as raison. En ce qui concerne ma logeuse, je ne me plains pas d’elle. Je l’approuve complètement. Elle est bien organisée. Elle est très gentille avec moi et avec ceux qui ne salissent pas. Je suis très content qu’elle fasse la police, et la chambre est confortable et chauffée.

— Alors, dit Denise, allons voir ton cerbère.

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Denise n’est pas inquiète de s’isoler avec Guy, même si c’est contre ses habitudes. Elle se méfie des garçons, mais Guy ne l’agresse pas. Il est l'exception. Il la traite en égale et la respecte. Elle est libre avec lui. Elle peut aller chez Guy sans crainte. Et puis, si Guy a envie d’elle, elle est disposée à en discuter. Avec Guy tout est possible, comme avec tout garçon qu'elle apprécie. Elle n'est pas opposée à l'essayer s'il le souhaite, pour s'informer, sans engagement sur l'avenir, en restant libre.

À l’entrée, ils croisent Nathalie. Elle regarde Denise, la jauge, mais ne dit rien, faisant confiance à Guy. Denise lui fait un grand sourire en enfilant les pantoufles que Guy lui tend et qu’il a prises dans un petit meuble à l’entrée. Ce sont les siennes, un peu grandes pour Denise qui a pourtant de longs pieds : chez le marchand, elle a du mal à trouver des grandes pointures, mais les pieds de Guy sont de taille supérieure aux siens. Elle flotte un peu dedans. Il sort pour lui de vieilles pantoufles. Elle monte allègrement les marches de l’escalier et il l’introduit dans la chambre.

 

— Elle a l’air de m’accepter, dit Denise.

— Oui, dit Guy. C’est bon signe. Maintenant, elle te laissera passer, même sans moi. Évite de faire du tapage.

— Nous sommes là pour travailler et non pour faire du tapage. Je rédige, dit Denise.

* ° * ° *

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Denise est contente de Guy. Malgré son air placide, il a l’esprit vif et s’exprime clairement quand elle cherche à comprendre, plutôt avec des équations qu’en français, mais elle suit, ayant la même formation scientifique.

 

— Après les cours, il serait bon que tu m’expliques, dit Denise. J’ai des questions à poser.

— À ton service, dit Guy. Cela me fait réfléchir, ce qui n’est pas mauvais.

— Veux-tu bien m’aider ?

— Quand tu voudras.

— Tu es un chou, dit Denise.

 

Ils se retrouvent chez lui quand ils le peuvent. Les surveillances de Denise au lycée prennent du temps, mais ils passent, malgré tout, de longs moments ensemble. Après les travaux pratiques et les cours, ils en arrivent aux exercices et problèmes. Denise est émerveillée de la facilité de Guy. Elle avait utilisé, jusque-là, la méthode de Françoise : aller chercher les solutions dans les livres d’exercices et les devoirs des années précédentes récupérés par Françoise. En plus de Françoise, Denise savait adapter les solutions. Guy ne procède pas de la même façon. Il s’imprègne de l’énoncé du problème, cherche dans les cours les formules qui lui manquent, décortique les questions, vérifie les conditions d’utilisation des lois, et trouve celles qui s’appliquent. Sa logique est rarement prise en défaut. Quand il a trouvé les bonnes formules, il les combine par le calcul pour aboutir à la solution. Il fait souvent de petites fautes, ce qui le conduit à des erreurs. Il remarque alors que la solution est incohérente et revient sur ce qu’il a fait. Denise se met, petit à petit, à procéder de même, assistée par Guy. Elle l’aide à trouver les erreurs et est heureuse quand elle découvre quelque chose avant lui. Il reconnaît qu’elle lui est utile et Denise fait des progrès spectaculaires.

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En se rendant chez Guy avec lui, Denise passe devant une pharmacie. Françoise lui a demandé d’y acheter pour elle ce dont elle a besoin. Denise y entre donc, présente un papier au pharmacien qui lui apporte de son arrière-boutique un sachet contenant l’objet de la commande. Pas un mot en dehors du prix demandé. Discrétion totale. Voyant que Guy est intrigué, Denise sourit, entrouvre le sachet pour que Guy puisse y plonger le regard, et le referme pour éviter les indiscrétions des autres clients. Sorti de la pharmacie, Guy la questionne :

 

— Ai-je bien vu des préservatifs et des pilules ?

— Mais oui, dit Denise. Es-tu contre la contraception ? Elle évite d’avorter. Comme cela, la femme est l’égale de l’homme. Elle lui permet de tester les hommes pour bien les connaître. Je prends un exemple. J'étais avec Gérard l'année dernière. Nous suivions les mêmes cours. L'as-tu connu ?

— Non, dit Guy.

— C'est un garçon qui me plaisait beaucoup et qui semblait bien, dit Denise. Malheureusement, il a des pratiques sexuelles bizarres, et pour le savoir, il n'y a pas 36 moyens. Il faut bien l'essayer. N'est-ce pas ? Il est peut-être bon pour certaines filles, mais pas pour moi. Sachant cela sur Gérard, j'ai séparé son sort du mien et pris mes distances. Être informé est utile. Je ne me vois pas me marier en aveugle, sans connaître les particularités de l'autre. Réserver le sexe jusqu'au mariage comme autrefois est une absurdité romantique qui conduit dans le mur. Il faut s'accorder. Je me marierai les yeux ouverts après avoir testé. Si tu es pour l’esclavage des femmes, contre leur liberté d'information et de choix, je te quitte.

— Je suis de ton avis, dit Guy.

— C'est heureux, dit Denise. Il n'y a pas à être jaloux de ne pas avoir l'autre uniquement pour soi avant le mariage, et même après si l'autre est d'accord. Les tests sont nécessaires. Je ne vais pas les pratiquer en grand comme Françoise, mais je ne suis pas contre, et mon mari ne devra pas me le reprocher.

— Oui, dit Guy. Je t'approuve.

 

Guy ne pensait pas que Denise était aussi engagée dans la défense de l'indépendance des femmes, mais il accepte la leçon. Il ne va pas reprocher à Denise d’utiliser la contraception. Elle lui a dit qu’elle se marierait quand elle aurait terminé ses études, dans quelques années. Elle n’a pas à rester inactive jusque-là, car elle tournerait en vielle fille. Physiquement adulte et en pleine santé, elle a certainement des envies comparables aux siennes. Plus âgée que lui, il est normal qu’elle ne l’ait pas attendu pour se mettre à l’amour. À sa place, il agirait comme elle, et il compte bien essayer sa femme avant le mariage. Denise teste, mais prend l’amour avec sérieux. Son comportement avec Gérard est logique. Il lui donne un bon point en pensée. Voilà une fille telle qu’il les aime, une fille dans la réalité.

* ° * ° *

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La logeuse Nathalie est aux petits soins avec Guy. Elle utilise ses compétences en électricité pour lui faire changer les ampoules grillées et les fusibles. Il le fait volontiers et la conseille dans le choix des puissances et des positions des éclairages. Elle prend son avis pour les petits bricolages et les achats d’appareils électriques et ménagers. Elle a remarqué que Guy reste toujours en fin de semaine. Il prépare son repas, car le restaurant universitaire est fermé le dimanche. Il y en a bien un autre, mais il est loin et les plats sont moins à son goût. Guy trouve plus rapide de manger sur place. La cuisine de l’appartement lui offre toutes les facilités. Nathalie le remarque d’autant plus que les autres locataires sont rarement là le dimanche. Elle invite Guy à partager son repas avec elle. Il accepte de temps en temps.

Un jour de ménage dans la chambre, Nathalie lui parle de Denise qu’elle voit passer régulièrement.

 

— La petite jeune fille qui vient vous voir est bien proprette, dit Nathalie.

— Je lui ai fait la leçon, dit Guy. Elle connaît vos goûts. Elle ne cherche pas à vous déplaire.

— C’est gentil. Il faudra me la présenter.

— Dès que j’en aurai l’occasion, dit Guy. Elle n’est pas petite. Elle doit bien mesurer 1,75m.

— C’est beaucoup plus que moi, dit Nathalie. Elle est plus petite que vous et moins grosse que moi. Demandez-lui donc si elle veut venir manger avec nous dimanche ? J’aimerais bien faire plus ample connaissance. C’est plus facile devant une assiette. Dites-moi ce qu’elle aime.

— Elle mange au lycée où elle est surveillante, dit Guy. Je n’ai mangé avec elle que deux ou trois fois. Je crois qu’elle mange de tout... Non. Elle est comme moi. Elle n’aime pas ce qui est épicé et je ne l’ai jamais vue boire de boisson alcoolisée.

— C’est bon à savoir. Vous lui faites la commission ?

— Je vous dis demain si elle accepte, dit Guy.

 

Le dimanche, Nathalie a mis les petits plats dans les grands. Elle a préparé un succulent repas, en respectant ce que Guy aime. Elle a remplacé le vin que Guy refuse toujours, par du jus de fruits. Denise, qui est assez bonne cuisinière, lui fait compliment et lui réclame ses recettes. Nathalie la trouve charmante et ils sont enchantés.

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Le jour de ménage suivant, Nathalie commente :

— C’est une bien belle jeune fille que vous avez trouvée là. Vous envisagez de vous marier ?

— Il n’y a rien entre nous, dit Guy.

— Elle doit y penser. Un savant comme vous, ce n’est pas facile à trouver. Elle vous admire. C’est évident.

— Elle est au moins aussi savante que moi. Elle corrige mes fautes.

— Vous m’en direz tant. Il existe maintenant des savantes. Que faites-vous du temps que vous passez ensemble ?

— Nous préparons un examen, dit Guy.

— Vous ne faites que ça ?

— Oui, dit Guy. Que voulez-vous qu’on fasse d’autre ?

— Ce qui se fait entre garçons et filles, dit Nathalie. Je me souviens de ma jeunesse. Croyez-moi, une fille comme celle-là, vous n’en trouverez pas beaucoup. Quel âge a-t-elle ?

— 22 ou 23 ans, je crois.

— Elle est dégourdie. Elle a l’habitude des garçons, pour ne pas craindre de s'isoler avec vous. Elle sait à quoi elle s'expose en le faisant. Moi, à 20 ans j’en connaissais déjà plusieurs, alors, vous pensez, elle, à cet âge-là, elle n’a plus rien à apprendre. Elle doit être à point, active à souhait, comme moi je l’étais. Les garçons ne se faisaient pas tirer l'oreille pour me satisfaire. Qu’en pensez-vous ? Il est normal qu'elle se livre à un garçon comme vous.

— Peut-être, dit Guy. Je connais un peu les filles. Denise n’est pas innocente. À quelques détails, je vois qu’elle est active. Elle doit avoir des envies.

— C'est quasi certain à son âge. Elle vous dévore des yeux quand vous ne la regardez pas. Elle m'a dit de gentilles choses sur vous quand vous n'étiez pas là. Je mettrais ma main au feu qu'elle est très amoureuse, même si elle ne le manifeste pas. Profitez-en. Une fille comme ça, qui a la tête sur les épaules et sait se tenir, est bien préférable à une jeunette sans cervelle.

— J’en suis persuadé aussi. Les innocentes sont imprévisibles.

— L'expérience est enrichissante. Au moins, avec celle-là, vous n’aurez pas d’ennuis. Elle a besoin de vous. N'hésitez pas à la satisfaire. Le lit est grand. Vous pouvez la garder pour la nuit.

— Ce n’est pas possible. Elle surveille la nuit au lycée.

— Alors, rattrapez-vous le jour, dit Nathalie. À votre âge, c'est nécessaire pour bien se porter et je m'en voudrais de vous en empêcher. Je respecte la vie privée de mes locataires, mais si je vous parle d'elle, c'est parce que vous savez que je tiens à la propreté. Je préfère prendre les devants. Je n'ai rien à vous reprocher. Au contraire. Vous êtes mon meilleur locataire, et je prendrais volontiers cette fille si elle me le demandait. Elle pourrait aussi s'installer avec vous dans votre chambre. Elle me fait bonne impression. Je suis en accord avec les garçons qui savent gérer leur semence et les filles qui savent gérer leurs règles. Vous ne souillez pas la literie et utilisez bien les chiffons. Cela dit, j'envisage que vous pourriez passer à l'action avec elle. La literie est fragile et risque d'en pâtir. J'ai expérimenté la chose. Sans précaution, quand le garçon se retire pour éviter la fécondation, toute sa semence part dans la literie, et même quand la fille en veut bien, ça déborde souvent et gicle de tous côtés. On récolte des taches partout. Il y a pourtant moyen de rester propre. Pourquoi pas vous ? Munissez-vous d'un chiffon pour recueillir les souillures à la source. Ayez de bonnes habitudes. Je sais laver les chiffons sans que ça encolle. Avec la jeune fille, organisez-vous pour en avoir sous la main au moment voulu. Étalez par exemple un grand chiffon sous vous deux, de façon à recueillir les éclaboussures, et ayez-en un autre pour éponger. Avec mon ami, j'utilise un procédé que je vous recommande et qui est propre. Il met un préservatif et en prend un neuf toutes les fois. Les souillures restent enfermées et votre petite amie pourra même se dispenser de se laver si rien ne s'échappe. Si par accident il y a quelques taches sur les draps, je ferme les yeux, mais ça ne doit pas se répéter, et il faut les enlever rapidement. Je sais que vous n'êtes pas riche. Prenez à volonté les préservatifs que je range dans l'armoire à pharmacie du bas, près de la boîte à chiffons. Ne me remerciez pas. Je souhaite votre bonheur, et je sais que je peux compter sur vous pour suivre mes recommandations.

_

Guy n’a pas besoin de Nathalie pour se rendre compte que Denise le cherche, même si elle se contrôle et ne le provoque pas. Si elle vient chez lui, y revient toujours et s’expose sans crainte, c’est qu’elle l’accepte. L’épisode des chambres de Françoise réservées aux passes amoureuses lui a révélé une Denise très informée. Sans être obsédée, elle n'a jamais évité le sujet du sexe et a proclamé qu'elle l'utilise librement. Tout comme lui, elle a des instincts qui poussent à la rencontre. À ses attitudes, à la joie qu’elle a de se retrouver avec lui, à des petits riens, à de légers contacts qu’elle ose parfois un peu prolonger et même provoquer, à l’absence de réflexes de protection, il est certain qu’elle n’aspire qu’à se donner. C’est très clair pour lui. Elsa avait le même comportement. Il pourrait la pousser sur le lit, et il sait qu’il serait bien reçu, qu’elle s’ouvrirait à lui aussi facilement qu’Elsa. Mais justement Guy a été échaudé avec Elsa. Il se méfie de l’amour et n’est pas près de faire des avances à une fille sans garanties sérieuses, même à une Denise consentante. Cependant, la constance des petites approches de Denise et l’augmentation lente de leur fréquence commencent à le convaincre qu’il pourrait céder, et ceci d’autant plus qu’il sait qu’elle a tout l’arsenal de la contraception. Elle n’a pas d’enfant des garçons qu’elle a dû rencontrer avant lui et la prime jeunesse aventureuse est passée. Une fille qui n’a pas la tête dans les nuages. C’est presque la garantie qu’il cherche, et il a envie d’elle, de plus en plus.

* ° * ° *

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Denise n’a pas de répulsion pour les hommes. Elle sait comment cela se passe avec eux et Françoise la met au courant de toutes ses aventures.

Des garçons font des avances à Denise : la plupart du temps, ceux-là mêmes qui draguent Françoise le samedi soir. Elle n’est pas tentée d’aller avec des vantards qui chantent leurs amours sur tous les toits. Elle préfère s’abstenir, bien que la nature la pousse. Elle cherche une solution. Il y a bien Guy, mais Guy ne fait jamais d’avance. Jamais il ne la touche volontairement. Quand ils travaillent côte à côte, le genou de Guy ne s’égare jamais contre celui de Denise. Guy n’est pas un coureur de jupons. Il la respecte, ce qu’elle trouve bien et mal à la fois. Il pense manifestement plus à ses études qu’à autre chose. Il lui a dit qu’il songerait seulement à se marier après la fin de celles-ci. Elle est d’ailleurs aussi du même avis pour elle-même. Elle attendra d’avoir un métier pour fonder une famille. C’est le gage de l’indépendance. Elle y tient. Elle n’a jamais couché avec un garçon, mais Françoise lui parle si souvent du plaisir qu’elle éprouve à se donner et de la façon dont elle procède, qu’elle y pense, qu’elle imagine, sans bien savoir à quoi cela correspond. Ses nuits en sont un peu troublées. Quand elle est avec Guy, elle a des impulsions d’aller contre lui qu’elle réprime comme elle peut. Quand elle travaille près de lui, il lui arrive de le toucher, ce qui déclenche en elle de fulgurantes réactions hormonales. Après bien des hésitations, elle se décide à tâter le terrain. Elle n’a pas à se réserver. Si Guy s’y prête, elle va aller au-devant de lui, et pas seulement instinctivement. Elle va se déclarer.

Françoise lui a conseillé un gynécologue qu’elle va voir pour se faire prescrire des pilules contraceptives. Le gynécologue la reçoit, la fait mettre en position sur la table de consultation et constate qu’elle est vierge. Il lui dit qu’il voit rarement des vierges et qu’il préfère ne pas explorer de l’autre côté de l’hymen sans raison précise. Certaines femmes à l’hymen épais sont traumatisées par la déchirure et la douleur au moment des premiers rapports, mais ce n’est pas son cas, car le sien est une très fine membrane manifestement fragile, une dentelle qu’il a plaisir à observer, vu un bon état prouvant qu’elle n’a subi encore aucune contrainte. Veut-elle qu’il l’en débarrasse ? Denise se donne le temps d’y réfléchir et le praticien la renvoie sans la faire payer. Elle commence à prendre les pilules.

Denise fait quelques discrètes avances vers Guy. Elle s’approche de lui, va jusqu’à le toucher, comme par inadvertance, et de plus en plus, dévoilant parfois légèrement quelques charmes. Guy reste de marbre. Il est excité, évidemment, et il ne se méprend pas sur ce qu’elle souhaite, mais il ne répond pas, ce qui refroidit Denise. Il préfère encore la tension du désir inassouvi aux conséquences imprévisibles de l’amour.

_

Un jour, Denise parle de Françoise à Guy :

 

— Françoise se donne du bon temps, dit Denise. Elle drague les garçons.

— Je sais, dit Guy, beaucoup de copains se vantent d’avoir couché avec elle.

— Ne te tente-t-elle pas ? Nous nous douchons parfois ensemble à l’internat. C'est un beau brin de fille. Elle a un corps splendide.

— Elle est belle, dit Guy. Rien à reprocher à son physique.

— Elle m’a dit qu’elle avait essayé avec toi, dit Denise. Tu n’as pas mordu.

— Je n’ai rien remarqué, dit Guy.

— Mais si, dit Denise. Elle t'a demandé de l’accompagner à une soirée du samedi.

— Je vois, dit Guy. Je n’aime pas danser, la musique de bal m’assomme et je n’ai pas de quoi payer l’entrée. Je ne savais pas que la fille était en plus.

— S’il n’y a que la fille qui t’intéresse, dit Denise, je peux lui en parler.

— Laisse-la tranquille, dit Guy. Ce n’est pas mon genre. Elle est toujours pleine de maquillage et elle traîne avec tous les garçons. Je préfère m’abstenir. Avec ce genre de fille, ce n’est pas possible de travailler. J’ai des examens, et ce n’est pas le moment de me disperser. J’aurais perdu ma soirée en la suivant.

— Elle est sérieuse, dit Denise. Elle connaît parfaitement le cours et ne néglige pas son travail. Elle va plus vite que nous pour apprendre. Elle n'a pas besoin de rabâcher comme nous. Elle a beaucoup de temps libre pour aller avec les garçons. Cela lui plaît. Elle ne fait de mal à personne. Ils se soulagent avec elle et elle les calme. Une fille comme elle est préférable à un chiffon. N'as-tu pas envie ?

— J’ai des envies comme les autres, mais pas au point de perdre mon temps pour cela.

— Reproches-tu à Françoise d’être libre ?

— Non, dit Guy. Je ne reproche ni à Françoise, ni à aucune autre de coucher avec des garçons. Je respecte les choix, mais permets-moi de ne pas avoir les mêmes goûts que Françoise. J’aime le calme et elle l’agitation. Nous ne sommes pas faits pour aller ensemble.

— Il te faudrait une gentille fille, dit Denise, bien douce, pour toi tout seul et qui ne t’embête pas.

— Sans doute, dit Guy.

— J’ai des amies, dit Denise. Je vais en chercher une.

— Laisse tomber, dit Guy. Les filles veulent qu’on s’occupe d’elle, et les vierges encore plus que les autres.

— Qu’as-tu contre les vierges ? Françoise n'est pas vierge.

— J’ai connu une vierge, dit Guy. Je m’en mords encore les doigts. Tant qu’elles ne sont pas initiées, elles ne savent pas ce qu’elles font. Je préfère celles qui ont de l’expérience, comme Françoise, mais en plus calme. Moins de temps perdu pour les préparer et moins de surprises.

_

Denise allait se proposer, mais elle se retient. Elle se promet de chercher une solution, de ne pas faire perdre de temps à Guy, de ne pas minauder, de se donner tout de suite. Elle est incertaine. Elle prend conseil auprès de Françoise.

 

— J’aime Guy, mais il n’aime pas les vierges, et je le suis. Que faire ?

— Lui as-tu dit ?

— Non.

— C’est simple, dit Françoise. Tu fais comme si tu n’étais pas vierge.

— Mais je vais saigner, dit Denise.

— Il aura la surprise, dit Françoise.

— Je ne veux pas le tromper. Il n’aime pas les surprises.

— Tu te débarrasses de l’hymen auparavant, dit Françoise. Tu t’enfonces n’importe quoi.

— C’est encore le tromper, dit Denise, lui faire croire que j’ai déjà connu un homme.

— Dans ce cas, tu te donnes à un autre homme avant d’aller avec lui.

— Quel homme ? Il doit être discret.

— Je t’en trouve un dès ce soir si tu veux, dit Françoise. J’en ai un très discret sous la main qui doit retourner dans son pays demain. Il ne parle que dans sa langue et il est gentil. Il ne divulguera pas ton secret.

— Est-ce possible ? Où faire ça ?

— J’ai mes chambres en ville. Je m’occupe de tout.

_

Françoise présente l’étranger à Denise et lui glisse un préservatif dans le creux de la main.

 

— Il sait le mettre. Avec ça, tu es parée contre les maladies. N’oublie pas de lui présenter le moment venu.

— Je prends la pilule.

— Très bien, mais ajoute le préservatif. C’est préférable avec un inconnu.

 

Françoise s’éloigne, et l’homme commence à entreprendre Denise. Il lui passe le bras autour de la taille et la rapproche de lui. Elle se raidit légèrement, mais laisse faire. Il commence à la tâter, à caresser, à introduire ses doigts dans le soutien-gorge. Il la renverse sur le lit. Une main s’égare dans la culotte et force pour écarter les cuisses. Il tente de l’embrasser. C’en est trop. L’odeur de tabac, mêlée à celle de l’alcool, incommode Denise. Elle le rejette et se sauve, le laissant éberlué.

_

— Tu n’as pas été gentille avec mon invité, dit Françoise. J’ai dû rattraper ta défection.

— Pardonne-moi, dit Denise. Je ne supporte ni les buveurs, ni les fumeurs.

— Tu as des exigences. Elles éliminent beaucoup d’hommes. Retourne à ton Guy.

— Ne peux-tu pas m’aider ?

— J’ai peut-être ce qu’il te faut, dit Françoise. Mais comme tu es vierge, il voudra faire ça dans les règles et il y mettra du temps. Comme tu es pressée, ce n’est pas exactement ce que tu cherches.

— Comment est-il, cet homme ?

— C’est Fernand, mon préféré, non-fumeur et non-buveur. Je ne t’en ai jamais parlé, car je le garde un peu pour moi. Tu vois, je suis discrète avec ceux qui me plaisent. Il a le défaut d’être monotone, mais à condition d’en ajouter d’autres plus fantaisistes, je me marierai sans doute avec lui quand j’aurai décidé de le faire.

— Tu es plus sérieuse que je ne le pensais. Si tu le gardes, il n’est pas pour moi.

— J’ai envie de tester son amour pour moi, dit Françoise. Je l’ai déjà fait avec une fille qui l’aimait l’année dernière, mais en recommençant avec toi, ce serait plus probant.

— Comment l’as-tu testé ?

— Fernand est du genre fidèle. Pas moyen de savoir si un homme qui n’a d’expérience qu’avec toi t’aime véritablement. Il n’a pas d’élément de comparaison. Comme il ne connaissait que moi, je lui ai collé dans les pattes la fille qui le voulait, en lui disant de faire l’amour avec elle. Il ne voulait pas, mais comme je lui ai dit fermement que je voulais, il a fini par accepter. Quand il a su que la fille était vierge, il s’est documenté, a déniché un livre sur la façon de se comporter et a appliqué. La méthode est lente, mais c’est normal, et il a mis le temps. Au bout de trois mois, la fille était folle de lui. Ensuite, ça s’est gâté.

— Pourquoi ?

— Il a eu le malheur de dire qu’il m’aimait plus qu’elle, et l’a répété à satiété. Quand elle a compris que c’était vrai, son amour a viré à la haine. Elle l’a quitté. Tu sais tout sur Fernand. Je te le passe si tu en as envie.

— Mais s’il se met à m’aimer, dit Denise ?

— Tu peux le garder, dit Françoise. Cela prouvera que son amour pour moi n’est pas aussi grand qu’il le dit.

— Moi, il me suffit de perdre ma virginité. Ensuite, je n’en ai plus besoin.

— Tu le quittes quand ça te plaît. Il va faire ça pour moi. Je compenserai.

— Je vais l’essayer, dit Denise. Je me dégage dès qu’il aura fait ce que je pense.

— À ta guise, dit Françoise. Quand commences-tu ?

— Le plus tôt possible.

— Bon. Je le contacte. Si c’est comme avec la fille, prévois au moins quelques semaines de rencontres.

— Je me dégagerai le plus tôt possible. Toi, combien de temps as-tu mis avec ton premier ?

— Moi, dit Françoise. J’avais 16 ans. J’ai mis toutes les grandes vacances scolaires. C’est deux jours avant la fin que je me suis donnée.

— Tu as mis tout ce temps-là ? Ne pouvais-tu aller plus vite ?

— Maintenant, je peux procéder en un petit quart d’heure, et même plus vite si j’accepte de ne pas jouir, mais la première fois, le copain a dû être patient. Je n’y connaissais rien. Quand il a commencé à m’embrasser, je l’ai dit à maman, et elle m’a immédiatement donné la pilule et des préservatifs. J’ai flirté longtemps avant de céder. J’étais cruche. Je reculais l’instant. Le pauvre copain devait avoir une envie folle, mais il a attendu mon bon vouloir.

— Donc, il faut du temps, la première fois.

— Je n’ai eu qu’une expérience, dit Françoise. Renseigne-toi auprès d’une autre, mais pour Fernand, c’est son livre qui a raison, et son livre préconise un bon petit flirt au départ, comme le mien.

— Je vais accélérer ça, dit Denise.

 

_

Fernand organise ses rencontres avec Denise. L'emploi du temps a des trous qu'ils vont utiliser au mieux. Denise ne mord pas sur ses occupations habituelles qu'elle ne néglige pas. Elle va toujours chez Guy de la même façon.

À la première séance avec Fernand, Denise s’attend à être déflorée, car elle lui permettra tout. Ainsi elle n’aura pas besoin des séances suivantes.

Contrairement à son attente, Fernand et elle parlent seulement de choses et d’autres. Ce n’est qu’au moment de se quitter qu’il lui applique un très léger baiser sur la joue.

Les séances se succèdent donc. Petit à petit, Fernand gagne du terrain. Il caresse et embrasse plus franchement, mais Denise est toujours vierge. Elle trouve la compagnie de Fernand agréable, mais est impatiente d'en finir.

Fernand ne veut pas aller vite. Son livre dit que les premières rencontres sont critiques. La femme est fragile. Tout peut basculer s'il s'y prend mal, s'il précipite les choses. Il ne veut pas risquer de rendre Denise frigide. Il temporise, freinant Denise.

Après d’autres séances de progression vers une intimité toujours plus grande, Denise a enfin ce qu’elle est venue chercher.

_

— Je te quitte, dit Denise.

— Tu n’es pas encore initiée, dit Fernand.

— Penses-tu que je peux m’améliorer avec toi ?

— Oui, dit Fernand. Prends encore quelques séances. Pour te parfaire, c’est maintenant qu’il ne faut pas décrocher.

— Bon, dit Denise. Je te l’accorde.

_

À chaque séance, Fernand, suivant scrupuleusement les consignes de son livre, la caresse et l’embrasse longuement, et termine par une relation savamment dosée. Denise découvre les orgasmes, cette sensation merveilleuse du plaisir total. Elle ne regrette pas d’avoir accepté ces séances. Elle était partie pour deux ou trois, pour remercier Fernand. Elle prolonge, et cherche à s'améliorer. Fernand l'assiste, et progressivement, elle acquiert les automatismes de l'amour. Il juge qu'elle n'est pas loin d'être initiée, mais il ne veut pas provoquer lui-même la rupture. Il est très heureux de ce que Denise lui offre, et il s'applique à la satisfaire. Les séances se multiplient. Denise ne progresse plus, mais elle temporise, appréhendant ce qui va se passer avec Guy. Comment celui-ci va-t-il se comporter avec elle ?

_

— M’aimes-tu, demande Denise ?

— Oui, dit Fernand.

— Et Françoise ?

— Tu sais bien que je l’aime énormément. Et toi, m’aimes-tu ?

— Moi, dit Denise, je t’aime aussi, mais moins que Guy.

— Nous sommes à égalité, dit Fernand.

— Pourquoi aimes-tu tant Françoise ? Elle va avec beaucoup de garçons. Que lui trouves-tu de plus que les autres ?

— Sans elle, je ne connaîtrais pas l’amour. Je ne sais pas aborder les femmes. Tu ne serais pas ici sans elle.

— La fille de l’année dernière t’aimait.

— Elle ne se serait pas déclarée sans Françoise.

— Tu es assujetti à elle, dit Denise.

— Oui, dit Fernand, mais c’est très bien ainsi. Je n’ai pas à me plaindre. Avoir le privilège d’avoir une fille comme toi dans mon lit en plus d’elle n’est pas donné à tout le monde. Elle me soigne. J’ai des satisfactions sexuelles avec toi, et d’autres aussi. Je pense t’avoir amenée à un bon niveau. J’en suis content. Le temps que je te consacre n’est pas perdu.

— Est-ce la seule raison de ton amour ?

— Non, bien sûr, dit Fernand. Françoise a la faculté d’attirer les hommes. Elle ne les choisit pas au hasard. Elle ne s’occupe pas de ceux qui ont toutes les filles qu’ils veulent. Ceux-là, elle les évite. Elle va chercher les isolés, ceux qui ont vraiment besoin d’elle, comme moi. Elle fait une véritable œuvre d’amour. Beaucoup d’hommes ne connaîtraient pas l’amour sans elle.

— Elle en tire aussi du plaisir.

— Son plus grand plaisir est de se mettre au service des autres, comme elle est en train de le faire avec toi et moi actuellement. Elle le fait avec les hommes par l’amour qu’elle donne généreusement. Quand elle sera plus vieille, qu’elle n’attirera plus, elle sera une épouse admirable. Peut-être serais-je l’élu.

— Elle ne se limitera pas à un seul homme.

— Si elle peut faire plaisir encore, pourquoi non ? Si elle a encore envie de moi, je serai là.

— Je comprends qu’elle t’apprécie, dit Denise. Es-tu gêné par ma présence près de toi ?

— Tant que Françoise n’est pas gênée elle-même, dit Fernand, tu peux rester. Elle t’aime bien. Je l’aime à travers toi, mais si tu aimes Guy, n’oublie pas de penser à lui.

— Je ne l’ai jamais oublié, dit Denise, mais Guy est exigeant. Je me perfectionne ici. Permets-moi de rester encore un peu avec toi.

_

— Tu as pris un contrat à durée indéterminée avec Fernand, dit Françoise. J’en aurais préféré un à durée déterminée ou à action limitée. Il est patient, mon Fernand, mais tu l’accapares complètement et je n’en vois pas la fin. Aucune place pour moi. Tu prends tout. Ce n’est plus de l’initiation. Maintenant, tu sais faire l’amour aussi bien que moi, et tu t’incrustes. Désires-tu le garder pour toi, devenir sa maîtresse ou te marier avec lui ? Il me dit qu’il m’aime toujours.

— Je sais, dit Denise. Il me le dit aussi. J’exagère. C’est que mon corps s’habitue à ce qu’il me donne.

— Passe à Guy. Il te donnera la même chose.

— Tu as raison. Je recule par peur de l’inconnu. Je dois me lancer avec Guy.

* ° * ° *

_

— Je voudrais passer un contrat avec toi, dit Denise à Guy. J’ai envie de toi. Je souhaite une grande discrétion et m’engager pour l’année scolaire sans négliger l’examen.

— Tu veux coucher avec moi toute l’année ! Je n’ai que 19 ans.

— Et moi 22. Tu me plais, dit Denise. Les autres ne me conviennent pas. Comme toi je ne veux pas trop m’avancer pour l’avenir. C’est un essai. Nous reprenons notre liberté après les examens. Es-tu d’accord ?

— Je réfléchis, dit Guy... Bon, j’ai envie d’essayer. Tu me sembles sérieuse. Auparavant, j’ai une confidence à te faire. J’ai connu une fille, il y a quelques années.

— Tu n’es plus vierge, dit Denise. Ce n’est pas important.

— Il y a autre chose, dit Guy.

— Quoi donc, dit Denise ?

— J’ai eu un enfant avec cette fille, dit Guy.

— Tu n’es pas libre, dit Denise. Es-tu marié ?

— Non, dit Guy. C’est une histoire absurde. J’ai engrossé cette fille. Les parents de la fille l’ont éloignée et ont pris la petite pour l’élever.

— Qu’a fait la fille, dit Denise ?

— Elle est mariée avec un homme que les traditions lui ont imposé, dit Guy.

— Les vois-tu, dit Denise ?

— Ce n’est pas possible, dit Guy. Ils sont loin d’ici. Le mari est jaloux et les parents font passer l’enfant comme étant à eux.

— Peux-tu changer la situation, dit Denise ?

— Il faudrait faire un esclandre, dit Guy. Elle m’écrit de temps en temps et m’envoie des photos de la petite.

— J’aimerais les voir, dit Denise.

— Elles sont dans mon portefeuille, dit Guy. Les voilà.

— C’est une jolie petite fille, dit Denise. L’aimes-tu bien ?

— Oui, dit Guy, bien que je n’aie pas le droit de la voir.

— Et sa mère ? L’aimes-tu ?

— Nous avons fait l’amour ensemble, dit Guy. C’était une copine de classe. Cela nous semblait sans conséquence. Je n’étais pas vraiment amoureux. C’était physiquement agréable. D’après ses lettres, elle m’aime.

— N’envisage-t-elle pas de divorcer ?

— Non, dit Guy. Je lui ai posé la question dans une lettre. Elle est résignée.

— Donc, dit Denise, tu ne peux rien faire. Moi, j’ai envie de toi. Je t’ai proposé un contrat. Tu es disponible. À toi de te décider.

— Je n’ai pas envie d’avoir un autre enfant par accident, dit Guy.

— Avec moi, dit Denise, tu ne risques rien. Je suis à ta disposition. J’ai prévu le coup. Je prends la pilule.

— Régulièrement ?

— Très régulièrement. Je n’en rate aucune. Tu n’auras pas d’enfant avec moi comme avec ta copine. Je suis plus prudente qu’elle.

— C’est toi qui l'auras voulu, dit Guy. Je prends le contrat. Quand commençons-nous ?

— Dès maintenant, dit Denise. Je suis à ta disposition. Je ne suis plus vierge. J’ai l’habitude de faire l’amour.

— Je me doutais que tu n’étais pas vierge. Je l’ai vu dès le début, et Nathalie aussi.

— Quel début ?

— Quand tu es venue ici.

— J’étais vierge à ce moment-là.

— Pourtant, tu te comportais en non vierge. Je croyais de tu avais des envies.

— J’avais envie, effectivement.

— Pensais-tu à l’autre que je ne connais pas ?

— Je pensais à toi.

— J’aurais volontiers fait l’amour avec toi.

— Même vierge ? Tu m’as dit que tu ne voulais pas d’une vierge. Je me suis débrouillée pour ne plus l’être.

— J’aurais fait un effort pour toi, dit Guy. Je dois avoir un peu dénigré les vierges en pensant que tu ne l’étais pas. Tu m'as bien parlé de Gérard et de ta liaison avec lui.

— Parce que tu as cru que moi avec Gérard… Il se trouve que non. Je l'ai envisagé. Françoise m'a renseignée sur lui. Elle est objective. On peut s'y fier. C'était suffisant pour que je m'éloigne de Gérard. Sans Françoise, je l'aurais probablement testé moi-même, ce qui serait revenu au même. Françoise m'a seulement évité une rencontre désagréable. Par contre, avec Fernand, je ne me suis pas ménagée. J'ai voulu aller vite en pensant à toi. Tu voulais que je sois initiée, et sache ce qu'est l'amour. Maintenant, je suis rodée, et bien rodée par des dizaines de relations sexuelles à mon actif. Je connais l'amour et aime faire l'amour. Si j’avais su que tu étais bien disposé à mon égard, je n’aurais pas demandé à Fernand. Mon cher, c’est trop tard et il n'est pas question de revenir en arrière. Si tu ne m’avais pas induite en erreur, je ne serais pas passée par lui.

— Aimes-tu Fernand ?

— Je l’ai assez aimé pour me donner à lui, dit Denise. Fernand a été parfait. Il a rempli scrupuleusement le contrat que j’avais passé avec lui et qui consistait à m’initier. Tu n’as plus à le faire. Ne te plains pas. Tu as gagné le temps qu’il m’a consacré et que tu ne voulais pas perdre. J'ai terminé mon contrat avec Fernand. Maintenant, c’est ton tour. Prends-tu ton contrat ? Mais je te préviens. Si tu n'es pas à la hauteur, je le romps.

— Bon, dit Guy. Je prends.

_

Dans les jours qui suivent, Guy et Denise font souvent l’amour. Guy se sent plus calme entre les moments où ils sont l’un à l’autre.

 

— Faisais-tu l’amour avec Elsa comme tu le fais avec moi, questionne Denise ?

— Oui, dit Guy, mais sans préservatif.

— Je ne te félicite pas. Tu ne sais pas t’y prendre.

— Cela ne te va pas ?

— Je n’ai pas d’orgasmes avec toi. J’en avais avec Fernand, et il mettait le préservatif.

— Que dois-je faire ?

— Je ne sais pas.

— Va demander à Fernand, dit Guy.

— Il a un livre qui explique comment se comporter, dit Denise. Je vais aller lui emprunter.

_

— As-tu le livre ?

— Oui, dit Denise. Il faut lui rendre. Fernand m’a aussi expliqué. Il pense que tu es trop rapide, que tu ne me laisses pas le temps d’arriver à l’orgasme. Tu ne me prépares pas assez. Tu devrais m’embrasser.

— Je n’aime pas embrasser.

— Tu n’es pas normal. Il faut probablement compenser avec des caresses. Fernand a cherché avec moi tout ce qui pouvait ne pas marcher. Avec lui, j’ai réessayé en faisant attention à la façon dont il s’y prenait. J’ai recommencé pour bien m’imprégner de sa méthode. J’ai obtenu l’orgasme, mais il est plus long que toi. Fais un effort dans ce sens.

— Moi qui croyais qu’il suffisait de pénétrer et d’éjaculer, dit Guy. Je vais te donner plus de temps. J’espère que j’y arriverai. Je vais lire le livre. Quand tu le rendras, tu remercieras encore Fernand.

— En me donnant ?

— C’est à toi de juger, dit Guy. Avec moi, tu restes libre, et tu n’as pas à me demander d’autorisation. Fernand t’a bien initiée. Je lui suis redevable.

— Je t’aime bien, dit Denise.

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Denise apprécie beaucoup les relations sexuelles. Sans que Guy soit parfait et constant, il lui procure des orgasmes en nombre suffisant pour qu’elle ne se plaigne plus. Guy et elle continuent sagement de travailler à la préparation des examens. Ils respectent le contrat. Ils sont tous deux reçus. Le contrat terminé, ils sont séparés par leurs occupations de vacances. Guy va travailler chez son oncle. Ils trouvent moyen de se voir de temps en temps. Guy profite du passage de Denise au studio pour en prendre des photos. Il la fait poser nue. Il met longtemps à peaufiner les réglages. Il déplace des lampes, la fait changer de place, et ne se déclare satisfait que, lorsqu’il a obtenu les effets de lumière qu’il recherche. Denise, à qui il fournit plusieurs tirages, reconnaît qu’elle est plus belle en photo que dans une glace. Denise met les photos dans son album et Guy en garde une dans son portefeuille, en compagnie de sa fille. Ils sont heureux de reprendre leurs habitudes à la rentrée scolaire. Ils prolongent le contrat d’une année jusqu'en 1973. Bien que visant le même concours au final, ils ne préparent pas les mêmes examens. Denise a commencé par la chimie et Guy a encore cet examen à passer. Ils continuent de s’entraider. Denise fait réciter la chimie, et Guy l’aide pour les problèmes.

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La chimie plaît bien à Guy, surtout la physico-chimie et la chimie organique. Au cours de chimie organique, il pose souvent des questions au professeur. Elles sont pertinentes et le professeur parvient à y répondre. Il est le seul à le faire. Le professeur juge, sans le dire, que les questions troublent le bon déroulement du cours et que cet étudiant doit être bête pour poser autant de questions. Le professeur de chimie minérale dicte et, à l’examen, il demande de réciter. Guy est incapable d’apprendre par cœur. Il comprend, mais ne récite pas. Il est recalé, dès l’écrit. À la session suivante, le professeur en question tombe malade. Il est remplacé par un autre pour la correction des copies et l’oral. Guy se débrouille aussi bien que les autres avec lui, car il n’y a pas à réciter. À l’oral de chimie organique, Guy est à la suite d’un autre étudiant que le professeur estime beaucoup. Cet étudiant récite du cours et le professeur est satisfait. Pour donner une bonne note, avant de passer à Guy, il demande une synthèse difficile qui réclame un peu de réflexion, se trouvant dispersée dans le cours. À la surprise du professeur, l’étudiant bute. La bonne note qu’il voulait donner baisse un peu. Dépité, il se retourne pour prendre le suivant et voit Guy, cet étudiant qui l’a fait souffrir pendant le cours et qui doit être bête. Pour s’en débarrasser, il lui demande la synthèse que le bon élève n’a pas su décrire. À sa grande surprise, Guy explique comment la réaliser. Ce n’est pas difficile pour lui : c’est de la logique appuyée sur des connaissances. Il obtient une bonne note, qu’il n’aurait pas eue s’il lui avait été demandé de réciter le cours. Il est reçu en bonne place.

La vie sépare Denise et Guy en 1973, après les vacances. Denise a sollicité des postes d’assistant à la faculté. Elle en obtient un dans une autre ville. En même temps qu'elle travaille, elle prépare l’agrégation. Elle est recalée à l’oral en 1974, se marie avec Serge, et est reçue l’année suivante, en même temps que Guy. Françoise arrivera à être nommée professeur au Lycée Nord, mais sans jamais réussir à l’agrégation.

À la fin des vacances 1973, Guy perd son oncle. Il n’a plus de famille proche. L’oncle lui laisse un petit héritage. Une bonne partie disparaît avec les frais de succession. Il lui reste un vieux chalet en montagne, un petit capital qu’il met principalement à la caisse d’épargne, et la vieille auto de l’oncle. Il a de quoi tenir en ajoutant la bourse, jusqu'à la fin des études. Il garde la chambre chez Nathalie qui lui fait un prix d’ami.

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9 Le groupe

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Les nouveaux moyens de Guy lui permettent d’aller dans un restaurant administratif un peu plus cher que le restaurant universitaire où il va manger souvent. Il s'y mêle aux quelques professeurs débutants du lycée tout proche qui sont célibataires comme lui. Il se lie rapidement dans un petit groupe. Ils se réunissent chez l’un ou chez l’autre et parfois au café. Ils sortent aussi ensemble.

Joël est à l’origine de ce petit groupe. C’est un jeune professeur de philosophie qui est passionné de caractérologie. Il cherche les caractères des personnes qui le côtoient. Guy l’intéresse, car c’est un scientifique et il voit en lui un flegmatique presque pur. Il se réfère pour cela à un traité déjà ancien de René Le Senne qui classe les individus en huit caractères formants huit groupes de tailles égales. Il recherche les degrés de trois caractéristiques : l’émotivité, la primarité, opposée à la secondarité, et l’activité. Statistiquement, chaque individu est au-dessous ou au-dessus de la moyenne pour chaque caractéristique. Les combinaisons conduisent aux huit groupes. Pour savoir si on appartient à un groupe ou à un autre, il existe des tests. Suivant les réponses, il est possible de faire le classement. Ainsi, d’après les tests, Joël dit à Guy qu’il est flegmatique, car il est peu émotif, secondaire et actif. Lui-même se classe dans les nerveux, étant émotif, primaire et inactif. Il est à l’opposé de Guy, ce qui l’excite beaucoup. Il adore parler avec lui, lui poser des questions, le voir réagir. Guy est aussi très intéressé. Jusque-là, il voyait le monde à son image. Les réactions des autres devaient être voisines des siennes. Or, il n’en est rien. Les réactions fondamentales, instinctives, ne sont pas les mêmes. Il le voit bien avec Joël. Chacun à sa réaction propre dans une situation donnée. Souvent, il y a opposition, d’un caractère à l’autre. Il comprend, que les incohérences de comportement qui le troublaient chez les autres, n’en sont pas si l’on tient compte du caractère. Il demande le traité de caractérologie à Joël et médite le gros volume sérieusement. C’est une révélation. Joël lui explique comment il ressent le monde : d’une façon qu’il n’aurait pas soupçonnée auparavant, presque à l’opposé de la sienne. Il fait là une découverte qui est fondamentale. Grâce à la caractérologie, il va pouvoir prévoir les réactions des gens et ne plus faire d’erreurs de jugement. Il se met avec Joël à analyser les caractères de plusieurs personnes. Joël, rapidement, est dépassé par Guy, plus rigoureux. Joël en est émerveillé et ne peut le cacher. Découvrir le caractère d’une personne n’est pas évident quand elle ne se prête pas aux tests ou les biaise en répondant de travers ou ne comprend pas les questions. Certains caractères sautent aux yeux. D’autres sont plus cachés ou atténués. Il est facile de se tromper. Guy et Joël discutent longtemps certains cas.

Guy s’intéresse fortement à son propre caractère. Il n’avait jusque-là pas bien compris certains sentiments. Ainsi, le cœur, si cher à Corneille et aux hommes politiques, n’avait pas d’explication claire pour un aussi peu émotif que lui. C’est un sentiment instinctif des émotifs, qui leur semble naturel, et qu’ils jugent fondamental. Celui qui, comme lui, n’a pas de cœur, leur semble un monstre. Il est préférable de ne pas le dire à ces émotifs pour ne pas les choquer. Il sait maintenant que chaque personne est satisfaite de son propre caractère et s’y réfère instinctivement pour juger les autres. Les goûts sont fortement liés au caractère. Guy est peu subjectif. Bien qu’il ait l’oreille musicale et sache chanter juste, il se désintéresse de la musique et de la plupart des arts, à cause de sa faible émotivité. Il en est de même de son indifférence aux cérémonies, aux fleurs, aux ornements et à l’aspect d’un objet ou d’une voiture. Comme il ne cache pas son faible attrait pour la musique, il en étonne plus d’un, vu sa rareté, mais il rencontre parfois des gens qu’ils sont comme lui, et qui n’osent le dire qu’à lui. Il est étonné de son côté qu’une succession de sons, ne portant aucun message facilement compréhensible soit adoré par autant d’individus. Quand il interroge pour savoir comment un nouveau morceau de musique est ressenti, c’est très varié d’une personne à l’autre. C’est le support d’un fantasme. L’incohérence dans les résultats, le trouble. Guy ne se laisse pas influencer par les fantasmes. Il analyse avec sa logique qui rejette l’incompréhensible. Si un morceau de musique est répété, il finit par être reconnu. Il a rabâché à l’école et écouté des airs qu’il a mémorisés. Cela participe à la culture, une culture qui peut être très différente d’un groupe à l’autre, d’un pays à l’autre, chaque musique faisant partie d’une famille d’arrangements des sons. Beaucoup de gens se passionnent pour une de ces musiques, avec tous les excès qui en résultent : sommes folles dépensées pour les appareils de reproduction, les instruments et les enregistrements, sans oublier le mépris fréquent pour les autres musiques. Mécanisme de ségrégation, Guy estime que cette passion musicale a des aspects presque aussi néfastes que les drogues qui accompagnent parfois les amateurs de concerts. C’est trop sulfureux pour qu’il veuille y goûter. Il rejette cette passion, cette musique envahissante et asservissante. Il déplore qu’au cinéma, les films aient toujours un fond musical, brouillant les sons normaux, imposant une culture non universelle et une souffrance des oreilles quand elle est forte. Dans les chansons, il faut être un expert pour deviner le texte noyé dans les sons. Il aime le silence et les paroles compréhensibles. Pour lui, la musique adoucit les mœurs en abrutissant. Elle n’a d’intérêt qu’au second degré, parce que beaucoup de personnes s’y intéressent.

Toute l’éducation scientifique de Guy a visé à contrecarrer la subjectivité. Il est allé à fond dans cette direction, privilégiant la stricte logique. Dans la poésie, cette musique des mots, Guy voit un jeu, intéressant comme les autres jeux, et montrant la dextérité de celui qui s’y prête, mais qu’il met au même niveau que les autres jeux. C’est déjà plus attirant, moins subjectif que la musique. Beaucoup de gens aiment la poésie, parfois par snobisme pour faire partie d’une élite, mais il n’est pas de ce monde. Il ne retient ni ne reconnaît les poèmes. Seul, le contenu logique le marque, et il est souvent trop insignifiant à ses yeux pour qu’il mémorise. Il est insensible au rythme et n’a pas la sentimentalité nécessaire pour aimer. À la poésie compliquée, il préfère la prose, les phrases au sens clair, quitte à y multiplier les répétitions et accumuler des platitudes, faisant bondir les littéraires. Il n’utilise pas l’argot, les mots étrangers, les régionalismes, les patois, les sigles ou les vocabulaires qui nécessitent une initiation les rendant incompréhensible à la majorité, mais que cette majorité apprécie paradoxalement. Dans les romans, il n’arrive pas à lire ces auteurs primés par des jurys avides de bizarreries, qui se singularisent en jetant des idées et des mots désordonnés ou recherchés sur le papier. La plupart des arts sont aussi des jeux pour Guy, des jeux que l'on attache à une culture, qui lui semble pauvre par sa subjectivité, même s’il ne la dénigre pas, admettant que ses valeurs ne sont pas celles des autres. Il se sent isolé, peu compris, lui, attiré par le fonctionnel, alors que l’incohérence, la sentimentalité règnent en maître sur le monde.

Quand Guy s'intéresse à une personne, il recherche le fond, auquel va désormais se joindre le caractère, et néglige l’aspect, contrairement à beaucoup d’autres. Il peut avoir vu pendant des heures une personne, sans être capable de dire comment elle était habillée ou quelle était sa couleur de cheveux ou même si elle portait des lunettes. Ce n’est pas tellement en la regardant qu’il la comprend. La beauté habituelle n’est pour lui qu’un problème de statistique : c’est la majorité qui décide. Elle est trop trompeuse pour qu’il s’y attarde. Il ne rejette pas toujours ce qui est considéré comme vilain, jugeant sans a priori. Il ne retient un nom propre qu’au bout d’un temps très long, et a du mal à l’attribuer. Le flegmatique qu’il est, appréhende mieux les objets que des personnes, et les personnes sont vues plutôt comme des objets, à l’inverse de ce que pratique un émotif qui personnalise les objets. Comme il n’a rien contre les robots, c’est la raison qui lui permet de juger de la valeur d’une personne, et non les sentiments, d’où une quête des méthodes de jugement objectives. Quand il lit un livre, il retient les idées, et oublie l’auteur et le titre, ce qui lui joue des tours quand on lui demande une référence. Sa forte secondarité le porte à s’intéresser à l’avenir. Il mène ses études en voyant loin. Il ne dilapide pas le petit capital de son oncle comme le ferait un primaire, et ne joue jamais à une loterie s’il sait que la probabilité de gain est inférieure à un.

De la prise de conscience de son caractère et de celui des autres, Guy en tire la leçon : il voit le monde plus clairement ; il n’est pas comme les autres, mais il est maintenant capable, par le raisonnement, de se mettre à la place d’une personne pour en prévoir les réactions, et agir en conséquence. Pour se perfectionner, mieux s’intégrer aux autres, il recherche dans les bibliothèques les livres de caractérologie. Il est fortement déçu. Il en trouve beaucoup, mais le contenu est affligeant : aucune rigueur scientifique et les affirmations gratuites se mêlent parfois à des études astrologiques. C’est un grand fatras dont il ne retire que quelques livres sérieux, principalement œuvres d’élèves de Le Senne ayant recherché des tests ou d’autres critères à appliquer à la caractérologie statistique.

Guy estime que ce qui altère la santé ou qui risque de blesser, est mauvais, et doit être rejeté. Cette logique, qu’il s’est forgée progressivement depuis l’enfance, lui interdit les drogues, dont le tabac et l’alcool, qu’il a vite reconnus scientifiquement comme étant nocifs, malgré les croyances populaires favorables à leur usage. À cette époque, refuser le verre de l’amitié est un affront. Beaucoup doutent de sa santé, ne voyant que la possibilité d’une raison médicale pour expliquer qu’il préfère le lait ou l’eau. Il rejette les pratiques dangereuses. Il évalue les risques de tout ce qu’il fait ou peut faire, et ne garde que ce qui l’est peu. Il n’accepte pas de conduire une moto ou de faire du ski, sachant que l’accident est trop probable, d’où une réputation de mauviette. Il tolère que les autres se risquent, estimant que chacun est libre de se suicider rapidement ou à petit feu, mais il n’apprécie pas la publicité que ceux qui, s’adonnant à ces drogues ou ces activités, ont tendance à développer, en portant aux nues le plaisir qu’ils en retirent. Par exemple, il n’aime pas écouter les mérites de tel ou tel cru de vin que ses adorateurs développent à l’infini, en en savourant directement ou indirectement le plaisir. Ceux qui se glorifient d’un exploit dangereux baissent dans son estime, mais s’il juge, il ne cherche pas à réformer le monde, en dehors de l’exemple qu’il donne. Guy n’accepte le plaisir que s’il est sans risque, risque immédiat ou différé. Il est plus tolérant quand le risque est faible : celui de la conduite automobile ou celui d’une drogue douce comme le café ou le thé, qui n’engendrent pas l’accoutumance. Il évite cependant l’excitation, considérée comme un dérèglement. Comme pour l’alcool, il ne boit pas le café ou le thé qu’on lui offre. Il ne le ferait que pour rester éveillé, et en automobile, il ne fera aucun excès de vitesse. Il y a peu de plaisirs sans risque. Le jeu, l’amour sont risqués. Les passions apportent du plaisir et des excès. Dans ces domaines, Guy avance avec prudence, conscient de ne pas l’avoir été suffisamment avec Elsa.

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Vincent est un historien, doué d’une mémoire visuelle encore supérieure à celle de Françoise. Il est capable de lire un livre complet et de le réciter. Son violon d’Ingres est les langues. Chaque année, il en apprend une nouvelle. Il en est à la neuvième : le suédois. En vacances, il va dans le pays concerné et voyage beaucoup. Le soir, il écoute les radios étrangères. Vincent est très engagé en politique, à l’extrême gauche. Il en parle peu à ses amis qui ne sont pas très fixés sur cette question, et laissent tomber la conversation quand il lui arrive d’en parler. Il aime cependant raconter ses aventures de colleur d’affiches lors des élections, dont le côté anecdotique leur plaît. Il a alors des auditeurs attentifs. Avec les colleurs de son bord, il déchire les affiches des adversaires politiques et colle les siennes aux meilleurs emplacements. Il se bat contre les colleurs de l’autre bord. Plusieurs fois, la police est intervenue et il a envoyé des pavés. Une fois, il a perdu ses lunettes en chargeant la police. Il avoue d’ailleurs qu’il ne voit presque plus rien sans ses lunettes à verres à gros bords qui corrigent une très forte myopie. Il fonce en aveugle, ce qui étonne beaucoup ses interlocuteurs. Une autre fois, il est allé clandestinement à une réunion de jeunes en Allemagne communiste et a traversé la rivière frontière à la nage, sans se soucier des gardes qui ont la consigne de tirer. Malgré cet engagement, il est très gentil et tout doux avec ses amis qui adorent l’écouter raconter ses histoires.

Vincent a cherché à se rapprocher d’Hélène, un autre membre du groupe. Cette tentative a tourné court. Maintenant, son attention se reporte sur Odile, la plus belle fille du groupe. Il vient de commander une moto.

En dehors de Joël et de Kurt, un jeune lecteur d’allemand qui se joindra à eux pendant quelques mois, les autres personnes du groupe sont des femmes.

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Hélène est angliciste et a 25 ans. Elle enseigne tout en préparant l’agrégation. Guy la voit souvent, car elle loge chez Nathalie dans la chambre au-dessous de la sienne.

Un jour, Guy est dans sa salle de bains. Il tire un peu fort sur un gant de toilette pendu au mur. Le crochet est arraché avec sa cheville. Il laisse un trou dans le mur de la taille de la cheville. Il est facile de remettre la cheville dans son trou, où elle se coince. Avant de reboucher le trou, il remarque qu’il communique avec une gaine de ventilation. Un peu de bruit filtre à travers le trou. En approchant l’oreille, il entend les informations de la radio d’Hélène. Elle n’a pas l’habitude de pousser le son, car Nathalie ferait des remarques. Lui-même n’entend rien de la chambre, mais par le conduit acoustique de la gaine, tout parvient très distinctement quand l’oreille est collée sur le trou. Il se doute que la porte de la salle de bains est ouverte, comme l’est très souvent la sienne. Il rebouche le trou et n’y pense plus. Il sait cependant qu’il ne faut pas tirer fort sur le crochet. Ce qui se passe chez Hélène ne l’intéresse pas énormément.

Hélène est une fille brune, de taille moyenne et d’aspect agréable. Elle n’a pas de gros muscles, mais ils sont fermes et elle est fière de la poigne de sa petite main qui vaut celle d’un homme. Elle aime bien parler avec Joël et Guy. Ils sont souvent à trois. Elle s’intéresse à la caractérologie dont parle Joël et se prête aux tests. Elle se révèle sentimentale, c’est-à-dire émotive, secondaire et inactive. Elle conteste ce dernier point, car elle se juge assez active. Joël lui dit que les tests sont formels. Guy doit expliquer que l’émotivité multiplie l’activité apparente et que l’activité de la caractérologie est plutôt une activité créatrice et libre. Hélène a tendance à se donner de l’activité par une autre voie. Elle s’engage, par exemple en acceptant au lycée des heures supplémentaires. Elle est ensuite obligée de les faire, ce qui est une activité non libre. Le sentimental a tendance à se lier de cette façon. Il se fait aussi du souci, ce dont Hélène convient.

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Renée est professeur de lettres modernes et a 26 ans. Elle est ouverte et décontractée, moins svelte qu’Hélène. Elle adore le théâtre et a chez elle de la musique en permanence, rarement en sourdine. Elle entraîne ses amis au cinéma, à des spectacles ou à des promenades. Elle tire les cartes et anime les conversations. Elle a un faible pour l’auto de Guy et la moto de Vincent, car elle n’a qu’un vélo.

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Léa est professeur certifié d’allemand et a 22 ans. D’origine alsacienne, elle est bilingue. Son père, militaire, est resté longtemps en occupation en Allemagne et elle a fait une partie de ses études dans ce pays. Elle est effacée. Les tests hésiteront à la placer entre amorphe et apathique : non émotive, non active et entre primaire et secondaire. En classe, elle est chahutée, ce dont les membres du groupe n’osent pas parler devant elle. Elle est pourtant gentille et elle fait de son mieux. Son visage et sa façon de s’habiller n’emballent personne. Elle porte des couleurs très germaniques. Quand Hélène, au bout d’un an, sera nommée dans un lycée éloigné, Léa prendra sa chambre, sous celle de Guy.

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Odile est professeur de lettre classique. Elle est la plus âgée du groupe avec ses 40 ans. Elle ne les fait pas et est très belle, aussi bien de visage que de corps. Elle est sportive et a du tonus. Elle a été fiancée avec un sportif qui a été emporté par une avalanche. Elle regrette de ne pas s’être mariée, mais elle a évincé les nombreux prétendants que sa beauté attirait comme des mouches, les estimant trop éloignés de son idéal. Elle a laissé passer les années. Elle se joint au groupe, car Guy lui rappelle son fiancé.

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Blanche enseigne en se préparant à des examens administratifs. Elle a 29 ans. Elle est grande pour une femme : 1,83m. Elle en fait un complexe qui, la tient écartée des hommes. Elle est très loin d’être une beauté éclatante comme Odile, mais n’est pas laide. Elle est surtout effacée. Fille unique, elle vit, avec ses parents âgés qui sont à sa charge, dans un petit appartement qu’elle loue. Sa mère avait 50 ans quand elle est tombée enceinte par surprise sans avoir eu d’autres enfants. Blanche a acheté une petite automobile pour transporter ses parents qui sont presque invalides. Étant assez occupée, sa participation au groupe est épisodique.

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Joël est très impulsif. Il se confie volontiers à Guy. Il est croyant et va à l’église. Sa façon de croire étonne Guy. Il lui raconte qu’il est envoûté par la musique des orgues et qu’alors il se sent partir vers le ciel. Il a des impulsions qui le portent vers Guy qui se demande parfois s’il n’est pas homosexuel. Joël parle aussi de son attirance pour les filles. Son amour papillonne. Il expose à Guy les valeurs respectives des filles du groupe, plus attiré vers l’une ou l’autre, suivant les jours. Celle qui revient le plus souvent est Odile, ainsi qu’une autre qui ne fait pas partie du groupe, bien qu’il essaye plusieurs fois de l’inviter en son sein. C’est un professeur de physique dont la ligne le fait presque autant frémir que celle d’Odile. Guy la trouve aussi à son goût, mais il ne cherche pas à sans approcher, comme le fait inutilement Joël. Elle a sa vie ailleurs et ne s’occupe pas d’eux.

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Guy, bien entendu, manque d’amour. Il est privé de Denise. Il correspond avec elle, mais n’aime pas écrire. Il a, d’après les professeurs de lettre du groupe, une très bonne élocution, et son français est très bon. Malheureusement, son vocabulaire écrit est réduit au nombre de mots dont il est sûr de l’orthographe. Il envoie seulement quelques lettres à Denise qui ne lui en veut pas de ses fautes et lui répond toujours. Ce sont des missives d’amitié où ils n’évoquent pas leurs amours passées. Ils se suivent simplement de loin.

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10 Renée, Guy et Vincent

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Toutes les filles du groupe vont être amoureuses de Guy. C’est un beau garçon, peu expansif, mais sérieux. Son savoir scientifique est vite remarqué, car Joël en fait un éloge dithyrambique.

Ces filles sont issues de milieux modestes et ont fait des études qui les ont menées à la sécurité du travail. Elles ont, jusque-là, un peu oublié de vivre. En dehors de Renée, elles s'éveillent à l’amour, à un âge déjà avancé. Elles n’ont plus l’impétuosité de la jeunesse, mais ont l’espoir de fonder, un jour, une famille. Elles ont Guy en ligne de mire.

Renée attire dès les premiers jours Guy dans sa chambre et s’offre à ses caresses. Il n’est pas franchement emballé, mais ne se dérobe pas. Il préfère Denise ou Hélène, à la peau plus ferme. Mais Renée n’a aucune réticence, l’invitant toujours à aller plus loin vers ses dessous et préférant la main de Guy à ses propres attouchements. Elle le dirige vers le sexe et réclame des caresses profondes. Il explore, au ravissement de Renée qui en redemande. Il constate qu’elle a une malformation à l’entrée du sexe. Au lieu du classique grand trou unique, il y en a deux petits, séparés par un pont de chair, de la grosseur d’un doigt, qui barre ainsi l’accès. Intrigué, il le palpe et se demande si ce n’est pas un reste d’hymen. Il l’accroche de son index recourbé et tire un peu. C’est trop épais, et placé trop en avant. Denise n’avait pas de lèvres collées de cette sorte. Elles s’ouvraient largement, libérant le passage. Renée proteste qu’il lui fait mal quand il insiste pour en évaluer la solidité. Elle l’invite à ce qu’il la prenne au lieu de la malmener. Il en a envie, mais il a peur que sa verge n'ait pas la place de passer dans un des deux orifices. Il se contente de caresser. Toutes les fois qu’ils se retrouvent dans l’intimité, elle en profite pour se faire tripoter. Guy reste dans l’expectative durant quelques séances. Il se décide enfin :

 

— À ton avis, pourquoi ne fais-je pas l’amour avec toi ?

— Parce que tu n’en as pas envie, dit Renée.

— Ce n’est pas cela, dit Guy.

— Tu peux mettre un préservatif si tu y tiens, dit Renée. J’en ai une boîte. Je n’en ai jamais trouvé d’assez solides. Ils se déchirent.

— C’est normal qu’ils se déchirent s’ils sont brutalisés, dit Guy.

— Je ne vois pas ce qui t’arrête, dit Renée. Tes principes ?

— Pas du tout, dit Guy. C’est toi.

— Je réclame, dit Renée. C’est toi qui ne veux pas. Es-tu impuissant ?

— Non, dit Guy. Ce n’est pas possible de faire l’amour avec toi.

— Tu ne me le feras pas avaler, dit Renée. Je l’ai déjà fait. Et plus d’une fois.

— Celui qui l’a fait n’a pas dû s’amuser, dit Guy. Tu es trop fermée à l’entrée. Il y a à peine la place.

— Tu m’étonnes, dit Renée. Ne serais-je pas faite comme les autres ?

— Ton anatomie aurait besoin d’une petite révision, dit Guy. Tout semble en bon état, mais tu as des lèvres soudées qui bouchent à moitié le passage.

— C’est la première fois que j’en entends parler, dit Renée.

— Le médecin ne te l’a-t-il jamais dit ?

— Je ne suis jamais malade, dit Renée. Je n’y vais pas.

— Tes petits copains ne te l’ont-ils pas dit non plus ?

— Jamais ! C’est sans doute pour cette raison qu’ils ne sont jamais restés longtemps avec moi, dit Renée. Ils ont eu des échecs à répétition. Il n’y en a que deux qui ont réussi, et ils sont partis aussi. C’est bête. Je les accusais de ne pas savoir s’y prendre. Qu’est-ce que je vais faire ?

— Tu as le choix, dit Guy. Rester comme cela et te contenter de miettes d’amour ou faire sauter l’obstacle et libérer ainsi la porte de ton paradis.

— Peux-tu me le faire ?

— C’est plus difficile qu’avec l’hymen, dit Guy. Je ne vais pas te charcuter. Il y a des spécialistes. Le plus simple est de te faire opérer.

 

Renée prend un rendez-vous chez un médecin qui l’examine et la dirige vers une clinique. La séparation des deux lèvres est rapidement réalisée par un chirurgien. La cicatrisation dure quelques semaines.

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Renée souhaite remercier Guy. Elle le fait déjà oralement quand il va la voir à la clinique où elle passe une journée après l’opération. Il est seul à savoir qu’elle se fait opérer. C’est une période où il est très occupé par son travail et ses autres relations. Il la néglige un peu. Elle se rabat sur Vincent qui a acheté sa moto et qui emmène volontiers un passager sur son siège arrière. Après quelques essais, Hélène, Guy et Joël déclinent très vite les invitations au voyage de Vincent. Ils préfèrent la voiture, la bicyclette ou la marche. Renée reste seule à se laisser emporter sur la rapide machine. Elle enlace le conducteur à bras-le-corps, et s’accroche très fort pour encaisser sans risque les accélérations de la conduite sportive. Les petites promenades du début se transforment bientôt en longues escapades où ils se grisent ensemble de la vitesse, du soleil, du froid, de la pluie, de la neige et du vent. La demi-journée ne leur suffit plus. Souvent, ils partent le samedi, couchent à l’hôtel et reviennent le dimanche.

Peu de temps après l’opération, Renée se propose à Guy. Il lui répond que la cicatrisation n’est pas achevée, que ce n’est pas prudent, et qu’il vaut mieux attendre. En fin de semaine, elle part avec Vincent. Elle l’attire dans sa chambre. Il rêve d’Odile, et Renée n’est pas son idéal. Hélène en est plus proche, mais elle l’a évincé. Renée est là, bien disposée, et Vincent, indécis, ne dit rien, ne sachant que faire. Elle en profite pour se déshabiller sous son nez et lui enlève ensuite ses vêtements sans qu’il manifeste sa désapprobation. Il n’est pas à l’aise, car c’est la première fois qu’il est dans cette situation. Être frôlé par une femme de près, lui cause beaucoup d’émotion. Renée frotte son corps contre lui, ce qui augmente son émoi. Il ne sait plus où il en est. Sans complexe, elle l’entraîne sur le lit et guide sa maladresse. Elle est enthousiasmée par la rapidité avec laquelle il parvient à la rendre heureuse. Elle était habituée au laborieux acharnement de ses amants antérieurs. Sa nouvelle condition lui ouvre des perspectives qu’elle ne soupçonnait pas. Ses plaies sont bien refermées et ne sont plus douloureuses. Guy a eu tort de ne pas en profiter. Vincent découvre un aspect des femmes très nouveau pour lui, qui va le passionner. Il ne regrette pas de s’être laissé séduire. Il va souvent recommencer avec Renée qui n’est pas avare de ses charmes.

Renée n’oublie pas Guy. À la fin officielle de la cicatrisation, elle va le retrouver. Elle lui explique la nouvelle vie qui s’ouvre à elle et la facilité qui a présidé à ses rapports avec Vincent. Maintenant, elle se sent libérée et avide d’amour. Elle est disposée à en faire bénéficier Guy et lui montrer ce qu’elle sait faire. Elle est prête à satisfaire les deux hommes. Mais Guy connaît Vincent, qui n’est pas du genre à partager et qui est violent à ses heures. Guy préfère ne pas s’y frotter. Sans Vincent, il aurait exaucé les désirs de Renée. Désormais, il n’en est plus question. Il lui explique son point de vue. Elle lui répond que Vincent lui a demandé d’être discrète, et qu’elle le sera de la même façon avec lui. Il n’en est pas persuadé. Il la renvoie à son partenaire et cesse toute relation amoureuse avec elle.

Vincent se révèle vite un amant exigeant dont la fougue s’accorde avec celle de Renée. Très vite, le bruit court qu’ils sont ensemble, les promenades où ils sont enlacés à moto en étant la preuve aux yeux de tous, même avant que Renée se donne à lui. Ne pouvant cacher leur liaison, ils jugent qu’il est inutile d’avoir deux vies séparées, et ils louent un petit deux-pièces pour se loger.

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Renée et Vincent se séparent pendant les vacances, celui-ci ne renonçant pas à ses voyages lointains. Il répond à sa passion dévorante des langues qui n’a d’égal que celles qu’il a pour la politique et la moto. Il ne s’encombre pas de Renée, qui ne parle pas la langue, et qu’il faudrait traîner comme un boulet. Il ne lui demande pas son avis, et il a déjà réservé. Elle passe après. Dès les vacances de Noël, il part comme il en a l’habitude pour se perfectionner au contact des gens du pays qu’il a choisi. Grâce à des échanges de cours avec les collègues, il parvient à allonger substantiellement la durée de son voyage, ce que Renée ne pourrait pas faire aussi facilement, enseignant dans moins de classes avec des horaires chargés.

Vincent utilise les services d’une association qui met en rapport des correspondants d’âges voisins. Il ne souhaite pas recevoir, mais seulement aller à l’étranger pour baigner dans la langue. Il y a heureusement cette possibilité avec des étudiants qui apprennent le français, et qui pour une raison ou une autre restent dans leur pays. Il remplit au début de l’année scolaire une fiche avec ses désirs qui sont d’aller dans le pays pendant les vacances de Noël, et pendant les suivantes. Il souhaite trouver une personne qui s’intéresse comme lui aux langues pour travailler avec elle. Les années précédentes, il pouvait parler une ou deux heures par jour avec des étudiants qui le laissait aller en ville le reste du temps. Il est mis en relation avec une certaine Ingrid qui a 25 ans, et qui lui écrit dans un anglais impeccable, langue qu’elle dit bien posséder.

* ° * ° *

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Ingrid accueille Vincent à l’aéroport un samedi matin et l’emmène chez elle. La conversation a lieu, les premiers temps, principalement en anglais, ce qui va permettre de faciliter la compréhension. Ingrid commence ses études en français. Elle est douée et apprend rapidement. Vincent n’est pas en reste. Elle se rend vite compte qu’il est encore plus doué qu’elle. Ils rivalisent tous deux sans se fatiguer et leurs progrès sont rapides. Toute la journée, ils parlent, lisent, traduisent, écrivent, corrigent leurs accents. Ils sont heureux de leur bonne entente. Ils ne s’arrêtent pas, ni pendant les repas, ni pendant qu’elle vaque, aidée par Vincent, à la cuisine, au ménage, aux courses dans les magasins et aux travaux quotidiens qu’elle doit bien exécuter en l’absence d’aide, mais qu’elle accomplit avec une grande efficacité, en même temps qu’ils continuent de parler. Elle l’installe dans une chambre de l’appartement, lui montre les commodités et l’unique salle de bains qu’ils utiliseront à tour de rôle. Il passe une très bonne nuit dans le lit spacieux et confortable de la chambre d’amis. Au réveil, elle lui apporte un copieux petit déjeuner et ils se remettent vite au travail.

Le soir arrive sans qu’ils s’arrêtent plus de quelques instants pour satisfaire les impératifs de la vie normale. Ils passent d’un sujet à l’autre. Vincent explique qu’il est professeur d’histoire et qu’il a été obligé de laisser sa compagne en France à cause des contraintes du travail. Elle lui apprend qu’elle est mariée depuis un an, que son mari est ingénieur, et qu’il a été envoyé faire un stage de perfectionnement pendant la période creuse des fêtes. Elle aurait aimé le suivre, mais elle ne pouvait pas à cause de son travail, comme Renée, et aussi du fait de l’arrivée de Vincent. Dans son entreprise, elle s’occupe de la partie technico-commerciale, et est une hôtesse de vente. Sa connaissance de l’anglais et de l’allemand lui ouvre la clientèle étrangère. Elle aurait aimé pouvoir aller en France pour apprendre le français, mais elle est coincée sur place par les permanences. Elle est heureuse de voir que grâce à Vincent, elle a trouvé une bonne solution. Elle ne pensait pas que la collaboration serait aussi fructueuse. Il lui avoue qu’il en est de même pour lui. Elle lui parle de ses parents, qui vivent en province et qu’elle a quittés pour poursuivre ses études supérieures, de sa jeune sœur Lou, âgée de 18 ans, qui vient de la rejoindre pour la même raison, et qui est retournée chez les parents pendant les fêtes. Elle sort un album de photos qu’elle feuillette et commente. Toute la famille est passée en revue. C’est l’occasion de poser des questions et d’apprendre des mots et des phrases sur ce sujet.

Ils examinent les photos et s’y attardent longtemps. Elle lui montre sa sœur Lou qu’elle traitait comme une poupée quand elle était petite, et son mari Olaf. Vincent remarque qu’elle n’ouvre jamais certaines pages de l’album. Comme il veut le faire, elle l’en empêche doucement :

 

— Je crois qu’en France, certaines choses ne se montrent pas, dit Ingrid. Je ne veux pas vous choquer.

— De qui s’agit-il ?

— De moi et de mon mari, dit Ingrid, dans notre île sur le lac ; de Lou aussi.

— Ce n’est pas visible, dit Vincent ?

— Nous sommes nus, dit Ingrid. Ici, c’est normal. Chez vous, je ne crois pas.

— Si cela ne vous gêne pas, dit Vincent, j’aimerais voir.

— Il n’y a pas de gêne dit Ingrid. Vous allez en voir beaucoup d’autres. Regardez dans ces magazines et ces journaux. Il y en a partout.

Elle ouvre un magazine, puis l’album aux pages en question.

— Vous êtes belle, dit Vincent, et votre mari aussi.

— Vous êtes gentil, dit Ingrid. C’est plus joli sur le magazine. On nous enseigne ici à ne pas avoir de fausses pudeurs et à être naturel. Me permettez-vous de l’être avec vous ?

— Bien sûr, dit Vincent. Qu’est-ce que cela implique ?

— De ne pas être choqué par ces photos, dit Ingrid, de pouvoir se mettre nu devant un autre, par exemple au bain, de parler de sexualité sans cacher la sienne.

— Je vais essayer de m’y faire, dit Vincent.

— Comme avec les gens d’ici, dit Ingrid, et sans que vous y voyiez une provocation. Vous avez le droit d’être excité, mais il suffit de le reconnaître. L’êtes-vous ?

— Un peu, dit Vincent qui dissimule difficilement ses réactions. Faites comme d’habitude. Nous n’en sommes pas encore là en France, mais nous y allons. Nous avons déjà des écoles mixtes et nous commençons à nous dénuder sur les plages. Et vous, pas d’excitation ?

— Un peu aussi, concède Ingrid qui a bien remarqué le trouble de Vincent. Je ne suis pas insensible.

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Survient alors un coup de téléphone qui va permettre à Vincent d’avoir le temps de retrouver son équilibre. Ingrid décroche le combiné et passe un écouteur à Vincent. C’est Olaf, le mari de celle-ci. Il entend une voix masculine qui informe Ingrid de ce qu’il a fait dans la journée. Le stage se déroule bien. Il est avec une stagiaire, qui écoute et qui veut savoir si Ingrid accepte qu’elle se mette avec Olaf pendant la durée du stage. Ingrid répond favorablement, puis elle parle de Vincent avec enthousiasme, en le couvrant de fleurs. Elle n’a jamais eu de professeur aussi efficace. Elle est déjà parvenue à apprendre avec lui ce qu’elle aurait mis des semaines à obtenir d’un autre. C’est merveilleux, inespéré.

Olaf sentant la profonde admiration de sa femme pour Vincent lui conseille de bien le soigner et de veiller au confort de leur hôte. Il lui suggère de lui montrer l’album de photos et de l’inclure dans la collection. Elle le quitte en lui envoyant un baiser.

Vincent la questionne :

 

— J’ai déjà vu l’album. Vous avez pris de l’avance. N’avais-je pas le droit de le voir sans son accord ?

— Mais si, dit Ingrid. Ce n’est pas cet album-là, c’est l’autre. Je le garde pour moi d’habitude. C’est intime.

— Est-ce si délicat, dit Vincent ?

— À vous de juger, dit Ingrid.

Elle sort l’autre album et lui donne à regarder. Que peut-il y avoir dans un album intime ? Il a déjà vu des nus. Il l’ouvre. Sur la première page, il n’y a qu’une classique photo de classe avec des numéros sur tous les adolescents. La jeune Ingrid est parmi eux. Des numéros se retrouvent en regard, avec des noms, des dates et des nombres.

— Ce n’est pas délicat de voir cela, dit Vincent dépité.

— Alors, je vous explique, dit Ingrid. Les numéros sont les garçons que j’ai connus. Les dates sont celles des débuts et des fins des rencontres, et le nombre à droite, le nombre de rencontres pendant la période des deux dates.

— Il y a d’autres photos dans les pages qui suivent, dit Vincent.

— J’ai connu des garçons de plusieurs classes, dit Ingrid.

— Ensuite, dit Vincent, les photos sont individuelles.

— Oui, dit Ingrid.

— Vous étiez très jeune au début, dit Vincent.

— Du même âge que les copines qui faisaient comme moi, dit Ingrid. J’étais déjà bien formée.

— Vous alliez avec tous les garçons, dit Vincent ?

— Non, dit Ingrid. Tous ceux des photos ne sont pas dans la liste, et avec l’âge, je suis devenue plus difficile. C’est normal.

— Pourquoi normal ?

— Au début, dit Ingrid, j’ai privilégié mon corps, comme les copains et les copines. Je changeais de garçon pour voir la différence. J’ai constaté qu’il n’y en avait pas beaucoup. Je n’ai plus changé.

— Les périodes s’allongent avec le temps dit Vincent, mais vous avez changé assez souvent de partenaire.

— C’est qu’en restant avec le même, dit Ingrid, d’autres problèmes apparaissent. Il faut pouvoir vivre ensemble.

— N’était-ce pas possible avec un de ces garçons, dit Vincent ?

— Non, dit Ingrid, il y avait toujours quelque chose qui clochait, d’un côté ou de l’autre. Il n’y a qu’avec Olaf que j’ai enfin trouvé la personne avec qui je peux vivre.

— Tous les autres étaient à rejeter, dit Vincent ?

— Quelques-uns m’auraient plus, dit Ingrid, mais je ne les intéressais pas, ils n’étaient pas libres ou ils ont disparu. Les autres n’étaient pas pour moi. Au début, j’ai eu ma période folle, la période de la recherche du plaisir. On passe d’un garçon à l’autre. Ensuite, on s’informe, on commence à choisir.

— Pour avoir le plaisir maximal ?

— Si vous parlez du plaisir sexuel, dit Ingrid, il est facile à obtenir, et vite maximal. Il ne reste pas longtemps le critère de sélection, car il n’y a pas de manque de ce côté-là. Le désir est ailleurs. J’évite les brutes, les incapables, les vicieux, les nuls, les fumeurs, ceux qui ne me plaisent pas. Ils trouvent d’autres filles. Je cherche du plaisir plus intellectuel. Le comportement de mon partenaire doit s’accorder au mien. Je suis satisfaite d’Olaf.

— Tout est bien qui finit bien, dit Vincent. Comment avez-vous réalisé l’album ? Avez-vous inscrit à mesure ? Ce n’est pas possible avec les périodes.

— C’est une bonne remarque, dit Ingrid. J’ai un agenda sur lequel je marque les détails. J’ai recopié.

— Quel intérêt y a-t-il à garder toutes ces dates, dit Vincent ?

— On nous conseille de les noter, avec les références des garçons, dit Ingrid. C’est au cas où viendrait un enfant. Il est impératif qu’il sache qui est son père. Il n’est pas question de lui cacher. Savez-vous qu’une bonne partie du travail de nos consuls à l’étranger consiste à rechercher les paternités ?

— Vous ne prenez pas de précautions ?

— Mais si, dit Ingrid. Impossible d’aller avec tous ces garçons sans hygiène. Je prends la pilule et j’ajoute le préservatif. Je peux vous assurer que je n’ai jamais reçu une goutte de sperme. Jamais une verge n’est entrée en contact direct avec mon vagin.

— Alors, pourquoi noter ?

— Parce que les filles ne savent pas toutes prendre les pilules, dit Ingrid, et le préservatif est souvent mal mis. Il glisse complètement dans le vagin ou s’éraille comme un bas si on le fragilise avec les ongles et la verge passe alors au travers. C’est comme cela qu’on se transmet les maladies. Je ne le supporterais pas. Il faut être sérieux. Quand on pense qu’il y a des garçons qui refusent le préservatif, et des filles pour approuver, on se demande pourquoi il y a toujours des gens pour faire le contraire de ce qu’on leur conseille. En éducation sexuelle, on nous apprend à dérouler les préservatifs sur des pénis en bois. À dix ans, je savais ne pas les percer. On soufflait dedans pour vérifier. S’il ne claquait pas, on avait une bonne note. Il y en a qui oublient d’en mettre, alors que tout le monde a la possibilité d’en avoir. Il n’y a qu’à aller se servir au distributeur automatique qui est au coin de la rue. Pareil pour les pilules. Nos ancêtres avaient des excuses, ils étaient ignorants, mais pas nous ou alors nous sommes des imbéciles. Sans la contraception, j’aurais suivi les conseils de l’ancienne morale, et je serais restée chaste très longtemps. Je préfère la nouvelle morale. Elle permet de mieux vivre.

— Certains suivent-ils l’ancienne ?

— Bien sûr, dit Ingrid. Il y a toujours des retardataires. Beaucoup se réservent ou ne se lancent pas, mais ils sont de moins en moins nombreux. Avec la contraception, l’amour se banalise chez les jeunes, ici au moins.

— Chez nous aussi, dit Vincent. Pourquoi Olaf a-t-il conseillé de me monter l’album ?

— Pour vous faire comprendre que je ne suis pas une oie blanche, dit Ingrid. Il propose que je me donne à vous si je le souhaite.

— Vous permettez-vous de telles choses, dit Vincent ?

— Vous voudriez que le mariage canalise le désir sexuel, dit Ingrid. C’est partiellement vrai. Il n’y a rien sur l’album après Olaf, mais nous étions ensemble. C’est la première fois qu’Olaf s’éloigne de moi depuis que nous sommes mariés. Je ne suis pas auprès de lui pour le satisfaire. Je suis heureuse qu’il ait trouvé une partenaire pour la durée du stage.

— Il vous trompe, dit Vincent.

— Vous pouvez le voir comme dans l’ancienne morale, dit Ingrid. Moi, je sais que sans partenaire, il travaillerait moins bien. Il l’a certainement choisie à son goût. Il est devenu aussi difficile que moi. Il sera heureux avec elle.

— Elle peut vous le souffler s’il l’apprécie plus que vous, dit Vincent.

— C’est possible, dit Ingrid. Je ne suis pas irremplaçable.

— C’est tout ce que cela vous fait, dit Vincent.

— Je l’aime, dit Ingrid. Je ne souhaite que son bonheur. C’est à lui de choisir son avenir.

— Et le mariage n’est-il pas ce choix, dit Vincent ?

— C’est une intention d’avenir commun, dit Ingrid. Ce n’est pas irréversible. En ce qui concerne cette partenaire, c’est une fille qui manifestement s’efface devant moi. Elle a voulu me prévenir et vérifier les dires d’Olaf sur moi. Elle a raison. J’aurais pu être jalouse. Elle ne s’accrochera pas à Olaf à la fin du stage. J’ai confiance. C’est ce que je ferais à sa place.

— Olaf vous pousse vers moi, dit Vincent.

— Oui, dit Ingrid.

— Qu’allez-vous décider, dit Vincent ?

— J’ai à peser le pour et le contre, dit Ingrid. Olaf a senti le pour : nous nous entendons parfaitement pour travailler la langue. Vous êtes aussi mon hôte : je dois veiller à votre confort. Comme vous n’êtes pas venu avec votre partenaire, je connais suffisamment les hommes pour savoir que vous me désirez. Votre attitude est sans ambiguïté. Vous avez envie de moi. Vous n’avez pas l’intention de m’agresser, et vous vous retenez. Le contre est que je ne vous connais pas. Vous avez des opinons politiques, religieuses ou autres, qui ont de grandes chances de me déplaire si vous me les révélez. Je vais vous faire une proposition. Pour que je garde un bon souvenir de vous, continuons de travailler comme jusqu’à maintenant, et n’abordons pas de sujets de discorde. Je ne souhaite rien savoir d’autre de vous. Quand vous serez parti, je pourrai m’imaginer que vous êtes parfait. Dans ces conditions, je suis prête à passer mes nuits avec vous. C’est à vous de décider.

— Vous acceptez de faire l’amour avec moi ? Comme avec Olaf ?

— Oui, dit Ingrid ? Un peu de plaisir avec vous ne change rien avec lui. Je vous aime suffisamment pour ne pas m’en priver et vous priver aussi. J’admire votre facilité à apprendre ma langue et celle de m’enseigner la vôtre. Je n’ai jamais rencontré d’homme comme vous. Vous m’apportez beaucoup. Je vous aime pour cela. Il est normal de me proposer. Comme Olaf n’est pas là, je suis disponible et j’ai des envies, à être toujours près de vous. Votre contact me plairait. Je suis une femme normale. Il n’y a pas d’obstacle de mon côté. S’il y en a du vôtre, je n’insisterai pas.

— Quels obstacles ?

— La religion, dit Ingrid, des principes, des promesses à une femme, une compagne jalouse, que sais-je ?

— Vous voulez donc coucher avec moi ?

— Oui, dit Ingrid, je le souhaite, mais laissez-moi sur l’impression que j’ai de vous. Ne me dite rien de ce qui pourrait nous éloigner. Je sais que vous devez partir. Ce sera toujours assez tôt. Laissez-moi un bon souvenir.

— Bon, dit Vincent. Vous m’avez convaincu.

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Vincent a vite été amoureux d’Ingrid, plus belle que Renée. Il n’aurait pas osé se proposer, gêné par le calme de cette fille, mais comme c’est elle qui l’invite, il suit, d’autant plus que le mari est assez bête pour la laisser faire. Il doit avouer qu’Ingrid lit l’envie qui est en lui. Cette envie est là, le mettant sur les nerfs. Elle le laissait tranquille depuis qu’il était avec Renée. Il n’avait pas prévu qu’elle reviendrait pressante après la séparation. Il n’est pas désemparé, comme la première fois avec Renée. Il s’est aguerri avec elle. Il est donc assez serin et curieux de ce qui va se passer.

Le soir, Ingrid rejoint Vincent dans sa chambre, se déshabille et se lave avec lui. Elle reste simple, ce qui le met à l’aise. Ils dorment ensemble après avoir fêté leur entente par une profonde étreinte qui ne laisse aucun doute de leurs envies mutuelles.

Le matin, ils se lèvent tôt, car elle travaille. Elle emmène Vincent avec elle. Elle doit assurer une permanence et répondre au téléphone et au courrier. Elle a un rendez-vous avec un client, malgré la période très creuse. Elle met l’uniforme des hôtesses de l’entreprise. Il plaît à Vincent beaucoup plus que ses habits habituels qu’elle échange dans son vestiaire, et il lui en fait compliment. Ingrid est plus réservée sur ce costume. Elle estime que la jupe très courte et moulante découvre trop les cuisses. Elle le met cependant, car cet uniforme obligatoire est supposé prédisposer le client à être plus accommodant, son attention étant détournée par l’attrait sexuel des formes féminines. Il paraît que les femmes réussissent mieux que les hommes. Ingrid affirme à Vincent qu’elle réprouve cette méthode de vente. Elle est honnête avec le client. Elle n’augmente pas sa commission en le trompant. Elle le fidélise au contraire en comparant objectivement ses produits avec ceux de la concurrence. Quand elle est mal placée sur les prix, elle le dit et fait une ristourne. Elle perd en valeur ce qu’elle gagne en volume et en confiance. Cela l’oblige à être au courant du marché. Ses bons clients l’informent d’ailleurs objectivement de ses fluctuations. Son seul problème est que les clients la réclame : elle ne peut pas prendre de vacances sans risquer de les perdre. Ils veulent leur hôtesse, et pas une autre. La direction laisse les hôtesses libres de leur stratégie commerciale. Seul le résultat compte. Une de ses collègues joue de ses charmes. Ingrid lui envoie les clients portés sur le sexe. En retour, elle obtient les clients qui s’intéressent aux prix, ce que la collègue a du mal à bien appréhender. Globalement, les deux se complètent. Dans quelques années, quand elle aura perdu le look d’hôtesse, la direction lui donnera un autre poste.

Vincent lui demande si de temps en temps, elle ne couche pas avec un client, comme fait l’autre.

 

— Vous voulez tout savoir, dit Ingrid. L’autre ne couche pas avec tous ses clients. Elle sait jouer de la séduction, et se laisse légèrement tripoter. Il faut un gros coup pour qu’elle aille jusqu’au lit. Moi, je ne m’abaisse pas à cela. Il faut que j’aie de l’intérêt pour un homme pour l’accepter dans mon lit. Je suis capable de me passer d’homme.

— D’après votre album, dit Vincent, vous n’aviez pas d’amant quand vous avez commencé avec Olaf.

— C’est étonnant, dit Ingrid. Vous avez observé cela ?

— J’ai tout retenu de votre album, dit Vincent. J’ai une bonne mémoire. D’après les dates, vous êtes restée longtemps sans faire l’amour.

— Vous avez remarqué ! Un temps assez long effectivement.

— 8 mois, dit Vincent.

— Puisque vous le dite, c’est ce temps-là, dit Ingrid.

— Étiez-vous malade ?

— Non, dit Ingrid. C’est au moment où j’ai commencé à être hôtesse. J’ai voulu me tester, savoir si je pouvais être indépendante sans homme. Abandonner les relations sexuelles n’est pas facile, mais c’est faisable. Il suffit d’un peu de volonté. J’ai envisagé l’avenir et j’ai cherché le mari que je voulais. C’est la pratique que j’avais acquise des hommes qui m’a permis de repérer Olaf. J’avais dépassé le stade d’un choix irréfléchi.

— Et vous avez tenu 8 mois, dit Vincent.

— J’ai tenu, dit Ingrid. Olaf valait le coup. L’expérience était instructive. Il est bon de ne pas être esclave d’un plaisir.

— Maintenant, vous m’avez accepté en plus d’Olaf, dit Vincent.

— Me reprochez-vous d’avoir pris du plaisir avec vous étant mariée, dit Ingrid ? C’est le point de vue de la morale ancienne. Le mien est qu’on se marie parce qu’on s’aime. Nous nous aimons avec Olaf. Cela durera longtemps, car c’est notre communauté de pensée qui est la source ne notre amour, et non le banal plaisir du sexe. Ce plaisir, nous ne le méprisons pas. Il est fort, mais il ne va pas nous faire commettre des bêtises. Je couche avec vous. Cela ne veut pas dire que je vous aime autant qu’Olaf. J’ai une grande amitié pour vous. Je refuserais le plaisir commun que nous pouvons avoir s’il changeait mes sentiments vis-à-vis d’Olaf. Je n’en suis pas esclave. Accordez-moi la liberté de vous aimer un peu. Il n’en résultera aucun mal si le souvenir que vous en garderez ne vous tourmente pas. Je me passerai de vous si vous ne voulez pas continuer. Je ne vous force pas. Remettez-vous en question ce que nous avons entrepris ?

— J’ai commencé. Je continue, dit Vincent.

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Ingrid peut consacrer la majorité de son temps à Vincent, étant rarement dérangée. Elle a même la possibilité, pour les jours suivants, quand elle n’a pas de rendez-vous, de recevoir chez elle les communications qui lui sont destinées. Chaque fois, Vincent écoute. C’est souvent de l’anglais ou de l’allemand, mais plusieurs fois, il se révèle utile, connaissant la langue maternelle de l’étranger. Ingrid ne peut pas s’empêcher alors de l’admirer. Pendant toutes les vacances qu’il passera avec elle, elle ne se séparera pas de lui en travaillant pour son entreprise, l’utilisant comme un assistant chargé de certaines traductions.

Les vacances de fin d’année se passent ainsi dans un labeur acharné à extirper de l’autre toutes les subtilités de sa langue. Même au lit, tant qu’ils ne dorment pas, ils continuent, sauf quand ils s’accordent des moments de gymnastique intime et de décontraction. Le jour du retour, ils décident de se retrouver dans les mêmes conditions aux vacances suivantes. Elle le prend en photo pour compléter l’album.

* ° * ° *

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Vincent ne dit pas un mot d’Ingrid à Renée quand il la retrouve. Par contre, comme il aime raconter ses aventures, il ne peut s’empêcher d’en parler aux deux hommes. Sous le sceau d’un secret qui ne doit pas arriver aux oreilles des filles, il expose avec jubilation ses aventures lointaines. En bon historien, il décrit fidèlement ce qui lui est arrivé, sa mémoire infaillible lui permettant de répondre de façon précise aux questions. Joël s’intéresse particulièrement à ses prouesses amoureuses et lui extirpe tous les détails. Guy est plutôt intéressé par le caractère d’Ingrid.

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Vincent repart chez Ingrid à Pâques en allongeant son temps comme à Noël, ce qui élimine Renée. Ingrid l’accueille en compagnie d’Olaf et de sa sœur Lou. Dans la journée, ils reprennent les mêmes habitudes à la différence que Lou assiste souvent aux leçons. Elle profite de l’occasion pour apprendre un peu de français. Vincent, quand arrive le soir, se demande comment cela va se passer, Olaf étant là. Elle ne lui dit rien jusqu’au coucher, mais elle le rejoint, lui assurant qu’elle a la bénédiction de son mari pour cette nuit-là.

La journée suivante se déroule de la même façon. Le soir, elle lui dit qu’elle va rejoindre Olaf. Vincent est donc seul pour cette nuit. Dans le couloir, avant d’aller se coucher, il remarque que Lou le regarde intensément, et qu’elle l’observe longtemps. Croyant deviner qu’elle le suivrait bien, il a presque envie de l’inviter dans sa chambre, mais il ne veut pas déplaire à sa sœur qui regarde aussi. Il retrouve Ingrid la nuit suivante. Le matin, elle aborde le problème :

 

— Je suis désolée de vous abandonner certaines nuits, dit Ingrid, mais je ne peux pas me dupliquer.

— Votre mari a priorité, dit Vincent. Il ne devrait pas me tolérer.

— Vous oubliez que j’ai des devoirs envers vous, dit Ingrid. Mais il y a deux hommes dans la maison envers qui j’ai des devoirs, et je ne peux aller dans les deux lits comme je le souhaiterais. Lou, si tu n’es avec personne actuellement, acceptes-tu de m’aider à satisfaire Olaf et notre hôte en même temps ?

 

Lou intervient :

 

— Pour moi, auprès de Vincent ou d’Olaf ?

— Les deux sont possibles, dit Ingrid. Qui préfères-tu ?

— Plutôt Vincent, dit Lou.

— Et vous, Vincent ? Avez-vous une préférence ?

— Je sais ce que je perds avec vous et je ne sais pas ce que je gagne avec Lou, dit Vincent.

— Vous me préférez donc, dit Ingrid. Lou ira avec Olaf.

— J’aurais mauvaise grâce à ne pas aller avec Lou qui m’a choisi, dit Vincent. Je vais faire l’expérience.

— Vous jugerez ensuite, dit Ingrid. Lou, tu vas avec Vincent cette nuit.

 

Lou n’a pas hésité. Elle saute sur l’occasion. Ingrid est contente de l’aide de Lou qui va permettre aux deux hommes d’avoir une femme dans leur lit. N’ayant jamais demandé jusque-là ce genre de service à Lou, elle ignorait si c’était du goût de Lou d’aller avec Vincent ou Olaf. Un peu plus tard, hors de la présence de Lou, Ingrid en parle à Vincent :

 

— Lou prend ma place pour la nuit auprès de vous, dit Ingrid. Je ne savais pas si elle accepterait, bien que son attitude envers vous soit assez claire. Vous lui plaisez. J’en suis heureuse, pour elle et pour vous.

— Elle est beaucoup plus jeune que nous deux, dit Vincent. A-t-elle autant d’expérience que vous ?

— Lou n’est pas bavarde, dit Ingrid. Nous parlons rarement de ces choses-là. Je lui raconte parfois mes rencontres avec les hommes. Elle écoute, mais ne me parle pas des siennes. Depuis 6 mois qu’elle est là, je ne suis allé qu’avec Olaf. Comme elle est plus jeune que moi de 7 ans, elle a moins d’expérience, mais nous avons ici une éducation sexuelle très poussée. Nous connaissons en détail tous les organes de la femme et de l’homme. Nous savons comment ils réagissent, comment l’excitation et les hormones nous conduisent au plaisir et aux orgasmes. Passer à la pratique est sans problème.

— A-t-elle eu autant d’amants que vous, dit Vincent ?

— À vrai dire, je n’en sais rien, dit Ingrid. Combien ? Je n’ai même pas fait le compte des miens, bien que j’aie tout noté. Il faudrait lui demander ce compte. Quand je suis venue ici, elle était encore une petite fille. Elle a fait certainement comme moi avec les camarades de classe. C’est une tradition bien établie. Depuis qu’elle est ici, avec nous, elle rencontre des garçons à l’université. Elle ne les amène pas. Nous habitons loin. Elle passe tout son temps là-bas et ne revient que le soir. Elle va certainement dans les chambres sur place, comme je l’ai fait moi-même. C’est plus pratique que de venir ici. D’ailleurs, elle prend la pilule. Il y a quelques jours, je l’ai vue en train de la prendre. Vous ne risquez pas plus d’avoir un enfant avec elle qu’avec moi. Elle est sérieuse, bien que trop réservée. C’est toujours la meilleure de sa classe. Je l’aime beaucoup. Elle a certainement réfléchi avant de vous choisir. J’ai une confiance totale en elle. Si elle ne voulait pas de vous, elle l’aurait dit. Elle m’a longuement et plusieurs fois questionnée sur vous. Je lui ai décrit tout ce que j’ai fait avec vous. Elle connaît toutes vos manies et vos habitudes. Elle sait comment je m’y prends avec vous et ce qu’il faut faire pour vous exciter. Manifestement, elle ne souhaite pas vous déplaire. Elle ne parle pas beaucoup, mais maintenant je suis certaine qu’elle a envie de vous. Je lui ai volontairement tendu la perche, car si je ne l’avais pas fait, elle ne vous aurait jamais fait d’avance et je n’aurais jamais su si elle vous recherchait.

— Pourquoi tant de réserve, dit Vincent ? A-t-elle peur de vous ?

— Non, dit Ingrid. C’est sa nature. Si la moindre chose risque de me déplaire, elle s’abstient. Je dois lui proposer pour qu’elle fasse.

 

Le soir, Lou se pointe dans la chambre de Vincent, et procède exactement comme Ingrid. Elle met cependant une serviette sur le drap avant de se coucher.

 

— Pourquoi cette serviette, dit Vincent ?

— Pour ne pas tacher, dit Lou. C’est une simple précaution.

 

Vincent répète avec elle ce qu’il fait d’habitude avec Ingrid. Lou, qui a bien assimilé les leçons d’Ingrid, se comporte comme elle. Quand ils ont fini, il croit remarquer qu’il y a du sang. Lestement, elle en fait disparaître les traces. Comme manifestement elle préfère que la chose soit ignorée, il respecte sa requête implicite. Était-elle indisposée ou vierge ? Quand Ingrid l’interroge le lendemain pour savoir si Lou a répondu à ses désirs, il lui dit qu’elle a été parfaite et n’évoque pas une virginité possible qui l’aurait étonnée. Lou ne dira rien non plus à Ingrid et n’en parlera jamais à Vincent, laissant planer l’ignorance sur son activité sexuelle antérieure. Les jours suivants, Lou continue le remplacement en assurant pleinement son rôle qu’elle calque sur celui d’Ingrid. Ce n’est qu’une semaine plus tard que Vincent a la réponse indiscutable à son interrogation. Pour ne pas salir, elle met une culotte de protection équipée d’une serviette hygiénique pour passer la période d’indisposition, comme il l’a vu faire par Renée. Lou cède la place à Ingrid quand celle-ci la réclame et la reprend pour satisfaire Vincent jusqu’au dernier jour.

* ° * ° *

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Quand Vincent est avec ses deux compères, il leur parle des deux femmes, leur montre les luxueuses photos qu’Ingrid a données et s’étend longuement sur la virginité de Lou que Joël trouve plus sympathique qu’Ingrid. Guy examine les photos et estime sans le dire que la netteté et l’éclairage sont mauvais. Le flash aurait pu être mieux utilisé en indirect. Joël s’extasie. Il trouve Ingrid belle, à peu près comme Hélène. Lou lui plaît plus, mais il classe Odile bien au-dessus.

 

— Comment sont-elles en amour ? Laquelle est la mieux ?

— C’est à peu près pareil, dit Vincent. Lou est un peu mieux physiquement, mais Ingrid est mieux pour la langue. Elle parle plus.

— Et par rapport à Renée ?

— Ce sont des mécaniques bien huilées, dit Vincent. Il n’y a rien à leur reprocher, mais elles sont froides. Des sortes de machines sans sentiments.

— Frigides ?

— Pas du tout, dit Vincent. Elles disent qu’elles ont du plaisir. Elles sont policées. C’est leur caractère d’être froides, sans réactions visibles. Un peu comme Guy. Elles sont trop rationnelles pour moi. À côté, Renée est un animal sauvage. Elle est plus fantaisiste. C’est différent. Je la préfère.

— Tu nous conseilles plutôt Renée ?

— Renée est à moi, dit Vincent. Ne vous avisez pas d’y toucher !

— Si tu le prends ainsi, dit Joël, on ne t’en parlera plus.

— Pense à l’emmener, dit Guy. Elle ne tient pas en place quand tu n’es pas là.

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Pendant l’absence de Vincent, Guy a subi les assauts de Renée qui a du mal à rester seule. Il les a repoussés, non sans difficulté.

* ° * ° *

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Vincent retourne chez Ingrid pendant les vacances d’été, et sans Renée qu’il abandonne. Ingrid se réserve la première nuit et passe les suivantes à Lou. Elle travaille toujours autant avec Vincent. Lou se perfectionne en français et surtout en amour, sollicitant beaucoup Vincent. Quand le séjour touche à sa fin, Ingrid réserve l’avant-dernière nuit et laisse la dernière à Lou.

 

— Savez-vous que Lou vous aime, dit Ingrid ?

— Si elle ne m’aimait pas, elle ne viendrait pas dans mon lit, dit Vincent.

— Qu’elle couche, c’est une chose, et ce n’est pas grave, dit Ingrid, mais c’est plus profond que cela. Elle est prête à se marier avec vous.

— Est-ce à ce point, dit Vincent ?

— Oui, dit Ingrid. Si vous voulez vous marier avec elle, vous pouvez rester ici. Avec votre compétence en langues, j’ai des postes bien rémunérés à vous proposer. Mes parents sont riches. Ils peuvent vous payer une grande maison avec tout le confort. Si vous voulez partir en France avec elle, elle est prête à vous suivre. Elle connaît suffisamment le français.

— Laissez-moi le temps de réfléchir, dit Vincent. Souhaite-t-elle s’attacher à moi ?

— Je vous dis qu’elle vous aime, comme moi j’aime Olaf, dit Ingrid.

— Elle me laisse pourtant aller avec vous cette nuit, dit Vincent.

— C’est mon devoir, dit Ingrid.

— Que me conseillez-vous, dit Vincent ?

— C’est délicat.

— Soyez franche, dit Vincent.

— Je vous conseille de partir et de nous oublier, dit Ingrid.

— Pourquoi ?

— J’ai peur pour Lou, dit Ingrid. Elle se comporte comme une petite fille sans plomb dans la cervelle. Nous ne savons rien de vous. Il y a trop d’hommes que j’ai aimés avant de me rendre compte qu’il valait mieux m’en séparer. C’est trop risqué avec vous. J’ai tout fait pour la dissuader. J’ai plus de raisons qu’elle de vous aimer ; nous travaillons si bien ensemble. Je ne m’accroche pas à vous comme elle. C’est un mystère pour moi de la voir ainsi. Que lui avez-vous fait ?

— Je connais en France des filles qui ont ce comportement, dit Vincent. Ce n’est pas mystérieux. L’amour réserve des surprises.

— Demain, elle sera avec vous, dit Ingrid. Elle vous demandera en mariage. Réfléchissez d’ici là à ce que vous répondrez.

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La dernière nuit, Vincent la passe avec Lou. Elle se donne fougueusement à lui, mais ne le demande pas en mariage. Peu de temps avant le départ de Vincent, Ingrid lui parle de Lou :

— Qu’avez-vous décidé pour le mariage ?

— Je n’ai rien à décider. Lou ne m’en a pas parlé, dit Vincent.

— Je suis étonnée, dit Ingrid. Elle a changé d’avis.

— Elle n’a peut-être pas supporté que vous veniez avec moi l’autre nuit, dit Vincent.

— Non, dit Ingrid. Elle me l’aurait dit. J’ai envoyé Olaf la consoler. C’était la première fois avec lui. Il m’a dit que cela s’est bien passé.

— A-t-il fait l’amour avec elle ?

— Bien sûr, dit Ingrid. Êtes-vous jaloux ? Vouliez-vous l’épouser ?

— Non, dit Vincent, je vous avais pour moi cette nuit-là, et c’était très bien. Je vous apprécie toutes les deux.

— Je demanderai à Lou pourquoi elle s’est ravisée, dit Ingrid.

— J’ai une petite idée là-dessus, dit Vincent.

— Vous m’en faites part ?

— C’est simple, dit Vincent, je suis le premier à avoir fait l’amour avec votre sœur. Olaf doit être le deuxième.

— C’est étonnant, dit Ingrid. Je comprends maintenant. Je vais m’occuper de Lou.

* ° * ° *

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À la rentrée, Guy et Joël se renseignent pour connaître la suite. Ils sont surpris de la demande en mariage avortée :

— Te serais-tu marié avec Lou ?

— Non, dit Vincent. Elle est trop froide, et Ingrid m’a dit qu’elle était allée avec Olaf. Je ne veux pas d’une femme qui couche avec tout le monde.

— Tu n’es pas partageur, dit Guy.

— Je ne le suis pas, dit Vincent. Cette femme-là, je n’aurais pas pu la garder pour moi.

— L’opinion d’Ingrid ne t’a-t-elle pas influencé ?

— Non.

— Je suis comme Vincent, dit Joël. Ingrid est une putain et Lou prend le même chemin. Ces femmes sont sans morale. Es-tu de notre avis, Guy ?

— Je suis moins sévère que vous, dit Guy. Ingrid à une logique proche de la mienne et j’ai de la sympathie pour Lou. J’aimerais connaître ces filles. Elles me semblent plus saines que des putains. Vincent, tu n’étais pas pour elles. Lou était au paradis avec toi. Je ne vois pas Lou arriver ici et être livrée à l’enfer de Renée. Celle-là est remontée contre toi. Elle n’aime pas la séparation.

— Elle est déjà revenue à la raison, dit Vincent. Je la tiens par le sexe, comme je tenais Lou avant qu’Olaf ne s’en mêle. Renée ne pouvait pas faire l’amour avant moi. Elle m’a montré le certificat du chirurgien qui a recréé une entrée de sexe permettant les rapports sexuels, en suppriment des adhérences. C’était à peine cicatrisé quand elle est venue à moi. C’est mieux qu’une petite virginité de rien du tout. Je l’ai prévenue. Je suis son homme. Je ne peux pas lui mettre une ceinture de chasteté, mais je la démolis si elle va avec un autre, et je ferai passer à l’autre l’envie de recommencer. Elle sait qu’elle doit se tenir. Je n’ai pas envie qu’elle en connaisse un autre.

— Tu vas avec deux femmes pendant qu’elle t’attend, dit Guy. Elle risque de se lasser de toi.

— Si vous voyez un Olaf tourner autour d’elle, vous me prévenez, dit Vincent.

* ° * ° *

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Guy n’est pas de ceux qui aiment le mal, que ce soit pour lui ou pour les autres. Le mal, il le voit dans la violence et les drogues dans lesquelles il inclut le tabac, l’alcool et les boissons alcoolisées. Presque tous les gens qu’il connaît ont une drogue préférée à laquelle ils s’adonnent plus ou moins, y trouvant le plaisir, l’excitation ou la convivialité. Rares sont ceux qui dénoncent les méfaits pourtant évidents qui en accompagnent l’usage : vie raccourcie, maladies, accidents, coût social énorme, dépendance. Le drogué ne reconnaît pas toujours qu’il l’est, et cherche souvent inconsciemment à convaincre les autres de faire comme lui, et ainsi à agrandir son cercle. Guy a décidé de repousser toujours ce que les amis drogués lui proposent. Tant pis s’il est souvent considéré comme un anormal de refuser systématiquement une cigarette ou un verre. Dans les nombreux pots que les amis s’offrent entre eux, en entretenant la distribution de leur drogue favorite, il n’accepte que l’eau, les jus de fruits et les petites choses à manger. Il est heureux quand il est imité. Il prêche par l’exemple, sans honte de sa différence, qu’il explique à ceux qui le souhaitent, et quelques-uns le suivent, des femmes le plus souvent. N’ayant pas le palais brûlé par l’alcool, comme les bébés, les goûts forts le gênent : pas d’épices dans la cuisine ; il a horreur du poivre dont le piquant montre selon lui qu’il attaque les muqueuses. Il est pour les plaisirs à condition qu’ils n’engendrent pas le mal. Il a des plaisirs, comme celui du travail bien fait, celui du bricolage, et celui de rencontrer ses amis. Il aime le jeu, mais est bon perdant. Il ne se laisse pas prendre par les jeux d’argent qui ruinent les habitués. Il se méfie du plaisir sexuel depuis son aventure avec Elsa. Du mal en a découlé. Cela montre la justesse de la morale traditionnelle, qu’Ingrid appelle l’ancienne morale, et qui s’applique à ceux qui n’ont pas reçu les mêmes enseignements qu’elle. Lui et Elsa étaient dans ce cas : ils n’avaient qu’une vue partielle de la sexualité. Sans pilule et sans préservatif, ils sont allés à la catastrophe. Il est vrai qu’il ne savait pas comment, à cette époque, se procurer facilement des pilules et des préservatifs. C’est Denise qui lui a révélé que les pharmaciens vendaient des préservatifs. Il n’en voit jamais à la vitrine. Quand il en demande, ils sont tirés de dessous le comptoir, mis dans un sac anonyme qui est glissé subrepticement vers lui pour que les autres clients l’ignorent. C’est loin du distributeur automatique d’Ingrid accessible à tous et de la vente libre qui n’apparaîtra que plus tard. Pourquoi s’accrocher aux pratiques anciennes ? Avec Denise, c’était comme avec Ingrid, simple et commode. Tous les deux avaient du plaisir. Dans ces conditions, il est favorable à la nouvelle morale d’Ingrid, assez voisine de celle de la mère d’Elsa. Il estime logiquement que Denise n’aurait pas dû attendre d’être avec lui pour s’y mettre. La précocité d’Ingrid, associée à de multiples essais, a l’avantage de renseigner sur la valeur des partenaires. À l’âge adulte, il est alors possible de choisir. Lui-même manque de renseignements objectifs sur les femmes. S’étant mis à la caractérologie, il mesure les jugements erronés qu’il a pu faire auparavant. Le choix d’un partenaire se joue manifestement trop souvent à la roulette russe, avec tout le mal qui en résulte. La méthode expérimentale d’Ingrid lui semble une des meilleures, car elle peut s’appliquer à la plupart des gens. Il ne voit que les conseils des experts et la caractérologie pour la concurrencer. Ce qui lui plaît est que la femme peut se comporter à l’égal de l’homme, dans l’amour et la vie. Il ne voudrait pas que sa future femme soit dépendante de lui comme d’une drogue. Il la désire propre, débarrassée des coutumes anciennes, et libre, comme Ingrid, qui symbolise encore mieux que Denise son idéal. En ce sens, il est en avance sur son temps. Les couples libres, qui se formeront massivement chez les jeunes quelques dizaines d’années plus tard, lui donneront raison, sans que les enfants en pâtissent. Ils se détourneront même du mariage quand les lois n’offriront plus d’avantages matériels aux mariés et à leurs enfants. La religion et les conservateurs maintiendront cependant fermement les coutumes et la famille classique, à la satisfaction des défenseurs de la tradition.

Guy n’a pas admis auprès de ses camarades qu’Ingrid soit qualifiée de putain. L’aurait-il admis avec une fille comme Françoise, qui le méritait plus à ses yeux ? Il fait le parallèle. Elles se donnent allègrement aux garçons de façon similaire, goûtant sans complexe aux plaisirs de la chair. Elles ne sont ni jalouses, ni méchantes. Pourtant, il ne les met pas dans le même panier. Pourquoi ? Il s’interroge. Il n’aimerait pas vivre avec Françoise, alors qu’avec Ingrid, il serait tenté. Deux poids, deux mesures ? Est-il injuste ? Françoise, sans le répugner, le met mal à l’aise, alors qu’Ingrid l’attire. Où est la différence ? Il aurait du plaisir physique avec l’une comme avec l’autre. C’est le comportement qui les sépare. Avec Françoise, la fête, la promiscuité d’autres fêtards, l’irresponsabilité. Avec Ingrid, le calme, la raison, les mêmes affinités que les siennes. Il se reconnaît en elle. Son plaisir est décuplé avec une femme comme Ingrid, qu’il apprécie au-delà du physique. Il n’aime pas énormément Françoise, mais il ne lui reproche rien. Être fêtarde n’est pas une tare. Françoise n’est pas non plus une putain. Elle vit autrement que lui, mais il se doit de la respecter autant qu’Ingrid et de la juger objectivement. Toute personne a des défauts, mais ce qui ne lui plaît pas n’est pas forcément un défaut.

* ° * ° *

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Dans ses expéditions suivantes, dans d’autres pays, Vincent constate que mariées ou non, il y a de nombreuses femmes charmantes qui n’ont pas des dispositions pour les langues, mais qui en ont pour l’amour. Il ne savait pas auparavant profiter des aspirations de ces hôtesses qui se font un devoir d’aider au maximum un étranger de passage, et il ignorait la manière d’y répondre. A posteriori, il estime qu’il a perdu dans les années précédentes, de nombreuses occasions de les satisfaire. Grâce à sa nouvelle expérience, il honore désormais ces dames de son mieux et se perfectionne dans l’art de séduire, oubliant transitoirement sa passion des langues pour celle des femmes. Certaines ont l’espoir de se marier avec lui, et elles sont tristes quand il s’en va. Odile est toujours son idole inaccessible, mais il sait dévier son adoration vers d’autres.

Renée se propose régulièrement à Guy en lui affirmant que Vincent n’en saura rien. Guy la croit désormais, mais refuse. Elle se remet sagement avec Vincent quand il rentre, n’osant pas le contrer. Un jour, Vincent, lors d’une de ses tournées lointaines, est attiré par une orientale, pourtant moins belle qu’Odile. Ignorant des coutumes locales, il la séduit. Les frères lui donnent le choix entre la réparation par la mort ou par le mariage. Sachant qu’ils sont prêts à le poursuivre au bout du monde pour garder leur honneur, il opte pour le mariage et s’installe près de sa femme. Les frères lui interdisent de quitter leur pays. Piégé, il se console avec sa moto, mais celle-ci le tue peu après. Renée, vaguement soulagée de ne plus revoir son encombrant amant, se fait nommer dans une autre ville. Elle était lassée du régime qu’il lui imposait.

* ° * ° *

 

 

11 Hélène et Guy

* ° * ° *

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Hélène est intéressée par Guy, mais plus méfiante et moins rapide que Renée pour se déclarer amoureuse. Elle observe pour commencer. Sa chambre est voisine de celle de Guy. Elle est souvent avec lui, car ils vont aux réunions du groupe, prennent les repas au même restaurant, rentrent et sortent ensemble. Ils se rendent de menus services, en particulier quand l’autre est souffrant. Guy n’est pas hostile à Hélène, mais il a du mal à l’appréhender. Elle a une attitude de façade très ouverte avec la plupart des gens, trop ouverte à son sens, frisant le rôle quand on connaît les véritables sentiments qu’elle leur porte, et qu’elle révèle partiellement quand elle n’est plus avec eux. Il est certain qu’elle ne pense pas toujours ce qu’elle affiche. Elle est un sujet d’étude intéressant. Il voudrait savoir ce qu’elle a dans le ventre, la comprendre, arriver à pénétrer dans les secrets d’un caractère complexe. Il l’observe à l’occasion.

Au début, Hélène évite de se trouver seule avec Guy en privé, ne sachant pas comment il se comporte. Progressivement, elle constate qu’il est gentil, pas dangereux du tout. Voyant qu’il reste calme en toutes circonstances, sa réserve s’émousse. Contrairement aux autres garçons, il n’est pas excité et désagréable. Elle le côtoie sans appréhension. Elle ose aller avec lui dans sa chambre, et elle l’invite dans la sienne. Puis, elle s’installe près de lui pour travailler, pour être plus longtemps avec lui.

Avec Denise, Guy s’entendait bien. Elle comprenait qu’à certains moments, il ne fallait pas le déranger. Hélène choisit justement ces moments où il semble ne rien faire pour lui parler. Il est alors en pleine réflexion logique, ce qui coupe son raisonnement. Il ne peut travailler efficacement à côté d’elle. Avec des ménagements, bien qu’il la vexe, il lui dit qu’il préfère qu’elle ne soit pas là. Il fait état de son emploi du temps chargé, pour modérer sérieusement l’envie de rencontre, mais la renseigne honnêtement sur les créneaux disponibles. Ainsi, il se consacre à elle de temps en temps et l’étudie. Il est généralement libre le soir, quand il a fini de travailler. L’heure où il se libère n’étant pas précise, elle l’invite à venir dans sa chambre quand il a terminé. Quand c’est trop tard, s’il a dépassé l’heure limite, il n’y va pas, car il est plutôt couche-tôt, contrairement à elle. Ainsi, il parvient à garder sa liberté tout en contentant Hélène.

D’habitude, dès qu’Hélène rentre, elle fait sa toilette, met ses pantoufles et sa robe de chambre, et reste ainsi jusqu’au coucher à travailler. Quand elle attend Guy, elle se rhabille pour l’accueillir. Ces fins de soirées lui plaisent énormément. Elle passerait des heures près de Guy, et il s’en va toujours trop tôt. Elle voit en lui, le mari futur qu’elle n’a pas encore cherché jusque-là. Il va bientôt avoir une bonne situation ; il est généralement de son avis ; c’est un bel homme. Bien qu’il soit moins âgé qu’elle, il a tout pour lui plaire. Il n’y a que l'envie de s’isoler qu’elle juge exagérée, mais si c’est pour le travail, elle l’admet.

Denise dirigeait quand Guy était avec elle. Il approuvait tout. Il répondait à ses désirs, mais l’exploitait pour corriger ses fautes d’orthographe. Son comportement avec Hélène est voisin, en dehors d’avoir limité les moments où il est avec elle. Il lui donne quelques textes à corriger. Il trouve Hélène agréable, propre, soignée et de bonne compagnie. Elle lui tourne autour, et de plus en plus près. Il se doute de ce qui la porte vers lui, détectant des émotions retenues. Il est bien sûr excité et instinctivement attiré par cette proche présence féminine, mais il reste neutre. Il ne prend pas d’initiative, maîtrisant ses pulsions. Quelques années plus tôt, inexpérimenté, il aurait répondu aux appels implicites d’Hélène, mais Denise est passée par là, ainsi que la caractérologie. Il se sent plus adulte, plus responsable de ses actes, moins sujet au hasard. Malgré une attirance instinctive pour Hélène et ses charmes, elle n’est pas la fille qu’il cherche, pas plus que Renée. Il aurait fait l’amour avec Renée, bien que la trouvant trop libre, si elle avait été physiquement accessible. Quand elle l’est devenue, Vincent a occupé la place, et il a pris ses distances, relativement soulagé de s’être retenu avec elle. Hélène, plus sérieuse, conviendrait mieux, car son aspect lui plaît, et il est à peu près certain qu’elle n’a pas eu de liaison pouvant l’exposer à des maladies. Elle n’a pas les défauts majeurs qui l’en détourneraient. Étant acceptée par Nathalie, elle est propre et ne fume pas. Elle ne boit que de l’eau au restaurant, et il tolère le café et le thé qu’elle absorbe. Il n’aurait aucune objection à la satisfaire. Il veut bien être gentil avec elle, passer par tous ses caprices à condition qu’ils ne soient pas exagérés, mais il ne veut pas s’engager, car il regrette Denise, plus proche de son idéal. L’avenir ne passe pas par Hélène.

Guy cède aux désirs de rencontre d’Hélène, n’ayant pas de raison majeure de refuser d’aller la voir. Les visites tardives deviennent fréquentes. C’est une bonne camarade dont il souhaite garder l’amitié, malgré ses réserves de principe. Quand il a fini chez lui, il va chez elle, même si fatigué, il n’en a pas énormément envie. Il ne s’abstient que s’il a dépassé l’heure qu’il a fixé comme limite. S’il doit aller ailleurs, il prévient qu’il n’est pas libre.

Une intimité plus grande s’installe progressivement, ce qui décide Hélène à garder sa robe de chambre après sa toilette, évitant le rhabillage. Depuis très longtemps, elle l’utilise. C’est une seconde peau. Elle se sent mieux que dans les vêtements habituels qui la serrent, qui la gênent aux entournures. Elle y est plus décontractée, au large. Elle juge que cette robe, fermée par une large ceinture de tissu à nouer à la taille, n’est pas indécente. Guy y voit un indice de relâchement à son égard, se doutant qu’elle ne met pas grand-chose dessous, mais ne critique pas et ne change en rien son attitude. D’ailleurs, la robe couvre bien. Il n’y a qu’en s’asseyant que les pans épais de la robe s’affalent de chaque côté et découvrent chaque fois les jambes. Cela ne dure que quelques secondes quand Hélène rattrape les pans qui veulent toujours tomber. Quand elle a les mains occupées, elle ne va pas laisser choir ce qu’elle porte, et les jambes nues restent longtemps visibles. Comme elle constate que Guy le tolère, elle n’y fait plus attention, et oublie souvent de les recouvrir. Ces jambes sont agréables à regarder. Guy y mettrait volontiers la main, mais, ne voulant pas la déranger, il s’abstient de tout ce qui pourrait inciter Hélène à le croire attiré par elle. Il n’impose rien. Ses désirs instinctifs sont secondaires. Il sait que l’éducation de certaines femmes leur interdit d’évoquer l’amour. Il la respecte, mais quand un entrejambe tentant s’offre à son regard, il ne se prive pas de regarder.

Guy ne contrarie pas Hélène. Il l’accompagne comme elle le souhaite. Elle est libre de le rejeter ou de continuer. Elle continue, et son amour grandit. Elle finit par lui dire :

— Je t’aime.

 

Hélène le recherchait de plus en plus, et avait des attitudes sans équivoque, mais il ne pensait pas qu’elle oserait se déclarer. Que répondre ? Il n’est pas opposé à la satisfaire, dans la mesure où c’est sans suite. Il pense que cela peut se dérouler comme avec Denise, sereinement, en bonne amitié. Les relations sexuelles étaient profitables à tous deux. C’est la conclusion naturelle à une bonne entente. Le désir de faire l’amour est omniprésent, les organes prêts à fonctionner des deux côtés. Puisque Hélène fait les premiers pas, il aurait mauvaise grâce à refuser à une fille qui ne doit pas se déclarer à la légère. L’amour est commode, décontractant, et sans danger, ni pour l’un, ni pour l’autre. Il se décide.

— Je suis prêt à coucher avec toi si tu le souhaites.

 

Hélène en croit à peine ses oreilles. Sa déclaration d’amour était à long terme. Elle est étonnée qu’un garçon aussi bien élevé puisse lui proposer une relation immédiate. En plus, il ne mâche pas ses mots. Pas d’ambiguïté sur ce qu’il propose. Heureusement, cela reste en paroles. Elle doit préciser sa pensée.

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— Je t’aime beaucoup, dit Hélène. Demande-moi en mariage.

 

Guy voyait déjà une Hélène prête à se donner, prête à se mettre au lit à l’instant. Il ne pensait pas au mariage. Même avec Denise, il ne l’envisageait pas, n’ayant pas encore de situation stable. Si elle l’avait demandé, il aurait peut-être accepté, et a posteriori, certainement, mais il rejette cette idée avec Hélène. Il ne veut pas la tromper.

— Je n’ai pas l’intention de me marier avec toi, dit Guy.

 

Pour Guy, l’affaire est close. Hélène, toujours étonnée, se renseigne :

— Et tu veux coucher ?

— Oui, dit Guy. Je ne te l’aurais pas proposé si tu n’en avais pas envie, mais puisque tu m’aimes, il est possible de passer nos envies ensemble.

— As-tu beaucoup d’envies ?

— Je suis un homme, dit Guy. J’ai les envies des hommes. J’ai étudié la question. Elles sont normales. Tu te proposes. J’ai envie de toi.

— Là, tout de suite ?

— Mais oui, dit Guy. Je n’ai personne pour faire l’amour en dehors de toi. Je suis sous pression, prêt à éjaculer.

— À éjaculer ?

— Il faut bien que le sperme sorte, dit Guy. Si tu m’accueilles, il sortira en toi.

— Et si je ne t’accueille pas ?

— Il sortira quand même, dit Guy. Il a besoin de sortir périodiquement, pour évacuer la production qui est continue.

— Comment sort-il ?

— Il y a trois solutions, dit Guy. La première consiste à laisser déborder. Le résultat est une pression constante, très dérangeante, et qui incite à chercher une autre solution. La seconde est de se masturber pour se calmer. La troisième est celle que j’avais envisagée avec toi.

— Si je comprends bien, dit Hélène, tu n’en es pas à la troisième. En es-tu à la première ou à la seconde ?

— Tu veux savoir si je me masturbe, dit Guy. La masturbation a mauvaise presse. Pourtant, les sexologues estiment qu’elle n’est pas vraiment mauvaise, ni pour l’homme, ni pour la femme. Elle peut seulement détourner d’un partenaire et être assimilée à de l’infidélité. Les statistiques montrent que pratiquement tous les hommes se masturbent plus au moins quand ils sont seuls, et que la majorité des femmes se masturbent aussi. Il m’arrive de me masturber. C’est quasi inévitable. Même en dormant, un rêve peut provoquer l’éjaculation. Comme actuellement tu viens de me provoquer et que je suis sous pression, un rien peut me faire éjaculer, mais en isolé, j’applique la première solution. C’est la troisième la plus satisfaisante.

— Ainsi, dit Hélène, tout le monde se masturbe. Je ne m’en doutais pas. Personne n’en parle. Je fais des découvertes. Je me demandais si j’étais normale. Je l’ai toujours pratiquée, depuis que je suis toute petite. Je me cachais de mes parents. Tu dis que c’est courant.

— Oui, dit Guy, très courant. Tu es parfaitement normale, quoique ce soit moins courant chez les femmes que chez les hommes. Mais pour une adulte, comme toi, il est préférable d’avoir un partenaire.

— Tu voudrais que je me donne à toi, sans me marier ?

— C’est toi qui décides, dit Guy. Je ne te force pas. Excuse-moi. Je croyais que c’était ce que tu voulais.

— Tu es mon ami, dit Hélène. Tu es le premier avec qui je reste seule dans une chambre. J’ai confiance en toi pour ne pas me forcer.

— Si tu m’aimes, dit Guy, tu te donneras et je ne te forcerais pas.

— Mais si, rétorque Hélène. Tu me forcerais, car je ne veux pas me donner. Pourtant, je t’aime énormément. Je suis prête à coucher avec toi, dès que tu seras mon mari.

— Non, dit Guy. Restons en là. Mais tu as tort de te priver. J’estime que l’amour est bénéfique, et désormais sans risque avec la contraception. Je peux t’offrir les plaisirs du sexe. Si tu les refuses hors mariage, tu les découvriras quand tu auras un mari.

Guy abandonne. Hélène pourrait s’arrêter là.

— Je n’ai pas à découvrir les plaisirs du sexe, dit Hélène. Je les connais.

— Comment connais-tu les plaisirs ? As-tu déjà connu un homme ?

— Non, dit Hélène.

— J’avais oublié que tu te masturbais.

— Évidemment, dit Hélène, et j’ai raison d’après toi de ne pas me culpabiliser pour ce que je pratique depuis toujours sans problème. Je connais bien mon sexe. Je l’explore souvent. C’est agréable et j’ai des orgasmes.

— Mais oui, dit Guy. Moi aussi quand je me masturbe. Il n’empêche que la véritable relation sexuelle est bien plus satisfaisante. L’excitation par un partenaire est préférable.

— J’en suis persuadée, dit Hélène. Mais c’est mon mari qui m’initiera, et qui aura droit aux véritables relations sexuelles.

— Es-tu vierge ?

— Bien sûr, je suis vierge.

— Mais tu explores ton sexe. L’hymen ne te gêne-t-il pas.

— Il ne m’a jamais gêné. J’ai dû en agrandir l’ouverture et le perdre quand j’étais jeune, en me tripotant, mais je ne m’en souviens pas de façon précise.

— Si tu veux, je peux donc te titiller, te chatouiller le clitoris avec l’index. Ce genre de caresse est plus agréable que si tu le pratiques toi-même.

— Ce n’est pas possible, dit Hélène. Seul, mon mari aura le droit de me caresser avec sa main. Toutes les mains d’hommes sont interdites sur mon corps, en dehors des siennes.

— Je viens de te toucher le poignet, dit Guy.

— Disons toucher ou caresser les endroits sensibles. Ta main ne doit pas aller fureter près du sexe et des seins. Elle doit ignorer ce qui est réservé. Mon mari n’aura pas une femme qui aurait été tripotée au préalable. J’ai du respect pour lui. Tu ne dois pas avoir ce plaisir qui lui est réservé.

— J’ai du plaisir à te toucher, dit Guy. Ta peau est douce.

— J’ai aussi du plaisir à te sentir, dit Hélène. Mais c’est un plaisir banal. Le plaisir banal n’est pas interdit, tout comme la masturbation.

— Où est la limite, dit Guy ? Je t’excite en te touchant l’avant-bras. Tu ne vas pas jusqu’à l’orgasme. Ce qui peut provoquer l’orgasme est-il réservé au mari ?

— Non, dit Hélène. J’ai des orgasmes. Ce n’est pas le plaisir qui est en cause, mais la connaissance de la femme par le mari. Il en a la priorité, l’exclusivité ensuite.

— Tu me laisses voir tes jambes, dit Guy. Il n’en a pas l’exclusivité.

— Avec toi, je me laisse aller, dit Hélène en rectifiant sa tenue. Je ne le ferais pas avec un autre. À la baignade, Joël et Vincent m’ont vue aussi, et je montre tout, y compris mon nombril. Je ne vais pas me cacher sous des voiles comme les femmes des pays arriérés. Voir est anodin, ici.

— Même ton sexe ?

— Avec les petits maillots de bain actuels en tissu léger et qui plaquent bien, c’est comme si on n’avait rien. Je me montre à tout le monde, et toutes les femmes le font. Le cache-sexe est symbolique. Veux-tu voir ? Regarde. Il n’y a rien de spécial.

— Pour les formes, d’accord, dit Guy. Je sais maintenant comment tu es faite, et tu es normale. Méfie-toi quand même. Avec un homme comme Vincent, qui a une formidable mémoire visuelle, la vue n’est peut-être pas anodine comme la mienne.

— J’admets que pour Vincent, la vue lui apporte des renseignements qu’il ne devrait pas avoir, dit Hélène. Je ne suis pas disposée à m’isoler avec lui. Ce n’est pas valable pour toi. Je le constate avec mes jambes. C’est toucher qui est interdit, toucher les parties réservées. Comprends-moi bien. Je respecte mon futur mari en interdisant ce genre d’approche, et c’est tout. Tout ce qui le respecte est autorisé. Il suffit de ne pas dépasser les bornes.

— Par exemple, dit Guy, de te trouver avec un homme, seule dans une pièce, avec une robe de chambre à peine fermée qui permet de voir ton sexe.

— Avec toi, ce n’est pas dangereux, dit Hélène. Il faut savoir évaluer les risques. Mes jambes et mon sexe sont un bon test. Vincent m’aurait sauté dessus en étant seul avec moi. Si je me dénude devant toi, c’est comme devant le médecin. Tu ne me violes pas, et il n’y a pas de conséquences. Je peux me permettre avec toi d’aller à la limite, très près de la limite. Je te connais : je sais que tu me respecteras. Je t’ai bien observé.

 

Guy est d’accord sur le respect, mais intrigué par les conceptions d’Hélène sur l’amour. Il cherche à en savoir plus.

— Étudions tes limites, dit Guy. Tu refuses les mains sur toi. Refuses-tu le reste du corps ?

— Le corps est peu sensible, dit Hélène. Quand on m’écrase dans l’autobus, je ne dis rien, mais je proteste quand c’est une main baladeuse au cinéma.

— Puis-je te prendre dans mes bras ?

— À la limite, oui, en n’en profitant pas pour placer les mains.

— Et te donner un baiser ?

— Là, non, dit Hélène. Les lèvres sont sensibles. Je l’interdis. Ni la langue, ni les lèvres.

— Cela ne me prive pas, dit Guy. Le baiser n’est pas hygiénique, surtout sur la bouche. À la limite, nous pouvons coucher ensemble. On peut même se mettre nu dans le lit.

 

La logique d’Hélène le permet. Elle ne se dérobe pas, prête à la pousser jusqu’au bout. Elle a fixé les limites : elle s’y tient. Toute pudeur verbale est abolie. La liberté de langage est entière. Les paroles échangées ont levé des barrières. Ils sont beaucoup plus intimes. Elle se sent très libre avec lui.

— Coucher avec toi ? Oui, dit Hélène, mais, sans faire l’amour. C’est impératif.

— Je ne vais pas t’agresser, dit Guy, te tripoter non plus. Je commence à connaître tes limites. Dans le lit, ai-je le droit d’approcher ?

— Oui, dit Hélène, c’est possible.

— Jusqu’au contact ?

— Bien sûr, dit Hélène. C’est le contact par la main qui est interdit. Par le reste du corps, les sensations sont atténuées. Dormir l’un contre l’autre est agréable. Si tu n’en abuses pas, je n’y suis pas opposée. Comprends-moi bien. Un ami respectueux ne gêne en rien mon futur mari. Je serai contente de t’avoir près de moi. Je ne suis plus toute jeune. J’ai à parfaire mon éducation sur les hommes si je veux me marier. Tu m’en donnes l’occasion. Je n’ai jamais vu un homme de près. Je souhaite savoir comment tu es fait, ce que tu ressens, comment tu réagis, si tu le permets, tout en me gardant pour mon mari. Je t’accepte, car je t’aime. C’est facile parce que je n’ai pas de répulsions. J’ai du plaisir à être avec toi. Avant de te connaître, je me masturbais en pensant à des acteurs. Maintenant, avec tout le respect que je te dois, c’est avec toi. Ne m’en veux pas. Tu me plais. Laisse-moi faire ta connaissance. En compensation, il est normal que je t’accorde ce qui est en mon pouvoir. Je souhaite partager ton lit et te plaire. Je suis accommodante.

— Je ne peux pas te chatouiller le clitoris, dit Guy. Tu dois le faire toi-même.

— S’il y avait un moyen sans que tu y mettes la main, je l’utiliserais. Je dois me contenter du possible.

— Je ne comprends pas très bien ton attachement à ce respect pour un mari futur, dit Guy. Moi, je n’ai pas d’interdictions.

— Pourquoi ne veux-tu pas te marier avec moi ?

— C’est simple, dit Guy. Ton caractère ne me convient pas.

— Serais-je née sous une mauvaise étoile ?

— C’est exactement ça, dit Guy. Nos signes astrologiques ne s’accordent pas.

— Un scientifique comme toi croit-il à l’astrologie ?

— Mon astrologie est spéciale, dit Guy, mais j’y crois.

— Tu es plus buté que moi, dit Hélène. Ne pas vouloir se marier à cause des astres ! Un prétexte. Et il dit qu’il n’a pas d’interdictions. Que faut-il entendre ? Heureusement que je t’aime assez pour ne pas me vexer. Que me reste-t-il ? Veux-tu me plaire ? Accepte que je te caresse. J’ai envie d’explorer un homme. C’est certainement suggestif. Ce serait agréable que tu me le permettes.

— Si cela te satisfait, dit Guy, je n’ai rien contre. Ma future femme devrait l’accepter.

— J’espère que ce sera moi, dit Hélène.

_

Guy est résolu à suivre Hélène jusqu’au bout, en grande partie par curiosité. Il se laisse guider. Elle n’a plus de réserve, car Guy se plie à ce qu’elle désire, et le langage direct qu’ils utilisent désormais facilite les avancées.

 Ils se rapprochent, et arrivent à se frotter nus l’un contre l’autre. Hélène ne se prive pas de parcourir toute l’anatomie de Guy et y prend manifestement un grand plaisir. Elle n’autorise pas Guy à faire de même. D’une poigne très vigoureuse, elle arrête les progressions quand la main de Guy s’égare. Elle a décidé qu’il ne doit pas la porter sur son corps, et il ne le fera jamais, l’interdiction étant définitive. S’il n’en tient pas assez compte, elle lui rappelle immédiatement. Elle a le droit de toucher entièrement Guy, et préférentiellement son sexe, mais Guy n’a pas droit au sien. Il apprécierait pourtant qu’Hélène se laisse aller aussi facilement que Denise et lui accorde les mêmes faveurs. Il tente de la fléchir, testant si son excitation manifeste va la faire changer d’avis :

— N’as-tu pas envie de faire l’amour ? J’ai l’impression que cela te plairait.

— J’ai envie, mais ce n’est pas pour maintenant, répond Hélène.

— Es-tu indisposée ?

— Non.

— N’as-tu pas pris la pilule ?

— Je ne la prends pas, dit Hélène, et la raison, tu la connais. Tu ne me feras pas changer. Je me réserve pour mon mari. Il sera alors temps de songer à la pilule.

— Et moi là-dedans ?

— Tu peux tout faire, dit Hélène, sauf l’amour et mettre la main où il ne faut pas.

— Si je te force ?

— N’oublie pas que j’ai envie de toi, dit Hélène, une violente envie qui va me livrer à toi si tu le tentes. En conséquence, je suis incapable de m’y opposer, mais alors c’est fini entre nous. J’espère que tu vas rester sage et ne pas me violer. Je t’accorde déjà beaucoup.

— M’aimes-tu ?

— Oui, dit Hélène, mais seul mon mari aura le droit.

— Si je te promettais de me marier avec toi ?

— J’accepterais, dit Hélène. Cela ne changerait rien pour aujourd’hui.

— Je m’en doutais, dit Guy. Tu es têtue comme une mule.

— N’aimes-tu pas mes caresses ?

— Si, dit Guy, mais j’ai des envies. J’aimerais plus.

— Je vais caresser ton sexe, dit Hélène. Il en a besoin.

 

Elle le malaxe de telle façon qu’il ne peut se retenir.

— Cela va-t-il ?

— Oui et non, dit Guy. Ce n’est pas ce que j’espérais.

— Ne fais pas la fine bouche, dit Hélène. Je t’ai soulagé. Il fallait que ça parte pour que ta tension disparaisse. C’est utile que tu sois avec moi. Pour l’homme, comme pour la femme, la masturbation solitaire n’est qu’un pis-aller. Je t’offre mieux, même si ce n’est pas une relation sexuelle. Si tu pouvais me procurer la même chose sans dépasser les limites, je n’hésiterais pas.

_

Régulièrement, ils se rejoignent au lit. Hélène prend manifestement de plus en plus de plaisir à tripoter Guy. Lui n’est pas emballé. Il n’aime pas la main dure qui le blesse avec ses longs ongles vernis trop coupants. Il proteste. Elle adore toucher le pénis, frotter le doigt sur la fine surface du gland, prendre la verge dans sa main, faire coulisser dans la peau. Elle y passerait des heures, et c’est toujours à regret qu’elle s’en écarte, quand Guy ne peut plus maintenir son érection. Elle adore quand il éjacule. Elle essuie tendrement avec un mouchoir le petit jet blanchâtre, preuve de l’amour de Guy pour elle.

— Quelles sensations as-tu quand je caresse, dit Hélène ?

— À vrai dire, dit Guy, ma verge n’est pas sensible comme la main. Avec le doigt, j’explore facilement, j’ai des renseignements précis. Avec la verge, presque rien. Je suis incapable de savoir ce qu’elle touche. Elle ne m’aide pas à me guider : un boudin ignorant à assister. Ne la pince pas ou ne la meurtris pas avec tes ongles, car ça fait très mal. Appuie autant que tu veux, serre dans ta main. Je le sens à peine. Par contre, le frottement des massages excite. Elle est faite pour masser dans le vagin. Là, elle est bien.

— Donc, dit Hélène, elle est assez inerte quand elle n’est pas maltraitée. Tu ne touches pas comme avec les doigts ? C’est sûr ?

— Avec les doigts, dit Guy, on sent ce qu’on fait. La verge ne sent pas grand-chose, tout juste qu’elle rencontre un obstacle quand elle s’écrase dessus ou quand on la serre fort. Le coude est plus doué qu’elle.

— Je croyais que la verge était très sensible, dit Hélène, au moins comme les doigts.

— C’est très différent, dit Guy. Elle subit, excite, mais ne renseigne pas.

— Moi qui évitais que tu me touches avec elle, dit Hélène, tu m’apprends une chose que j’ignorais. Puisqu’elle ne sent pas ce qu’elle fait, elle n’est pas indiscrète. Alors, elle est autorisée à me toucher. Cela m’ouvre des perspectives. Je n’ai pas à me protéger de son contact comme de tes doigts. Tu n’as pas le droit de me masturber avec tes doigts, mais cela doit être possible avec ta verge ignorante.

— Veux-tu que je fasse ça ? Mais je vais avoir envie d’éjaculer. Il vaudrait mieux que je te chatouille avec mes doigts de pieds.

— Avec ta verge, ce sera très bien, dit Hélène. Tu auras aussi du plaisir. Nous allons nous masturber ensemble. C’est probablement mieux que l’action de ma main, et pas compromettant. Si tu n’abuses pas de la situation, je suis partante. Je te fais confiance pour ne pas me violer.

— Je vais te souiller, te mettre plein de sperme sur le sexe.

— À l’extérieur, et pas dedans.

— À l’entrée, il peut se faufiler à l’intérieur. Je dois être capable, en remontant un peu, d’éjaculer sur ton ventre. Ce sera plus propre. Le sperme ne dégoulinera pas entre tes jambes.

— Et bien voilà, dit Hélène. C’est parfait.

— Il vaut mieux mettre une serviette sous toi, dit Guy.

— Et s’équiper de mouchoirs. Veux-tu m’initier tout de suite ?

 

Hélène frotte d’abord son corps contre le pénis de Guy et ensuite elle l’incite à promener sagement le pénis en question sur les parties de son corps interdites aux doigts, de façon qu’elle juge de l’effet. Il s’exécute. Il a du mal à se contrôler. Il y parvient tant bien que mal. Elle aime bien et dirige adroitement de sa main sur l’ouverture du sexe. Elle répète la manœuvre. C’est beaucoup plus agréable que quand elle se touche elle-même. Elle a trouvé le moyen d’améliorer la masturbation. Saisissant de chaque côté le bassin de Guy, elle l’éloigne d’elle, le rapproche doucement et se caresse ainsi par son intermédiaire. Les sensations qu’elle éprouve la ravissent, en particulier quand il passe sur les endroits sensibles, mais elle reste très ferme sur les limites. Ce ne sont que des frôlements. Elle joue avec lui tant que durent les érections de Guy, et elle prolongerait volontiers.

Hélène réclame de plus en plus souvent les mêmes caresses, ces caresses qu’elle accepte, car Guy n’en a pas une notion claire comme avec la main. Elle n’est pas en faute vis-à-vis du futur mari, dans la mesure où Guy n’a pas la satisfaction de savoir exactement où il la touche, donc ce qu’il fait. C’est aussi anodin que lorsqu’ils se mettent les jambes l’une contre l’autre. Elle n’accepterait pas qu’il ait une connaissance plus intime de son corps.

Les frôlements sont de plus en plus appréciés, et Hélène écarte largement les cuisses pour faciliter l’accès au sexe, à ce clitoris miraculeux qui déclenche les orgasmes. C’est une masturbation améliorée. Elle la pratique solitaire depuis l’enfance, et elle ne comprendrait pas qu’on puisse interdire ce qui est naturel. Elle s’en délecte, en jouit pleinement, s’abandonnant à ce plaisir habituel, renforcé par l’intervention du partenaire.

Guy a une excitation grandissante, qu’il contrôle partiellement. Quand le besoin d’éjaculer se déclenche, il remonte alors un peu au-dessus d’elle pour viser le milieu du ventre, réceptacle provisoire. Il la gratifie ainsi d’épanchements qui s’étalent sur elle, mais qu’il est facile d’essuyer. Guy propose de mettre un préservatif pour ne plus la souiller, mais elle refuse, appréciant de recevoir le gel collant. Elle a compris que Guy a besoin d’éjaculer, et elle l’incite à terminer ainsi. C’est sa bonne action de le masturber. Quand elle ne reçoit rien, elle est peinée que son amour soit insuffisant. Elle propose de mettre la main pour compléter, mais Guy l’évite.

Tant que la verge de Guy est dure, Hélène promène longuement le gland aux endroits les plus agréables en recherchant particulièrement à frotter le clitoris. Une fois la verge à peu près placée, elle tient Guy par le corps pour le guider par la pression des mains, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Il exécute les mouvements qu’elle lui commande, appuyant le moins possible, en résistant à ses incitations quand elles sont malencontreuses. Il lui dit qu’il n’est pas sûr de ne pas se laisser entraîner à donner quelques coups de reins quand elle l’approche de l’orifice tentateur qu’il accroche parfois légèrement au passage. Il lui fait remarquer qu’ainsi toute la responsabilité repose sur lui, d’autant plus qu’elle le lâche pendant les orgasmes, et qu’il se trouve alors en position parfaite pour la pénétrer sans opposition, ce qui est tentant.

Hélène est effrayée que Guy avoue une faiblesse. Craignant qu’il risque de la déflorer par manque de contrôle, elle décide de prendre l’initiative. Guy doit rester étendu sur le dos et elle monte sur lui. Inexpérimentée, elle ne parvient pas rapidement à une bonne position. Elle se place d’abord à quatre pattes, puis à califourchon sur la pointe des pieds, mais c’est fatigant. Elle n’a pas le loisir de s’asseoir sur lui sans risque. Finalement, elle se met à cheval, un genou de chaque côté, placée verticalement au-dessus de lui. Le réglage longitudinal est bon, et en pliant plus ou moins les jambes, elle obtient la distance. Elle a les mains libres pour orienter la verge sous elle. Elle est alors à l’aise et ne se prive plus de mettre le sexe au bon endroit, en frottant à volonté.

Hélène, moins prudente que Guy, ne ménage pas les attouchements. Elle frictionne énergiquement le clitoris et prolonge sa jouissance au maximum. Elle irait volontiers au-delà des limites qu’elle a fixées si elle ne se fiait qu’à son instinct, mais elle tient fermement à ne pas les dépasser. Elle s’excite néanmoins de plus en plus. Les orgasmes se déclenchent sans qu’elle s’en émeuve outre mesure. Elle les recherche et en a l’habitude, mais ils lui font perdre la notion de ce qu’elle fait pendant un moment. Elle est alors incapable de maintenir sa position dressée, muscles des jambes tendus, suspendue au-dessus de Guy. Elle s’effondre, mais elle se dégage de la verge et s’écroule ensuite. Guy lui laisse reprendre ses esprits sans intervenir. Elle est alors affalée sur lui, ivre de plaisir. Respectueux des consignes, il n’en profite pas pour poser les mains sur elle.

Un jour, emportée par ce plaisir, Hélène ne contrôle plus la situation. Elle oublie de se dégager, se relâche et s’affaisse lentement, verticalement, en pliant les jambes qui encadrent le corps de Guy. Elle va s’asseoir et s’empaler. Les grandes lèvres glissantes du sexe s’écartent souplement pour accueillir une verge parfaitement placée qu’elles sont incapables d’arrêter. Les petites lèvres s’ouvrent. Guy veille aux imprudences d’Hélène. Il voit qu’elle perd connaissance et le mouvement qu’elle amorce. En urgence, il écarte sa verge de la main pour qu’elle ne provoque pas l’irréparable. Déjà légèrement engagée, elle accroche avant de sortir, ce qui réveille Hélène. Elle est affolée, se rendant soudain compte qu’elle aurait pu perdre sa précieuse virginité sans l’intervention de Guy. Elle cesse définitivement les caresses par le sexe.

Le définitif dure quelques jours. La confiance revenant, ne pouvant plus se passer de Guy, elle revient à la charge, mais lui demande de procéder comme au début, lui laissant le soin du contrôle qu’elle préfère lui abandonner complètement. Guy lui promet de la respecter et elle l’incite à aller à la limite, sans la dépasser. Petit à petit, il arrive à appliquer une méthode satisfaisante, donnant le maximum de satisfaction à Hélène. Elle a un terrain naturellement plus lubrifié que celui de Denise. Le gland glisse à la surface. Ainsi, il se déplace facilement. Hélène le guide de la main, et il n’entre que très peu. Il ne faut pas appuyer, seulement caresser le clitoris, et ne pas trop s’enfoncer, malgré la pénétration facile. Cependant, il ne faudrait pas qu’en position critique Hélène impose un mouvement intempestif de rapprochement. Guy arrive à atténuer les mouvements désordonnés de sa partenaire en lui conseillant de ne pas bouger. Elle lui laisse alors la latitude de procéder seul et il exécute ce qu’elle souhaite, respectueusement et sans risque. Jamais, il ne cherche à dépasser la limite. Elle s’abandonne maintenant sans crainte à son plaisir en se reposant entièrement sur lui, jouissant pleinement des orgasmes qui déferlent en elle.

Les mois passent ainsi jusqu’à la fin de l’année scolaire. Elle se marierait volontiers avec lui, mais il ne l’aime pas assez. Le souvenir de Denise l’en dissuade.

* ° * ° *

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Guy n’est pas persuadé que les choix d’Hélène sont les bons :

— Je ne suis pas sûr que tu respectes les règles d’une bonne morale, dit Guy. Je ne suis pas un spécialiste, mais j’ai des doutes.

— Mes règles sont meilleures que les tiennes, dit Hélène. Une femme doit rester vierge jusqu’au mariage.

 

Guy n’insiste pas. Hélène est malgré tout influencée. Elle souhaite avoir l’avis d’une personne compétente. Joël enseigne la morale, mais elle n’a pas envie de lui poser le problème. Hélène préfère celui d’un prêtre :

_

— Je me masturbe mon père. Est-ce répréhensible ?

— Quel âge avez-vous, ma fille ?

— 25 ans, mon père, dit Hélène.

— Cela éloigne d’un mari, ma fille.

— Est-il préférable que ce soit le mari qui donne le plaisir ?

— Oui, ma fille.

— Je le pensais aussi, mon père, dit Hélène. J’ai aussi péché d’une autre façon.

— De quel péché s’agit-il, ma fille ?

— Du péché de chair, mon père, dit Hélène, avec un homme qui n’est pas mon mari.

— Ce péché est fréquent à votre âge. Combien de fois l’avez-vous commis depuis un mois, ma fille ?

— Une seule fois, mon père, dit Hélène.

— Votre mari est-il informé, ma fille ?

— Faudrait-il lui dire, mon père ?

— S’il peut l’accepter, oui. Comme c’est rare et qu’il peut y avoir des réactions imprévisibles de sa part, je vous conseille d’être prudente. Il est préférable de se contenter de son mari, ma fille.

— Même si on en aime un autre, dit Hélène ?

— Il faut prier Notre Seigneur de nous éloigner de l’autre, ma fille.

— Même si l’autre nous aime, dit Hélène ?

— Votre mari a seul le droit de faire de vous ce qu’il veut. Par le mariage vous vous engagez à lui obéir. Aimez-vous votre mari, ma fille ?

— Je ne suis pas mariée, mon père, dit Hélène.

— J’avais cru. Vous avez malgré tout péché, ma fille.

— C’était la première fois, mon père, dit Hélène.

— Essayez de ne pas recommencez. Utilisez-vous un moyen contraceptif, ma fille ?

— Je devrais, mon père, dit Hélène ?

— L’église préconise l’abstinence. C’est le meilleur des contraceptifs. Savez-vous que vous risquez d’avoir un enfant non désiré si vous ne faites pas attention. Prenez des précautions, ma fille.

— Oui, mon père, dit Hélène.

— Le garçon que vous rencontrez est-il marié, ma fille ?

— Non, mon père.

— Souhaite-t-il se marier avec vous, ma fille ?

— Je ne sais pas, mon père.

— Priez pour qu’il vous demande en mariage, ma fille.

— S’il ne veut pas de moi, mon père ?

— Mariez-vous avec un autre, ma fille.

— Je ne suis plus vierge, mon père.

— Il fallait y penser auparavant, ma fille. Prier pour que votre futur mari vous pardonne.

— Faut-il lui cacher, mon père ?

— Ne pas lui dire est impossible, ma fille. Dieu vous a créée comme vous êtes pour que vous puissiez donner la preuve de votre pureté au moment du mariage. Vous avez compromis ce sacrement en vous donnant sans réfléchir à ce garçon. Vous êtes punie, ma fille, par votre propre mauvaise conduite. La virginité est importante. Vous l’avez perdue pour quelques instants de plaisir, ma fille.

— Irai-je en enfer, mon père ?

— Dieu vous jugera, ma fille. Soyez repentante. Il vous gardera peut-être une place près de lui si vous vous conduisez bien et si vous priez sincèrement.

— Mon père, je n’étais pas consentante.

— Vous a-t-il violée, ma fille ?

— Oui, mon père.

— Dans ce cas, c’est lui qui a commis la faute. Notre Seigneur vous absoudra. Allez en paix, ma fille. Je prierai pour le repos de votre âme.

— Je ne suis plus pure, mon père.

— Moralement, vous l’êtes encore, ma fille.

— Physiquement, je ne le suis plus, mon père.

— C’est le moral qui compte, ma fille. Vous êtes toujours pure. Vous ne devez pas vous culpabiliser, pour un acte dont vous n’êtes pas responsable. Restez pure. Évitez votre violeur. Choisissez un bon mari, ma fille, et gardez-vous pour lui. Ne vous donnez à personne avant le sacrement du mariage. Ensuite, vous obtiendrez le bonheur en vous donnant à lui et uniquement à lui.

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Hélène fait écouter à Guy la conversation qu’elle a enregistrée avec un petit magnétophone portatif qu’elle a dissimulé dans un cartable.

 

— Tu vois, dit-elle, j’ai raison de garder ma virginité jusqu’au mariage.

— Tu as raconté des balivernes à ce prêtre, dit Guy.

— Je voulais avoir son avis sur des cas concrets, dit Hélène.

— Tu es tordue, dit Guy. Pas moyen de te redresser.

— Il a dit de se marier avant de se donner, dit Hélène.

— Tu n’es pas pure, dit Guy.

— Je le prouverai à mon mari, dit Hélène.

* ° * ° *

_

Quand les grandes vacances arrivent, Hélène s’arrange pour aller retrouver Guy régulièrement. Elle est reçue à l’agrégation. Le président de jury lui explique qu’elle ne sera pas nommée sur place, mais dans une ville voisine de son ancien poste. Elle s’y rend pour préparer la rentrée. Il y a peu de monde. Elle rencontre Pierre, un jeune collègue auquel elle demande des renseignements, et qui, n’ayant pas grand-chose à faire, la guide aimablement dans toutes ses démarches. Elle doit trouver un hôtel pour la nuit. Il lui explique que les hôtels du quartier sont souvent complets et que si elle n’a pas réservé, les premiers hôtels libres sont à plus d’un quart d’heure de marche. Il l’invite à s’installer dans une chambre de son appartement, ce qu’elle fait pour quelques jours. Elle prend les repas avec lui, l’aide à les préparer, le questionne sur ce qu’il fait et l’observe. Elle trouve qu’il se comporte d’une façon analogue à Guy, qu’il est gentil. Ce garçon n’est pas à négliger. Elle prolonge son séjour, en se laissant inviter par Pierre qui en est heureux.

Pierre est séduit, ce qui n’échappe pas à Hélène. Elle estime qu’il faut mettre les choses au point.

 

— Je suis sensible à l’intérêt que vous avez pour moi, mais je vous arrête, dit Hélène. Je ne suis pas une fille facile.

— Si vous acceptez un homme qui vient de perdre une amie très chère, j’aimerais tenter ma chance.

— Qui avez-vous perdu de si cher ?

— Une collègue avec qui j’ai vécu pendant deux ans et qui me quitte.

— Vous êtes-vous fâchés ? Est-elle morte ?

— Non, dit Pierre, mais elle vient d’obtenir son changement pour sa lointaine province. Elle retourne dans sa terre natale qui l’attire. Elle vient d’hériter de la maison de ses parents. Je m’occupe de lui rassembler ses affaires pour lui envoyer.

— Vous aimez-vous encore ?

— Oui, mais la vie nous sépare. Vous venez ici. Nous nous entendons bien. Voulez-vous la remplacer ? Partagez mon appartement avec moi. Si comme moi vous avez un ami que vous avez du mal à quitter, je ne vous oblige pas à le lâcher. Je sais que c’est difficile. Je souhaite simplement avoir une petite place près de vous quand vous serez ici.

— Vous n’êtes pas le seul à me tourner autour, dit Hélène. Vous n’êtes pas le premier qui cherche à coucher avec moi.

— Je ne vous demande pas d’abandonner vos amis ou mêmes amants.

— Pour moi, dit Hélène, la place est unique. Je ne ferai pas l’amour avant d’être mariée. Seul mon mari aura le droit. Je veux bien de votre amitié, mais pas plus.

— Vos amis n’ont-ils rien obtenu de plus ?

— Je vous donne l’exemple récent de Vincent, dit Hélène. C’est un bon ami. À la baignade, nous nous sommes retrouvés un moment à deux. Les autres étaient loin, restés sur l’autre rive. Il m’a proposé d’utiliser un bosquet voisin. Je lui ai demandé s’il voulait m’épouser. Il m’a dit qu’il voulait seulement avoir une petite idée de moi. Je lui ai demandé de ne pas insister.

— L’a-t-il fait ?

— Je me suis sauvée, dit Hélène. J’ai évité de me retrouver seule avec lui. Il ne m’a pas fait d’autres avances.

— N’avez-vous pas de besoins physiques ?

— Si, dit Hélène, mais pas au point de me donner.

— Est-ce le seul ami ?

— Non, dit Hélène. Il y en a eu d’autres avant lui. Ils ont buté sur le mariage.

— Les aimiez-vous ?

— À vrai dire, non, dit Hélène. Il n’y en a qu’un seul que j’aime.

— Qui est-ce ?

— C’est Guy, dit Hélène. Un garçon très bien. Je lui ai proposé le mariage. Il ne veut pas.

— N’a-t-il pas envie de faire l’amour avec vous ? Vous avez probablement tout ce qu’il faut.

— Si je me laissais faire, dit Hélène, ce serait déjà fait. Il me l’a proposé et j’ai refusé. Je suis sûre qu’il me plairait, mais ce n’est pas mon mari.

— Il peut vous forcer un peu.

— Ah non ! S’il le faisait, dit Hélène, ce serait contre ma volonté. J’ai confiance en lui. Il ne le fera pas. Il me respecte. C’est un véritable ami. Rien à craindre de lui.

— Êtes-vous vierge ?

— Oui, dit Hélène, et je le resterai jusqu’au mariage.

— Dans ce cas, je vous demande en mariage.

— Je ne dis pas non, dit Hélène.

— Cela veut-il dire oui ?

— Oui, dit Hélène.

— Vous avez hésité. Est-ce Guy qui vous tracasse ? L’aimez-vous plus que moi.

— Je sais bien qu’il ne m’aimera jamais assez pour se marier avec moi, dit Hélène. C’est oui. Vous me plaisez autant que lui.

— Je vous laisse libre de le voir comme vous voulez et de faire ce que vous voulez avec lui. Si vous l’aimez, il faut faire l’amour avec lui.

— Vous refusez le mariage ?

— Non, dit Pierre. Je vous libère de toute contrainte. Vous regretterez probablement toujours de ne pas vous être donné à lui. Je ne veux pas que vous traîniez ce regret derrière vous. Puisque vous allez vous marier, vous pouvez vous laisser aller.

— Vous ne voulez pas de ma virginité, dit Hélène ?

— Je n’ai rien contre, dit Pierre. Mais moi, je ne le suis plus. Cela doit vous gêner.

— Pour les hommes, dit Hélène, c’est moins important que pour les femmes.

— Croyez-vous ?

— Je ne sais pas, dit Hélène. C’est votre problème. Ce n’est pas le mien. Je ne me donnerai jamais qu’à mon mari.

Il l’embrasse sur la joue avant qu’elle s’y oppose, mais elle ne le laisse pas aller plus loin. Elle le tient à distance.

— Restons sages jusqu’au mariage, dit Hélène.

— Pas de petite avance ?

— Non, dit Hélène. Aucune avance.

— Je ne changerai pas d’avis, dit Pierre. N’avez-vous pas confiance ?

— Si, dit Hélène. Mais moi non plus, je ne changerai pas d’avis. Vous aurez ce que vous cherchez le jour venu.

_

Impatient, Pierre propose à Hélène d’accélérer les préparatifs, et les fiançailles sont très courtes. Dès la rentrée scolaire, ils sont mariés. Elle s’installe chez lui et cède sa chambre chez Nathalie à Léa.

Jusqu’au mariage, Guy est le seul à avoir le droit restreint de coucher avec Hélène. Avec Pierre, elle est beaucoup plus stricte. Elle ne lui accorde que quelques baisés arrachés du bout des lèvres avant la nuit de noces, repoussant tout ce qu’il souhaiterait. Elle interdit fermement toute approche. Elle aime Guy beaucoup plus que Pierre, mais ne le dit pas. Elle est intraitable sur le respect que Pierre lui doit. Rien avant le mariage : pas le moindre aperçu visuel ou tactile, pas de jambes nues devant lui, pas de robe de chambre tentatrice entrouverte. Il n’a droit qu’à l’espoir que le mariage la rendra accessible.

Pierre est sur des charbons ardents quand il est enfin avec elle dans la chambre nuptiale. Hélène montre une pudeur de petite fille, n’osant pas se dévêtir devant lui. Elle n’est pas à l’aise, car elle sait qu’elle doit tout donner à cet homme qu’elle côtoie pour la première fois intimement, et sa pudeur n’est pas feinte. C’est un très grand moment pour elle. L’aspect de Pierre nu n’est pas engageant, avec sa poitrine velue de bête, et il a envie d’elle, manifestement, comme un satyre. Il sourit pourtant, attentif à la contenter. Elle a du mal à ôter ses derniers sous-vêtements, et découvrir enfin des charmes bien dissimulés jusque-là. Elle se laisse à peine voir et va se blottir sous les couvertures. Doucement, il la découvre pour l’admirer alors qu’elle cherche encore à se cacher le sexe et les seins avec ses mains. Elle est belle, désirable. La forme des seins, la couleur de la peau, le corps, les jambes, les fesses : tout lui plaît. Il n’est pas déçu. Il l’a enfin à sa disposition.

Heureux, Pierre se coule à côté d’elle, et ose frôler de la main une peau tentatrice. Séduit, il la caresse délicatement et se colle à elle pour mieux la sentir. Elle a envie de repousser ce corps si différent de celui de Guy, cette fourrure insolite, ce sexe dur étranger qui pointe violemment contre elle, prêt à l’agresser. Elle s’est préparée à cet instant. Cent fois, elle l’a imaginé. C’est très différent. Il l’enveloppe. Des mains indiscrètes la parcourent, accédant à ce qu’elle a jusque-là préservé. Elles vont partout, sur les seins, sur les hanches, entre les jambes même, se renseignant outrageusement sur elle. C’est trop rapide et ce n’est pas Guy. Elle n’a pas l’habitude. Fermant les yeux pour éviter de voir, elle frémit intérieurement de cette exploration, à l’envahissement de son domaine réservé, à l’intrusion qui va suivre. Elle se gendarme, car elle l’a voulu et ira jusqu’au bout.

Pierre ne sait pas comment une vierge peut se comporter. Il s’inquiète de ce qu’elle va ressentir, de la douleur des premiers rapports. Hélène n’a pas du tout envie de se donner, mais elle le fait. Elle est décidée : sans répondre, elle l’attire à elle, s’ouvrant à lui, espérant en finir au plus vite. Pour surmonter son dégoût, elle songe à Guy. Elle fera comme si c’était lui. Sans la brusquer, Pierre prend le droit qui lui revient et qu’elle lui accorde. Il cherche la porte de son paradis. L’ayant trouvée, il ne s’arrête pas sur le seuil comme Guy : comme il a l’autorisation, il enfonce avec jouissance, libéré d’en finir après le supplice de l’attente forcée, et s’éclate en elle, retrouvant les joies perdues avec Yvonne, sa précédente amie. Hélène est angoissée, mais ne le manifeste pas, fière d’avoir réussi à garder sa pureté.

Pierre est charmé par Hélène. Son innocence et son inexpérience sexuelles affichées l’obligent à lui enseigner tout ce qu’il pense qu’elle ignore. Il lui conseille de prendre la pilule contraceptive, sans savoir qu’elle la prend déjà. La candeur de sa femme lui plaît. Il est très amoureux. Dans son journal, Hélène note l’immense satisfaction, d’être parvenue sans encombre à son but. Elle s’est préservée pour son mari. Il était le seul qui pouvait exercer ce droit séculaire et elle a résisté aux tentations. Elle est maintenant libérée de cette contrainte et laisse Pierre l’initier progressivement comme il le souhaite aux plaisirs profonds.

* ° * ° *

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Désirant avoir de l’argent bien à elle pour l’achat d’une voiture, Hélène prend des heures supplémentaires d’enseignement dans le lycée qu’elle quitte, ce qui lui impose des voyages hebdomadaires, mais permet de continuer avec Guy chaque semaine. C’est pratique d’avoir un camarade qui accepte de l’héberger, même la nuit. Elle ne cache pas à Pierre qu’elle va chez Guy pendant ses heures de liberté. Pierre n’en prend pas ombrage, ne sachant d’ailleurs pas qu’ils partagent le même lit, mais il l’accepterait. Le mariage n’a en rien modifié les habitudes d’Hélène. Les visites à Guy perdurent. Sous divers prétextes, elle a besoin de quelques voyages supplémentaires avant et surtout après, pour se remettre des émotions du mariage. Elle est toujours fidèle au rendez-vous de Guy et avide de ce qu’il lui offre.

Pour ne pas perturber ses rapports avec Guy, elle enlève son alliance quand elle va chez lui, car elle sait qu’il considère les bagues comme des nids à microbes antihygiéniques, très difficiles à nettoyer. Elle ne parle pas de son mari. Elle voudrait lui révéler son existence, et expliquer à Guy qu’il n’y a plus d’obstacle physique, mais elle hésite à le faire, ne sachant pas comment il va réagir. Elle ne veut pas modifier ses rapports avec lui. Au lit, son instinct regrette que la verge de Guy reste sur le seuil de son sexe, mais les orgasmes qu’il lui procure régulièrement par action externe sont suffisants pour la contenter et elle ne souhaite pas qu’il se comporte comme Pierre. Elle ne doit pas se donner à Guy comme à Pierre. Il doit rester sur la réserve et ne rien changer à leurs habitudes. Pierre, plus libre que Guy, ne se contraint pas. Il lui plaît moins, mais elle le supporte. Alors qu’avec Pierre, elle s’applique à le satisfaire, elle est viscéralement attachée à Guy et est plus heureuse avec lui, malgré l’absence des relations profondes. Elle lui laisse croire qu’elle est encore vierge, mais elle ne fait plus attention aux limites physiques qu’elle avait fixées. Ayant disparues, elles sont devenues morales : il ne doit pas profiter de la porte ouverte pour la violer. Lui n’apprécie pas énormément la contrainte des limites qu’il respecte toujours. Se retenir n’est pas évident, d’autant plus qu’Hélène le tire de plus en plus vers elle, et il doit résister fermement pour ne pas atteindre la zone interdite.

Hélène est surexcitée. Elle ne facilite pas la tâche de Guy en le pressant sans ménagement contre elle. Il lui reproche son impétuosité grandissante, mais elle n’en tient compte que transitoirement, ne contrôlant pas ses impulsions. Pour lui, quand il est soumis aux fréquents mouvements brusques qu’elle lui impose instinctivement, il risque d’être enfermé et d’éjaculer avant de sortir. Il voudrait qu’Hélène soit plus prudente.

Sans le vouloir, entraîné par les mouvements d’Hélène, Guy dérape et va une fois au-delà de la position habituelle, mais peu renseigné pas ses sens sur l’emplacement exact où il se trouve, il estime qu’il s’est trompé sur la localisation. Pourtant, il a bien cru que le gland avait pénétré fugitivement avant de ressortir. Hélène, emportée par ses orgasmes, également incapable de localiser, ne réagit pas négativement à l’intrusion. Quelques semaines plus tard, il a la même impression de trop avancé provoquée par une brusque attraction d’Hélène qu’il n’arrive pas à compenser. Il lui semble bien que le gland est enfoncé entièrement. Soumis aux bras et aux jambes d’Hélène qui l’ont verrouillé dans cette position, il ne peut pas se retirer comme la première fois. Que faire ? Il hésite. Hélène l’attire encore nerveusement. Le gland étant passé et ayant ouvert la voie, la verge glisse vers les profondeurs avec une facilité déconcertante. Les corps arrêtent la progression. Il ne peut aller plus loin.

Étonné, Guy est en elle, entièrement en elle et ne pouvant plus sortir, Hélène le serrant énergiquement ! Aucun obstacle n’a entravé le mouvement. Comme Hélène, entièrement à son plaisir, continue de l’attirer et ne le repousse pas, Guy minimise la faute, la rejetant sur elle, car il n’a pas voulu la pénétrer. Il avait toujours fait pour le mieux. Il est en elle. Il peut profiter de moments de relâchements pour sortir, mais il n’a pas envie immédiatement. Profitant de l’occasion, il prolonge. Son sexe, libre désormais de s’enfoncer de toute sa longueur, a tout ce qu’il désire, et celui d’Hélène répond favorablement par des pressions voluptueuses de massage qui ne trompent pas. Il est enfin à l’aise. Il n’a plus à retenir les mouvements naturels. Hélène est entièrement à lui, sa verge allant et venant librement en elle. Il en jouit pleinement, pour la première fois, dans un long rapport qu’elle ne cherche nullement à interrompre, le pressant au contraire le plus fortement qu’elle peut contre elle pour que son plaisir ne s’échappe pas. C’est un délice qu’il commençait à oublier et Hélène est aux anges. Il se retire à temps, malgré l’opposition instinctive, pour ne pas commettre la même erreur qu’avec Elsa. Guy a un peu honte d’avoir dépassé les limites, mais il a gardé son sperme jusqu’à la sortie pour le répandre ensuite sur elle de façon habituelle.

 

— Écoute, dit Guy. Avec tes façons de me plaquer contre toi, je t’ai pénétrée à fond. Il ne faut pas trop t’en faire. J’ai réussi à sortir à temps, et tu l’as constaté. Tu sais que je n’ai pas beaucoup de renseignements par ma verge. Tu m’as trop attiré vers toi. En tout cas, je te remercie pour ta prestation. C’était très agréable. As-tu autant apprécié que moi ?

 

Hélène est heureuse, comme elle ne l’a jamais été. Elle est encore remuée par le massage mutuel intime et n’a pas compris qu’elle s’est donnée plus à fond que d’habitude, les orgasmes brouillant ses perceptions et effaçant le temps. C’est ce que lui dit Guy qui la préoccupe. Il faut le laisser sur l’obligation qu’il la respecte toujours.

 

— Je suis désolée de ce qui m’arrive, dit Hélène, mais la barrière doit toujours exister, même si elle repoussée. Je dois rester pure

— Je ne suis pas resté en toi, dit Guy. Tu n’as pas à te faire de souci. Tu n’as rien reçu. Tout est tombé sur ton ventre.

— Ne va jamais plus loin, dit Hélène. J’ai confiance en toi. Il ne faut pas me déflorer moralement.

— Je ferai pour le mieux, dit Guy.

* ° * ° *

_

Les portes du paradis se sont ouvertes pour Hélène. Elle obtient ce qu’elle cherche : un plaisir extrême, plus grand que tout ce qu’elle avait jusque-là espéré. Guy goûte à leur juste valeur les rapports qu’il a maintenant avec elle. Les limites symboliques, devenues très vagues, sont suffisamment repoussées pour qu’elles ne le gênent plus. Hélène se repose sur lui pour les laisser à sa guise, et sa pureté n’est pas froissée lorsqu’il s’égare dans le domaine antérieurement réservé à Pierre. Les orgasmes d’Hélène lui interdisent de bien juger, et Guy en profite de plus en plus, se rendant compte qu’elle ne sait pas ce qui se passe dans ces moments-là. Il a tendance à se laisser aller et à se complaire en elle. Si Hélène l’autorisait, il mettrait volontiers un préservatif, mais elle n’en veut pas, disant qu’ils ne font pas véritablement l’amour et que ce ne sont que des caresses dépourvues des indiscrétions que pourraient procurer les doigts. Les mains de Guy sont toujours interdites aux endroits sensibles. Il n’en est pas trop frustré, car il compense avantageusement avec le sexe. Seule, la touche finale, qui exige de sortir en vitesse, le dérange un peu, mais Hélène essuie toujours amoureusement.

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Guy se déplace un jour pour assister à une réunion dans la ville d’Hélène. Après la réunion, il lui reste du temps avant d’aller à la gare prendre le train. Il décide de passer la voir. Il se procure son adresse auprès du concierge du lycée et va sonner chez elle. C’est Pierre qui ouvre.

 

— Je cherche Hélène, dit Guy. Habite-t-elle ici ?

— Bien sûr, c’est ma femme. Je suis Pierre. À qui ai-je l’honneur ?

— Je suis Guy, un ami d’Hélène.

— Hélène m’a parlé de vous, dit Pierre. Elle va chez vous entre ses cours. C’est gentil de l’héberger. Vous êtes un membre du groupe et son plus grand ami.

— C’est exact, dit Guy. Elle habitait dans mon immeuble. Nous nous connaissons bien.

— Entrez, dit Pierre. Elle n’est pas ici. Elle est partie faire une course. Elle va bientôt rentrer.

 

Guy et Pierre s’installent dans les fauteuils du salon. Ils parlent de choses et d’autres et font connaissance. Guy cherche à savoir qui est cet homme qui a épousé Hélène. Il met en œuvre ses connaissances sur les caractères. Il glisse de temps en temps dans la conversation des questions tests. Rapidement, il obtient la réponse : Pierre a le même caractère que lui. Il n’a pas grand mérite à le détecter : c’est pour lui le plus facile des caractères à analyser, puisque c’est le sien. Ils se comprennent et réagissent de la même façon. Quand Guy est bien persuadé d’avoir compris le caractère de Pierre, il aborde plus franchement le sujet qui le préoccupe.

 

— En parlant avec vous, j’ai étudié votre caractère, dit Guy. Nous avons le même. Cela explique probablement pourquoi Hélène s’est mariée avec vous. Elle est attirée par des gens comme nous.

— Qu’avons-nous de particulier, dit Pierre ?

— Son caractère s'arrange assez bien du nôtre, dit Guy. Elle voit que nous sommes accommodants, qu’elle fait à peu près ce qu’elle veut sans s’attirer des récriminations ou des oppositions dans la plupart des domaines. Si vous voulez aller à droite et elle à gauche, vous allez à gauche s’il n’y a pas de raison fondamentale d’aller à droite. Elle dirige la plupart du temps. Elle nous domine.

— Nous serions dominés par elle ? Je n’ai pas cette impression, dit Pierre.

— Vous avez raison, dit Guy. Nous savons prendre des décisions quand il faut. Nous la heurtons le moins possible de front et la laissons faire presque toujours. Il y a tellement de choses qui importent pour elle et qui pour nous sont sans importance ! Elle a les satisfactions de celui qui domine.

— Comme cela, je suis d’accord, dit Pierre. C’est très bien ainsi. Hélène est une femme remarquable. Je l’aime beaucoup. C’est une femme merveilleuse, ne buvant pas, ne fumant pas, cuisinant bien, propre, ayant beaucoup de qualités. Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée ? Elle m’a dit qu’elle l’aurait fait avec vous et que vous lui plaisez.

— Il y a de cela pas si longtemps, dit Guy, placé dans les mêmes conditions, j’aurais fait comme vous. Je l’aurais épousée. Si son caractère s’accorde bien avec le nôtre, il y a des restrictions dans l’autre sens.

— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

— Depuis un an, dit Guy, j’étudie les caractères. Il peut y avoir des surprises avec celui d’Hélène. Certaines choses peuvent déplaire.

— Par exemple, dit Pierre ?

— Hélène ne m’a pas dit qu’elle allait se marier, dit Guy. Savez-vous pourquoi ?

— Non, dit Pierre. Mais nous sommes allés vite. Il fallait contacter les gens pendant les vacances, ce qui n’est pas facile.

— D’après les dates que vous m’avez données, dit Guy, je l’ai vue peu de temps avant le mariage.

— Comment l’expliquez-vous ?

— Elle est complexée, dit Guy. Elle n’ose pas vous dire qu’elle m’aime encore, et me dire qu’elle vous aime.

— Pourtant, dit Pierre, je l’admets très bien. Je ne suis pas jaloux, et elle le sait. Elle est libre d’aller vous voir et de faire l’amour avec vous si elle le juge nécessaire. Il n’y a rien à cacher. Elle est effectivement complexée. Savez-vous qu’elle était vierge quand je l’ai connue ! Cela m’a époustouflé. Ne pas avoir d’amant, pour une femme normale de son âge et sexuellement normale, est une rareté que j’apprécie, mais dont j’aurais pu me passer.

— Ce n’est pas si rare, dit Guy. Il y a des femmes qui ne savent pas aborder les hommes. Il est vrai que ce n’est pas le cas d’Hélène. Elle n’est pas timide.

— C’est utile, dit Pierre. Moi qui suis timide, elle m’amène des amis que je n’aurais pas été capable de faire. Depuis que je suis avec elle, j’ai des contacts avec quantité de gens.

— La virginité me semble secondaire, dit Guy. La connaissance du plaisir n’est pas liée à elle. Qui ne se masturbe pas ? On ne va pas vérifier si quelqu’un prend du plaisir tout seul. Le plaisir avec un autre me semble plus sain. Je suis de votre avis. Je me trouve très bien quand je peux faire l’amour avec une femme qui a aussi envie de venir avec moi et qui est protégée des possibles conséquences qu’elle ne souhaite pas. Cela me semble normal. Dans le cas d’Hélène, elle a eu tort de vouloir garder sa virginité. Cela l’a certainement aigrie. Elle est faite pour l’amour, et s’en priver pour des raisons morales discutables, n’est pas la bonne solution. Il n’y a que quand il y a à partager avec un autre qu’il faut s’assurer qu’on ne gêne pas l’autre. Je n’ai aucune honte à avoir connu une femme que j’ai aimée et que j’aime encore. J’estime que nous en avons tous les deux tiré bénéfice et que les compagnons qu’elle a pu se faire par la suite n’ont pas été lésés.

— Je suis comme vous, dit Pierre. J’ai connu Yvonne, une femme que j’aime toujours. Je l’ai dit à Hélène.

— Vous aimez donc Yvonne, dit Guy, une autre femme.

— J’ai vécu deux ans avec elle, dit Pierre, sans histoire, sans l’ombre d’un nuage, en parfaite harmonie. Je ne la renie pas. Elle pensait comme moi et faisait tout comme moi.

— Je ne me tromperai sans doute pas en vous disant qu’elle a probablement notre caractère, dit Guy. Comment avez-vous fait pour la rencontrer ? Avec nos caractères, ce n’est pas facile.

— Effectivement, dit Pierre. Sans circonstance particulière, la rencontre n’aurait pas eu lieu.

— Racontez-moi cela en attendant Hélène, dit Guy, si je ne vous dérange pas.

— Cela ne me dérange pas, dit Pierre, bien que cela mette en cause Yvonne, mais elle me le pardonnera. Je n’avais pas cet appartement qui vient d’un héritage que j’ai eu entre temps. J’étais logé dans une chambre de bonne, à côté d’une autre chambre de bonne où logeait Yvonne. Nous l’avions obtenue tous les deux par les adresses de logeurs déposées au lycée. Nous étions séparés, chacun avec notre propre vie. Nous n’aimons, ni l’un, ni l’autre, mettre le nez dans les affaires des autres.

— C’est une caractéristique de notre caractère qui nous éloigne des autres, dit Guy.

— Bon, dit Pierre. Nous n’avions en commun que le couloir d’arrivée des chambres et les sanitaires qui débouchaient dessus : cabinet et local de douche. Sans nous être jamais parlé, nous mettions un point d’honneur à tout maintenir bien propre. Nous nous croisions en nous évitant presque et en respectant la vie de l’autre. Il n’y avait pas de loquet de fermeture à la douche, mais nous ne sommes jamais allés regarder l’autre. Puis le malheur est venu sur Yvonne.

— Le malheur ?

— Oui, dit Pierre. Le malheur. Je rentrais dans l’immeuble quand j’ai entendu une galopade. J’ai regardé de côté, dans la direction des caves. C’était sombre. J’ai cru voir quelque chose par terre. Je me suis approché. C’était un soulier, bien ciré, un soulier de femme qui luisait dans le noir. J’ai cherché l’interrupteur et donné de la lumière. J’ai vu l’autre soulier plus loin, et, dans un recoin, j’ai aperçu un corps avec un sac sur la tête et les mains attachées par une cordelette reliée à une tuyauterie. C’était Yvonne. J’ai enlevé le sac. Elle était à moitié étouffée. J’ai défait la cordelette. Ses vêtements étaient en lambeaux, lacérés, inutilisables. J’ai mis ma veste sur elle et je l’ai portée dans ma chambre où je l’ai étendue sur le lit en attendant qu’elle reprenne ses esprits.

— C’était grave ?

— Elle était sonnée, dit Pierre, mais elle est revenue à elle. Elle n’avait aucune blessure apparente, bien qu’elle soit couverte de bleus et qu’ils l’aient assommée. Je lui ai passé mon peignoir et l’ai reconduite chez elle. Elle tremblait, mais elle a tenu à se laver immédiatement, et je l’ai aidée à se débarrasser de ses souillures. Elle n’a pas voulu que j’appelle un médecin. Je l’ai mise au lit, lui ai préparé une infusion et elle s’est endormie. Je l’ai veillée dans le fauteuil. Je me suis endormi aussi, et c’est elle qui m’a apporté le petit déjeuner. Elle m’a alors mis au courant de ce qui s’était passé. En rentrant, elle a été attaquée par-derrière par plusieurs hommes qu’elle n’a pas vus à cause du sac qu’ils lui ont mis sur la tête. Ils l’ont entraîné dans le recoin où je l’ai trouvée, et attachée. Ils ont découpé ses vêtements, probablement avec des ciseaux, pour la déshabiller. Il n’y avait plus que des morceaux autour d’elle. Les bas, la jupe, le chemisier, les sous-vêtements, tout y est passé. Seules les chaussures étaient intactes.

— L’ont-ils violée ?

— Oui, dit Pierre. Les souillures en attestent. Ils devaient être trois ou quatre d’après ses estimations. Elle les a subis. Mon arrivée a provoqué leur fuite. Et, heureusement, je l’ai trouvée.

— Elle était encore en danger, dit Guy ?

— Elle étouffait avec le sac, dit Pierre. Elle aurait pu mourir.

— Avez-vous porté plainte ?

— Elle n’a pas voulu, dit Pierre. Elle m’a expliqué pourquoi. Elle m’a dit qu’elle avait été violée une autre fois et que cela n’avait servi à rien. Cela s’est produit l’année où elle a débuté ses études supérieures. Il y avait un bizutage.

— Il faudrait les interdire, dit Guy.

— C’est aussi mon avis, dit Pierre. Ils sont dégradants. Elle s’était renseignée, et savait ce qu’ils faisaient. C’était à peu près tous les ans la même chose. Les anciens disaient aux nouveaux d’apporter une bouteille de vin pour boire et mettre de l’ambiance. Ensuite, ils les faisaient déshabiller et leur peignaient la peau de dessins et couleurs diverses. Les anciens s’occupaient des filles et les anciennes des garçons. Elle m’a montré des photographies des œuvres. Elle n’est pas allée à la séance de bizutage.

— Elle ne voulait pas se dénuder ?

— Ce n’est pas ce qui lui répugnait le plus, dit Pierre. Elle l’aurait peut-être fait, car au milieu de tout le monde, le risque est restreint, et c’était à la volonté de chacun. Un bras ou une jambe peinte pouvait suffire. Ce n’était pas bien méchant. La plupart ne se déshabillaient pas complètement, gardant leurs sous-vêtements, et ceux qui l’avaient prévu avaient un maillot de bain. Mais un premier s'est mis à nu, et plusieurs l'ont imité. Quand on est nombreux, on copie les autres, surtout quand on a bu. Le problème n’est pas la nudité. Yvonne voulait justement ne pas boire, car elle est comme moi : elle n’aime pas dérailler, ne plus savoir ce qu’elle fait. Elle a pensé après coup qu’elle aurait pu substituer du jus de raisin au vin. Elle a trouvé plus simple de ne pas y aller. Elle a été repérée après la séance par trois garçons éméchés qui l’ont attrapée pour la bizuter malgré tout. Elle se souvenait de ce qu’ils lui ont dit : « Mademoiselle ne veut pas se montrer. Elle a quelque chose à cacher. Nous, on veut voir.» Ils l’ont entraînée dans une salle et l’ont déshabillée. Contre trois, elle ne pouvait rien. L’un d’eux a dit : « Il faut la punir : on se la fait ? », et les autres ont répété : « On se la fait ». Les trois l’ont violée, successivement. Elle a protesté, mais je la connais : elle n’est pas violente. N’étant pas capable de résister, elle s’est soumise. Quand ils l’ont lâchée, elle n’a rien osé dire.

— A-t-elle porté plainte ?

— Pas à ce moment-là, dit Pierre. Les trois garçons sont venus la voir individuellement pour coucher avec elle. Elle a refusé. Ils l’ont malmenée et elle a résisté. Ils sont revenus l’attraper à trois et l’ont violée comme la première fois. Elle n’a encore rien osé dire. Ils sont revenus de nouveaux et ont recommencé plusieurs fois. Elle a compris qu’elle était entrée dans un cycle infernal, qu’elle était devenue leur esclave. Elle ne savait pas comment en sortir et cela a duré plusieurs mois. Sa mère a vu qu’elle était triste, et elle l’a interrogée. Elle a avoué ce qui la tourmentait. Elle ne voulait pas, mais ses parents ont porté plainte.

— Le cycle a-t-il été rompu, dit Guy ?

— Oui, dit Pierre. Les garçons ont été convoqués avec elle au commissariat. Ils ont nié en bloc, disant qu’elle affabulait, qu’elle cherchait à aguicher les garçons et qu’elle couchait avec tout le monde. Sans témoin, sans preuve, ils ont été renvoyés dos à dos. Elle a eu droit à une leçon de morale où on lui a dit de bien se tenir, de porter des vêtements plus décents, et de laisser en paix les garçons. Je n’en mettrais pas la main au feu, mais il n’est pas impossible qu’elle soit fichée comme agitatrice ou putain.

— Je comprends maintenant sa réticence à porter plainte, dit Guy. Elle ne s’habillait pas décemment ?

— Elle m’a dit qu’elle pouvait être critiquée sur ce point. Elle m’a montré des photographies : elle était alors habillée comme les autres filles. Quand je l’ai connue, elle avait suivi le conseil sur le choix de ses vêtements. C’était triste. Je la préférais sur les photographies, avec des jupes courtes, des décolletés, et les bras à l’air. Je lui ai dit de s’habiller comme avant.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— Je l’ai consolée de mon mieux, dit Pierre, mais ce n’est pas une pleureuse. Pour ne plus être attaquée, je lui ai proposé de l’accompagner toutes les fois que je pourrais. Elle m’a dit aussi que si je voulais d’une fille déshonorée, elle me proposait de me mettre avec elle. Je suis resté avec elle pendant deux ans et nous nous sommes installés ici.

— Question indiscrète, dit Guy. Pourquoi l’avez-vous quittée ? Elle aurait fait une femme parfaite.

— Elle a voulu retourner dans sa province, dit Pierre. Elle était parfaite.

— Vous ne l’avez pas retenue ?

— Je ne suis jamais allé contre sa volonté. Elle avait envie de partir. Elle avait hérité d’une belle maison là-bas, et elle connaît plus de personnes qu’ici. Elle a de la famille.

— Vous ne l’avez pas suivie ?

— Et vous, dit Pierre, celle dont vous m’avez parlé, ne l’avez-vous pas quittée ? J’ai pensé à suivre Yvonne, et elle aurait bien voulu, mais je ne pouvais pas avoir de poste là-bas. Nous nous sommes résignés à la séparation. Avec sa nombreuse famille, elle trouvera quelqu’un là-bas comme moi j’ai trouvé Hélène. Je suis bien ici. J’ai cet appartement et toutes les commodités. Et puis, avec Hélène, malgré ce que vous me dites, je n’ai pas à me plaindre. Je suis content que vous me l’ayez laissée. Vous devez être plus exigeant que moi.

— J’ai des principes et des habitudes qui ne lui conviennent pas, dit Guy.

— Vous auriez dû passer sur vos principes, dit Pierre. Au lit, elle est divine. J’ai tout et vous n’avez rien.

— J’ai son amitié, dit Guy.

— C’est ce qu’elle me dit, dit Pierre. Je ne comprends pas que vous aimant, elle se réserve pour moi.

— Vous voyez ! Vous n’êtes pas en harmonie parfaite. Vous ne la comprenez pas complètement… Je dois m’en aller.

— Venez nous voir de temps en temps, dit Pierre. Cela lui fera plaisir de parler avec un membre du groupe.

— Malheureusement, dit Guy, je suis très occupé. Ma visite d’aujourd’hui est exceptionnelle.

— Ne l’attendez-vous pas ? Elle doit arriver d’un moment à l’autre, dit Pierre.

— Je ne souhaite pas rater mon train, dit Guy. Elle va sans doute venir me voir un de ces jours. Je dois rentrer chez moi. J’ai été heureux de faire connaissance avec un homme qui raisonne comme moi.

* ° * ° *

_

Pierre fait part à Hélène de la visite de Guy. Depuis plus de trois mois, elle cache son nouvel état civil. Il n’y a pas moyen de tromper Guy plus longtemps. Elle va le voir comme d’habitude.

 

— Je suis mariée, dit Hélène.

— Je sais, dit Guy. Depuis la rentrée, tu viens avec moi ! J’espère que maintenant tu as informé ton mari de mon existence.

— Il sait que je suis ici, dit Hélène.

— Ne l’aimes-tu pas ?

— Mais si, dit Hélène, et toi aussi d’une autre façon. Il n’a pas à se plaindre de moi. Je lui donne tout ce qu’un mari a le droit d’exiger. Tu n’as pas droit à ce que je lui accorde, mais je suis tellement bien avec toi. Repose-toi sur moi. Ne pense pas à autre chose. Nous allons continuer à être heureux ensemble.

— Es-tu aussi heureuse avec ton mari qu’avec moi ?

— Ce n’est pas pareil, dit Hélène. Avec lui, je m’applique à le contenter, à le rendre heureux. Je dois me surveiller. Avec toi, je suis décontractée. Tu es mon ami, et je n’ai pas de devoir envers toi. C’est plus facile d’avoir des orgasmes.

— Devoir avec lui et plaisir avec moi, dit Guy. Tu nous mets dans une situation impossible. Tu n’es pas libre de faire ce que tu veux sans l’accord de ton mari.

— As-tu des principes ?

— Tu n’en manques pas, dit Guy, mais je n’ai pas les mêmes. Je ne t’accepte qu’avec l’accord de ton mari. C’est la moindre des choses que tu le mettes au courant.

 

Hélène est indécise. Que veut Guy ? Elle a dit à Pierre qu’elle va chez Guy. Elle se souvient soudain des paroles de son mari. Il acceptait qu’elle continue avec son ami.

— Mon mari ne m’empêche pas d’aller avec toi, dit Hélène.

 

Guy le sait, mais il veut lui faire dire.

— C’est sûr ?

— Je te le jure, dit Hélène. Il me l’a dit.

— Il n’est pas au courant de ce que tu fais ici, dit Guy.

— C’est vrai, dit Hélène. Je ne lui ai rien dit, mais il est d’accord sur le principe que je puisse avoir un amant. Il y a peu, il avait une amie et il comprend que je puisse t’avoir de mon côté. Il sait que je t’aime ; je ne lui ai jamais caché.

— Bon, dit Guy. Il m’a semblé effectivement quand je l’ai vu qu’il n’avait pas de rejet envers moi. Je t’accepte si tu lui dis que tu fais l’amour avec moi.

— Je ne fais pas l’amour avec toi, dit Hélène indignée, et je ne le ferais jamais.

— Comment appelles-tu ce que tu fais avec moi ?

— Des masturbations, dit Hélène, des caresses d’amitié.

— Plutôt appuyées, dit Guy, avoue-le.

— Oui, dit Hélène, mais ce n’est pas l’amour. Je suis restée pure avec toi, toujours en deçà des limites.

— Ce n’est pas mon avis, dit Guy. Tu as dépassé les limites.

— Moi, dit Hélène, jamais ! J’ai souffert le martyre pour rester vierge. Je t’aimais et volontairement je ne me suis pas donnée, alors que j’en avais une envie folle. Si c’est toi qui les as dépassées pendant mes orgasmes, tu m’as violée ! Si tu as profité de moi sans ma permission, je n’ai plus confiance en toi.

— Tu as bien recherché les orgasmes, dit Guy.

— Je n’ai pas besoin de toi pour en avoir, dit Hélène. J’en ai toujours eu toute seule.

— C’est mieux avec moi, dit Guy.

— Oui, dit Hélène, mais je ne me suis jamais donnée à toi. Je me suis toujours refusée. Je t’ai toujours demandé de me respecter. Les seules choses qu’on puisse me reprocher sont les caresses que je t’ai prodiguées, et que je t’aime.

— Donc, dit Guy, tu es pure, et si tu as fait l’amour avec moi, c’est que je t’ai violée. Est-ce bien cela ?

— Je n’ai rien à me reprocher dans ce sens, dit Hélène. Je n’ai jamais fait l’amour avec toi, même si tu m’as violée. Je n’ai jamais varié dans mon attitude envers toi. Je ne me suis jamais donnée à toi. Mon mari a épousé une femme sérieuse. Je commence à douter de toi.

— Je me suis toujours retiré à temps, dit Guy.

— Cela prouve que tu m’as respectée et que tu n’as pas dépassé les limites, dit Hélène. Je préfère cela au viol.

— Comment vois-tu l’avenir, dit Guy ?

— Nous continuons comme avant, dit Hélène, sans que tu me violes.

— Et tu ne dis rien à ton mari ?

— Je ne fais rien de mal, dit Hélène. Tu es mon ami et il l’accepte. Que de petites caresses d’amitié avec toi ! Lui seul fait l’amour avec moi.

— Comme je risque de te violer, dit Guy, il vaut mieux que tu partes.

— Crois-tu qu’aujourd’hui il y a beaucoup de risque ?

— Oui, beaucoup, dit Guy.

— Si tu ne peux pas te retenir physiquement, dit Hélène, mais que tu te retiennes moralement, ce n’est pas grave.

— C’est aussi moral, dit Guy. Je te violerais.

— Je ne souhaite pas que tu me violes, dit Hélène. Ce serait trop dégradant pour toi. Si tu n’es pas capable de te contrôler, je vais le faire. Si tu n’as pas l’initiative, tu ne peux pas me violer.

— Veux-tu monter sur moi, dit Guy, comme nous l’avons déjà fait ?

— Oui, dit Hélène.

— Tu sais bien que ce n’est pas facile pour toi, dit Guy. Respecteras-tu les limites de la virginité.

— Presque, dit Hélène. Avec les orgasmes que j’ai toujours avec toi, c’est difficile de rester en l’air. Je te demande la permission de m’asseoir.

— Je serai prisonnier, dit Guy, ne pouvant pas sortir à temps. Tu recevrais ce que j’ai toujours évité de t’envoyer.

— Ce n’est pas très grave, dit Hélène. Je ne risque rien avec la pilule et ce n’est pas désagréable. Mais je ne me donnerai pas.

— Physiquement ou moralement ?

— Physiquement, ce n’est pas garanti, dit Hélène. Moralement : oui. C’est le principal.

— C’est très dur de ne pas se donner complètement, dit Guy.

— C’est pour cela que je t’en libère en prenant le contrôle à ta place, dit Hélène.

— Ne veux-tu pas te donner ? Ce serait plus simple, dit Guy.

— Je me donne à mon mari, dit Hélène, pas à toi. C’est impossible avec toi. Comprends-moi.

— C’est un supplice de se retenir, dit Guy. Tu m’as dit que tu souffrais comme une martyre.

— Je t’enlève ce poids et le garde pour moi, dit Hélène.

— Et bien, dit Guy, je ne veux pas que tu prennes ce poids et que tu te supplicies à ma place. Il vaut mieux s’abstenir.

— Alors, je reviendrai la prochaine fois, dit Hélène. Tu seras plus détendu.

* ° * ° *

_

Hélène rentre à la maison par le train du soir, alors qu’habituellement, elle reste avec Guy jusqu’au matin. C’est la première fois qu’il la rejette sans rien lui accorder. Elle en garde un goût amer dans la bouche qui ne la met pas de bonne humeur. Ce soir, elle va faire chambre à part, comme elle le fait parfois. Elle n’a pas le courage d’aller avec Pierre. Il est très gentil, mais il voudra d’elle et elle ne veut pas de lui, pas ce soir. Demain, peut-être. Elle préférerait se masturber plutôt que d’être avec lui.

Arrivée tard en gare, Hélène a l’habitude de téléphoner à Pierre pour qu’il vienne l’accompagner et ainsi éviter les mauvaises rencontres. Ils n’habitent pas loin, mais Pierre lui a dit de le faire, car il a peur des viols. Dans la cabine, il y a une jeune femme qui consulte l’annuaire et téléphone. Elle attend qu’elle ait fini, mais cela dure. Cette femme, elle se demande où elle l’a vue. Au bout d’un moment, la mémoire revient. C’est Yvonne, l’ancienne copine de Pierre dont elle a vu une photo. Elle l’aborde.

 

— Je crois que vous êtes Yvonne. Je suis Hélène, la femme de Pierre.

— Vous ne vous trompez pas. Je suis bien Yvonne. Je cherche une chambre dans un hôtel. Les plus proches sont complets.

— Vous risquez de chercher longtemps, dit Hélène. Il y a un festival.

— Je vais faire encore quelques tentatives. Sinon, je me résignerai à utiliser la salle d’attente de la gare.

— Que venez-vous faire ici ?

— J’ai rendez-vous demain matin, à la première heure, pour régler un problème administratif que je n’arrive à traiter ni par téléphone, ni par courrier. Je repars ensuite.

— Venez avec nous à la maison. On peut vous héberger.

— Je ne sais pas si c’est bien indiqué. Savez-vous ce que j’étais pour Pierre ?

— Je sais, dit Hélène. Il me l’a dit. Je crois que c’est fini ?

— C’est fini, dit Yvonne. Il est avec vous.

 

Pierre arrive et ils vont ensemble à la maison. Hélène n’a pas abandonné son idée de dormir seule. Elle veut passer une bonne nuit pour s’éclaircir les idées. Mais il n’y a qu’une chambre préparée en dehors de celle du couple. Préparer un autre lit est difficile. Les draps sont au lavage, et les lits démontés. La nuit est déjà avancée. Hélène n'hésite pas longtemps.

 

— Je tombe de sommeil, dit Hélène. Je prends la chambre d’amis. Pierre, tu te débrouilles avec elle.

— Tu me fais coucher avec Yvonne ?

— Elle ne reste qu’une nuit et part tôt demain, dit Hélène.

— Je me faisais une fête de coucher avec toi, dit Pierre.

— Justement, dit Hélène. Je dors cette nuit. Je préfère être loin de toi.

— Tu me mets avec Yvonne ?

— Je ne vois pas où est le problème, dit Hélène.

— Mais moi et Yvonne…

— Avec qui es-tu marié ? Tu peux bien dormir une nuit à côté d’Yvonne, dit Hélène. Je le fais bien avec Guy. Si j’étais resté, je serais actuellement avec lui dans son lit, en train de dormir. Tu ne me feras pas croire qu’il y a de la pudeur entre toi et Yvonne. Si tu veux dormir sur la carpette, tu es libre. Je vais me coucher.

_

Pierre partage son lit avec Yvonne. Dans sa province, après deux essais décevants avec des amis et aussitôt arrêtés, elle est restée seule. Elle est sevrée d’amour depuis plusieurs mois. Le contact avec Pierre l’enflamme. Elle le presse tellement qu’il ne lui résiste pas. Elle se défoule cette nuit-là comme elle n’aurait jamais songé à le faire. Plusieurs fois, elle réclame Pierre quand elle se réveille entre deux sommes. Celui-ci fait de son mieux pour la calmer.

_

— J’ai dormi jusqu’à ce que mon réveil sonne, dit Hélène. Je suis en meilleure forme qu’hier. Alors, avez-vous passé une bonne nuit ? Je vois que vous partez tout de suite ?

— C’est l’heure de mon rendez-vous. Je ne peux rester, dit Yvonne.

— Elle est partie, on ne la reverra plus, dit Hélène. Tu ne dis rien ?

— Je t’ai trompée cette nuit, dit Pierre.

— Tu es marié avec moi, dit Hélène. Tu n’as pas le droit.

— Depuis des mois, elle n’avait pas fait l’amour, dit Pierre. Elle en avait envie. Elle t’a bénie que tu lui permettes de faire l’amour avec moi.

— Je n’ai rien permis, dit Hélène. Moi, je respecte le contrat de mariage.

— Pardonne-moi, dit Pierre. Je croyais que tu étais d’accord. Je ne lui ai pas résisté.

— Qui a provoqué l’autre : elle ou toi ?

— Elle a commencé, mais j’ai suivi, dit Pierre.

— Tu veux dire qu’elle t’a violée, dit Hélène ?

— On peut le voir ainsi, mais j’étais consentant, dit Pierre.

— Cela suffit, dit Hélène. Elle t’a violée. J’aurais dû faire attention après ce que tu m’as raconté sur elle, et ne jamais la faire venir ici. Elle cache bien son jeu, mais c’est une garce. Ah ! Elle t’a raconté qu’elle s’est fait violer ! Mon œil ! Tu l’as cru ? Elle excite les hommes, cette putain. C’est elle qui les a cherchés. C’est elle la responsable. Toi, tu as marché en la croyant victime. Elle ne remettra jamais les pieds chez moi. Elle ne sait pas se tenir.

— N’est-ce pas comme toi avec Guy ? Tu m’as dit hier soir que tu couches avec lui.

— Qu’est-ce que tu crois ? Avec Guy, dit Hélène, je me tiens. Je ne me donne pas à lui comme ton Yvonne. Je suis fidèle. La meilleure preuve, c’est que j’étais vierge quand tu m’as connue alors que je couchais déjà depuis longtemps avec lui.

— Vas-tu encore coucher longtemps avec lui ?

— Je trouve commode de me reposer chez lui avant de prendre le train, dit Hélène. Celui du soir arrive trop tard. Je tombe de sommeil quand j’arrive. Mon rythme est de rester là-bas jusqu’au matin. De toutes les façons, je ne suis pas disponible pour toi cette nuit-là.

_

Pierre ne se sent pas coupable. Ce n’est pas parce qu’Yvonne a pris l’initiative. À la place d’Yvonne, il aurait fait comme elle. Mais Hélène l’a fourrée dans son lit. Il se demande pourquoi. Il fait le parallèle avec Hélène dans le lit de Guy. Jusque-là, il n’avait pas réalisé qu’ils partageaient le même lit. Que se passe-t-il dans ce lit ? Il n’est pas opposé à ce qu’elle fasse l’amour avec Guy. Il lui a déjà dit. Ce n’est pas le problème. Il va écrire à Guy pour se renseigner.

_

Cher Monsieur Guy,

Ce que vous avez dit sur Hélène me trouble un peu. Je sais depuis peu qu’Hélène partage votre lit, mais j’ignore ce qui s’y passe. Il me semblerait normal qu’elle fasse l’amour avec vous, ne serait-ce que pour se défouler, puisqu’elle vous aime. Si vous ne vous y refusez pas, vous avez toute latitude pour la satisfaire, et je vous incite à la contenter, en faisant abstraction de vos propres réticences, pour me faire plaisir. Je sens qu’elle a besoin de vous. Elle m’a fait faire l’amour avec mon ancienne copine tout en jetant les hauts cris après coup qu’elle ne le voulait pas. Je crois maintenant comme vous qu’elle est complexée. Tenez-moi informé.

_

Guy reçoit la lettre avant le retour d’Hélène chez lui. Il était prêt, avant de recevoir la lettre, à la renvoyer. Il l’accueille pendant deux semaines avant de prendre la plume.

_

Cher Monsieur Pierre,

Hélène fait l’amour avec moi. Avant le mariage avec vous, ce n’était que des attouchements externes : une masturbation réciproque améliorée. Depuis quelque temps, comme c’est devenu possible et qu’elle y aspire, ma verge s’égare en elle, mais elle ne considère pas que c’est de l’amour. Ce n’est qu’un prolongement de masturbation. J’étais avec Hélène la semaine dernière. Elle a été à moi, et j’ai prolongé son plaisir et le mien au maximum. Je suis allé jusqu’au bout de la relation sexuelle. Pour la première fois, je me suis épanché en elle, et c’était divin. Je suis d’accord avec vous : elle est parfaite en amour. Je pensais m’arrêter avant d’éjaculer, et le faire sur elle comme les semaines précédentes, mais la contraception qu’elle pratique maintenant et votre permission ont dû m’influencer : je me suis laissé aller. Je m’attendais à une réprimande, car elle a toujours affirmé qu’elle ne veut pas faire l’amour avec moi. Mais ce n’est pas considéré par elle comme un acte d’amour. Elle a toléré mon sperme dans la mesure où je ne l’avais pas imposé volontairement. Un accident sans conséquence. Ce refus des évidences m’a contrarié. Cette semaine, je lui ai dit que j’allais volontairement faire l’amour avec elle, ce qu’elle considère comme un viol, car elle ne veut pas d’amour d’un autre que son mari. Elle m’a défié, ne me croyant pas, et je l’ai violée. Après coup, elle m’a dit que j’étais incapable de violer, et qu’elle avait ressenti exactement la même chose que la semaine précédente, donc tolérable et simple masturbation. Avant de partir, elle m’a encore sollicité. Cette fois, j’ai éjaculé sur son ventre comme elle le souhaite. Manifestement, elle aurait du mal à se passer de cette masturbation que je lui apporte. Elle me dit toujours qu’elle ne se donne qu’à vous et qu’elle n’a pas fait l’amour avec moi. J’ai l’expérience d’autres femmes. Si ce n’est pas de l’amour, qu’est-ce que c’est ? Pour moi, je suis son amant. Je vous laisse juge. J’ai peut-être la berlue. Je me plierai à vos directives. Je peux lui fermer ma porte si vous le croyez bon.

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Cher Monsieur Guy,

Je vous connais assez pour savoir que vous n’avez pas la berlue. Vous avez bien fait de l’amour avec elle. Au moins, les choses sont claires. C’est triste qu’Hélène soit déconnectée de la réalité au point de ne pas s’en rendre compte. Elle m’a fait illusion. Je ne sais pas s’il faut la soigner, et comment ? Quelle thérapie utiliser ? Je ne la contrarie pas. Faites ou non l’amour avec elle quand elle va chez vous, suivant son désir, mais je vous incite à continuer de la recevoir, jusqu’à ce qu’elle renoue avec cette réalité. Faites pour le mieux. Si cela ne vous pèse pas, contentez-la. Son bonheur passe par vous.

_

Cher Monsieur Pierre,

Je suis de votre avis. Ne changeons rien. Si vous ne saviez pas ce qu’Hélène fait ici, vous seriez heureux avec elle. Fermons les yeux. Ne cherchons pas à la soigner. Le remède pourrait être pire que le mal. Prenons Hélène comme elle est, et apaisons-la dans la mesure du possible.

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Guy continue de recevoir Hélène et de la contenter par ce qu’elle appelle des caresses. Il fait l’amour comme elle le souhaite quand elle passe chez lui, et ne discute plus avec elle. Il jouit d’elle sans plus se poser de questions et ne cherche plus à la faire changer d’avis. Il ne met jamais de préservatif puisqu’elle ne supporterait pas ce symbole de l’amour. Elle est facile et il s’épanche en elle la plupart des fois sans qu’elle proteste. Ce sont des incidents qu’elle tolère.

Le jeu pourrait continuer longtemps, mais il s’arrête quand même. Un jour, Hélène remarque dans un tiroir de Guy des enveloppes qui ressemblent étrangement à celles de son mari. Quand Guy a le dos tourné, elle les prend et les ouvre. Elle explose quand elle en voit le contenu.

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— Ainsi, je suis malade ! Je suis bonne pour une thérapie ! Vous voulez me soigner ! Je ne suis pas folle ! C’est vous qui l’êtes ! Vous n’allez pas me faire croire que je fais l’amour ici ! Vous faite cela derrière mon dos. Je n’ai plus confiance en toi. Je ne remettrais pas les pieds ici.

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Pour Hélène, la porte du paradis s’est refermée, inexorablement. Elle ne s’en approchera qu’en s’imaginant qu’elle est avec Guy quand elle est avec son mari, ce qui ne se produira pas toutes les fois, les méthodes des deux hommes n’étant pas exactement les mêmes. À son retour à la maison, elle fait une scène à Pierre qui doit supporter une brutale désaffection qui le prive d’elle. Elle se calfeutre dans la chambre d’amis. Elle, si aimante, si douce, si manifestement heureuse avec lui jusque-là, est devenue un automate sans ressort. Elle abandonne ses heures supplémentaires. Elle écrit dans son journal, mais elle ne le montre pas, le gardant dans un casier bien fermé au lycée. Il renferme ses larmes devant l’incompréhension de Guy qui a bafoué sa pure amitié, sa farouche certitude de l’importance de la virginité, son refus total de tromper son mari et l’adoration qu’elle conserve pour Guy au-delà de sa fureur contre lui.

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Cher Monsieur Guy,

Hélène se remet petit à petit du choc qu’elle a reçu en lisant mes lettres. J’arrive à lui parler. Pour me pardonner, elle exige que je rompe tous liens avec vous et Yvonne. Sinon, ce sera la séparation de corps. Je vais faire ce qu’elle réclame. Il n’y a pas moyen de procéder autrement avec elle. Je ne peux pas laisser tomber une malade. Elle a besoin de moi.

Une autre affaire me préoccupe. J’ai reçu une lettre d’Yvonne. C’est Hélène qui l’a ouverte bien qu’elle me soit adressée. Je l’ai récupérée dans la poubelle. Yvonne est enceinte, et c’est de moi. Étant seule, elle ne prenait pas la pilule et elle n’avait pas prévu qu’Hélène lui ferait faire l’amour avec moi. Ce n’est pas une catastrophe, loin de là. Elle se fait une fête d’avoir cet enfant. Pour elle, c’est un don du ciel qui lui fait bénir Hélène.

Hélène a eu une violente colère quand je lui en ai parlé. Sa vérité n’est pas la mienne. Pour elle, Yvonne est une prostituée, une malade du sexe, une femme qui a le feu au derrière, qui excite les hommes et qui a un enfant d’on ne sait qui. J’aurais dû tenir ma langue sur ses viols successifs, car pour Hélène, c’est elle qui viole les hommes. Ainsi, elle estime qu’Yvonne voudrait me faire porter le chapeau, alors qu’elle n’a couché qu’une nuit avec moi, et combien d’autres nuits avec les autres ! Hélène ne veut pas se laisser prendre dans ce qu’elle juge être du chantage. Elle m’interdit de m’occuper de cet enfant et ne veut pas qu’il porte mon nom. Je ne vais pas pouvoir m’occuper directement de l’enfant. Voulez-vous être son parrain ? Je ne vois que vous pour tenir ma place auprès de lui, et vous nous comprenez tellement bien. Je l’abandonne, contraint et forcé, pour ne pas abandonner Hélène. Elle fait la grève du lit en attendant ma décision, mais ce n’est pas ce qui me la fait prendre. Je lui promets de ne pas aller voir Yvonne dans sa province, de lui interdire de venir ici. Mon enfant ne doit pas savoir que je suis le père : Yvonne se pliera à cette exigence d’Hélène, par égard pour moi.

Je tiendrai mes promesses. Je me suis permis, dans ma lettre de rupture avec Yvonne exigée par Hélène, de donner votre adresse. Je vous joins la sienne. Yvonne va être fille mère, dans sa province qui ne les accepte pas. Étant loin, vous ne pouvez pas grand-chose, mais elle aura le soutien moral que je ne pourrai pas lui offrir et que je vous délègue. Matériellement, elle n’a besoin de rien ; elle a son métier et des biens.

Adieu, mon ami.

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Guy sera le parrain du petit Yves. Il ira à la cérémonie à cette occasion, et fera connaissance avec Yvonne, mère, comblée par la venue de cet enfant, désespérément isolée, rejetée par une famille attachée à la respectabilité, mais faisant face courageusement à l’hostilité populaire.

* ° * ° *

 

 

12 Odile et Guy

* ° * ° *

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Odile est une indiscutable beauté que l’âge ne marque pas. Tous ceux qui la connaissent la place à égalité avec les plus grandes stars du moment. Elle fait, depuis qu’elle enseigne, des ravages dans les cœurs de ses élèves dont certains oublient de travailler en la regardant. Pourtant elle ne cherche pas à les exciter, s’habillant sans ostentation en classe, mais ils devinent ce qu’elle ne montre pas.

Odile est une sentimentale. Elle, qui par amour du grec, aime se faire appeler Sophie, est la sportive du groupe. C’est Guy qui l’attire exclusivement. Elle vivait isolée jusqu’à l’arrivée de Guy et ne serait pas là sans lui. Elle aime nager et arrive à entraîner quelques membres du groupe à la baignade. Vincent, très bon nageur, est amoureux en secret d’Odile dont la plastique le subjugue. Il est toujours partant pour aller avec elle. Guy, Hélène, Joël, Léa et plus rarement Renée se laissent faire de temps en temps. Joël ne se mouille pas. Il n’y va que pour admirer les anatomies, dont celle d’Odile qui l’excite, malgré le chaste maillot une pièce.

Le long de la rivière, ils se retrouvent généralement dans un coin peu fréquenté pour se baigner. Un bosquet très pratique sert de cabine pour se changer. Ils y passent un par un. Odile l’utilise comme les autres. Joël vient d’acheter, sur impulsion, un appareil photographique de bonne qualité, avec tous les perfectionnements possibles, mais sans les automatismes qui apparaîtront plus tard. Il est incapable de s’en servir correctement. Il le rangera dans un placard après avoir constaté qu’il gâche inutilement de la pellicule. Ce jour-là, l’appareil nouveau venu, est confié aux mains de Guy pour qu’il introduise la bobine de film et tire l’amorce. Instinctivement, il tourne les bagues de réglages de distance, de vitesse d’obturation et de diaphragme, sur les bonnes valeurs adaptées au soleil voilé du jour. Sans attirer l’attention, Joël se glisse avec l’appareil derrière le bosquet pour observer Odile pendant qu’elle se prépare à passer son maillot. Elle ne se presse pas pendant le strip-tease inconscient, et il a le temps d’en prendre plusieurs photos. Le corps qu’elle lui cachait jusque-là dépasse en splendeur ce qu’il escomptait. Pour les dernières photos, elle lui facilite involontairement le travail en se tournant et en jouissant d’une petite brise qui lui caresse le corps. Elle plie soigneusement ses vêtements dans son sac, avant de sortir et passer son maillot. Il la mitraille sous tous les angles. Après Odile, Guy est photographié dans les mêmes conditions. Avec Hélène il termine la pellicule qui sera à peu près la seule correctement exposée sortant de cet appareil.

Joël néglige les photos d’Hélène, garde pour son usage personnel les photos qu’il a prises de Guy et lui montre celles d’Odile. Il lui en donne une des plus réussies qu’il a en double et tirée en grand format. Il est enthousiasmé par ce corps superbe qui répond aux canons de la beauté féminine et n’est pas encore marqué par l’âge. Si les photos sont techniquement légèrement imparfaites par le cadrage, il n’y a pas d’erreur de mise au point et le sujet, convenablement éclairé et contrasté, couvre une bonne partie de l’image. Il n’y a pas si longtemps, Guy développait des photos. Il a vu des nus, rarement réussis, mais l’effet n’est pas le même quand la personne est connue. Il n’ose pas dire à Joël qu’il est bien indiscret et qu’Odile, si pudique, ne serait pas contente si elle le savait, d’autant plus que l’image est d’une netteté rare, laissant apparaître les moindres détails. Il est tenté de remettre cette encombrante photo à Odile ou de la détruire, mais il la conserve puisqu’il y en a d’autres dont il ne dispose pas, et Odile est bien jolie sous cette lumière tamisée qui révèle encore plus sa beauté insolente dont elle dissimule d’habitude une partie importante aux regards. Par comparaison, Denise fait pâle figure à côté, mais il préfère Denise malgré ses formes moins attirantes et son aspect plus terne. Alors que Vincent et Joël sont viscéralement attirés par cette beauté, Guy y est peu sensible. Ce sont l’éclairage réussi et la qualité du tirage de la photo qui l’intéressent le plus. Odile lui est sympathique plutôt par la fraîcheur, la santé, son odeur imperceptible, et la gentillesse un peu naïve qui se dégage d’elle. Il range la photo, faisant comme si elle n’existait plus.

* ° * ° *

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Odile organise des sorties à bicyclette, et des marches le dimanche, qui plaisent à Guy et à Hélène, et moins aux autres quand elles sont longues.

Hélène rentrant chez ses parents certaines fins de semaine, Guy fait une longue promenade dans la campagne, seul avec Odile.

 

— Quand tu marches, je revois mon fiancé, dit Odile.

— Tu es fiancée ! Félicitations, dit Guy.

— Non, dit Odile. Mon fiancé est mort sous une avalanche.

— C’est triste, dit Guy. Je ne savais pas. Le regrettes-tu ?

— J’y pense souvent, dit Odile. S’il n’était pas mort, je me serais mariée.

— L'as-tu beaucoup aimé ?

— Oui, dit Odile, et je l’aime encore. Tu me fais penser à lui. Vous avez la même allure.

— Tu m’excuseras de réveiller en toi des souvenirs pénibles, dit Guy.

— Ce n’est pas pénible, dit Odile. J’avais 21 ans quand cela s’est passé. Tu ranimes simplement en moi, des sensations.

— Des sensations ?

— Des sensations de femme, dit Odile. Si tu veux savoir, tu me troubles. J’ai l’impression avec toi de me trouver avec lui.

— Il te faisait beaucoup d’effet, dit Guy.

— J’aurais volontiers couché avec lui, dit Odile.

— Ne l’as-tu jamais fait ?

— Non, dit Odile. À cette époque-là, ce n’était pas comme maintenant. Les filles ne couchaient pas avec les garçons. Il n’y avait pas la pilule. Les mœurs étaient moi libres. Dans mon milieu, cela ne se faisait pas. Il fallait attendre le mariage.

— Vous étiez pourtant fiancés, dit Guy.

— Il me respectait, dit Odile.

— Était-ce lui qui ne voulait pas ?

— Il avait des principes, dit Odile. Il disait que c’était bien d’attendre. Je l’admirais beaucoup.

— L’aimais-tu parce qu’il te respectait ?

— À la réflexion... Oui, dit Odile. Il savait se retenir pour mieux m’aimer.

— Sa perte a dû être un grand choc, dit Guy.

— J’ai eu du mal à m’en remettre, dit Odile. Le sport m’a beaucoup aidée à l’oublier.

— Tu ne l’as pas encore oublié, à ce que tu me dis.

— Bien sûr, dit Odile, mais c’est du passé. C’est toi qui m’y fais penser.

— N’as-tu connu personne après lui ?

— Non, dit Odile. Quand un homme me faisait des avances, je le comparais à lui, et je le repoussais. Les années ont passé. Je n’ai pas trouvé ma chance. Je suis vieille maintenant. J’ai 40 ans.

— Tu ne les fais pas, dit Guy. J’en connais qui se damnerait pour toi. Tu es saine et appétissante.

— Je te remercie, dit Odile, mais je crois que vivre avec un homme, c’est terminé pour moi. Il me reste un beau souvenir. C’est mieux que rien.

— Pourtant, dit Guy, as-tu encore des sensations ?

— J’en ai, dit Odile. Tu les as réveillées en moi. Si j’étais plus jeune, je ferais tout pour aller avec toi. C’est pour cela que je me trouve bien avec toi. Je ne devrais pas. Tu n’es pas de ma génération. Il ne faut pas plus de quelques années d’écart entre deux époux, et encore plutôt dans l’autre sens. Je n’aurais jamais dû t’en parler et t’embarquer dans mes histoires.

— Aimerais-tu coucher avec moi ?

— Laisse-moi, dit Odile. Je ne suis plus de ton âge.

— Ne veux-tu pas répondre ?

— Écoute, dit Odile. J’en ai envie. Mais cela ne rime à rien.

— Aimes-tu bien être avec moi ?

— J’apprécie d’être à côté de toi, dit Odile. J’ai même du plaisir. Tu es comme mon fiancé.

— Es-tu amoureuse de moi ?

— Si cela peut te faire plaisir : oui, dit Odile.

— Je suis aussi un peu attiré par toi, dit Guy.

— Tu ne vas pas me demander en mariage, dit Odile. D'ailleurs, je ne l’accepterais pas. Ce serait une folie. Tu es jeune.

— Et une aventure avec moi ?

— C’est une question bien délicate... Si tu en as vraiment envie, dit Odile, je suis disponible.

— En es-tu sûre ?

— Malheureusement : oui, dit Odile. Je ne pense presque qu’à cela. Es-tu content de me l’avoir fait dire ? Il faudrait que tu sois libre aussi, et que j’en sois sûre. J’ai l’impression que tu l’es.

— Je le suis actuellement, dit Guy, mais j’ai déjà eu des relations suivies avec une amie qui a emprunté un autre chemin que moi.

— Tu n’es pas obligé de me dire ce que tu as fait dans le passé, dit Odile. Tu me dis que tu es libre aujourd’hui. Je te crois. Je ne supporterais pas que tu ailles avec moi et que tu sois avec une autre.

— Si tu cherches seulement une aventure, dit Guy, Joël est seul et apprécie beaucoup ton physique, et je ne serais pas étonné si Vincent ne se mettait pas sur les rangs. Ils sont plus âgés que moi.

— Ne me parle pas des autres, dit Odile. Ils ne sont pas comme toi. Je n’ai envie que de toi.

— Excuse-moi, dit Guy. J’aime bien les situations nettes. Pour moi, la sincérité est une grande qualité. Je ne souhaite pas te faire du mal. Je te bouleverse. Si tu veux, nous pouvons ne jamais nous revoir ou le moins possible.

— C’est plutôt le contraire qui me calme, dit Odile. Quand tu n’es pas là, je me morfonds. Laisse-moi une petite place près de toi. Je me ferai toute petite... Si tu veux, tu peux passer chez moi en soirée et quand tu veux. J’aime bien ta présence. Je peux te faire à manger. Je suis toujours toute seule. Tu ne me dérangeras jamais.

* ° * ° *

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Certains soirs, Guy va chez Odile, dans un grand studio moderne. Ils parlent. Elle évoque son fiancé, son amour pour lui et la satisfaction de voir que Guy ne profite pas de sa soumission pour coucher avec elle. Elle l’admire, comme elle a admiré le fiancé. Jamais, il ne la touchera, malgré l’envie qu’il a de le faire, car cette très belle femme a de quoi répondre à ses impulsions instinctives. Elle est très franche et ne lui cache rien de sa vie intime dont elle n’a jusque-là jamais parlé à personne. Elle aimait bien un oncle qui lui racontait des histoires osées. Elle a fait la plus grande partie de son éducation sexuelle avec lui. Elle lui parle des acteurs de cinéma qu’elle a un peu aimés, des garçons qui voulaient la séduire, de ce qu’elle faisait avec son fiancé, des émois qu’elle a eus avec lui.

Odile est très marquée par une visite plus récente chez le gynécologue. Une amie lui ayant dit qu’elle y allait régulièrement, elle prend un rendez-vous pour se faire contrôler comme son amie. Elle se fait injurier et renvoyer, quand après l’avoir mise en position sur la table d’examen, il constate qu’elle est vierge ; elle est choquée de ce que ce praticien l’ait jugée anormale de venir le consulter. Elle dit qu’elle ne tient pas particulièrement à la virginité, mais c’est ainsi : ce n’est pas sa faute si elle ne s’est pas mariée. Elle ne serait plus vierge si le fiancé avait vécu. Elle évoque souvent cet épisode qui revient comme un leitmotiv. C’est le destin qui l’a voulu et elle n’en est pas maîtresse.

Guy lui demande jusqu’où elle est allée avec son fiancé. Pensant lui faire plaisir, elle a tenté de se déshabiller une fois devant lui au début de leur relation. Il lui a dit que ce n’était pas bien et l’a arrêtée avant qu’elle aille trop loin. Il ne fallait pas recommencer. Elle l’a embrassé quelques fois sur les joues jusqu'à ce qu’il lui dise de s’abstenir. Il ne l’a jamais caressée, ni intimement, ni même ailleurs. Elle l’a pourtant aimé intensément, prête à faire tout ce qu’il voulait, et l’a beaucoup admiré pour le respect qu’il avait d’elle.

* ° * ° *

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Odile propose à Guy de faire tout ce qu’il désire. Il accepte qu’elle se montre comme elle a voulu le faire autrefois. Il l’a déjà vue sur les photos de Joël, mais il sent que cela la démange et qu’elle serait contrariée par un refus. Elle est heureuse qu’il lui permette de s’exposer. Elle enlève ses chaussures, sa jupe, son chemisier, son soutien-gorge, ses bas, sa gaine porte-jarretelles et sa culotte, pose une serviette sur le lit, se met dessus, et écarte les jambes ostensiblement dans sa direction. Elle est encore plus belle que sur les photos, dans l’attente d’un plaisir inconnu. Elle s’offre à lui, l’invite de la main et l’interroge du regard. Elle lui redit qu’il peut faire ce qu’il veut et qu’elle ne tient pas à la virginité. Elle souhaite qu’il s’approche d’elle. Il ne bronche pas, gardant une distance minimale. Ne voyant rien venir, elle lui demande s’il est satisfait. Il opine de la tête. Il est violemment excité par cette vision, ce qui confirme la forte attirance qu’il a pour elle. Il est sevré d’amour, mais il se contient, car il n’a pas de préservatif. S’il la touchait, il ne résisterait pas, mais parviendrait-il à se retirer à temps ? Ce n’est pas certain quand on est sous pression, et il l’est, sans relation récente, car il ne se masturbe pas. Il aurait probablement éjaculé en elle. Il ne se sent pas sûr. De son côté, elle n’hésite pas à se donner, sachant d’ailleurs qu’il pourrait en résulter un enfant, mais elle ignore si elle est en période propice à la fécondation. Comme il ne bouge pas, après un moment d’attente où elle espère qu’il se ravise, elle remet ses sous-vêtements. Elle est contente qu’il la respecte, comme son fiancé l’a fait autrefois. Elle lui dit qu’elle l’admire de n’avoir rien fait. Jamais elle n’a trouvé depuis son fiancé, un homme aussi bien que lui. La conversation se poursuit très naturellement entre elle et Guy. Odile est directe :

— Je suis à toi quand tu veux et comme tu veux, dit Odile.

— Voudrais-tu en enfant ?

— J’aime les enfants, dit Odile. Pourquoi non ?

— Sans te marier ? Contrairement à ce que tu voulais faire avec ton fiancé ?

— Oui, dit Odile, sans me marier. Je ne souhaite pas que tu te maries avec moi. Tu n’es que de passage. Fais ta vie en dehors de moi. Je suis trop vieille pour toi. Mais un enfant, je ne le refuse pas.

— Tu serais fille mère.

— À mon âge, dit Odile, on n’est plus fille. Bientôt je ne pourrai plus être mère. Je gagne assez pour élever un enfant.

— Sans père ?

— Ce n’est pas possible autrement, dit Odile. Il n’y a que toi que j’aime, et tu ne dois pas rester avec moi.

 

Odile se met à pleurer. Guy la console de son mieux. Il voudrait parler d’Élise, sa fille qu’il ne connaît pas et qui ne le connaît pas non plus. Il ne souhaite pas mêler sa tristesse à celle d’Odile.

Guy va voir Odile de temps en temps. Parfois, elle se blottit un instant contre lui, ce qu’elle n’a jamais fait avec le fiancé. Il ne la repousse pas. Il la serre un peu dans ses bras. Elle se détache ensuite en lui demandant de l’excuser de l’impulsion qui l’a portée vers lui. Elle prie pour que Guy lui offre cet enfant dont elle rêve. C’est son dernier espoir d’en avoir un. Deux fois encore, elle se dénudera avec l’espoir de l’attirer, mais il se contentera d’admirer, dominant son instinct. Le souvenir d’Elsa est trop présent. Il ne veut pas d’un autre enfant. Elle n’osera pas le prendre par la main pour le rapprocher d’elle et lui faire surmonter sa résistance. Il pourrait lui demander de faire l’amour avec une protection ou en se retirant, mais il sait qu’elle souhaite l’acte complet et fécondant et qu’elle serait déçue par une relation incomplète. Leur amour n’ira pas plus loin, toujours mêlé au souvenir omniprésent du fiancé disparu.

* ° * ° *

 

 

13 Léa et Guy

* ° * ° *

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Léa reste dans l’ombre très longtemps. Elle parle peu, écoute et suit seulement les mouvements du groupe. Quand Hélène s’en va, elle prend sa chambre, sous celle de Guy. Léa travaille avec Kurt qui est répétiteur d’allemand dans les classes de Léa. Kurt vient régulièrement la voir pour la coordination des leçons. Il passe chez elle. Souvent, il l’attend à l’entrée de la maison. Ils entrent ensemble. Kurt s’est intégré au groupe. Pour ne pas le voir faire le pied de grue, elle se procure un double de sa clé et lui donne. Il entre avant elle et l’attend à l’intérieur, ce qui est plus confortable.

Léa ayant la télévision dans sa chambre, Guy qui n’a que la radio s’invite pour regarder des films ou des documentaires avec elle. Les autres aussi viennent regarder. Guy n’a pas les goûts de Joël et Vincent qui sont plutôt pour le sport et de Renée qui adore les variétés. Il est souvent seul avec elle. Un jour, Léa lui parle.

— Te trouves-tu bien avec moi ?

— Je suis bien installé, dit Guy. Je ne t'embarrasse pas trop ? Je viens peut-être trop souvent. Veux-tu faire autre chose ?

— Non, dit Léa. J’aime bien ta présence.

— Je ne te gêne pas ?

— J’aime te regarder, dit Léa.

— Pourquoi aimes-tu me regarder ? J’ai quelque chose de particulier ?

— C’est toi, dit Léa. C’est tout.

— Je t'intéresse donc ?

— Oui, dit Léa.

— Ne serais-tu pas en train de me dire que tu m’aimes ?

— Je n'osais pas te le dire, dit Léa.

— Maintenant c’est fait, dit Guy. M’aimes-tu depuis longtemps ?

— Presque dès que je t’ai vu, dit Léa.

— Cela date de l’année dernière ! As-tu pu patienter jusqu'à maintenant ?

— Ce n’est pas de la patience, dit Léa. Je n’osais pas. C’était dur.

— Dur comment ?

— Il ne paraît pas, dit Léa, mais c’est comme une torture.

— À ce point ?

— Oui, dit Léa. Quand je suis au restaurant près de toi, je ne pense qu’à toi. J’ai du mal à manger. J’ai l’estomac noué et l’amour me tenaille.

— Il te tenaille ?

— C’est mon corps qui réclame, dit Léa.

— Je ne m’en suis pas rendu compte, dit Guy. Et là, maintenant, que se passe-t-il ?

— J’ai du mal à me contenir, dit Léa.

— Je vais te laisser, dit Guy, il ne faudrait plus se voir.

— Je pense aussi à toi quand tu n’es pas là, dit Léa. Je rêve de toi. Je préfère quand tu viens. Cela me soulage un peu de voir que tu ne me repousses pas.

— Veux-tu que je te caresse ?

— Je n’osais pas le proposer, dit Léa.

 

Il la caresse. Elle se livre à ses mains. La peau à un contact différant de ceux qu’il a connus jusqu’alors. Elle est molle, et humide en raison de l’émoi qui la remue profondément. Il a l’habitude de peaux fermes comme celles de Denise ou d'Hélène. Celle de Renée l’est moins, mais pas à ce point. Légèrement désorienté, il poursuit néanmoins. Elle guide la main vers le sexe. À peine y arrive-t-il, qu’elle perd le contrôle et se pâme. Il est étonné d’avoir provoqué une réaction aussi intense. Il s’éloigne d’elle, éberlué. Elle reprend petit à petit ses esprits et lui sourit.

* ° * ° *

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Guy, après le repas, rentre chez lui souvent avec Léa. Ils se quittent dans l’escalier et vont chacun dans leur chambre. Elle le sollicite timidement pour qu’il la rejoigne. En général, il dit non. Quand un programme de la télévision l’intéresse, il va avec elle, mais il ne la caresse pas toutes les fois. La peau de Léa est moite, mais moins que la première fois, ce qui la rend plus agréable à toucher. Il est mal à l’aise de la sentir se pâmer toujours aussi vite et de perdre la notion de ce qui l’entoure. Elle est comme une esclave, à ses ordres. Il peut lui demander n’importe quoi. Elle est prête à le faire, même si c’est répréhensible. Il lui demande un jour si par amour pour lui, elle veut toucher une plaque chaude. Elle le fait sans hésitation. Il est obligé de se précipiter pour qu’elle retire sa main avant que la brûlure ne soit grave.

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Un soir, dans l’escalier, Léa s’arrête un instant devant la fenêtre. Elle voit la lumière de sa chambre qui éclaire le mur. Léa murmure :

— Kurt est là.

 

Guy la voit se diriger pensive, lentement vers sa porte, et approcher la clé de la serrure. Il est déjà en haut et rentre dans sa chambre. La réaction de Léa l’a intrigué. Il sait que Kurt travaille avec elle et vient de temps en temps. Mais pourquoi a-t-elle réagi ainsi ? Il se dirige vers la salle de bains, enlève le tampon de la gaine de ventilation et colle son oreille. Il a fait vite. Il entend le petit claquement de la porte qui se referme. Ils parlent en français.

 

— Tu es là, dit Léa. Ne viens pas sans me prévenir. Rends-moi la clé.

— Je te la rendrai bientôt, dit Kurt. Je repartirai chez moi la semaine prochaine.

— Rends-la-moi aujourd’hui, dit Léa.

— Nous avons encore de bons moments à passer ensemble, dit Kurt.

— Je ne t’aime pas assez, dit Léa.

— Tu le dis toujours, dit Kurt. Tu ne me feras pas croire que je ne te plais pas. Tu es bien une petite française. Tu fais la moue, mais au lit tu es championne. Me reproches-tu quelque chose ?

— Je ne te reproche pas d’être un homme, dit Léa. Pour une femme, c’est moins facile. Tu profites de ma faiblesse.

— Ta faiblesse est parfaite, dit Kurt. Enlève la culotte si tu ne veux pas que je la chiffonne. Bon. Je suis prêt. Ce n’est pas la peine de te crisper. Fais un sourire.

 

Des bruits sourds suivent ce dialogue.

 

— Et bien, c’est agréable, dit Kurt. Tu commences à émerger. Je crois que tu as plus de plaisir que moi. Fais donc un sourire... Je me dépêche... Je te quitte ma belle. Je reviendrai.

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Guy n’est pas étonné du comportement de Léa. Elle est dominée par Kurt, comme elle l’a certainement déjà été par d’autres hommes. Il la domine aussi. Elle lui fait pitié. Il se demande s’il doit aller la consoler. Il n’en fait rien. Un homme ou un autre, tous doivent lui convenir. Il n’a pas à s’immiscer dans la vie privée de Léa et de Kurt, d’autant plus que tous les deux sont ses amis. Il n’est pas le sauveur. Le lendemain, Guy va chez elle.

— Tu aimes bien les caresses, dit Guy. As-tu déjà été touchée par d’autres hommes ?

— Les autres hommes ne comptent pas, dit Léa. C’est toi que j’aime.

— Puis-je te poser des questions sans que tu te sentes froissée ?

— Je t’aime, dit Léa. Tu peux tout savoir.

— As-tu déjà couché avec un homme ?

— Oui, dit Léa.

— Avec des hommes ?

— Oui.

— Les aimais-tu ?

— Pas beaucoup.

— Et tu as quand même couché avec eux. ?

— Ils m’ont forcée, dit Léa.

— Tu n’as pas résisté.

— Si, dit Léa, mais on n’arrive pas toujours à échapper.

— Quel a été le premier ?

— Un cousin, dit Léa. J’avais 15 ans. Il m’a coincée dans un grenier, m’a attachée et m’a prise. Je n’ai pas apprécié.

— Éprouves-tu du plaisir ?

— Avec eux, dit Léa ? Je préfère tes caresses. Avec toi, je suis heureuse, même si tu ne vas pas aussi loin. J’ai toujours envie de toi. Si seulement tu voulais...

— Tu es une amie, dit Guy. Tu trouveras bien un jour un homme qui te plaira.

— Dis-tu cela pour me consoler ?

— Ne m’en demande pas trop, dit Guy. Viens. Je vais te caresser.

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Léa a-t-elle cette même conduite avec tous les hommes ? Guy n’est sûr de rien, mais ce qu’il sait sur Kurt l’incline à se méfier. Kurt n’est pas méchant. C’est un garçon calme et agréable, qu’il voit souvent et apprécie. Si Léa est dominée par lui, elle doit l’être par beaucoup d’autres. Léa lui plairait assez. Elle est gentille. Ce serait facile de coucher avec elle. Elle ne demande que cela et lui n’a pas grand monde pour satisfaire ses envies. Mais c’est trop facile. Il l’aimerait si elle ne se comportait pas comme une bête en mal d’amour. Elle a certainement beaucoup de partenaires qu’elle subit, incapable de résister. Il ne cherche pas ce genre de femme qui ne se contrôle pas et va avec de nombreux hommes. C’est dommage. Si elle s’épanchait moins, il irait dans son lit. Il préfère s’abstenir, comme avec Odile, et malgré sa sympathie pour elle. Les caresses suffisent. Elle en a du plaisir. Il réserve le sien.

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14 Blanche et Guy

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Blanche est assez discrète. Guy se rend compte, en parlant avec elle, qu’elle a de grandes connaissances en économie. C’est un sujet qui l’intéresse. Elle répond volontiers à ses questions et lui indique les livres qu’elle juge bon de lire. Il les emprunte à la bibliothèque ou à elle. Ils discutent des heures sur ces sujets qui ne passionnent pas les autres membres du groupe. Ils se retrouvent souvent à deux chez lui et plus rarement chez elle. Ils s’estiment de plus en plus l’un l’autre. Guy commence à comprendre la politique au travers de l’économie.

 

— Explique-moi la différence entre la gauche et la droite, dit Guy.

— Du point de vue économique, dit Blanche, la gauche privilégie l’égalité entre les personnes, et la droite la liberté de faire ; d’où le conflit entre les deux tendances. La droite travaille plutôt à long terme et la gauche à court terme.

— La droite aurait-elle une tendance secondaire et la gauche, primaire ?

— Oui, dit Blanche, avec le langage des caractères.

— Et quel est le meilleur ?

— C’est comme pour les caractères, dit Blanche, il n’y a pas de meilleur.

— Il faut faire un choix, dit Guy. Comment le fais-tu ?

— Je suis comme les autres : c’est difficile, dit Blanche. Si je te dis que je penche d’un côté, je vais t’influencer, et tu risques de pencher aussi de ce côté. Et une fois que le choix est fait, pour une raison ou pour une autre, on change difficilement d’opinion. Souvent, on se passionne et on ne voit plus que les avantages de l’un et les inconvénients de l’autre. Moi, j’ai constaté qu’il y a des gens bien des deux côtés.

— Et des moins bien ! Les hommes politiques qui nous dirigent, sont en majorité des colériques, comme les avocats, les journalistes et les présentateurs à la télévision. Ils ont tous le même discours : ils prônent l’action dans toutes les directions, souvent sans s’occuper des règles économiques qu’ils ne doivent pas tous comprendre. Tes paroles paraissent plus saines, bien que plus difficiles à assimiler.

 

Leur amitié grandit. Guy admire Blanche de s’occuper de ses vieux parents : du père qui perd un peu la tête et de la mère qui a beaucoup de mal à se déplacer. Blanche joue le rôle d’une infirmière et, en même temps, gère un budget très serré. Blanche est une fille que la grande taille ne dépare pas, mais dont le visage est très ordinaire. Guy trouve que, par son comportement, c’est la plus attirante du groupe, suivie par Odile, non pour sa beauté, mais pour la confiance qu’elle met en lui. Blanche, de son côté, est tombée amoureuse de Guy, mais ne le montre pas. Guy est incertain de ce point. Des façons de regarder, des attitudes lui donnent à penser qu’elle l’aime, mais la retenue de Blanche, qui se croit anormale parce que très grande, l’incite à ne rien tenter. S’il avait à choisir dans le groupe, c’est elle qui, de loin, serait sa favorite, et malgré la différence d’âge. Léa viendrait ensuite. Mais il ne se précipite pas.

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La voiture de Guy est un pôle d’attraction pour le groupe. Seule Blanche a une autre voiture, plus petite et qu’elle utilise peu. Elle la réserve pour sortir ses parents, sa mère n’ayant pas d’autre possibilité de déplacement. Elle n’a pas les moyens d’acheter beaucoup de carburant. Guy dit aux autres qu’il a une voiture, mais pas le permis de conduire. Il vient de s’inscrire dans une auto-école. Blanche estime qu’il n’y a pas assez de temps de conduite pour passer l’examen avec succès. Elle-même en a fait l’expérience et a dû passer deux fois. Elle lui propose de lui apprendre avec sa voiture, celle de Guy n’étant pas en état. Guy, qui a su par Renée que Blanche n’a pas d’argent, dit qu’il paye l’essence. À la pompe, il remplit le réservoir largement. Ils partent dans des coins tranquilles et sur les petites routes. Renée, intéressée, les accompagne et se vautre sur la banquette arrière. Blanche est patiente et explique bien. Elle tient le frein à main. Guy assimile vite. Le changement de vitesse, l’embrayage et les réactions du moteur sont bientôt familiers. Il manœuvre bien et passe les virages à une allure convenable. Blanche est contente de son élève qu’elle trouve prudent. Il n’avait peut-être pas besoin de ses services. La voiture de l’auto-école n’est pas aussi facile à conduire que celle de Blanche. Elle a une pédale d’embrayage anormalement dure, sans doute à cause du montage en double conduite mal réalisé. La jambe gauche se fatigue. Après quelques débrayages, l’effort est tel que la jambe en tremble. Le moniteur minimise le problème et dit qu’une pédale dure fait penser au conducteur qu’il ne doit pas laisser le pied dessus. Guy arrive à compenser ce défaut mécanique, gênant en manœuvre. Le code, qui est la bête noire de plus d’un, n’a pas de secret pour lui. Il obtient le permis du premier coup. Il peut alors aller chercher sa voiture, la mettre en état, et la présenter au groupe. Elle n’est pas reluisante comme une neuve, mais elle fonctionne, et il sait entretenir la mécanique. Il n’a pas l’intention d’en changer, car son capital serait largement amputé. Il estime que ce serait une dépense inutile.

Guy n’utilise pas la voiture tous les jours. La marche et la bicyclette suffisent pour la vie courante. C’est à la demande des membres du groupe qu’il l’utilise pour des sorties avec eux. Renée en est très friande. Elle lui demande de lui apprendre à conduire. Il hésite et cède à ses désirs. Elle a beaucoup d’enthousiasme, mais il faut de nombreuses séances pour que Guy puisse estimer qu’elle sait conduire. Elle laisse toujours le pied gauche au-dessus de la pédale d’embrayage. Il n’arrive pas à la débarrasser de ce réflexe. Elle ne comprend pas bien le rôle du levier de changement de vitesse et les manœuvres en marche arrière sont zigzagantes. Elle interprète à sa façon les règles du code de la route. La patience de Guy parvient malgré tout à en faire une conductrice à peu près convenable au bout de quelques mois. Elle va alors à l’auto-école et obtient le permis du premier coup, comme Guy. Elle en est très fière et, par reconnaissance, lui demande encore plus de caresses.

Comme toutes les filles du groupe aiment Guy, et qu’elles ne savent pas que les autres l’aiment, cela met parfois Guy dans des situations délicates. Il préférerait la clarté, mais ne veut pas aller contre la volonté des filles qui souhaitent toutes la discrétion. Il oscille entre les moments d’intimité qui se manifestent dès qu’il se trouve seul avec une fille, et les moments d’amitié simple qu’il doit afficher quand un autre individu est là. D’ailleurs, Joël se comporte aussi de la même façon avec lui : très intime avec Guy seul et plus officiel avec les autres. C’est un jeu que Guy réprouve et qu’il pratique. Avec le temps, il se perfectionne. Il arrive même à utiliser des phrases à double sens à l’usage du groupe d’une part et d’une fille d’autre part. La fille concernée est fière de comprendre et l’admire d’autant plus. En 1975, il est reçu à l’agrégation, nommé dans un lointain lycée et le groupe se désagrège.

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15 Camille

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À la rentrée 1975, Guy rencontre Camille, une jeune fille agréable de 25 ans, qui est informaticienne dans une grande entreprise. Sa formation mathématique est bonne, mais un peu légère en physique pour résoudre les problèmes de simulation par le calcul de phénomènes physiques. Elle pose des questions à Guy qui donne facilement des solutions. Elle lui montre comment elle écrit des programmes informatiques sur ces questions. Guy se met au courant du langage FORTRAN qu’elle utilise. En huit jours, il arrive à son niveau informatique et rédige des programmes qu’elle fait passer sur l’ordinateur. Il la dépasse rapidement, étant doué pour cela et ayant l’avantage de bien comprendre les phénomènes physiques liés aux calculs. Le soir, ils se retrouvent chez Guy pour rédiger des programmes ensemble. Il ne néglige pas ses cours au lycée. Il travaille vite, ce qui lui permet de mener de front les deux activités. Camille est émerveillée. Elle en tombe amoureuse et ne peut s’empêcher de lui dire. Elle lui dit aussi qu’elle aime Urbain, son chef, avec qui elle couche parce qu’elle l’admire beaucoup. Elle souhaite se marier avec Urbain, mais il n’est pas pressé de le faire. Elle dit tout à Urbain qui et au courant de son amour pour Guy et qui comprend qu’elle puisse en aimer un autre. Elle ne s’oppose donc pas à ce que Guy la caresse. La peau des jambes, à peu près lisse chez les autres filles, est couverte de fins poils blonds qui donnent un toucher ondulé. Il constate que ce toucher se prolonge jusqu'entre les cuisses et sur le corps. C’est différent de ce qu’il connaissait sans être désagréable. Il remarque vite qu’elle ne réagit pas beaucoup. Il a envie d’elle. Elle se donne, mais en restant insensible. Elle est frigide. Elle lui explique qu’il n’est pas responsable et qu’elle a toujours été comme cela. Elle est contente de lui faire plaisir. Elle avoue que la relation sexuelle est un peu une corvée. Il n’ose plus la toucher.

Camille met Guy en rapport avec Urbain qui est Polytechnicien et travaille à la satisfaction de ses employeurs. Ils s’entendent tout de suite. Ils n’ont pas les mêmes dons, mais ils se complètent. Guy est incapable de rassembler les livres dont il a besoin. Déjà pour l’enseignement, c’est Denise qui lui indique ceux qu’il doit se procurer. Urbain est très doué pour la bibliographie. Il trouve rapidement les articles exploitables. C’est aussi un très bon théoricien, ayant un bon sens critique. Il sait choisir les orientations de ses collaborateurs et ses supérieurs savent qu’il est efficace. Il n’est pas doué en informatique. Guy lui apporte ce qui lui manquait : le moyen de faire déboucher ses intuitions sur du concret. Un analyste-programmeur ordinaire ne ferait pas l’affaire, se contentant de traduire en informatique. Guy comprend ce qu’Urbain a du mal à formuler et il est capable de lui expliquer ce qu’il fait. Le courant passe entre les deux hommes et ils s'attachent vite l’un à l’autre. Guy obtient rapidement des résultats et Urbain lui procure sans difficulté un poste d’ingénieur-conseil. Le salaire qu’il en retire n’est pas important, mais cela lui permet d’accéder librement au terminal d’ordinateur. Il va pouvoir, dans les années qui suivent, créer de nombreux programmes utilisés par l’entreprise en interne. Si quelques-uns sont vendus à l’extérieur, il est prévu de lui reverser la plus grande partie des droits d’auteur.

Une semaine plus tard, Camille est envoyée, par l’entreprise qui l’emploie, et sans qu’Urbain ait été consulté, à l’autre bout du pays. Elle et Guy se seront connus environ un mois. Guy en garde une passion pour l’informatique et une amitié grandissante avec Urbain.

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16 Guy chez Denise

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Guy reçoit une lettre de Denise. Elle est passée par son ancienne adresse chez Nathalie et celle-ci l’a renvoyée.

Denise invite Guy à passer un week-end chez elle. Elle peut le loger. Pour se changer les idées, Guy répond qu’il accepte. Il part le vendredi et doit revenir le lundi matin. Denise lui prépare une chambre pour les trois nuits. Ce sont de grandes retrouvailles qu’ils apprécient.

Serge, le mari de Denise participe un peu, mais s’échappe souvent, les souvenirs ne l’intéressant pas vraiment. Guy et Denise profitent de ses absences pour rentrer dans l’intimité.

 

— Je suis contente de te revoir, dit Denise. Au mariage, nous avons à peine parlé. Nous allons nous rattraper. J’ai quantité de choses à te raconter.

— Moi aussi, dit Guy.

— Nous avons passé l’agrégation en même temps, dit Denise. Nous ne nous sommes pas vus. Tu es en meilleure place que moi.

— J’ai résolu tout le problème à l’écrit, dit Guy. Le jury a été impressionné. Ils pensaient, à cause de cela, que j’étais normalien. Je dois être le seul non normalien à avoir aussi bien réussi. Ils ont été étonnés que je ne le sois pas.

— Les normaliens savaient-ils faire le problème ?

— Celui qui a donné le problème est professeur à l’école normale, dit Guy. Un normalien m’a dit qu’ils en avaient fait les trois quarts en préparation.

— Ce n’est pas juste, dit Denise.

— Cela ne m’a pas empêché de le faire, dit Guy. En question de cours, c’était moyen. Je n’aime toujours pas rédiger.

— C’est ce que je réussis le mieux, dit Denise. J’ai des notes moyennes. C’était suffisant pour être admissible les deux fois. J’ai échoué à l’oral l’année dernière et cette année je me suis débrouillée. J’avais plus d’expérience après un an d’enseignement. Et toi ?

— À l’oral, tout a bien marché en dehors d’une erreur de signe dans un cosinus qui m’a coûté plusieurs points, dit Guy. L’enseignement ne t’a-t-il pas pris trop de temps pour la préparation ?

— J’avais un horaire allégé puisque j’étais en stage, dit Denise. J’avais assez de temps. On m’a fait passer un examen de titularisation dans ma classe qui n’a servi à rien puisque j’ai eu l’agrégation. Nous sommes arrivés au bout de nos peines. L’enseignement me plaît. Cela va-t-il au lycée ? Ici, c’est cool.

— Dans mon lycée aussi, dit Guy. J’ai dû m’habituer les premiers jours. J’avais la gorge sèche à force de parler. Je mets une blouse à cause de la poussière de craie. Ne trouves-tu pas que la peau des mains est rêche ?

— Si, dit Denise. Je fais attention de choisir de la vraie craie. La craie en chaux est trop grasse. Elle écrit bien, mais il n’y a pas moyen d’effacer.

— En plus, dit Guy, elle n’est pas bonne pour les poumons. La vraie craie est préférable.

— Elle grince sur le tableau, dit Denise.

— Il y a effectivement des élèves qui y sont sensibles, dit Guy. Moi, je n’y fais même pas attention.

— Je suis comme toi, dit Denise. Il y en a qui grincent des dents. La craie de Champagne ne le fait pas trop. Je mets aussi une blouse. Je ne prends plus de nylon : il ne résiste pas aux acides. Je me suis rabattue sur le coton.

— J’avais aussi du mal à tenir plus de cinq minutes sans regarder mes notes, dit Guy.

— Il n’est pas interdit de regarder ses notes, dit Denise. Quand je dicte une loi, je regarde pour être sûre.

— Tu as raison, dit Guy. Ce qui compte, c’est le résultat sur les élèves. J’ai des secondes et des premières scientifiques.

— Comme moi, dit Denise. Je vais te montrer les cours que je prépare. Cela t’intéresse-t-il ?

— Je peux les corriger, dit Guy, si tu veux.

— Comme les travaux pratiques ? C’est génial, dit Denise. Nous pouvons faire du bon travail.

— Organisons-nous, dit Guy. Tu postes tes cours et je te les renvoie corrigés.

— D’accord, dit Denise. Es-tu libre le mardi après midi ? C’est le bon moment pour me téléphoner. As-tu le téléphone ? Es-tu libre ce jour-là ?

— Je suis libre, dit Guy, mais je n’ai pas le téléphone chez moi. Par contre, il y a le téléphone au lycée, et j’ai un combiné sur le bureau de la salle de préparation. Le concierge peut passer la communication. Je te donne le numéro du lycée et de mon poste. J’ai le droit de téléphoner à l’extérieur. En disant que c’est personnel, c’est porté sur mon compte. Tu me donnes ton numéro. Je travaillerai au lycée le mardi après-midi. Cela m’arrange. Les copies arrivent le mardi matin. Je les corrige et je peux les rendre jeudi. Disons de 14 h à 16 h, presque sûr. Cela te va-t-il ?

— Oui, nous serons tranquilles, dit Denise. Serge a des cours à ce moment-là. Sais-tu pourquoi il a pris beaucoup d’heures supplémentaires cette année ?

— Vous avez besoin d’argent, dit Guy ?

— Bien sûr, dit Denise, mais la vraie raison, c’est qu’avec l’agrégation, maintenant, je gagne plus que lui s’il ne prend pas des heures en plus. Il est vexé de voir que je le dépasse.

— Je serais content d’avoir une femme qui gagne beaucoup, dit Guy. Tu gagnes comme moi maintenant.

— Plus que toi, dit Denise. J’ai de l’ancienneté.

— Tu es mon ancienne, dit Guy. Tu as 3 ans de plus que moi.

— Farceur ! J’ai le stage et mes années de surveillance sont récupérables, dit Denise. Et tes études, ont-elles marché comme tu voulais ?

— Oui, dit Guy. Tu sais que j’ai eu un peu de mal à passer chimie. Ensuite, c’est allé tout seul. J’ai beaucoup lu les livres de base. Je me suis exercé pour l’oral. J’avais du temps libre. J’ai aussi passé mon permis de conduire...

— Je viens de passer le mien, dit Denise. Serge veut acheter une auto. Il la voulait tout de suite. Je lui ai dit d’attendre un peu pour qu’on puisse la payer comptant. Il n’avait pas vu le coût du crédit. J’ai pu rattraper cela à la dernière minute. Nous pouvons l’acheter dans 5 mois. Le lycée et les magasins sont à côté. Nous ne sommes pas pressés. Nous l’aurons pour les vacances. Serge s’est déjà fait recaler deux fois au permis. Il est contrarié de voir que je l’ai. Mais je t’ai interrompu.

— J’ai utilisé mon temps libre pour me perfectionner, dit Guy. J’ai étudié la caractérologie et l’économie.

— C’est bien loin de la physique, dit Denise.

— J’en suis à l’informatique, dit Guy.

— J’aimerais m’y mettre, dit Denise. Tu me donneras des informations ?

— Quand tu voudras. La caractérologie peut aussi t’intéresser. Cela permet de prévoir les réactions des gens, de mieux comprendre. Veux-tu que je fasse l’étude de ton caractère ?

— Si tu y tiens... Est-ce douloureux ?

— C’est un test, dit Guy. Je pose des questions et tu réponds. Tu es notée en fonction des réponses de 1 à 9.

— Est-ce long ?

— Au bout d’uns demi-heure, en gros, on est fixé, dit Guy.

— On a le temps, dit Denise.

— J’ai apporté les tests, dit Guy. Ils sont dans ma voiture. Je vais les chercher.

 

Ils s’installent. Guy pose les questions et elle répond. Guy lui explique le sens des questions pour qu’elle ne réponde pas de travers. Le vocabulaire utilisé est celui d’une spécialité, et n’est pas toujours le vocabulaire courant.

 

— Ai-je obtenu de bonnes notes ?

— Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises notes, dit Guy. Tu es classée sur une échelle dans un groupe de personnes ayant un caractère donné. Le caractère, c’est ce qu’il y a d’inné. On ne peut pas le modifier.

— Ai-je bon ou mauvais caractère ?

— Ni bon, ni mauvais, dit Guy. Nous aimons tous notre propre caractère. Tu es comme moi : flegmatique, mais avec un zeste de passionnée. Tu es moins secondaire que moi et plus émotive. Tu as un caractère moins pur que le mien.

— Je suis impure, dit Denise.

— Tu es plus près de la moyenne des gens, dit Guy. C’est moi qui suis en marge avec une émotivité anormalement basse. Tu as une émotivité de 3,5 au lieu de 1,5 pour moi. Si tu dépassais 5, tu serais passionnée.

— Je crois qu’il faudra que tu m’expliques, dit Denise.

— Je vais te prêter mon traité de caractérologie, dit Guy. Je sais que tu me le rendras. Il n’est plus en librairie. Ne le perds pas. On en reparlera quand tu l’auras lu.

* ° * ° *

_

— Comment cela se passe-t-il avec ton mari, dit Guy ?

— Bien, dit Denise. Je n’ai pas à me plaindre. Je l’aime.

— Est-ce aussi bien qu’avec moi ?

— Il est différent, dit Denise, mais si c’est pour ce que tu penses, tout va bien.

— N’y a-t-il pas de nuages ?

— Peut-être un ou deux, dit Denise. Il va voir d’autres femmes. Je l’aimerais un peu plus avec moi. Parle-moi plutôt de toi. Comment vont tes amours ? As-tu quelqu’un en vue ?

— Je n’ai personne pour le moment, dit Guy.

— Il faut sortir, dit Denise, inviter des collègues.

— Tu as raison, dit Guy.

— En deux ans, dit Denise, n’as-tu rencontré personne ? Étais-tu trop occupé par les études ?

— J’ai connu plusieurs filles, dit Guy, mais c’est fini. J’en ai connu cinq ou six.

— Ce n’est pas rien, dit Denise. Parle-moi d’elles. Si c’est trop long, tu résumes. Tu y reviendras après. Donne-moi l’impression générale.

— La première, dit Guy, c’est Hélène, professeur comme presque toutes. Elle était dans la chambre à côté. Elle me plaisait moins que toi, mais j’avais envie de coucher avec elle. Cela n’a pas marché.

— Pourquoi ?

— Elle était trop rigide sur certaines choses, dit Guy. Seul son avis comptait. Elle voulait se marier dans les règles.

— Tu ne voulais pas suivre les règles ?

— Ce n’est pas cela, dit Guy. Elle avait des principes. Je ne me sentais pas libre avec elle. Elle aimait les caresses, tous les attouchements, et elle se réservait pour la nuit de noces.

— Tu étais sur le gril, dit Denise.

— Oui, dit Guy. Quand elle est partie après s’être mariée et avoir trompé son mari avec moi, j’ai été soulagé. J’étais mal embarqué.

— La seconde ?

— Renée, dit Guy. Elle m’a attirée à elle en m’offrant tout. Je n’ai rien pris, d’autant plus qu’elle avait une malformation.

— Grave ?

— Non, dit Guy. Un petit pont de chair en travers du sexe. Je lui ai conseillé de se faire opérer.

— L’a-t-elle fait ?

— Oui, dit Guy. Le besoin de faire l’amour l’a amenée à se donner à Vincent.

— Il te l’a soufflée ?

— Oui.

— La troisième ?

— Odile, dit Guy, une fille qui aurait pu être ma mère, mais attirante, sportive et bien conservée. J’étais le double de son fiancé qui était mort sous une avalanche quand elle était jeune fille. Elle cultivait son souvenir et la gloire d’être restée vierge. Elle m’a donné le choix : coucher avec elle ou garder un bon souvenir de moi. J’ai choisi le souvenir.

— La quatrième ?

— Léa, dit Guy, une gentille fille incapable de se défendre. Plusieurs hommes ont abusé d’elle. Elle s’est prise de passion pour moi. Je l’ai un peu consolée en la caressant. J’avais pitié d’elle, mais je l’aime bien.

— La cinquième ?

— Blanche, dit Guy, une fille de trente ans, bien faite, mais se croyant trop grande. C’est ma préférée. Elle devait m’aimer, j’en suis persuadé. Elle m’a aidée à comprendre l’économie. Il n’y a rien eu entre nous.

— La sixième ?

— Camille, dit Guy, une informaticienne frigide qui s’est donnée une fois à moi pour me faire plaisir. C’est tout.

— Une belle brochette en plus de moi, dit Denise.

— J’aurais préféré un autre contrat avec toi, dit Guy. Tu hantes encore mes nuits.

— J’ai aussi des nuits et des fantasmes qui te sont consacrés, dit Denise. Je n’ai pas honte de mes souvenirs. Je pense que tu n’es pas venu ici pour me draguer. Si c’est le cas, sache que j'aime mon mari.

— Je n’ai jamais eu l’intention de te draguer, dit Guy. Je suis venu pour te voir, et je respecte ton mari. Ton amitié est précieuse. Il n’y a qu’à toi que je me confie.

— Tu me fais beaucoup d’honneur, dit Denise. Je tiens aussi à ton amitié. Pour l’avenir, trouve une femme qui te convienne. Ce n’est pas impossible. Par contre, comme tu ne l'as pas encore trouvée, je suis à ta disposition pour passer tes envies pendant ton séjour.

— Souhaites-tu coucher avec moi ? Tu es mariée.

— La nuit est pour Serge, dit Denise, mais nous avons le jour pour nous. Serge ne m'empêche pas d'avoir des amants. Je ne me serais pas mariée avec lui sans pouvoir rester libre. Voilà une occasion d'en profiter. Si on ne l'affiche pas, c'est possible. Serge l'accepte. Tu ne vas pas l'offenser en allant avec moi.

— Ton mari est accommodant, dit Guy.

— Moi aussi, dit Denise. Il a ses maîtresses.

— Bon, dit Guy. Puisque c'est possible, ce sera quand tu voudras. Et toi, tes amours après moi ?

— Je résume, dit Denise. J’ai d’abord rencontré un garçon qui m’a plaquée au bout de quelques mois pour aller avec une autre. Ensuite, j’ai rencontré un impuissant, un homme marié, puis un jeune garçon que j’ai bien aimé et que j’aime encore, un homme que j’ai partagé quelques semaines avec Françoise, et enfin je me suis mariée avec Serge.

— Résumé bien rapide, dit Guy. Me donneras-tu des détails ?

— Auparavant, dit Denise, il y a plus urgent. Voilà des jours que je t'attends. Nous allons passer dans la chambre. Ensuite, nous aurons le temps de parler. Si tu me donnes des détails, je t'en donne aussi. Donnant, donnant.

* ° * ° *

 

 

17 Les expériences de Denise

* ° * ° *

_

Guy raconte ses aventures, puis c’est le tour de Denise.

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Denise, pendant les vacances, avant de prendre son poste d’assistant à la rentrée 1973, elle a souvent rencontré Guy. Elle se retrouve seule, dans une ville qu’elle ne connaît pas. Son travail consiste à préparer des expériences pour des travaux pratiques et des cours. Cela va lui servir pour l’oral des concours. Elle a du temps pour étudier. Elle est mieux payée que quand elle était surveillante. Elle loue un petit appartement de deux pièces et une cuisine, à proximité de son travail. Elle trouve cette vie plus confortable que celle qu’elle menait auparavant. Par contre, Guy lui manque cruellement, surtout les premiers temps. Elle a toujours lu des romans d’amour. Elle s’identifie facilement à l’héroïne, ce qui lui procure des fantasmes qui vont beaucoup plus loin qu’avant de connaître Guy. L’amour la travaille. Elle ne pensait pas que ce serait si dur. Elle croyait que ce serait comme avant Guy. Maintenant, son corps sait ce qu’il veut et elle n’a rien à lui offrir. Ce n’est pas une adepte de la masturbation. Elle ne l’a jamais pratiquée exprès. La nuit, elle se réveille en ayant l’impression d’être avec un homme et de faire l’amour avec lui. Elle est très perturbée. Elle se dit qu’il faut trouver une solution. Guy n’étant pas là, elle va chercher un garçon pour se calmer. Elle passe ses collègues en revue. Il y a bien des garçons, mais il n’y en a que quelques-uns de disponible. Les autres sont mariés ou déjà liés à une fille. Elle jette son dévolu sur Walter, un nouvel assistant. Elle l’observe, le jauge, se renseigne. Personne ne le connaît. Il lui semble bien. Denise l’aborde.

 

— Tu viens d’arriver, dit Denise. Je ne suis pas là non plus depuis longtemps. Je ne connais pas grand monde ici. Allons-nous manger ensemble ?

— Oui. Allons-y.

 

Ils vont au restaurant universitaire et se mettent à table.

— Je travaille dans le bâtiment B, dit Denise.

— Moi, à côté, dans le C, dit Walter.

— Je prépare du matériel pour les travaux pratiques, dit Denise.

— Moi, j’ai des travaux dirigés en première année.

— As-tu des libertés ? Je voudrais aller voir un film, dit Denise. Je n’ai pas envie d’y aller seul. Il y a des garçons qui ne me plaisent pas. M’emmènes-tu ? C’est juste après la fin du repas.

— Est-ce un beau film ?

— D’après les critiques, il est très bien, dit Denise.

— D’accord, on y va. C’est moi qui paye, dit Walter.

— Chacun sa place ou je n’y vais pas, dit Denise.

Au cinéma, il met la main sur le genou de Denise. Elle ne le repousse pas. À la sortie, elle le prend par le bras.

— As-tu envie de moi ?

— Oui.

— Je te propose un contrat, dit Denise. Nous faisons l’amour ensemble, jusqu’aux vacances d’été. Ensuite, nous nous quittons. J’exige la discrétion.

— D’accord. Quand commençons-nous ?

— Ce soir si tu veux, dit Denise. Es-tu bien d’accord sur le contrat ?

— Oui.

 

Denise entraîne Walter chez elle. Elle pense qu'elle est un peu folle d’amener un garçon qu’elle connaît à peine. L’envie est la plus forte. Elle se donne et retrouve le plaisir.

 

Le soir, Walter vient assez régulièrement la voir. Physiquement, elle est satisfaite et un peu moins intellectuellement. Walter n’a pas les qualités de Guy. Il se révèle petit à petit. Il est instable. Elle découvre qu’il fume. Elle lui demande d’arrêter, car elle n’aime pas l’odeur du tabac. Il dit oui et continue. Il n’est pas propre et salit les toilettes. Elle le voit aussi aller jouer dans les bars. Elle est moins à l’aise avec lui, mais elle respecte le contrat.

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Denise parle souvent à Anne, une amie de la faculté.

— Walter a parlé de toi, dit Anne.

— Walter ?

— Oui, Walter a dit à tout le monde que tu es comme ça. (Elle lève le poing avec le pouce levé.)

— De quoi se mêle-t-il ?

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Le soir, Denise prévient Walter :

— Attention ! Tu as parlé de moi à la faculté.

— Je n’ai rien dit... Si, j’ai dit que je te trouvais bien, dit Walter. C’est tout.

— C’est indiscret, dit Denise. Veux-tu rompre le contrat ?

— Non.

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Quelques semaines se passent sans incident. Walter vient un peu plus irrégulièrement.

— Je te le donne en milles, dit Anne à Denise. J’ai vu Walter, avec la nouvelle secrétaire du laboratoire. J’étais allée chercher un chiffon neuf dans la boîte de la pièce 25. J’ouvre la porte avec ma clé et j’entre. Tu sais que de la pièce 25, on peut voir à côté dans la pièce 26, à travers l’imposte de la porte condamnée. J'entendais un bruit bizarre. Je suis montée sur une chaise pour voir à travers la vitre. Ils étaient en posture, et ils y allaient. J’ai regardé un bon moment et je me suis éclipsée.

— T’ont-ils vue, dit Denise.

— Ils étaient trop occupés. Ils ne doivent pas savoir qu’on peut voir depuis la pièce 25. Jamais personne n’y va et la pièce est sombre. Je n’ai pas fait de bruit. Cela m’étonne un peu pour la nouvelle. C’est allé vite. Elle aurait pu en choisir un autre. Si sa petite amie s’en doute, ça va chauffer.

— Il a une petite amie ?

— Tu n’es pas au courant ? C’est la fille qui allait avec Jojo l’année dernière.

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Denise a une colère froide quand Walter vient la voir.

— Tu ne m’as pas dit que tu couches avec une autre.

— Tu sais, dit Walter, elle est mieux que toi. Elle chante, elle rit, elle est joyeuse et nous fumons. Tout le contraire de toi. Tu ne fais pas le poids.

— Est-ce elle que tu préfères ?

— Si elle sait qu’on a couché ensemble, elle va t’arracher les cheveux. Tâche de tenir ta langue. Il vaut mieux se quitter.

 

Denise ne sait pas de quelle fille il parle. Elle s’en moque.

* ° * ° *

_

L’aventure avec Walter calme Denise. Elle a été bête de se mettre avec Walter, mais elle ne pensait pas qu’il allait se dévoyer de la sorte. Elle est mal tombée. Elle ne s’est pas méfiée, à cause de Guy et de Fernand avec qui cela avait si bien marché. Elle ne doit plus faire la même erreur. Quentin est un charmant garçon qu’elle côtoie tous les jours, très serviable et attentionné. Il est moniteur à la faculté. Il ne fume pas. Tout le monde en dit du bien. Denise l’aborde :

— Depuis combien de temps es-tu ici ? Étais-tu là avant moi ?

— J’étais déjà là l’année dernière. J’espère avoir un poste d’assistant l’année prochaine. C’est presque sûr.

— C’est probable, dit Denise. Les professeurs sont contents de ce que tu fais. As-tu une amie ?

— Non. J’en avais une l’année dernière. Elle m’a quitté.

— Avait-elle une raison ?

— Nous nous entendions bien, mais elle en a préféré un autre.

— Est-ce que je la connais ?

— Elle ne voulait pas que cela soit su.

— Je vois que tu es discret, dit Denise. Es-tu libre maintenant ?

— Oui.

— N’as-tu rien contre les femmes ? Lui en veux-tu de t’avoir laissé tomber ?

— J’aurais préféré qu’elle reste avec moi. C’est la vie... Elle fait sa vie et moi la mienne. Elle est peut-être plus heureuse avec l’autre.

— Veux-tu essayer avec moi ? Tu n'es pas obligé de répondre tout de suite, dit Denise.

— Je te trouve très bien. Pourrons-nous coucher ensemble ?

— Sans problème, dit Denise.

— Alors, d’accord. Comment nous organisons-nous ?

— Tu viens discrètement chez moi, dit Denise, toutes les fois que tu en as envie. Je te donne mon adresse. À la faculté, on fait comme si on ne se connaissait pas. Je n’aime pas les ragots.

— Moi non plus. Quand commençons-nous ?

— Ce soir si tu es libre, dit Denise.

 

Le soir, Denise le reçoit chez elle. Quentin est intimidé.

— Viens ici, dit Denise. Assieds-toi. Je t’offre quelque chose ? Un jus de fruits ? Un biscuit ? De l’eau ? Je n’ai pas d’alcool.

— Je ne bois pas d’alcool. L’eau me suffit.

Ils parlent un moment de la faculté.

— Allons-nous au lit ?

— Je suis venu pour cela.

— Je me déshabille, dit Denise. Comment me trouves-tu ?

— Tu es très belle.

— Je t’attends dans le lit, dit Denise. Déshabille-toi ? … Tu as aussi un beau physique.

— Je te rejoins.

 

Il se coule dans le lit à côté d’elle. Elle s’attend à ce qu’il vienne contre elle, la touche, l’embrasse ou même la prenne sans préambule. Il ne bouge pas. Il doit être timide. Elle l’encourage.

— Viens plus près de moi, dit Denise. Tu peux me toucher. Donne-moi ta main. Touche mon sein. N’oses-tu pas ?

— Je suis bien près de toi.

— Laisse-moi toucher, dit Denise. Tu manques de tonus. Je vais t’arranger.

— Je préfère que tu ne me touches pas.

— Je te laisse tranquille, dit Denise. C’est l’émotion. Tu iras mieux tout à l’heure.

 

Elle attend et finit par s’endormir. Quand elle se réveille, il est parti.

Le lendemain, il revient et le même genre de scène de répète. Il se couche près d’elle et rien n’arrive. Elle se dit qu’il est en panne et que cela va passer. Il suffit d’attendre un peu.

Quentin revient les jours suivants, se couche près d’elle et ne fait rien. Elle est excitée par la présence de ce bel homme et se demande quand il va se décider.

* ° * ° *

_

À la faculté, Anne est rayonnante.

— Denise, tu es la première à qui je l’annonce. Je vais me marier. Je suis heureuse, mais heureuse... Tu ne peux pas savoir.

— Qui est l’élu de ton cœur ?

— Tu ne le connais pas. Je te le présenterai. Je l’aime bien. Depuis que je suis avec lui, je me sens des ailes.

— Depuis combien de temps es-tu avec lui ? Tu ne m’avais pas dit que tu avais un ami, dit Denise.

— Il ne voulait pas que cela soit su. Maintenant, c’est officiel. Nous nous sommes mis d’accord hier soir. Je le connais depuis un certain temps. À peu près quand tu es arrivée ici. Non, c’était quand je suis allée aux sports d’hiver. Nous nous sommes connus là-bas. Je ne voulais pas : j’avais un autre ami. J’avais un peu bu. Je tournais. Il m’a raccompagnée dans ma chambre. Il était gentil. Je l’ai embrassé. Il m’a pris dans ses bras et ma couchée sur le lit. D’après ce qu’il m’a dit, il allait partir. Je me suis accrochée à lui et j’ai eu ma première relation sexuelle. Nous avons continué. Je l’aime et il m’aime. C’est merveilleux.

— Je vois que tout va pour le mieux, dit Denise. Tu m’as dit que tu avais un autre ami. L'as-tu laissé tomber ?

— Comment dire ? Je l’ai fréquenté pendant plus d’un an. C’est mieux de s’être quittés. Il est encore en bonnes relations avec moi.

— Tu as eu ta première relation sexuelle avec ton futur mari, dit Denise. Rien avec l’autre ?

— C’est bien là le problème. J’ai couché avec lui pendant un an et il ne m’a jamais fait l’amour.

— Tu ne voulais pas, dit Denise. Voulais-tu rester vierge ?

— Ce n’est pas moi qui ne voulais pas. Il disait qu’il m’aimait, mais il restait couché à côté de moi. Il ne me touchait pas et ne voulait pas que je le touche. Je me demandais si j’étais normale.

— Pourquoi normale ?

— J’avais des sensations bizarres. J’étais attirée vers lui et je sentais qu’il me manquait quelque chose. Maintenant, je sais, mais avant, il me rendait folle sans que je réalise ce qui me manquait.

— L’aurais-tu quitté sans les sports d’hiver ?

— Peut-être pas.

— Tu dois une fière chandelle à ton futur mari, dit Denise, et pour une fois l’alcool a eu du bon. Quand vous mariez-vous ?

— Ce n’est pas encore fixé. Dans quelques mois.

* ° * ° *

_

Quand Quentin arrive chez Denise, elle est décidée à mettre les choses au point.

— As-tu envie de faire un jour l’amour avec moi ?

— On couche ensemble. Cela ne te convient pas ?

— J’en attends un peu plus, dit Denise. Sais-tu ce que c’est que le sexe ?

— Tu n’es pas faite comme moi. Tu peux avoir des enfants. Pas moi.

— Pour faire des enfants, dit Denise, comment fait-on ?

— On s’aime bien. On couche ensemble. Tu m’as dit que tu prends la pilule. Tu ne risques rien.

— J’ai l’impression qu’il faut compléter ton éducation, dit Denise. Lis-tu des romans d’amour, des livres sur le sexe, des magazines pornographiques ?

— Je lis plutôt des revues qui concernent mon travail.

— Il faut élargir ton horizon, dit Denise. Je peux t’en passer. Cela ne te vient-il pas à l’idée de mettre ton sexe dans le mien ?

— Je ne sais pas si c’est possible.

— C’est vrai que tu as l’air en panne de ce côté-là, dit Denise. Veux-tu un conseil ? Va voir un spécialiste, un gynécologue ou plutôt un sexologue. Tu lui dis que tu es impuissant. Si tu t’arranges, tu me le fais savoir. Je reste amie avec toi, mais tu cesses de me voir. Moi, d’avoir un homme à côté de moi, cela m’excite.

* ° * ° *

_

Denise est découragée par ses aventures avec les hommes. Elle ne cherche plus quand un maître de conférences de la faculté l’aborde et lui fait des propositions. Elle se donne à lui et passe quelques semaines de bonheur jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il est marié avec une enseignante travaillant dans une autre ville. Denise n’ayant pas envie d’entrer en conflit avec une épouse manifestement jalouse, elle juge que la liaison n’est pas saine et elle le quitte préventivement.

* ° * ° *

_

La propriétaire de l’appartement de Denise, qui habite dans son immeuble, demande dès son arrivée si elle peut donner des leçons de mathématiques et de physique à son fils qui est en terminale. Elle propose de lui faire cadeau de son loyer si elle donne trois leçons par semaine. Denise ne donne pas de leçons particulières, mais elle accepte de faire une exception pour faire plaisir à sa propriétaire.

Thomas, le fils, est un garçon intelligent et travailleur. Les leçons lui sont bénéfiques. Denise lui enseigne les méthodes de Guy, ce qui lui convient parfaitement. Ils se régalent, à deux, à résoudre les exercices et les problèmes dont les énoncés sont dans les livres. Denise a un peu l’impression de se retrouver comme deux ans avant avec Guy. Ils travaillent sur une table qu’elle a installée comme bureau. Elle est un peu moins large que la grande table de Nathalie, mais deux chaises passent facilement entre les pieds et permettent de s’installer côte à côte. À peu près au moment où Denise a son aventure avec Quentin, elle se rend compte que Thomas a pris l’habitude de se serrer contre elle, et qu’il le fait de façon toujours plus appuyée. Elle n’a pas fait très attention au début, car la table impose d’être rapprochés l’un de l’autre. Le contact, presque obligé, ne lui est pas désagréable. Si elle se laissait aller, elle le rechercherait. Ils sont cuisse contre cuisse et leurs douces chaleurs se marient. La nature les a prédisposés l’un pour l’autre. Certains jours, Denise en est toute retournée. Elle met d’ailleurs, sans bien s’en rendre compte, avant les leçons, des vêtements légers qui n’amortissent pas trop le contact et qui laissent entrevoir ses charmes et dégager ses odeurs. Elle remarque aussi que Thomas est moins attentif et que sa voix a parfois un son rauque qui trahit de l’émotion. Elle se doute de ce qui se passe. Elle s’éloigne de lui jusqu'à ce qu’elle bute sur le pied de table. Elle est alors à près de 10 cm de lui. Au bout de deux ou trois minutes, il est de nouveau contre elle.

 

— Je constate que tu te serres contre moi, dit Denise. Si je ne me trompe pas, tu le fais volontairement.

— Je ne sais pas, dit Thomas.

— Depuis quelque temps, dit Denise, tu es distrait, et surtout quand tu es contre moi. Ne serais-tu pas tombé amoureux de moi ?

— Je ne sais pas, dit Thomas.

— Moi, je sais très bien, dit Denise. Penses-tu à moi de temps en temps ? La nuit, par exemple.

— Oui.

— Comment me vois-tu ?

— Comme sur vos photos, dit Thomas.

— Sur quelles photos ? Tu as des photos de moi ?

— J’ai regardé dans votre album, dit Thomas.

— Sur celui-là, sur le petit meuble ?

— Oui, il y a des photos en double, dit Thomas. J’en ai pris une. Je vous la rendrai.

— Montre-moi celle que tu as prise, dit Denise.

— J’ai pris celle-là, dit Thomas.

 

Thomas lui montre un nu que Guy a pris d’elle dans le studio de l’oncle.

— Je n’aurais jamais dû les laisser traîner, dit Denise. Comment as-tu fait pour la prendre ?

— Vous avez répondu une fois au téléphone qui est dans l’autre pièce, dit Thomas. J’ai ouvert l’album en attendant. Vos photos sont belles. J’aimerais conserver celle-ci.

— Que fais-tu de la photo ? La montres-tu à tes copains ?

— Je la garde pour moi, dit Thomas.

— J’espère bien, dit Denise. La regardes-tu souvent ?

— Le soir, avant de m’endormir, dit Thomas. Vous êtes très belle.

— Avec elle, dit Denise, tu dois rêver de moi.

— Il m’arrive de me réveiller en pensant à vous, dis Thomas.

— Penses-tu seulement ? N’es-tu pas excité ?

— Si, dit Thomas.

— Bon, dit Denise, la situation n’est pas très saine, mais elle est claire. Tu es amoureux de moi. Comment en sortir ? Ton père ou ta mère sont-ils informés ?

— Non, dit Thomas.

— Travailler ensemble dans ces conditions est difficile, dit Denise. Je vais dire à ta mère que tu n’as plus besoin de leçons. Tu peux te débrouiller tout seul, maintenant.

— Ne dites rien à ma mère, dit Thomas.

— Pourquoi ?

— Je souhaite rester avec vous, dit Thomas.

— Si tu m’aimes, tu ne travailles plus, dit Denise. Ta mère va me payer pour un travail qui n’est plus possible. Il faudrait que tu cesses de m’aimer. N’as-tu pas une copine pour me remplacer ? Il y a des filles dans ta classe. Y en a-t-il une qui te plaise ?

— Non, elles ne sont pas bien, dit Thomas.

— Je suis beaucoup plus vieille que toi, dit Denise. Ma vie n’est pas avec toi.

— N’êtes-vous pas libre ?

— La question n’est pas là, dit Denise. Je suis ton professeur. Je n’ai pas à te débaucher.

— Ne m’aimez-vous pas ?

— J’ai de la sympathie pour toi, dit Denise. Tu me fais penser à un homme que j’ai beaucoup aimé et qui me faisait beaucoup d’effet.

— Ne ressentez-vous rien pour moi ? Je ne vous fais pas d’effet ?

— Collé comme tu es contre moi, dit Denise, je serais de bois, si tu ne me faisais rien.

— Vous m’aimez donc un peu, dit Thomas. Je reste avec vous.

— Si tu restes avec moi, dit Denise, on va aller jusqu’au bout. Y tiens-tu vraiment ?

— Ce serait merveilleux, dit Thomas.

— Pas autant que tu le penses, dit Denise. L’amour a une fin. Il faut se quitter un jour.

— Je ne vous quitterai pas, dit Thomas.

— À la fin de l’année scolaire, dit Denise, ce sera fini. Je ne vais pas me marier avec toi.

— Se quittera-t-on à ce moment-là ?

— Tu as le choix, dit Denise. Maintenant ou à la fin de l’année. Ensuite, c’est fini.

— Plutôt à la fin de l’année. Êtes-vous libre ? Coucherai-je avec vous ?

— Le principal est de travailler, dit Denise, mais tu as besoin de te détendre. Nous allons consacrer un quart d’heure pour l’amour sans traîner, et le reste du temps pour le travail. Ce sera plus efficace que de te morfondre près de moi. J’ai déjà travaillé de cette façon. C’est cela ou rien. Décide-toi.

— Je reste, dit Thomas.

— As-tu une expérience des femmes ?

— Non, dit Thomas.

— Moi, dit Denise, j’ai une petite expérience des hommes. Ce n’est pas toujours ce qu’on espère, mais j’ai confiance en toi. Viens dans la chambre... Déshabille-toi et laisse-moi faire... Couche-toi sur le dos... Je monte sur toi... Parfait... Tu es bien viril... Tu as le droit de te soulager... C’est agréable... Je me retire. Tiens, prends ce mouchoir pour t’essuyer. Je passe à la salle de bains. Elle est aussi à ta disposition. Rhabille-toi. Cela s’est bien passé... Es-tu content ?

— Oui, dit Thomas. C’est surprenant ce que cela fait du bien. Je suis détendu.

— Moi aussi, dit Denise. C’est le but que nous avons recherché. Nous allons en profiter pour nous remettre au travail. Allez, ouste ! Rattrapons le temps perdu.

 

Denise se dit qu’elle est folle d’avoir fait cela, mais c’était plus fort qu’elle. Elle retrouve avec Thomas ce qui lui avait tant plu avec Guy : la même attirance instinctive et le même enchaînement de sensations qui mène au paroxysme du plaisir. Son amour pour Thomas est total, mais elle n’ose pas le montrer, affichant volontairement une décontraction proche de l’indifférence.

* ° * ° *

_

Les leçons de Denise à Thomas continuent jusqu'à la fin de l’année scolaire, avec presque chaque fois un quart d’heure de détente. Denise veille à ce que Thomas travaille bien. Elle ne lui avoue pas qu’elle lui est très attachée. Elle aime ce garçon qui la satisfait aussi pleinement que Guy. Dans son esprit, elle les confond un peu. Elle est heureuse de constater, au moment de l’examen, que Thomas obtient les meilleures notes de sa classe et qu’il a une très belle mention. C’est lui qui vient lui annoncer le résultat. Ils le fêtent par un quart d’heure prolongé de détente avant de se quitter. C’est un déchirement pour Denise de le voir partir, mais elle fait bonne figure et, pour ne pas troubler Thomas, affiche un détachement que tout son corps réprouve.

* ° * ° *

_

Denise est en relation avec Françoise. Elles décident de partir en voyage en car organisé au début des vacances 1974. Denise, qui est recalée à l’oral de l’agrégation, est libérée juste à temps. Elles vont en Grèce et à Istanbul. Denise partage sa chambre avec Françoise, mais au bout de deux jours, Françoise découche pour aller avec l’accompagnateur et Denise se retrouve à dormir seule.

— Tu as la chance d’avoir un homme, dit Denise. Est-il bien ?

— Pas mal, dit Françoise. Il est bien équipé. Si tu veux, je te le passe cette nuit. Il m’a dit qu’il aimerait bien coucher avec toi. Tu lui as tapé dans l’œil.

— Me le laisserais-tu ?

— Entre copines, nous pouvons partager. Je suis indisposée. Profites-en. Mais si tu n’en as pas envie, je garde la place.

— Il te fait l’amour ainsi, dit Denise. Moi je préfère ne plus saigner.

— Moi, je n’attends pas. J’enlève le tampon juste avant, et après j’en mets un autre.

— Tu dois en consommer beaucoup, dit Denise.

— Oui. Je ne fais pas d’économie là-dessus. On ne fait pas que ça. Il aime bien les fellations. J’en ai l’eau à la bouche.

— M’expliques-tu ce que c’est ?

— Ma chère, tu retardes. Moi, j’adore, et lui ne jure que par ça.

 

Elle lui explique minutieusement comment elle procède. Denise n’est pas enthousiasmée. Elle n’a pas envie de s’y mettre et préfère l’amour ordinaire. Elle découche ce soir-là et se donne classiquement à l’accompagnateur. Denise et Françoise alternent les jours suivants jusqu'à la fin du voyage avec seulement une interruption causée par la rencontre d’une accompagnatrice d’un autre car qui prend la place pendant deux jours. À l’arrivée, une alliance apparaît miraculeusement au doigt de l’accompagnateur et Denise et Françoise, qui s’apprêtent à le remercier chaleureusement avant de le quitter, doivent se contenter de le voir embrasser son épouse venue l’accueillir à la descente du car.

* ° * ° *

_

Denise n’est ni une grande admiratrice des ruines antiques, ni friande d’attractions touristiques. Elle estime que ce voyage lui a fait perdre son temps. Guy lui avait montré que les livres, et en particulier ceux de géographie, en apprennent beaucoup plus, et à moindre prix. Elle aurait pu se contenter du guide qu’elle a acheté avant de partir. Le voyage ne lui a rien apporté de plus. Elle a cédé à Françoise, qui désirait sa présence, mais elle ne recommencera pas. Elle a côtoyé des gens, ce qui est positif, mais seulement ceux du car. Dans les pays qu’ils ont traversés, la barrière de la langue était insurmontable. Il reste qu’elle a partagé son lit avec un homme. Elle en a besoin, mais maintenant qu’elle est arrivée, elle n’est pas plus avancée qu’au départ. Prendre les hommes comme Françoise, au hasard des rencontres, n’est pas sa solution. Il lui faut de la stabilité, un homme qu’elle aime et qui partage sa vie avec elle. Elle déchante encore plus, en constatant qu’elle a attrapé une jaunisse, sans doute en mangeant des aliments lavés à l’eau sale. Les risques du voyage ne sont pas nuls. Elle passe le reste des vacances dans son lit. Elle a l’impression que la peau colle sur les os. Elle a envie de se gratter partout. Elle doit manger sans graisse. Elle est fatiguée et elle est devenue sensible au froid. À la rentrée 1974, elle est à peine remise. Elle est nommée sur place, ce qui lui évite un déménagement. Elle a du mal à assurer ses premiers cours. Heureusement, elle a des classes faciles et peu d’heures de cours. Elle reprend lentement du tonus.

* ° * ° *

_

Denise est encore affaiblie par les suites de sa jaunisse quand elle rencontre Serge, un professeur certifié d’anglais du lycée où elle travaille désormais. C’est un bel homme au physique et à l’allure de jeune premier, et qui parle avec facilité, un vrai séducteur. Il est généralement très entouré, et Denise fait partie du lot des admirateurs. Elle n’a pas les yeux dans sa poche. Elle est loin d’être la seule à l’apprécier. Il ne manque pas de propositions plus ou moins nettes de la part des femmes. Il semble ne pas y attacher d’importance. Célibataire et vivant seul, il ne s’affiche avec personne, même s’il est aimable avec le sexe faible. Il est discret avec ses liaisons, mais il est évident qu’il est à l’aise avec les femmes. Denise se doute qu’il ne l’attend pas, mais elle le mettrait volontiers dans son lit. Pendant des jours, des semaines, elle tourne autour et l’observe soigneusement. Une fois, elle a vu une femme s’approcher de lui et lui glisser à l’oreille quelques mots. Elle a cru entendre qu’elle lui disait de passer chez elle. Il a répondu avec un grand sourire, mais à la mine renfrognée de la femme Denise en a déduit qu’elle avait dû essuyer un refus poli. Elle estime qu’elle n’a aucune chance, qu’elle va se faire rabrouer de la même façon, mais elle n’a rien à perdre. Elle hésite, puis se décide à tenter le tout pour le tout. Elle l’invite à dîner et à passer la soirée chez elle. À sa grande surprise, il accepte.

Serge arrive en retard. Denise a cru qu’il la laissait tomber, mais il est là. Ils parlent de choses et d’autres. Denise hésite à s’offrir. Elle est très excitée, mais attend qu’il se manifeste. Enfin, il aborde la question qui la préoccupe.

— J’espère que vous m’avez excusé pour mon retard. J’avais un autre rendez-vous. J’ai dû me décommander.

— Était-ce important ?

— Quand c’est avec une belle femme, c’est important.

— Plus belle que moi ?

— Oui, dit Serge. Très belle.

— C’était pour l’amour ?

— Bien sûr.

— Et vous m’avez préférée, dit Denise.

— Votre repas était très bon, dit Serge. Je ne regrette pas d’être venu.

— Vous préférez un repas à une belle femme ?

— Ce n’est que partie remise, dit Serge. Elle sera plus amoureuse la prochaine fois. Je craque pour une belle femme. Je résiste mal quand l’une d’elles se propose.

— Alors, dit Denise, que pensez-vous de moi ?

— Acceptez-vous que j’en aime d’autres ?

— Oui, dit Denise. Je ne suis pas jalouse.

— Dans ces conditions, dit Serge, nous pouvons nous entendre.

— Mettons-nous au lit, dit Denise.

— D’accord, dit Serge. J’ai sommeil.

_

Ils se couchent ensemble. Denise est au comble de l’excitation. Elle se frotte contre lui, mais n’ose pas aller plus loin, s’attendant à ce qu’il se manifeste le premier. Il reste calme et s’endort. Elle ne le réveille pas, jugeant qu’il doit être fatigué.

Au petit matin, Denise, ivre de désir, a assez patienté. Voyant qu’il se réveille, elle l’entreprend. Elle arrive facilement à l’exciter. Alors, il prend la relève, mais sans précipitation. Il la caresse d’abord longuement, puis elle a enfin ce qu’elle cherche. En expert, il la fait monter au septième ciel. La satisfaction de Denise est complète : c’est divin. Même avec Guy, Fernand et Thomas, elle n’a jamais eu autant de plaisir.

— Voulez-vous m’épouser, dit Serge en souriant ?

 

Denise est abasourdie.

 

— Vous m’avez dit que vous aimez les belles femmes. Je n’en suis pas une.

— C’est exact, dit Serge. Avec vous, ce n’est pas le sexe que je cherche. J’en ai assez à ma disposition, et c’est banal. Je cherche une femme comme vous pour me marier. Vous acceptez que j’aille avec les femmes qui me plaisent. Vous n’êtes pas jalouse. Vous savez tenir un intérieur. Vous savez tenir votre rang en société. Pour moi, vous êtes la femme idéale.

— Et vous voulez que je me marie avec vous, en vous permettant d’aller voir vos belles ?

— Oui, dit-il. Vous ne me changerez pas. Tant que les belles me solliciteront, j’irais avec elle. Je leur fais plaisir et je m’en voudrais de ne pas les honorer.

— Et il n’y en a pas une seule que vous voudriez pour femme ?

— Non, dit Serge. Pas une seule. Elles sont jalouses, tête en l’air ou mariées. Elles ne sont bonnes que pour l’amour. Un jeu sans importance, mais que j’adore. Je n’ai pas l’intention de m’en priver.

— Et moi, dit Denise. Suis-je bonne ?

— Vous êtes normale pour le sexe, dit Serge.

— Pas plus ?

— Pas plus, dit Serge.

— Pourquoi avoir fait l’amour ce matin avec moi ?

— Pour vous piéger, dit Serge. C’était nécessaire. Vous allez avoir envie de recommencer. Les femmes sont comme ça. Je vous ai fait patienter une nuit, et vous avez mordu à l’hameçon. Vous avez eu le plaisir qui vous lie à moi.

— Vous n’êtes pas le seul, dit Denise.

— Où sont les autres ? Ne croyez pas que je vous choisis à la légère. Je vous observe depuis quelques jours, et j’ai pris des renseignements. Pour l’amour, je n’ai vu personne, et votre excitation me l’a confirmé. Vous n’avez pas fait l’amour depuis un certain temps.

— C’était visible ?

— Je sais quand une femme a envie, dit Serge. Le sexe ne ment pas. J’ai l’habitude. Vous aviez une envie folle. N’est-ce pas ?

— Avez-vous fait exprès de me faire patienter ? Êtes-vous capable de résister à vos envies ? Pas ce matin en tout cas.

— Hier, dit Serge, quand vous m’avez donné rendez-vous, j’ai été pris de court. Cela bousculait mes projets.

— Vous deviez rencontrer la belle.

— Oui. Un peu plus tard que vous, après le repas.

— Pour faire l’amour, dit Denise ?

— Bien sûr, dit Serge.

— Alors, pourquoi pas avec moi hier ?

— Je devais vous faire patienter, dit Serge, pour que votre plaisir soit maximal. Pour une première fois, il ne faut pas aller vite. Ma prestation vous a-t-elle déplu ?

— Hier, vous m’auriez plu, dit Denise, comme ce matin.

— Je n’en suis pas complètement persuadé, dit Serge. C’était trop tôt. C’était risqué sans préliminaires. Vous n’aviez pas l’habitude de moi.

— N’avez-vous pas senti comme je voulais de vous ? Et vous, comment avez-vous fait pour résister ? Aucune envie hier ? Ce matin, vous n’avez pas résisté.

— Si vous voulez savoir, j’avais pris mes précautions. Je suis allé me décharger avant de venir chez vous.

— Vous êtes-vous masturbé ?

— Quand on a une femme à sa disposition, dit Serge, je la préfère à la masturbation. C’est plus agréable.

— Vous avez fait l’amour juste avant de venir me voir ?

— Oui, dit Serge. C’est la raison de mon retard.

— Ce n’était pas avec la belle ?

— L’horaire ne convenait pas. C’était avec une ordinaire, trouvée en urgence.

— Une ordinaire comme moi, dit Denise ?

— Comme vous, à peu près. Elle se trouvait là, à ma disposition, me réclamant depuis longtemps. Je l’ai satisfaite. Sans vous, elle attendrait encore. Il est probable que ce sera la seule fois.

— Vous êtes sûr ?

— Je ne suis sûr de rien, dit Serge. On verra plus tard quand elle me relancera.

— Elle n’a pas eu de plaisir ?

— Si, dit Serge. L’amour est à traiter sérieusement. La femme doit avoir du plaisir. Je lui ai consacré le temps nécessaire, et tout s’est déroulé normalement.

— Qui est cette femme ? Je la connais ?

— Cette femme ne souhaite pas que cette affaire s’ébruite, dit Serge. Elle est mariée. Je respecte son désir de respectabilité. C’est le cas général. Je suis discret. Les gens n’ont pas à jaser.

— Vous m’en parlez, dit Denise.

— Ce n’est qu’un exemple, dit Serge. Vous devez savoir ce qui vous attend si vous m’épousez. Je vais être très clair. Je ne changerai pas mes habitudes avec mes belles. Je ne vous épouse pas par raison sexuelle. Je ne vous parlerai pas des secrets des femmes qui me sollicitent. Je préfère que tout reste dans l’ombre. C’est mieux pour elles et pour moi. Je ne vous parlerai de façon précise que de celles qui souhaiteront se faire connaître et si vous le désirez. Je ne fréquente pas celles qui s’exposent. Il n’y aura que vous sur le devant de la scène.

— Coucherez-vous avec moi ?

— Il est rare que je découche, dit Serge. Je l’ai fait aujourd’hui, mais en anticipant ce qui sera normal si vous devenez ma femme. Si vous m’épousez, sauf exception et quelques soirs, vous m’aurez toutes les nuits, au moins pour dormir. Nous serons mari et femme, et la plupart du temps ensemble.

— Parlons un peu de moi, dit Denise. Ai-je les mêmes droits que vous ? Je peux aimer d’autres hommes et décider d’aller avec eux.

— Sans me quitter ?

— Oui, dit Denise.

— Si vous restez discrète, dit Serge, très discrète, comme moi, pourquoi pas ? C’est votre place près de moi qui est importante, mais vous avez le droit de circuler librement. L’amour n’occupe pas beaucoup de temps. Il est évident que vous avez connu d’autres hommes, car vous avez de l’expérience. Je préfère, car si vous n’en aviez pas, vous pourriez m’accuser de vous séduire en traître. Mariée, quelques relations en plus ou en moins ne changent pas grand-chose. Vous n’apprendrez rien de nouveau, mais vous serez calmée, comme moi avec mes belles. D’ailleurs, je ne me fais pas d’illusions. Il faudrait enfermer les femmes pour qu’elles se tiennent, comme dans certains pays. Ici, ce n’est pas le cas. Elles font ce qu’elles veulent, et en profitent. Je le constate tous les jours et je ne les critique pas. Je ne vais pas vous surveiller pour savoir avec qui vous allez. C’est sans importance dans la mesure où vous restez avec moi et ne l’affichez pas. Les femmes que je côtoie viennent librement à moi. Je ne veux pas des autres, et je garde ma liberté avec elles. Vous n’en entendrez pas parler si tout se passe comme je l’espère. Il doit en être de même pour vos hommes. Nous devons être un couple modèle aux yeux de tous, des mariés exemplaires. Nos amours externes doivent rester secrets.

— Je ne vous empêche pas d’aller avec une autre, dit Denise. Si vous vous aimez sincèrement, c’est normal.

— Bien, dit Serge, on est d’accord. Les femmes veulent de moi et moi d’elles. Gardez vos hommes. Forniquez avec eux tant que vous voulez sans vous montrer et sans découcher de façon visible. Il faut vivre avec son temps. Ce serait bête de se limiter. Égalité entre vous et moi. Je ne suis pas un mari parfait. Vous n’avez pas à l’être non plus. Je vous donne quelques jours pour répondre.

— Disons quelques semaines, dit Denise. Ce contrat est à étudier. Venez dormir avec moi en attendant. Nous ferons connaissance.

_

Serge laisse Denise libre, libre de faire l’amour discrètement avec qui elle veut. Elle n’a jamais renié Guy ou Thomas, et les aime toujours. Elle n’envisage pas de renouer avec eux, mais elle est satisfaite de savoir qu’elle pourrait le faire sans opposition. C’est très important qu’il ne soit pas jaloux, qu’elle puisse garder une partie de sa liberté. Symétriquement, si Serge a d’autres amours, ce serait cruel de les séparer. Elle peut s’en accommoder. Denise n’envisageait pas le mariage. Elle est impressionnée par Serge au lit. Après avoir pratiqué plusieurs fois avec lui, elle a la confirmation qu’il la satisfait pleinement. Il sait la préparer par des baisers et des caresses appropriées, trouver le moment où elle l’attend impatiemment. L’acte sexuel qui suit est un délice. Guy et Thomas sont moins doués, plus ternes. L’amour est plus physique, plus prenant avec Serge. C’est son point fort. Si elle avait à choisir, ce serait pourtant Guy, mais Guy est loin, indisponible, et jamais elle ne voudra se marier avec Thomas. Il reste Serge, celui que toutes les femmes convoitent, et avec passion, vu son savoir-faire. Denise ne croit pas aux théories de Serge sur l’amour. Elle se sent capable d’obtenir ce qu’elle souhaite, car au lit, elle a facilement Serge toutes les fois. Serge sera dans son lit, toutes les nuits, à sa disposition. La vie qu’elle envisage l’enchante. Par son intermédiaire, vu l’influence que Serge exerce sur son entourage, elle en aura plus que si elle restait seule. Le contrat est avantageux : il lui convient. Elle cède. Ils se marient en novembre 1974. Denise invite Guy, mais ils ont à peine le temps d’échanger quelques mots au milieu du remue-ménage de la cérémonie. Denise et Serge s’installent dans un appartement près du lycée.

* ° * ° *

_

Les premières semaines de mariage sont sans histoire. Denise retrouve la plénitude sexuelle qu’elle avait eue avec Guy. Elle est faite pour vivre avec un homme, et recevoir de lui tout ce qu’il peut lui donner. Mais Serge renoue avec une liaison d’avant le mariage. Denise l’excite moins facilement.

 

— Tu me délaisses, dit Denise. Ne m’aimes-tu plus ?

— Si, dit Serge. Je n’ai pas trop envie de faire l’amour avec toi pour le moment. C’est parce que je suis occupé.

— T’occupes-tu avec cette coiffeuse qui est venue te chercher hier ?

— Oui, dit Serge. Je l’avais lâchée pour me marier avec toi. Elle a été patiente et moi aussi. Je ne suis pas longtemps avec elle. Tu ne peux pas dire qu’elle est gênante.

— Tu préfères aller avec elle plutôt qu’avec moi, dit Denise. Ne suis-je pas bien ?

— Tu es très bien, dit Serge. Tu présentes bien. Je n’ai rien contre toi.

— Tu vas avec elle, dit Denise.

— La plus grande partie de mon temps, je le passe avec toi, dit Serge. Tu as toutes les nuits. Elle est belle. Elle est bien maquillée. Elle est jeune. Elle est dynamique. Je suis bien avec elle. Elle me change de toi.

— Et elle fait bien l’amour, dit Denise.

— Oui, dit Serge. C’est agréable avec elle. On s’entend bien. Elle est moins froide que toi.

— Pourquoi ne t’es-tu pas marié avec elle ?

— Je préfère faire ma vie avec toi, dit Serge. Tu as beaucoup de qualités. Tu sais tenir une maison. Tu sais parler aux invités. Tu sais mieux dépenser que moi. Quand je me mets en colère, tu attends que ce soit fini...

— N’en jette plus, dit Denise. Tu m’aimes bien, sauf pour faire l’amour.

— Je t’aime aussi pour l’amour, dit Serge, et je t’ai consacré plusieurs semaines. J’ai exagéré. Il faut penser aux autres. Les femmes m’attirent. Elles s’offrent à moi. Je ne vais pas les repousser, surtout celles qui me plaisent. Je ne t’ai pas prise en traître. Tu étais prévenue.

— Avec moi, dit Denise, c’est toi qui as cherché.

— C’est toi ! Vous êtes toutes pareilles, dit Serge. Vous dites parfois plus ou moins non avec la bouche, mais oui avec le sexe. Ce sont les femmes qui cherchent. Elles sont insatiables. C’est bien toi qui me relances actuellement. Tu n’es pas la seule.

— Tu es marié, dit Denise. Tu as signé un contrat de fidélité.

— Je suis fidèle, dit Serge. Je ne t’abandonne pas. Tu peux compter sur moi. Je reste avec toi. On aura des enfants qui porteront mon nom. Je tiens à toi.

— Pourquoi vas-tu avec cette coiffeuse si nous sommes toutes pareilles ?

— Toutes pareilles pour se donner, dit Serge, mais tu manques de chaleur. Tout est bien organisé avec toi. Tu réfléchis à tout. Tu as la spontanéité d’un robot. C’est ta culture scientifique qui déborde. Ce qui est bien pour la maison ne l’est pas au lit. Tu ne vas pas me le reprocher. Tu as bien couché avec des hommes. Tu m'as dit que tu les aimes. Continue. Je ne t’en fais pas grief. Je te trouve normale. Tu es comme moi.

— Moi, dit Denise, c’était avant le mariage.

— Avant ou après, dit Serge, il n’y a pas grande différence. Je t’assure que les femmes mariées ne se réservent pas plus que les autres.

— Alors, dit Denise, le mariage ne sert à rien.

— Si, dit Serge. Il sert à occuper une place dans la société, et les femmes mariées que je connais ont l’avantage d’êtres plus accessibles que les célibataires. Elles font moins de simagrées.

— L’amour hors mariage n’est pas très bien vu, dit Denise.

— Parce qu’il faut garder sa place, dit Serge, comme je le fais en étant avec toi. Si on reste discret, c’est bien toléré. Les rois ont toujours eu des maîtresses, et les reines des amants. Connais-tu beaucoup de femmes ou d’hommes qui n’ont pas de relations de ce genre ?

— Je crois en connaître, dit Denise.

— Tu crois, dit Serge, mais tu n’en es pas sûre.

— Si, dit Denise. Il y a des fidèles chez les femmes comme chez les hommes.

— Sauf chez les dérangées, dit Serge, la fidélité n’existe qu’en façade. Je te suis fidèle et tu m’es fidèle pour tout le monde. Les femmes sont en majorité des putains quand elles ont l’habitude, comme toi, et j’en ai la preuve. C’est heureux, car les hommes aiment cela. Il vaut mieux ne pas le dire, mais c’est la vérité. Elles se pomponnent pour nous attirer. Je t’assure qu’il n’y en a pas beaucoup qui refusent, sauf peut-être celles qui sont vierges ou incapables.

— Qu’as-tu contre les vierges ?

— J’en suis las, dit Serge. J’en ai tâté quelques-unes. Il faut insister, prendre beaucoup de temps pour les convaincre, et tout cela pour risquer de rater et de se faire mal voir, sans compter qu’elles ont tendance à s’accrocher quand on réussit. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. J’ai compris à l’usage. Je les évite quand elles ne valent pas le coup. Je laisse aux autres le soin de frayer le chemin. J’ai assez donné. Il n’y a que les très jeunes qui sont faciles. Je préfère les femmes déjà initiées. Elles pullulent et il suffit de montrer qu’on est disponible pour qu’elles écartent les cuisses.

— Tu me vois ainsi, dit Denise.

— Évidemment, dit Serge. C’est exactement toi. Regarde-toi. Tu es prête à me recevoir. Les autres sont comme toi. Il n’y a pas à se masturber.

— Tu préfères ta coiffeuse ?

— Ce n’est pas pour te dénigrer, dit Serge, mais tu n’as pas de piment. Un vrai bout de bois. Il y a de l’animation avec elle. Elle m’excite, alors qu’avec toi, il faut avoir une grosse envie. As-tu remarqué qu’elle est belle ?

* ° * ° *

_

La mère de Thomas, très contente des résultats de celui-ci à l’examen, contacte Denise pour qu’il reprenne des leçons. Denise n’est pas très chaude, car le programme de classes préparatoires aux grandes écoles est difficile et va lui demander du travail. Revoir Thomas, la décide d'accepter. Elle choisit les heures de leçons quand son mari n’est pas là. Serge se passant fort bien d’elle, elle n’a aucun scrupule à proposer des quarts d’heure de détente à Thomas. Sachant qu’elle est mariée, Thomas s’informe. Elle le rassure : Serge accepte si cela reste secret, et elle lui garantit qu’elle ne se refusera jamais à Serge, qu’il n’en pâtira pas. Elle ne se préoccupe pas trop que les amours de Serge puissent télescoper ceux de Thomas, car Serge, c’est la nuit, et Thomas, c’est le jour.

Dormir près d’un homme actif ne suffit pas. Denise doit solliciter Serge pour que l’activité soit pour elle, car il se fait tirer l’oreille. Il a rarement l’initiative, car il se dépense beaucoup à l’extérieur. Il se réserve pour ses belles qu’il ne veut pas décevoir. Batailler pour s’imposer n’est pas dans la nature de Denise. Rapidement, Thomas recueille presque toutes les faveurs de Denise, et Serge seulement des restes. Denise ne parle pas de son amant, car Serge est indifférant à ce qui n’est pas visible, et se passe d’honorer sa femme quand elle ne le réclame pas. Dans la vie courante, Denise apprécie de l’avoir. Il plaît à tout le monde. Tous les regards convergent vers lui. Dans la société, c’est le roi, et elle vit en reine, en reine qui accepte les discrètes favorites du roi.

Thomas n’est pas là pendant les vacances. Pour compenser, au lit, Denise se colle contre Serge pour l’exciter, parvenant ainsi à le motiver. Il la repousse de temps en temps. Elle n’insiste pas, sachant qu’il s’est dépensé à l’extérieur. Elle retrouve son amant à la rentrée.

* ° * ° *

 

 

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* ° * ° *

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Guy et Denise s’étant mutuellement raconté les deux années de séparation, ils s’interrogent sur certains points :

 

— Guy, tu as connu cinq filles en deux ans, dit Denise. Tu n’as pas beaucoup fait l’amour. Quand j’étais avec toi, tu ne rechignais pas pour le faire.

— Je n’avais personne comme toi, dit Guy. Avec Hélène, elle ne voulait pas aller jusqu’au bout.

— Elle est pourtant allée assez loin, dit Denise. Tu éjaculais sur elle ?

— Oui, dit Guy. Cela ne me donne pas le même plaisir que quand je fais vraiment l’amour. J’avais la sensation d’être en faute. Elle restait sur la réserve et moi aussi. Ce n’est qu’après son mariage qu’elle est devenue accessible, et je n’ai même pas eu le loisir d’en profiter pleinement plus de quelques fois.

— Considérait-elle vraiment qu’elle ne faisait pas l’amour ?

— Pour moi, dit Guy, cela en était. Elle m’a étonné en me disant que ce n’en était pas. J’ai beaucoup réfléchi depuis lors. Je ne suis pas certain d’avoir eu raison.

— Tu ne vas pas me faire croire qu’elle ne faisait pas l’amour quand tu la pénétrais ?

— Je vais t’expliquer ce qui me fait douter, dit Guy. Tout ce qui est sexuel concerne le sexe. L’amour concerne la relation entre les sexes.

— Cela me semble évident, dit Denise.

— Il y a beaucoup de choses qui concernent le sexe : en particulier, tout ce qui provoque son excitation, dit Guy. J’y inclus la copulation fécondante ou non, le contact des deux sexes, les attouchements, les caresses profondes, les caresses superficielles, les caresses sur le reste du corps, la fellation, les baisers, la danse rapprochée, la vision d’une partie du corps de l’autre comme le sexe, les cheveux, la poitrine, le bas du visage, les bras ou les pieds suivant les lieux ou les époques. J’ajoute le rêve de l’autre et les fantasmes. Tout cela excite le sexe, mais est-ce de l’amour ?

— L’amour, dit Denise, c’est quand on est l’un dans l’autre.

— C’est ta définition de l’amour, dit Guy. Il y en a beaucoup d’autres. Tout ce que je t’ai cité de sexuel concerne l’amour à des degrés divers, et ma liste n’est pas exhaustive. Les fantasmes et le rêve sont rarement considérés comme de l’amour, sauf par les romantiques. À l’opposé, tu connais des personnes autour de toi pour qui l’accomplissement complet de la relation sexuelle n’est qu’un simple geste d’hygiène sans amour. Suivant les gens, il y a des différences sur ce qu’ils mettent dans l’amour. Je passe sur la masturbation qui n’est pas du tout ressentie de la même façon par les uns et les autres ou la fécondation artificielle que je n’arrive pas à classer. L’amour est une attraction de l’un pour l’autre, mais qui n’inclut pas toujours les mêmes choses suivant les individus. Où est la limite ?

— Qu’en déduis-tu ?

— J’en déduis qu’Hélène, avec ses œillères, s’était polarisée sur la virginité, dit Guy, sur cette barrière symbolique qui est restée infranchissable pour elle, hors son mari. C’était la limite entre l’amour interdit et le non-amour autorisé par ses convictions. Je ne voyais pas les choses de cette façon. J’étais plus proche de la tienne. Pour moi, le fabuleux plaisir qu’elle avait avec moi et le contact de son sexe était une preuve d’amour. Pour elle, non. C’est peut-être elle qui a raison. Personne ne l’a jamais empêchée de se masturber et d’avoir du plaisir en se touchant. Elle m’a dit qu’elle le faisait souvent avant de me rencontrer, depuis qu’elle était petite. Je ne faisais que révéler un peu plus son plaisir par des caresses intimes d’amitié sans conséquence. L’amour était autre chose pour elle. Il passait par le mariage.

— Elle serait restée pure avec toi ?

— C’est possible, dit Guy. Pour elle au moins.

— Et pour toi ?

— Sa vérité a autant de valeur que celle d’un autre, dit Guy, car l’amour se cantonne surtout dans le cerveau. Si elle en est persuadée, moi aussi en ce qui la concerne. Par contre, j’ai fait l’amour avec elle, alors qu’elle ne le voulait pas. Je l’ai violée, parce que je n’ai pas essayé de la comprendre. Elle ne s’en est pas aperçue, mais j’aurais dû me retenir, la respecter.

— Tu n’as pas à te culpabiliser avec une fille pareille, dit Denise.

— Je ne suis pas innocent, dit Guy. Je l’ai violée d’abord sciemment pour tester ses réactions et ensuite j’ai continué par lâcheté.

— Son mari te l’avait demandé.

— Il est mon complice, dit Guy. Je suis pourtant le coupable, car il ne savait pas qu’elle m’avait répété plusieurs fois de ne pas la violer. Hélène a considéré que mon sperme arrivait en elle de façon involontaire, mais j’ai commis la faute volontairement. Je ne l’ai pas informée du viol. Je l’ai méprisée. Je suis impardonnable.

— Moi, dit Denise, je te pardonne.

— Je suis un violeur, dit Guy, indiscutablement. Si elle m’a quitté, c’est qu’elle l’a bien compris ainsi. Notre relation était fondée sur un quiproquo. Je lui faisais l’amour sans l’aimer, et elle m’aimait sans faire l’amour.

— Elle avait un point de vue bizarre, dit Denise.

— Cela arrive chez les sentimentaux, dit Guy. Ils s’enferrent sur une idée et n’en sortent pas. Tout le reste doit suivre, même si cela coûte beaucoup.

— Renée et Léa se contentaient de tes caresses, dit Denise. N'avaient-elles pas envie de te caresser ? Moi, j’aime bien.

— Je restais habillé et je n’avais pas envie qu’elles le fassent, dit Guy. Cela n’a jamais posé de problème.

— Quand je t’ai quitté, dit Denise, j’étais en manque de toi. As-tu ressenti la même chose ?

— J’étais sous pression, dit Guy, ce qui donne envie de faire l’amour. Je regardais un peu plus les femmes. Je regrettais le temps où je me soulageais en toi. J’ai bien pensé à toi et j’ai eu des nuits agitées. Au bout d’un certain temps, j’ai retrouvé un équilibre voisin de celui que j’avais avant de te connaître. Avec Hélène, j’allais cahin-caha.

— Moi, dit Denise, sans relations, je n’ai jamais retrouvé le même équilibre. Mes envies sont devenues beaucoup plus fortes et surtout précises. Le cas d’Odile m’étonne. Elle voulait se donner et te louait de ne pas la prendre. Comment l’expliques-tu ?

— Je crois que c’est lié à son caractère, dit Guy. Toi, tu es pragmatique. Si j’avais couché avec elle, son idéal s’effondrait.

— Bon, j’admets, dit Denise. L’histoire de l’hymen d'Odile m’a amusée. Pourquoi t’en a-t-elle parlé ?

— Elle revenait très souvent sur le gynécologue qui l’avait envoyé promener parce qu’elle était vierge, dit Guy. Elle répétait toujours que ce n’était pas sa faute si elle était vierge. Elle devait se marier et le destin ne l’a pas voulu. C’est bien revenu une dizaine de fois, et même plus. Je n’ai pas compté, mais elle y revenait toujours. Cette caractéristique, de rabâcher sans cesse sa peine, ne me plaît pas. Elle voulait sans doute me persuader qu’elle était vierge pour mieux affirmer ses dires. Elle était, à mon sens, complexée. Elle avait beaucoup de pudeur avec tout le monde, et ensuite sa pudeur avec moi a complètement disparu. Elle cherchait tous les prétextes. Elle se défoulait sur moi de tous ses problèmes sexuels qu’elle refoulait depuis des années. J’étais flatté de sa confiance. C’était pour moi une femme à découvrir qui me disait tout. Elle était loin de ce que je cherchais, mais elle m’intéressait. J’ai même lu son journal intime où elle révélait ses pensées et ses rêves.

— Elle te l’a montré ?

— J’ai su, dit Guy, pas très longtemps avant la séparation, qu’elle avait ce journal. Elle l’a montré et me l’a confié. Elle m’a demandé de ne pas l’ouvrir devant elle. Je ne voulais pas le prendre, mais elle l’a imposé en gage de son amour. Elle ne l’avait jamais montré à d’autres personnes. C’était deux lourds cahiers reliés, de grand format, dont les pages étaient couvertes de sa petite écriture bien formée. J’ai mis des jours à le lire. Il remontait à son adolescence. J’ai pu suivre pas à pas son évolution depuis cette époque. Toute sa vie y était, y compris sa vie sexuelle qui se résume surtout à des rêves de jeunesse, aux révélations de l’oncle, au fiancé, à l’épisode du gynécologue et à moi. J’ai pu juger de mon effet sur elle.

— Important ?

— Dès le début, dit Guy, elle m’a assimilée avec son fiancé. Elle a cherché à s’en défendre, mais a cédé très vite. Quand elle s’est offerte à moi, elle était sincère, et encore disposée par la suite. Elle aurait voulu un enfant ressemblant au fiancé. Mon refus a accentué en elle l’identification avec le fiancé, et elle est ensuite restée en admiration commune et continue.

— Elle t’aurait plus admiré que le fiancé si tu l’avais prise, dit Denise.

— C’est vrai qu’elle avait une envie folle de moi, dit Guy. J’étais allé plus loin que son fiancé. J’étais maître de la situation et j’étais tenté d’en disposer pour satisfaire mes besoins. En même temps, j’avais peur qu’elle ne se lie à moi.

— À cause de son âge ?

— Un peu, dit Guy, mais surtout à cause de son caractère sentimental. Je ne l’aimais pas assez pour me lier à elle. Je ne voulais pas lui faire de mal. Je ne voulais pas lui faire un enfant comme avec Elsa. Il y a assez de malheureux sur Terre.

— Je n’aurais pas agi comme toi, dit Denise. Odile et son enfant n’auraient pas été malheureux. Elle le voulait. Elle aurait été contente d’en avoir un. Je ne te comprends pas. Quand une femme désire un enfant et peut l’élever, il ne faut pas hésiter. Tu as été égoïste et cruel. Tu lui as gâché sa vie.

— Je n’avais pas conscience de ma cruauté, dit Guy. Si c’était à refaire, je réfléchirais un peu plus.

— Je l’espère bien, dit Denise. C’est une grosse faute que tu as commise là.

— Je pensais à Elsa, dit Guy.

— Car tu penses qu’Elsa a été malheureuse d’avoir un enfant de toi ? Non, mon cher. Elle l’a gardé. T’a-t-elle jamais reproché quelque chose ?

— Non, jamais, dit Guy.

— Son enfant est ce qui la fait vivre, dit Denise. Tu as bien agi avec Elsa, et mal avec Odile.

— Je suis responsable vis-à-vis de l'enfant.

— De rien du tout, dit Denise. Seuls ceux qui élèvent l'enfant en sont responsables, et ceux qui en veulent la responsabilité sont si nombreux qu'ils se déchirent pour l'avoir. Tu n'as pas à te mettre sur les rangs pour l'obtenir, sous prétexte d'une paternité discutable. Es-tu le père à l'état civil ?

— Je ne sais pas, dit Guy. Elsa ne m'a pas renseigné, bien que j'aie posé la question dans une lettre. Il y a les problèmes d'héritage.

 — Tu n'as rien à voir avec Élise, et rien avec l'enfant qu'Odile te réclamait. Elsa et Odile n'ont jamais voulu t'impliquer ou te responsabiliser. L'homme de passage n'est qu'un déclencheur, nécessaire, mais secondaire. Elles ne t'ont réclamé qu'un pur geste d'amitié. Tu avais la possibilité d'accepter ou de refuser, mais tu n'es engagé en rien. D'ailleurs, combien d'hommes ignorent qu'ils ont conçu un enfant ? Ils distribuent à tous vents leur semence. Quand les femmes en ont la possibilité, elles choisissent la bonne semence et celui avec qui elles vont vivre. Ton Elsa a choisi un autre homme. Élise est correctement élevée. Tu n'as pas à intervenir.

— Ton point de vue se défend, dit Guy.

— Odile est tombée sur un drôle de gynécologue, dit Denise. Le mien a été plus compréhensif.

— Tu n’y allais pas pour la même chose, dit Guy. Il n’a fait qu’un examen de routine. Tu voulais simplement des pilules. Un généraliste pouvait te les prescrire. Elle demandait un examen interne, comme une femme qui a des rapports. Elle reconnaissait qu’elle s’était comportée comme une sotte avec lui, mais la révélation que d’être vierge à son âge, n’est pas tout à fait normal, l’avait marquée énormément.

— Je ne trouve pas que c’est anormal, dit Denise. Était-elle frigide ?

— Je n’ai pas vérifié, dit Guy.

— Était-elle vraiment belle ?

— Je suis mauvais juge, dit Guy. Je te montrerai sa photo.

— Celle prise par Joël ?

— Oui.

— Tu l’as gardée… Quelle chance, dit Denise … Je vais voir cette déesse qui excite tous les mâles… Et Léa ? C’était la plus facile. Tu l’avais comme Hélène à ta porte. N’avais-tu pas de besoins physiques ?

— Bien sûr que si, dit Guy. Sans les hommes qu’elle ne savait pas éloigner, j’aurais couché avec elle. L’envie ne suffit pas. Elle était comme un chien qui accepte tout de son maître. J’aurais pu la battre ou l’envoyer à la mort. J’étais le maître absolu. Elle me faisait penser aux prostituées avec les souteneurs qui ont tous les droits.

— À ta place, dit Denise, j’aurais fait l’amour avec elle. Tu lui aurais fait plaisir. Elle était gentille.

— Je reconnais là ton bon cœur, dit Guy, mais tu n’étais pas là pour me conseiller. J’hésitais. Je ne savais pas ce que je devais faire avec elle. Je ne me suis pas engagé parce que j’en aimais d’autres : toi et Blanche en particulier. Léa ne vous éclipsait pas.

— Renée ne te convenait pas, dit Denise. J’ai l’impression que tu as un faible pour Ingrid et Lou.

— Je ne les ai connues qu’à travers Vincent et les photos, dit Guy, mais je les aime bien. L’éducation sexuelle d’Ingrid, qui commence très tôt, n’est sans doute pas idéale, mais me semble l’avoir bien protégée des ennuis venant d’un partenaire mal choisi.

— J’aurais dû faire comme elle, dit Denise. Quand je t’ai rencontré, j’aurais su ce que tu valais par rapport aux autres et je t’aurais mis le grappin dessus.

— C’est une flegmatique, comme moi, dit Guy. Je me sens très proche d’elle, bien que n’ayant pas son expérience. Lou l’est aussi, en plus timide. Il lui a manqué l’éducation précoce d’Ingrid. Je pense qu’après Vincent et Olaf, elle trouvera vite son équilibre, comme sa sœur. Elle a eu la chance de ne pas s’accrocher à son premier amour.

— C’est aussi mon avis, dit Denise. Avec le premier homme, on peut faire des bêtises. Avec les suivants aussi, mais petit à petit on s’améliore. Question indiscrète : tu as vu des photos. Comment étaient-elles ?

— Bien prises et nettes, dit Guy.

— Ne réponds pas à côté, dit Denise.

— Des nus, dit Guy, en grand format. Ingrid les a données à Vincent pour lui faire plaisir. Elle avait compris que c’étaient celles qu’il préférait. Joël a regardé longtemps celle de Lou et lui a redemandé plusieurs fois.

— Les coquins ! Je m’en doutais, dit Denise.

— T’intéresses-tu aux femmes nues ?

— J’ai bien le droit de me renseigner sur ce qui excite les hommes, dit Denise. Et Blanche, la trouvais-tu bien ?

— Blanche, c’est différent, dit Guy. Elle était très occupée. En plus de son travail, elle avait deux quasis invalides chez elle. D’après Renée, ils l’étaient depuis plusieurs années. Cela devait être un calvaire pour Blanche. Elle s’échappait une heure par-ci par-là pour venir nous voir. Elle n’a jamais pu me donner des leçons de conduite très longues. Quand je me suis mis à l’économie avec elle, j’allais chez elle pour que cela puisse durer plus longtemps. Elle me quittait de temps en temps pour subvenir aux besoins de ses parents. C’est là que j’ai pu mesurer son dévouement. Elle a perdu sa jeunesse à cause de cela. Elle était pudique. Jamais un geste de travers. Elle ne se plaignait jamais. Ce n’est que par Renée que j’ai su qu’elle se trouvait trop grande et laide, et que de ce fait, elle se sentait en marge. Moi, je la trouvais bien, mais elle ne m’a pas fait d’avance et moi non plus. Je le regrette. C’était une véritable amie.

— Un amour perdu, dit Denise. Et ton informaticienne ? Vraiment frigide ? Pas moyen de la réveiller ?

— D’après ce qu’elle m’a dit, dit Guy, elle a essayé avec d’autres garçons. Elle a consulté des médecins qui lui ont donné des traitements. Cela n’a pas marché. Elle se résignait, comme elle disait, à faire la poubelle, pour faire plaisir. Elle escomptait bien se marier un jour et fonder une famille. Elle était très sympathique. Elle disait qu’elle m’aimait bien.

— As-tu envisagé de te marier avec elle ?

— Non, dit Guy. Ton souvenir m’était plus sympathique. Elle préférait Urbain.

— As-tu pensé à te marier avec moi ?

— Oui, dit Guy, mais la place est prise.

— Tu m’as toujours dit que tu voulais terminer tes études avant d’envisager de te marier, dit Denise.

— C’est vrai, dit Guy. Quand tu t’es mariée, cela m'a fait un choc.

— Si je t’avais demandé, dit Denise, aurais-tu accepté de déroger à tes principes.

— Oui, dit Guy, mais tu ne l’as pas fait. J’avais presque terminé les études.

— C’est une occasion manquée, dit Denise. N’épiloguons pas. Et ta fille ? As-tu des nouvelles ?

— Je reçois régulièrement des lettres d’Elsa avec des photos, dit Guy.

— Vas-tu la voir de temps en temps ?

— Ce n’est pas possible, dit Guy. Elsa ne veut pas. Son mari est jaloux. Il la surveille de près. Il paraît qu’il a menacé avec son fusil un homme qui lui tournait autour. S’il soupçonnait qu’elle puisse avoir un amant ou que je l’ai été, elle serait en danger.

— Ne se doute-t-il pas qu’Élise est la fille d’Elsa, dit Denise ?

— Elsa fait très attention de considérer sa fille comme une sœur, pour ne pas le gêner, dit Guy.

— Pense-t-il qu’Elsa était vierge quand il l’a connue, dit Denise ?

— Non, dit Guy. Elsa ne lui a rien caché de son passé, comme Emma lui a conseillé. Il est au courant de tout et il a accepté la situation, mais il ne veut pas entendre parler du passé et ne veut pas d'Élise chez lui. Maintenant, dis-moi comment tu as fait pour te donner à un individu comme Walter.

— Je crois te l’avoir dit, dit Denise. J’étais tellement bien tombée avec mes amants précédents que je ne me suis pas méfiée. Je n’ai pas vu au début qu’il était dépravé.

— Tu es restée assez longtemps avec lui, dit Guy.

— Mets-toi à ma place, dit Denise. Je ne me doutais de rien.

— L’as-tu aimé ?

— Oui et non, dit Denise. Sexuellement, rien à redire. J’avais des besoins à satisfaire. Sur le plan intellectuel, il ne te valait pas, mais je m’en accommodais. Nous ne passions pas beaucoup de temps ensemble. J’étais plus équilibrée avec lui que sans lui. Je n’ai jamais envisagé de faire ma vie avec lui.

— C’est lui qui t'a quitté, dit Guy, et pas toi ?

— Oui.

— Aurais-tu pu coucher avec lui, dit Guy, sachant qu’il allait avec une autre.

— Cela ne m’enchantait pas, dit Denise, mais le contrat ne le précisait pas. S’il n’avait pas rompu de son côté, je serais sans doute restée un peu avec lui.

— Aurais-tu partagé ?

— Tu t’es bien partagé entre tes filles, dit Denise. Françoise aussi va avec plusieurs garçons. Je ne vous en veux pas. Walter avait des défauts, mais qui n’en a pas ?

— Au fond, tu dois avoir raison, dit Guy. Avec Quentin, cela n’a pas duré longtemps.

— Quelques jours, dit Denise. Ce n’était pas possible.

— Avec Anne, dit Guy, j’ai cru comprendre que cela a duré plus d’un an ! C’est incroyable.

— C’était la première fois qu’elle était avec un garçon, dit Denise. C’est normal. Tu sais, avec tes filles, c’est presque pareil. Combien de fois as-tu fait l’amour avec elles ? Si je compte bien, en deux ans, tu n’as pas fais mieux si on exclut Hélène.

— Je ne suis pas impuissant, dit Guy. C’est différent.

— Où est la différence pour les filles ? Tu les as excitées, sans les satisfaire complètement, dit Denise. Tu n’es pas mieux que lui. Ta conduite est inqualifiable. Tu n’es pas un homme.

— Tu es sévère, dit Guy.

— C’est simplement pour te donner un autre point de vue, dit Denise. Elles ont perdu leur temps avec toi, alors que c’était déjà des vieilles filles.

— J’admets cela, dit Guy, mais j’hésitais à m’engager pour ne pas leur donner de faux espoirs. C’est difficile sans savoir ce qui va sortir du partenaire. Regarde ce qui s’est passé avec Elsa. Je ne voulais pas refaire le même genre d’erreur. Il n’y a qu’avec toi que j’ai changé d’avis, et encore, c’est parce que nous avions travaillé ensemble… Avec ton mari, comment cela s’est-il passé ? Y a-t-il eu des accrocs ? Était-il libre quand tu l’as connu ?

— À peu près, dit Denise.

— M’expliques-tu ?

— Il est comme moi ; ce n’est pas un saint, dit Denise. Il a connu des femmes. Il ne me l’a pas caché, tout comme je ne lui ai pas caché que je n’étais plus vierge et que j’avais connu plusieurs hommes.

— As-tu parlé de moi ?

— Je n’ai pas donné de nom, dit Denise. Il n’a pas cherché à savoir. Je ne lui ai pas non plus demandé des détails. Il a trois ans de plus que moi. Il a vécu sa vie. Je ne lui reproche pas. J’ai une amie, qui était là, avec lui au lycée, avant que j’arrive, qui m’en a parlé assez sans que je lui demande. Il était très coureur. Il s’est un peu calmé avec moi, bien qu’il ne se contente pas de moi uniquement. Il est toujours avec une coiffeuse.

— Cela te plaît-il ?

— Je fais avec, dit Denise. C’est mieux qu’avec Walter.

— Qu’est-ce qui t’a séduit en lui ?

— Il parle bien, dit Denise. C’est un bon orateur. Il a de la prestance. Il dirige quantité de choses. Il distribue le travail. Il est actif. On n’a pas le temps de s’ennuyer. Il invite. On est invité. Au début, je trouvais cette agitation un peu exagérée, mais il faut dire que j’étais fatiguée après la jaunisse. Je suis encore frileuse. Je m’habitue progressivement. C’est une vie mouvementée, mais agréable.

— Se met-il de temps en temps en colère ?

— Oui, dit Denise, mais elle ne dure pas. Cinq minutes après, il ne sait plus pourquoi. Est-ce important ?

— Je cherche à cerner son caractère, dit Guy. Sauf erreur, il est colérique. Le nom du caractère n’est pas beau, mais les gens aiment les colériques. Ils en font leurs chefs.

— En tout cas, dit Denise, j’aime quand il est avec moi.

— J’étais aussi attiré par les colériques avant d’étudier la caractérologie, dit Guy. Je les admirais, comme tout le monde. Ils ont une telle facilité de parler et de se lancer en avant ! J’en suis revenu. Je ne les aime plus. Ils sont à la source de beaucoup de malheurs. Il ne suffit pas d’agir. Il faut penser auparavant à ce qu’on doit faire. La plupart ne sont pas assez intelligents pour éviter les erreurs. Se laisser guider par eux est catastrophique. Donc, a priori, je n’aime pas beaucoup ton mari.

— Je l’aime quand même, dit Denise.

— Tu disais aussi m’aimer et aimer Thomas, dit Guy.

— Je vous aime tous les trois, dit Denise.

— Peux-tu comparer ?

— Si tu veux savoir, dit Denise, toi tu es doux, Thomas aussi, et lui est plus dynamique.

— Ta préférence ?

— Grâce à tes soins et à ceux de Fernand, dit Denise, j’ai acquis de l’expérience, et je m’adapte. Avec toi : bien. Thomas est ton cousin : vous vous valez, avec le même style. Je l’ai initié et je continue à avoir l’initiative avec lui. Il est jeune. J’y fais attention comme à la prunelle de mes yeux. Avec Serge, relations sexuelles parfaites et plaisir physique maximal. Quand je suis avec Thomas, c’est lui que je préfère, et quand je suis avec Serge, c’est aussi mon préféré. J’ai des orgasmes avec les deux, mais je le ressens différemment. Je ne peux pas en privilégier un. Ils se complètent. Ce n’est pas comparable. J’ai du plaisir avec les deux.

— Cela montre que l’amour se passe surtout dans le cerveau. Tu ne les mets pas dans le même coin.

— Je sépare, dit Denise. Thomas et toi d’un côté, et Serge tout seul. Deux mondes à part. Serge me reproche d’être moins facile que les autres femmes. Est-ce aussi ton avis ? Pourtant, je me présente comme il est recommandé dans les manuels. Trouvais-tu la pénétration difficile ? Suis-je anormale ? Thomas n’a pas l’air d’en souffrir.

— Si je compare à Hélène, dit Guy, elle est plus lubrifiée. C’était très facile avec elle, peut-être trop. Avec Elsa, nettement moins. Comme je mettais un préservatif avec toi, cela fausse la comparaison. Dans un moteur de voiture, il y a de l’huile entre le cylindre et le piston, sur les coussinets des paliers aussi, sinon il grippe quand la vitesse est grande. Serge doit être pressé. Tu me conviens aussi bien qu’une autre. Je n’atteins pas la vitesse de grippage. L’homme aussi sécrète du lubrifiant, ce qui facilite le passage. La pénétration serait moins laborieuse si tu étais plus lubrifiée. Ce serait mieux. J’ai eu quelques relations libres avec Hélène que j’ai beaucoup appréciées.

— Tu me proposes de mettre de l’huile de moteur ? Je ne suis pas un moteur, dit Denise.

— Un doux petit coussinet peut-être, dit Guy. La nature fournit naturellement le lubrifiant, mais tu l’enlèves en te lavant.

— Tu voudrais que je reste sale ?

— Il suffit d’en ajouter quand il en manque, dit Guy. L’huile de moteur n’est pas ce qui convient le mieux à la peau. L’eau suffit. Tu mouilles ou si tu préfères, tu mets une pommade ou une crème qui tient plus longtemps. Il y en a en pharmacie, adapté à cet usage. Avec un préservatif, le problème ne se pose pas, car ils sont généralement lubrifiés. Ils sont très glissants.

— Quand Serge mettra un préservatif, le monde aura changé. Est-ce l’homme ou la femme qui met la crème ? Si c’est Serge qui doit la mettre, il n’aura pas la patience.

— La verge se promenant partout, dit Guy, elle est vite essuyée. Dans le creux de la femme, cela doit tenir plus longtemps.

— Faut-il aller profond ?

— Je ne pense pas, dit Guy. À l’entrée, cela doit suffire. C’est ce qui est lavé, et la verge en passant devient glissante. L’intérieur reste humide par les secrétions.

— Ta connaissance d’autres femmes a son utilité, dit Denise. La comparaison me montre mes déficiences. Serge a raison de se plaindre. Je vais me procurer de la crème lubrifiante pour ne plus être grippée. Je pourrais l’essayer avec toi, mais tu n’en as pas besoin.

— Je ne cherche pas à coucher avec toi, dit Guy, bien que cela ne me déplairait pas, tu t’en doutes.

— Je n’ai pas de doute là-dessus, dit Denise, tout comme tu te doutes que je ne suis pas insensible à tes charmes. Je suis incapable de te résister. J’ai de très bons souvenirs, mais ta vie n’est plus avec moi. Soyons sages. Il est temps que tu trouves une femme qui te convienne et coucher avec toi t’en détournerait. Cherche un peu. Je peux te conseiller. Quand tu en auras trouvé une, et si elle se lave et n’exige pas le préservatif, je lui dirai comment ne pas être grippée.

— J’accepte volontiers tes conseils, dit Guy. C’est bon d’avoir une amie comme toi.

— Puisque tu n’aimes pas écrire, dit Denise, le téléphone est là pour ne pas perdre le contact.

— Envisagez-vous d’avoir des enfants ?

— Le médecin m’a conseillé d’attendre, dit Denise. La jaunisse n’est pas terminée. Il faut plusieurs années à certaines personnes pour se remettre complètement.

— Tes beaux-parents sont gentils ?

— Avec mon beau-père, dit Denise, cela va. Avec ma belle-mère, je ne sais pas comment m’y prendre. Elle n’aime pas ma cuisine habituelle. Elle n’aime que ce qui est épicé. Sans goûter, elle rajoute du poivre dans tout, même dans les crèmes glacées. Je m’adapte pour lui faire des plats qu’elle aime. Chez elle, je n’arrive à manger que le pain et les desserts.

— Elle n’est pas comme nous, dit Guy.

— En plus, elle fume, dit Denise. Elle m’a brûlé une nappe et un drap. Elle se parfume : on peut la suivre à la trace. J’essaie de faire bonne mine. Je n’ai pas l’air de compter beaucoup pour elle. Elle ne s’adresse qu’à Serge et jamais à moi. Heureusement, elle n’est pas souvent là.

* ° * ° *

 

 

19 Marie et Guy

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Marie consacre beaucoup de son énergie à ses élèves. Elle participe à la vie scolaire et parascolaire. C’est en réunion scolaire qu’elle rencontre Guy après la rentrée au lycée Sud en 1975. Guy a 23 ans et Marie 32. C’est la quatrième année d’enseignement de Marie et la première de Guy.

À l’une des réunions de classe où les enseignants ont à juger les élèves, un professeur prend la parole et développe son point de vue. C’est un orateur brillant qui aime qu’on l’écoute et qui est écouté par l’assemblée. Il a des idées tranchées sur tous les élèves. Il détaille longuement chaque cas, et il voudrait que tout le monde approuve ses conclusions. Anesthésiés par le flot de paroles, les enseignants n’ont pas d’opposition marquée, et tous s’apprêtent à le suivre. En particulier, il voudrait éliminer les deux élèves qui sont les plus nuls chez lui. Pour l’un, c’est évident : il est nul partout. Il semble que l’autre va subir le même sort. Marie a les notes sous ses yeux. Il n’est pas bon chez elle, mais elle remarque qu’il a de bonnes notes dans deux autres matières. Elle s’inquiète pour lui, alors que l’un des professeurs concernés n’a pas bougé. Il confirme seulement mollement que cet élève a de bons résultats chez lui. L’autre professeur étant absent ne peut prendre sa défense. Guy, qui est arrivé aux mêmes conclusions que Marie, et qui voulait intervenir quand Marie l’a fait, prend la relève de celle-ci et dit qu’un élève qui a des points forts est capable de se débrouiller. Lui-même ne serait pas parvenu à être professeur s’il avait été barré par les enseignants littéraires. Cet élève n’est pas bon avec lui, mais il le défend. L’orateur, ne voulant pas perdre la face, déclare qu’il a toujours le même avis, que cet élève devrait être éliminé puisqu’il n’obtient pas le minimum dans sa discipline, mais qu’il va céder aux charmes d’une jeune collègue dont toutes les femmes de l’assemblée admirent les belles robes. La pirouette en fait sourire plusieurs. Marie rougit. Elle échange avec Guy un regard qui en dit long sur ce qu’ils pensent de l’orateur, mais ils restent muets, car le débat s’achève sur l’élève et ils l’ont sauvé. Marie est une publicité ambulante pour les vêtements qu’elle porte. Elle choisit pour le lycée ce qui est le plus simple, le moins provocateur, mais elle le met en valeur sans le vouloir. Elle regrette que cela puisse attiser la jalousie de certaines de ses collègues, et indirectement de leurs maris. Elle n’y peut rien. Elle ne va pas mettre des haillons. Quand on lui demande des renseignements sur une tenue, elle les donne objectivement, sans commentaire promotionnel, car elle reste neutre, répugnant à influencer celle qui l’écoute.

Marie estime que Guy a raison. Elle est comme lui. Elle n’avait pas de bonnes notes en sciences. C’était compliqué pour elle. Elle comprenait quand elle y mettait le temps, mais elle n’en avait jamais assez. Il aurait fallu qu’elle redouble encore plus en sciences que pour les disciplines littéraires dont elle s’est pourtant sortie honorablement en montant au plus haut niveau. Le résultat de cette petite passe d’armes est que Guy et Marie se sentent dans le même camp. Quand ils se croisent dans les couloirs ou dans la salle des professeurs, ils ne s’ignorent plus complètement. Ils ont un léger sourire de complicité. Dans les réunions, Marie se place volontiers à côté de lui et ils échangent parfois quelques mots.

Guy, à ces réunions, se manifeste rarement, tout comme elle. Ses interventions très logiques et sensées impressionnent Marie. Elle ne se fait pas beaucoup remarquer, sauf par sa distinction qui reste discrète et ses tenues soignées. Guy est sensible à son charme distant et surtout à la façon dont elle a défendu l’élève qu’elle aurait pu ne pas soutenir. Un jour, à la fin d’un long conseil de leur classe commune, il l’invite à déjeuner au restaurant. Il suit en cela l’avis de Denise auquel il a pensé : sortir de son travail en invitant des collègues. Par réflexe, Marie est prête à refuser, comme elle a pris l’habitude de refuser les avances des hommes qui tâtent de toutes les femmes et qu’elle juge déplacées. Paule lui ayant dit, peu de temps auparavant, qu’elle devenait vieille fille, elle se ravise et accepte l’invitation de ce garçon sérieux qui n’a rien pour lui déplaire. Il est le premier digne d’intérêt, depuis des années. Elle trouve en lui des attitudes d’André qui attisent sa curiosité.

Guy pense toujours de temps en temps à Denise, mais Denise est loin et elle s’est mariée. Marie est près de lui, sérieuse, élégante sans excès, dans une robe très chaste. Elle admire les connaissances de Guy sur les quelques sujets qu’ils abordent ; elle se sent dominée par le savoir pratique de cet homme qui pourtant ne l’étale pas. Marie et Guy confrontent leurs préférences à l’occasion du choix des plats. Guy demande au serveur des plats non épicés. Celui-ci précise que ses clients ont le moulin sur la table et une salière, ce qui permet de contenter tout le monde. Guy exprime sa satisfaction de retrouver ce qu’il avait apprécié au restaurant universitaire qu’il fréquentait. Trop de cuisiniers imposent leur goût salé et poivré. Guy est à l’opposé. Ses mets préférés sont simples, sans longue préparation, et ressemblent à ceux qu’on donne aux bébés : légumes, purées et œufs sans sel, sans sauce compliquée, viandes grillées ou bouillies sans ajout, compotes, eau, lait et fromage blanc. Il préfère le jus de pomme à l’acre pamplemousse et au zeste râpeux des jus d’orange. Les boissons gazeuses ne valent pas l’eau plate. Marie avoue timidement les mêmes tendances. Ils ne rajoutent rien aux plats, qui sembleraient fades à la plupart des gens, mais ils sont ainsi. Leurs papilles, non tannées par les boissons alcoolisées et la fumée de tabac, sont habituées aux saveurs délicates, imperceptibles à d’autres. Ils n’aiment ni l’alcool, ni le tabac, ni le café, ni les épices fortes comme le poivre, l’ail, l’échalote, la ciboulette ou le gingembre, aucune de ces saveurs étonnantes recherchées par les chefs cuisiniers. Ce sont des calmes rejetant les excitants. Le silence est le principal motif de leur conversation. Ils se regardent peu. Ils se trouvent bien ensemble, sans se le dire. Le repas dure longtemps, car ils oublient le temps en savourant la présence de l’autre. Ils se quittent aimablement.

Paule, très intéressée, réclame tous les détails. Marie livre librement ses pensées. Guy lui paraît convenable et elle le place au-dessus de la plupart de ceux qu’elle connaît. Elle a apprécié le repas. Paule reproche souvent à Marie de refroidir les hommes qu’elle rencontre. Elle voit Marie vieillir sans se presser de vivre. Pour Paule, Marie s’est trop laissée absorber par ses études, l’obtention d’un travail, puis par celui-ci. Elle n’a pas d’homme à demeure dans son lit à un âge où il serait normal qu’elle en ait déjà accueilli plusieurs, comme Paule l’a fait elle-même quand elle était jeune. Paule se sent coupable. Elle l’a bien incitée à faire des connaissances, mais Marie, jusqu'à maintenant, n’a rien fait dans ce sens. Elle n’a jamais été accrochée par un amour. Paule se doute que Marie n’a pas beaucoup de relations sexuelles, car elle n’amène jamais d’homme à la maison et le stock de moyens contraceptifs qu’elle entretient pour elles deux ne bouge pas beaucoup en dehors de ce qu’elle-même utilise et des tampons. Elle a toutefois constaté autrefois, avant l’apparition de la pilule, la disparition de diaphragmes, et le paquet qu’elle constitue quand Marie part travailler à l’hôtel revient sérieusement diminué. Marie lui dit qu’elle utilise la contraception là-bas, sans préciser pourquoi. Elle ne révèle pas à Paule la nature des clients de l’hôtel, craignant qu’elle s’affole. Paule a conseillé des visites à la gynécologue, et depuis, Marie y va régulièrement, ce qui conforte Paule dans l’idée qu’elle a des relations sexuelles suivies en Angleterre et aussi quelques-unes sur place. Connaissant la nature réservée de Marie, Paule est persuadée qu’elle ne dit pas tout. Malgré sa curiosité, ne se souciant que du bonheur de sa protégée, Paule n’a pas envie de la questionner sur les amours annuelles fugitives de ses escapades lointaines, comparables à celles qu’elle a eues dans sa jeunesse, et qui n’ont pas eu de suite. Marie doit y avoir une liaison, mais c’est normal. Comme elle revient sans homme et n’est jamais tombée enceinte, c’est peu important. Avec Guy, dans la mesure où Marie l’a mise dans le coup, elle devine que c’est beaucoup plus sérieux que ces petites amours qui calment sur le moment.

Paule dit à Marie d’inviter Guy à dîner un soir à la maison. Marie, le croisant au lycée, l’invite pour le surlendemain en précisant qu’elle n’aime ni les fleurs, ni les cadeaux. Pas de cadeau : elle ne l’accepte que les mains vides. Guy, peu amateur de cérémonials et de complications, pense qu’elle a raison. Un cadeau doit être, à son sens, exceptionnel et complètement désintéressé. Il ne doit pas venir en remerciement, surtout si c’est aussi inutile que des fleurs. Comme elle refuse de suivre des coutumes, à son sens absurdes, elle monte d’un cran dans son estime. Il sera là, à l’heure exacte qu’elle lui précise, et les mains vides.

Paule l’accueille avec Marie. Elle veut tout savoir sur ce jeune homme que Marie lui amène. C’est elle qui dirige la conversation, questionnant Guy sur tout : ses études, ses parents, ses relations, ses projets et bien d’autres sujets. Guy répond de son mieux tout en regardant Marie qui écoute en silence. Marie a mis un ensemble simple, sans ostentation, bien que de bon tissu, tel que ceux qu’elle porte au lycée. Guy répond facilement aux questions de Paule, car il n’a pas grand-chose à cacher, si ce n’est ses anciennes liaisons dont il préfère ne rien dire. D’ailleurs, Paule ne le questionne pas sur cela. Elle se renseigne seulement à demi-mot pour savoir s’il est libre. Il comprend et lui répond qu’il n’est lié à personne et qu’il est heureux d’être reçu par Marie et sa mère. Paule rectifie : Marie l’appelle petite maman, mais elle n’est que la belle-mère de Marie, ayant épousé le père de Marie en seconde noce. Pour elle, Marie est comme une vraie fille. Marie intervient en précisant que Paule est sa seconde mère et qu’elle l’aime beaucoup. À les voir aussi intimes, Guy n’en doute pas. Il pose quelques questions sur Marie : sur ses études, ses diplômes. Elle est agrégée comme lui. Il demande si elle est libre. Marie rougit légèrement avant de murmurer oui. La soirée s’achève sur la promesse de se revoir que Paule arrache. Elle dit que c’est Marie qui a préparé le repas du jour. C’est à son tour d’en faire un. Elle l’invite à revenir dans deux jours.

Paule est enthousiaste. Elle se déclare séduite par Guy. Si elle était plus jeune, elle aimerait coucher avec lui, et elle engage Marie à le faire. Celle-ci est moins démonstrative. Elle le trouve néanmoins intéressant. Paule la rabroue en lui répétant plusieurs fois qu’elle ne trouvera jamais un autre homme aussi bien. Marie admet qu’elle l’approuve de le faire revenir.

Guy n’est pas mécontent de la visite. Marie n’a pas beaucoup parlé. Elle est restée réservée, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Il n’aime pas les écervelées et Marie n’en est pas une. Il a hâte de mieux la connaître. Dans son for intérieur, il remercie Paule de faire avancer les choses.

Au repas suivant, préparé cette fois-ci par Paule, Guy fait un peu plus attention à ses interlocutrices. Paule est habillée modestement. Marie a une robe rose pâle, légèrement plus décolletée que celles qu’elle porte au lycée et plus élégante. Comme d’habitude, elle n’a pas de fards, ce qu’il avait déjà observé. Elle est naturelle, sans noir aux yeux, sans faux cils et sans grande recherche dans sa chevelure simplement bien peignée. Les lèvres n’ont pas de rouge, les sourcils ne sont pas redessinés. Les ongles, propres et coupés ras, n’ont pas de vernis. Elle n’a ni collier, ni bracelet, en dehors d’une montre ordinaire. Il la trouve très bien et le lui dit, ce qui la fait un peu rougir. Paule amine la conversation, ce qui les amène à parler d’eux. Les questions sont de plus en plus précises, et évitent les sujets personnels qui pourtant sont ceux qu’ils voudraient aborder. Ils ne sont pas encore assez intimes pour le faire. Leur timidité les paralyse légèrement. Paule cherche à les faire sortir de leur réserve. Elle n’arrive pas à les dégeler complètement. Ils se découvrent cependant d’autres points communs, comme leur inculture musicale et le désir de bien mener leurs classes. Paule impose qu’ils se retrouvent sur des activités. Ils décident de faire de la marche ou de la bicyclette en fin de semaine, d’aller à la piscine et de se recevoir de temps en temps.

* ° * ° *

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Pour les sorties, Paule laisse ensemble les jeunes. Elle aurait pu les accompagner, car elle effectue souvent des promenades avec sa belle-fille et Zoé. Paule a cependant moins d’endurance. Quand elles sont longues, Marie sort seulement avec Zoé. Elle tient à la garder avec elle, pour ne pas la priver d’un exercice physique qu’elles ne pratiqueraient ni l’une ni l’autre seules, par prudence. Pour faire connaissance avec un homme, dans sa logique, la présence de Zoé est utile, car elle peut la renseigner sur ce qu’elle n’a pas vu. Ce n’est pas un chaperon, mais deux yeux et deux oreilles supplémentaires que Guy accepte. Marie se comporte avec lui exactement de la même façon que si Zoé n’était pas là. Guy va constater qu’il se fatigue plus vite qu’elles, qu’il a du mal à suivre. Marie et Zoé ont un physique parfaitement entretenu, et des chaussures adaptées. Ce ne sont pas de petites filles fragiles. Au lycée, Marie avait de bonnes notes en éducation physique, les meilleurs de toutes les matières. Elle gagnait les courses de fond, et sa taille la prédisposait pour le saut en hauteur. Si on lui avait appliqué le barème des garçons, elle aurait été encore en bonne place. Zoé est bien bâtie, et Marie l’a entraînée. Guy n’est pas à la hauteur. Les jours où ils prendront les bicyclettes, elles devront l’attendre dans les côtes et lui ouvrir la route par vent contraire. Elles n’ont pas comme lui négligé la culture physique. Il devra se réformer sur ce point.

Lors de la première marche, ils avancent d’un bon pas, tous les trois, dans un silence relatif. Zoé ne dirait rien si Marie ne la sortait pas de temps en temps de son isolement. Elle est bien habillée, plus belle que Marie, avec son physique plus classique, mais Guy respecte la distance qu’elle maintient et sa neutralité affichée. Elle n’est pas pour lui, et il la laisse tranquille. Marie porte une tenue de sport rouge qui change des robes et des jupes. Elle veut plaire à Guy, mais sans sortir du naturel, et elle n’a pas retouché son visage pour en améliorer l’aspect. Seuls quelques concours de beauté ont eu droit à cet artifice efficace, mais qui la rebute. Sa silhouette, bien que longue, se trouve mise en valeur par le tissu brillant, et il peut admirer sa souplesse quand elle le précède dans les passages étroits. La tenue collante la moule de près, comme une seconde peau. Il voit là un long corps féminin qui commence à lui faire envie par sa proximité, car contrairement à Zoé qui se tient à distance, il peut l’approcher de près. Il n’est particulièrement attiré, ni par le visage assez neutre, ni par la forme des seins dont il ignore qu’ils sont faux, mais plutôt par son allure générale de bonne santé et surtout par son comportement sobre et serein. Ils parlent peu et s’observent sans ostentation, se côtoyant en sachant bien que l’autre cherche à en savoir plus sans être indiscret. Il la complimente sur sa tenue et lui demande où elle l’a achetée. Elle répond qu’on lui a donné. Comme il s’étonne, elle lui explique qu’elle a posé avec cette tenue dans une publicité et que les fabricants reprennent rarement un vêtement déjà porté. Elle lui dit aussi que ses robes sont de la même source. Cela explique qu’elle en possède de très belles qu’elle ne se serait jamais payées si elle avait eu à les acheter. Zoé met aussi ces vêtements qu’elle adapte à sa conformation. Paule et elle avaient besoin d’argent pendant ses études : elles ont trouvé ce moyen pour vivre. Elle lui révèle que de temps en temps, elle continue de poser pour des collections de vêtements. C’est Paule qui gère tout cela. Elle lui laisse ce travail fastidieux que Paule aime. Recherche des publicitaires, comptabilité, classement des clichés, rendez-vous et paperasses sont son lot. Paule cherchait du travail après la mort de son mari. Elle a fini par ne plus faire que celui-là. Maintenant lui dit Marie, j’enseigne au lycée Sud, j’ai des revenus réguliers et les séances de pose sont devenues inutiles, mais je ne veux pas enlever son travail à Paule. Il lui dit qu’à sa place, il agirait de même. Il se demandait si Marie était dépensière. Comment pouvait-elle se payer ses nombreuses robes que les professeurs du lycée n’ont pas manqué de remarquer ? Il voit que seules les circonstances expliquent ce luxe d’avoir des robes très ajustées, qu’elle est seule à pouvoir porter, étant à ses mesures, d’une taille peu courante. Il voit aussi qu’elle n’a jamais de bijou. C’est une fille qui a des goûts simples, et qui est propre, comme lui. Elle lui est de plus en plus sympathique.

Pour aller à la piscine, Paule prend son maillot habituel, et Zoé un de ceux que Marie lui a donné. Marie a un choix immense, à condition d’utiliser les faux seins qui vont à l’eau. Elle cherche celui qui peut le plus faire honneur à Guy. Quel est le plus beau maillot ? Elle en trouve un qui a la marque d’un grand couturier. C’est un deux-pièces en tissu élastique non doublé qu’elle a mis une fois pour une photo. Elle l’enfile et demande son avis à Paule et à Zoé. Le slip et les bonnets moulent de très près et ils sont si transparents qu’ils révèlent tout, à peine brouillé, bien que Marie, n’étant pas brune, le contraste entre la peau et ses poils blonds ne se remarque pas. Paule lui dit qu’il n’est bon que pour faire du strip-tease. Elles choisissent donc un des maillots une pièce qu’elles préfèrent. Il pare avantageusement le corps de Marie, couvrant entièrement les faux seins.

Ils entrent ensemble à la piscine, se déshabillent dans les cabines, passent à la douche et se rejoignent sur le bord du bassin. Paule, qui aime nager, plonge dans l’eau et les laisse côte à côte, assis sur le carrelage. Zoé va barboter dans le petit bassin, avec les enfants, en évitant d’attirer l’attention des hommes sur elle. Marie observe Guy par petits coups d’œil qui cherchent à ne pas être trop insistants. C’est un beau garçon qu’elle voit presque nu pour la première fois. Il est grand et musclé sans excès. Sa présence, si près d’elle, l’impressionne. À un moment, sans le vouloir, il touche son bras avec le sien. Marie perçoit comme une décharge qui la remue au plus profond d’elle-même. Une vague paralysante, mais agréable, la traverse jusqu’aux extrémités des membres. Elle n’ose pas bouger en attendant que ce trouble, qu’elle n’a encore jamais ressenti, se dissipe. Guy n’a rien remarqué. Marie sait qu’elle est sensible au contact : elle sursaute quand un homme la touche, mais c’est la première fois qu’elle a une réaction aussi puissante et d’une nature qui dépasse le réflexe habituel. Elle est étourdie. Guy lui fait vraiment beaucoup d’effet. Celui-ci, sans soupçonner de ce qu’il a bien involontairement provoqué, la regarde et lui sourit. Marie ayant repris ses esprits, ils rejoignent Paule dans le bassin. Après avoir nagé et barboté, ils se retrouvent sur le bord pour se sécher. Elle frotte le dos de Guy. Elle palpe doucement Guy à travers la serviette, mais n’ose pas insister. Elle est perturbée par ce corps si proche et si différent du sien. Guy est aussi excité par Marie. Ils se quittent en se donnant rendez-vous pour une soirée chez lui dans son petit meublé.

Paule, qui les a observés, a remarqué le trouble de Marie et sa façon inhabituelle de se comporter. Elle a vu aussi les regards portés par Guy sur Marie. Elle dit à Marie qu’elle est amoureuse, ce que Marie conteste. Paule insiste en affirmant que Guy l’est aussi et qu’elle est bien contente. Marie s’en veut de s’être laissée aller. Elle doit mieux se maîtriser, garder ses sentiments incertains pour elle. Elle espère que Guy n’a rien vu.

* ° * ° *

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À la soirée chez Guy, Marie est seule avec lui, pour la première fois dans un lieu clos. Pas de Zoé. Bien que très méfiante, c’est sans appréhension qu’elle a accepté l’invitation au tête à tête sans témoins avec un homme. Guy n’est pas dangereux, et le risque est faible, vu le calme de celui qu’elle va rencontrer. Il ne va pas l’agresser. Elle préfère cependant se protéger, comme à l’hôtel, ce qui la décontracte. À terme, elle envisage du sexuel, mais avec beaucoup de réserve, car allant dans l’inconnu. Quinze ans plus tôt, elle se serait donnée si elle avait disposé de la même contraception, mais elle n’a plus l’insouciance de la jeunesse. Elle ne se livrera pas ; c’est trop tôt ; elle ne connaît pas assez Guy. Elle a un pantalon tout simple et un chemisier blanc, à manches courtes, très pudique, et au col fermé. Le tissu, épais et opaque, ne laisse pas transparaître de soutien-gorge. Ils sont un peu gauches. Marie sursaute quand il lui pose la main sur le bras. Il s’inquiète de sa réaction, mais elle le rassure en prenant sa main et en la maintenant sur son bras. Elle n’a pas ressenti un violent envahissement paralysant comme à la piscine. Elle contrôle la situation. La main de Guy, qui voulait la guider vers un fauteuil, reste sur le bras nu, retenue par la main de Marie. Cependant, fugitivement, elle jouit de ce contact. Guy, intrigué par la réaction qu’il a vue et non par la jouissance qui reste invisible, ostensiblement la touche de nouveau. Marie n’est pas surprise, car il approche lentement et en montrant son geste. Au moment du contact, elle sursaute malgré tout. Plusieurs fois Guy renouvelle l’expérience et elle réagit toujours. Une petite larme apparaît au coin de l’œil de Marie, et Guy, qui a vu ses yeux se mouiller, arrête les contacts. Marie est toute remuée. Elle a un peu honte de ses réactions épidermiques. Elle se contrôle quand c’est nécessaire et n’est pas surprise, mais avec lui ce n’est pas seulement épidermique. Elle a envie de s’abandonner aux amorces de plaisir qui s’y mêlent, et le contrôle perd de son efficacité. Son trouble la déconcerte, la déconcentre. Elle est tiraillée entre sa ferme détermination à se contenir et le désir de ne pas contrarier Guy. Elle lui demande de l’excuser de ses réflexes de rejets qu’elle déplore. Elle sait qu’elle est hypersensible, mais elle ne veut pas le tromper : elle lui révèle que son contact est malgré tout agréable. Elle l’incite à continuer. Guidé par la main de Marie, Guy la touche au bras plus longtemps et plusieurs fois sans grande gêne de sa part, en dehors de la petite réaction initiale. Elle est heureuse du résultat et lui dit. La soirée se poursuit sans autre contact. En le quittant, elle ose, sur une impulsion, se frotter contre lui et l’embrasser sur la joue.

Paule, qu’elle met au courant de ses réactions à la piscine et à la soirée, la trouve bien sensible. Elle la félicite d’avoir embrassé Guy et s’étonne de son comportement de petite fille. Elle vient de comprendre que Marie n’a pas l’expérience qu’elle lui prêtait, qu’elle risque de perdre Guy si elle ne l’accepte pas rapidement. Elle voudrait accélérer la soumission de Marie à Guy. Elle dit que Guy est bien patient, et qu’à sa place, elle se serait donnée. Quand on a la chance de plaire à un homme comme Guy, et qu’on se trouve avec lui à l’abri des regards, il ne faut pas hésiter. Elle aurait dû l’attirer sur le lit.

Guy est perplexe devant les réactions de Marie. Avec Denise, il n’y avait pas de problème. L’approche de Marie est délicate. Elle n’est pas comme les autres. Elle a même beaucoup de particularités qui la distinguent. Il doit s’avouer qu’il aime presque tout, sa façon de s’habiller, ses chaussures sans talons, l’absence de fard, de parfum, de rouge à lèvres, de vernis sur les ongles et de bijou, ce qui aboutit à faire ressortir son naturel, à la rendre plus proche. Sa gentillesse, pour lui et pour Paule, le touche beaucoup. Il se sent attiré vers elle. La nuit, Denise qui occupait jusque-là, ses pensées et ses rêves, est de plus en plus remplacée par Marie. Il doit bien constater qu’il l’aime, mais il se pose encore trop de questions sur elle pour s’avancer.

* ° * ° *

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Au lycée Sud, Marie est surnommée « la Miss » par les élèves. C’est un bon professeur qu’ils aiment bien. Les enseignants ont adopté aussi ce surnom quand ils en parlent. Guy, nouveau au lycée, l’a connue en premier sous ce nom. Il sait aussi que plusieurs de ses collègues masculins l’appellent entre eux « Miss Nitouche ». Pour lui, c’était un nom auquel il n’avait pas accordé de signification particulière. Il le trouve maintenant cruel. Les collègues en question avaient essayé de tâter le terrain du côté de la Miss et avaient été vite remis à leur place. Les quelques réflexes de contact de la Miss et leur déception devant la froideur affichée de Marie expliquent le surnom. Guy se doute que cette attitude n’est qu’une forme de la timidité de Marie. Il la comprend.

À l’heure où Denise téléphone, le mardi, Guy est toujours à son bureau. Serge est au lycée où il a des cours. Ils sont tranquilles pour parler. Guy raconte par le menu tout ce qu’il a fait depuis qu’il connaît Marie. Il demande son avis à Denise qui pense qu’il s’est bien comporté, que Marie doit être un bon parti et qu’elle aimerait être présentée. Au sujet des réactions cutanées de Marie, elle estime que ce n’est pas grave. Elle connaît une amie qui, jeune fille, était aussi sensible. Elle s’est mariée et cela s’est arrangé. Elle lui suggère de continuer de la caresser et de ne pas trop se presser. Elle a rédigé son cours qu’elle envoie ce jour. Elle a bien apprécié les corrections qu’elle a reçues. Elle l’embrasse par la pensée sans lui communiquer de microbes. Elle raccroche.

* ° * ° *

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Guy et Marie se rencontrent de plus en plus souvent. Ils sortent ensemble et se retrouvent le soir chez l’un ou chez l’autre. Guy se fait traduire quelques notices d’appareils qu’il a achetés pour son laboratoire du lycée, et qu’il n’est pas parvenu à comprendre. Pour Marie, c’est un jeu d’enfant. Dans ce domaine et en français, elle le bat à plates coutures. Loin d’être vexé par cette incontestable domination littéraire, Guy admire son aisance. Il souhaiterait avoir les mêmes connaissances, mais il sait qu’il est incapable d’arriver à sa cheville. Il n’a jamais pu retenir une citation et un nom d’auteur, alors que Marie, comme Denise, mémorise facilement. Avoir près de lui une personne pouvant suppléer à ses lacunes lui plairait énormément. En sciences, Marie n’a jamais brillé, par manque de rapidité dans les déductions. C’est le domaine de Guy. Il estime qu’elle est son égale, qu’elle le voit probablement de la même façon, qu’ils se complètent et peuvent s’épauler. Il ne voudrait pas d’une femme-enfant. Marie a toute son assurance quand elle traduit, cuisine ou fait les lits avec Zoé. Dans son état normal, Marie le séduit plus que quand l’amour déborde sur elle. Toute réticence vis-à-vis d’elle a disparu.

Paule se fait discrète. Elle se réfugie dans l’autre appartement avec Zoé, va voir avec Zoé, un film au cinéma pour les laisser seuls ou va chez Robert. Elle impose à Zoé de ne pas céder à Marie qui la voudrait plus souvent près d’elle. L’amour se fait à deux, et pas à trois.

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Guy dit à Marie qu’il l’aime. Elle est troublée, mais ne sait pas si elle l’aime ou non. Elle lui dit qu’elle est contente. Il se hasarde à lui caresser un bras. Elle réagit au contact et se calme quand la main se promène sur la peau. Elle lui sourit, prête à aller plus loin. Il passe à une jambe. Elle frémit et pose sa main sur la sienne pour l’immobiliser, ses réactions internes dépassant ses prévisions. Puis, elle relâche sa prise et le laisse lentement déplacer ses doigts sur le collant soyeux. Il soulève un peu le bas de la robe. Elle l’arrête de nouveau quand il passe au-dessus du genou. Elle est rouge d’émotion. Guy retire sa main et attend que Marie se remette.

 

— Suis-je allé trop loin ?

— Non, dit Marie. Tu agis comme il faut, mais je ne sais pas où j’en suis. J’ai du mal à me dominer. C’est si nouveau pour moi. Je ne sais pas me contrôler. C’est agréable, et tu es si doux... Je sursaute quand tu me touches. C’est plus fort que moi. Pourquoi suis-je ainsi ? Ne m’en veux pas. Je n’arrive pas à calmer mes appréhensions.

— Cela t’arrive-t-il avec tout le monde ?

— Des réflexes avec les hommes ? Oui, dit Marie. Je m’en protège. Avec les femmes, non, sauf quand je suis surprise. À la piscine, l’autre jour, tu m’as touché le bras sans que je m’y attende. J’ai été étourdie. D’habitude, je sursaute seulement.

— Cela doit être gênant, dit Guy.

— Je me suis habituée, dit Marie. J’évite de me faire toucher.

— J’avais remarqué ta réserve au lycée, dit Guy. C’est probablement la raison.

— C’est devenu naturel, dit Marie. Je fais instinctivement attention.

— Peux-tu te toucher toi-même ?

— Oui, dit Marie, quand même ! Je ne suis pas un homme. Zoé et Paule me touchent aussi. J’arrive à serrer les mains. Une bousculade ne me gêne pas trop. Une embrassade non plus.

— C’est sans doute une question d’accoutumance, dit Guy, un réflexe sexuel.

— Probablement, dit Marie.

— J’ai des scrupules à te toucher, dit Guy.

— Avec toi, c’est d’une profondeur qui m’étonne, dit Marie. Je ne sursaute pas seulement. Je jouis de tes caresses. À la lumière, je vois ce que tu fais et c’est plus facile, car je ne suis pas surprise. Ne me brusque pas... Tu peux recommencer.

 

Doucement, Guy pose sa main sur le genou et monte lentement. Marie frissonne, mais se domine quand il la passe entre ses cuisses. Elle le bloque à mi-cuisse. Elle a les larmes aux yeux. Ce n’est pas seulement la conséquence de ses réflexes. Elle se sent envahie par une impossibilité de se dominer, alors qu’elle a toujours su le faire. Il la prend alors dans ses bras : elle se pelotonne contre lui, bien protégée par les vêtements. Ils restent ainsi longtemps, l’un contre l’autre, sans rien dire et sans bouger. Elle se dégage enfin.

— Je suis heureuse, dit Marie. Je te sais gré de ta patience. Je me rends compte que j’ai le comportement d’une gamine, mais je suis dépassée par ce qui arrive. Ne me laisse pas tomber. Je crois que je t’aime.

 

Guy la reprend dans ses bras et lui caresse doucement le dos à travers les vêtements pendant de longs moments. Il ne tente rien d’autre ce soir-là, car il voit qu’elle est bouleversée. Marie l’est d’ailleurs réellement. Paule qu’elle retrouve après le départ de Guy a beaucoup de mal à lui faire dire ce qui s’est passé.

* ° * ° *

_

Denise se renseigne pour savoir où en est Guy avec Marie.

— Nous nous aimons, dit Guy.

— As-tu couché avec elle ?

— Pas encore, dit Guy. Elle est consentante, mais je ne veux pas la brusquer. C’est comme une petite poupée de porcelaine. Je ne veux pas la casser.

— C’est une petite poupée ? Quelle est sa taille ?

— Elle a, à peu près, la même que moi, dit Guy.

— Elle est donc très grande, dit Denise. Est-elle grosse ?

— Non, dit Guy, mais elle n’est pas maigre. Elle est bien proportionnée.

— Plus belle que moi ?

— Ne te vexe pas, dit Guy. Vous avez chacune votre charme. De la même beauté naturelle que toi.

— Je vois, dit Denise. Elle ne doit pas beaucoup se maquiller : tu n'aimes pas.

— C’est vrai, dit Guy. Pour moi, c’est un bon point.

— Tu as donc trouvé une perle, dit Denise. Fait-elle bien la cuisine ?

— Oui, dit Guy. Disons que j’aime ce qu’elle prépare, sans épices et peu salé. Elle a un goût voisin du nôtre. Elle est pour les mets simples, comme sa petite maman dont j’apprécie aussi la cuisine.

— Qui est sa petite maman ?

— C’est Paule, sa belle-mère, dit Guy. Je crois que je lui ai tapé dans l’œil.

— Bon, dit Denise. Cela ne peut qu’arranger les choses. N’est-ce pas ?

— Oui, dit Guy. Je suis très bien soigné par les deux.

— A-t-elle des frères et sœurs ?

— Non, dit Guy. Elle est fille unique, et Paule n’a pas d’enfant. Elle n’a que de la famille lointaine.

— Est-elle propre ?

— Elle l'est toujours, dit Guy, et pas seulement en surface. Chez elle, c’est très bien tenu, comme chez Nathalie. Paule aussi est propre, ainsi que la bonne qui m’a fait bonne impression. Il y a, salle de bains, avec douche et baignoire. Je crois que les trois y passent souvent. J’ai été invité à me laver les mains avec eux plusieurs fois, et toujours avant et après le repas. Elles ont des ongles propres et on peut vérifier qu’ils ne sont pas noirs, car ils ne sont pas recouverts de vernis.

— Cela doit te plaire, toi qui n’aimes pas plus serrer les mains que Pasteur, et embrasser les inconnus par soucis d’hygiène. Les cheveux ?

— Non collés. Comme les tiens.

— De quelle couleur ?

— Châtains ou blonds, je crois. Je vérifierai.

— Piètre observateur mon cher, dit Denise. Les yeux ?

— Elle en a deux, dit Guy. Je n’ai pas à vérifier.

 — Je m’en doute, dit Denise. Ce n’est pas la peine que je me renseigne sur le nez, la bouche ou les oreilles : elle en a. Dégage-t-elle une odeur ?

— Non, dit Guy. Elle ne se parfume pas plus que toi. Je ne sens rien, mais elle me semble d’odeur naturelle propre et agréable. La maison non plus n’a pas d’odeur.

— Fume-t-elle ?

— Elle ne boit ni ne fume ? Je n’aimerais pas.

— A-t-elle des infirmités ?

— Pas à ma connaissance.

— Quel âge a-t-elle ?

— Je ne sais pas au juste, dit Guy. Elle fait encore un peu gamine. Je lui donne 25 ou 26 ans. Peut-être moins. Elle a l’agrégation, comme nous. En lettres, c’est moins rapide qu’en sciences. Elle enseignait déjà avant que j’arrive. Cela doit lui donner au moins cet âge-là. Je vais me renseigner. Elle doit être à peu près de ton âge.

— Ce n’est plus une jeunette, dit Denise. C’est une vieille fille. Méfie-toi. Plus on vieillit et moins on est malléable.

— À quel âge est-on vieille fille ?

— 25 ans en principe, dit Denise, à condition de rester vierge. A-t-elle eu des aventures ?

— C’est une question que j’hésite à lui poser, dit Guy. Qu’en penses-tu ?

— Tu as raison, dit Denise. C’est d’ailleurs sans importance. J’espère que tu ne vas pas parler des tiennes. Tu m'as promis.

— Oui, dit Guy. D’accord.

— Bon, dit Denise. Si ce n’est pas trop indiscret, tu me tiens au courant de tes amours. Ils m’intéressent.

— Et ta jaunisse ? Es-tu malade ?

— Non, dit Denise. Tout se passe bien, sauf que je n’apprécie plus le chocolat.

— Ce n’est pas grave, dit Guy. Je trouve que le chocolat a un goût trop prononcé, plutôt désagréable. Je préfère un morceau de pain. Laissons-le aux autres.

— D’accord. Au revoir, je dois filer.

 

Denise raccroche le téléphone.

* ° * ° *

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Le soir, Guy et Marie se retrouvent pour souper. Au moment de partir, Guy pose la question sur le pas de la porte.

— Quel âge as-tu ?

 

Marie, instinctivement, cherche à percevoir l’importance de la réponse à donner. Elle réplique pour gagner du temps :

— Et toi ? Quel âge as-tu ?

— 23 ans, dit Guy.

 

Marie est effarée par la jeunesse de Guy. Elle se sent vieille d’un seul coup.

— Tu es déjà agrégé ?

— Oui, dit Guy. Je suis allé vite dans mes études. À l’école primaire, je peinais, car je n’étais pas bon en orthographe. Je me suis révélé avec les sciences. Plus cela allait, plus je trouvais que c’était facile, jusqu'à l’agrégation. Les autres trouvaient le contraire. J’ai une bonne logique : elle m’a beaucoup servi. Mais tu n’as pas répondu à ma question.

— Quel âge me donnes-tu ?

— Je ne sais pas, dit Guy. Je ne suis pas très doué sur l’âge des gens.

— Si je te dis : 27 ans.

— Je dirais un peu moins, dit Guy. Ou alors, tu es bien conservée.

 

C’est bien ce que Marie craignait. Guy ne l’imaginait pas aussi vieille qu’elle est. Elle est pour la vérité. Elle ne cachera rien à Guy.

— Je t’aime assez pour ne pas te tromper, dit Marie. Je ne sais pas si je suis conservée. J’ai 32 ans. Bientôt 33.

— Ce n’est pas vrai, dit Guy.

— Si, dit Marie. Je suis beaucoup plus vieille que toi. Si j’avais su que tu étais si jeune, je ne me serais pas engagée avec toi. Cela n’empêche pas que je t’aime. Je fais ce que tu veux. Si tu me repousses, je comprendrai. Mon âge me rend indigne de toi. J’aurais voulu te le cacher pour pouvoir me trouver plus longtemps avec toi. Je ne veux pas m’imposer. Je garderai le souvenir d’un homme qui m’a dit qu’il m’aimait.

— Ne dramatise pas, dit Guy. Je réfléchis. Tu as 9 ans de plus que moi. C’est beaucoup. D’un autre côté, tu me plais. Il est difficile de trouver mieux que toi. Laisse-moi un peu de temps pour bien voir la situation.

 

Ils se quittent.

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Marie qui a gardé une bonne contenance tant que Guy était là, n’arrive pas à retenir des larmes silencieuses dès que la porte est fermée. Elle est anéantie. Elle s’imaginait que Guy avait au moins la trentaine, qu’il avait à peu près le même âge qu’elle. Sa maturité d’esprit et son calme, qui ne sont pas ceux d’un jeune, l’ont mal renseignée. Elle le voyait comme André, et André est son aîné. Un fossé s’est ouvert entre elle et Guy. Si la désillusion reste, le moment de découragement est bref. Marie n’est plus une petite fille. Elle fait face, essuie ses larmes, se mouche, et en prend son parti. Elle est certaine que la rupture est définitive. Pourquoi a-t-elle dit tout de suite son âge ? En le cachant, il serait resté avec elle plus longtemps. Paule, avertie de la découverte, lui dit qu’il y a d’autres hommes qui seront bien contents de la trouver.

Marie ne peut s’empêcher de penser à Guy et se maudit d’être aussi vieille. Comme homme libre, elle ne connaît que Guy parmi ceux qui pourraient plus ou moins lui convenir. Ceux de son âge sont casés. En trouver un disponible est quasi impossible. Que faire ? Son âge avancé est un défaut majeur. L’avenir radieux s’est évaporé. Dévalorisée par rapport à une jeune, elle ne proposera pas le mariage à Guy. Faut-il rompre tout de suite, abandonner le mince espoir que Guy s’accroche à elle ? Marie retourne dans sa tête la situation. Petit à petit, elle se forge l’attitude à prendre vis-à-vis de Guy.

Marie aurait dû dire son âge dès le début et s’inquiéter du sien, ce qui aurait évité cette situation impossible. C’est le passé. Elle envisage l’avenir. La vérité, toute la vérité ; Guy doit connaître toute la vérité sur elle, et elle doit se renseigner sur lui. Surtout, ne rien cacher de ses défauts. C’est difficile de les avouer, mais c’est nécessaire. Elle a d’autres défauts que l’âge. Elle doit les mettre en évidence, ne rien cacher, ne pas tromper, se monter honnêtement, comme elle avait résolu de le faire pour sa poitrine. Ce sera désormais sa conduite avec Guy : l’informer sur ce qu’elle est, mettre tout à nu, quoi qu’il lui en coûte. Ce jeune homme ne mérite pas de perdre son temps avec une vieille fille. S’il persiste avec elle, elle ne s’y opposera pas. Elle deviendra sa maîtresse s’il le souhaite, et le laissera aller avec une femme de son âge dès qu’il l’aura trouvée. Elle l’aidera au besoin.

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Guy est embarrassé. Il aime Marie et coucherait volontiers avec elle, mais cette affaire d’âge le préoccupe. Il téléphone à Denise. Il tombe bien : Serge n’est pas là et c’est Denise qui répond.

 

— J’ai un problème à te poser, dit Guy. Je connais l’âge de Marie : elle a 32 ans. Que me conseilles-tu ?

— Comment le sais-tu ?

— Je lui ai demandé, dit Guy. Elle me l’a dit.

— Tu en es sûr ?

— Oui.

— Quelle a été sa réaction ?

— Elle était consternée de me le dire, dit Guy. Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas s’imposer. Cela a jeté un froid et nous nous sommes quittés.

— Ton problème est délicat, dit Denise. Essayons d’y voir clair. Marie doit t’aimer. Si elle ne voulait qu’une aventure, elle ne t’aurait pas dit la vérité. Elle t’aurait fait croire qu’elle avait 25 ans, puisque c’est l’âge que tu lui prêtais. C’est en sa faveur. Et toi, l'aimes-tu ?

— Oui, dit Guy, mais est-ce raisonnable ?

— Si j’ai bien compris, dit Denise, elle ne fait pas son âge. J’ai l’impression qu’elle te fait beaucoup d’effet et que tu regretteras de te séparer d’elle.

— La différence d’âge persiste, dit Guy.

— Oui, dit Denise. Est-elle insurmontable ? Si elle est en bonne santé, elle est aussi bonne qu’une autre pour faire l’amour. La question est de savoir si vous voulez des enfants. À partir d’un certain âge, il n’en est plus question, et plus on vieillit, moins on est fécondable. Tu me dis qu’elle a 32 ans, donc, elle a encore une bonne dizaine d’années. De quoi en faire quatre ou cinq. Si tu ne veux pas une douzaine d’enfants, c’est une union envisageable. Tu sais, je suis aussi plus âgée que toi. Tu faisais aussi bien l’affaire que Serge, et je n’ai pas l’impression que tu en as souffert.

— Tu as raison, dit Guy. Son âge ne m’a pas choqué. C’est plutôt sa réaction qui m’a perturbé. J’étais désolé de la voir aussi consternée après l’aveu de son âge. Je ne savais plus quoi lui dire, et je suis parti.

— Je me mets à sa place, dit Denise. Elle a un homme qui lui plaît. Il la quitte. Va donc vite la retrouver. Vous avez du bon temps à passer ensemble.

* ° * ° *

_

Guy suit le conseil de Denise. Il va voir Marie. Elle est inquiète, bien qu’elle ne le paraisse pas. Il lui dit tout de suite :

— Je reste avec toi. Cette histoire d’âge n’est pas importante. Beaucoup de couples sont dans ce cas. N’y pense plus.

 

Marie se jette dans ses bras. Il sèche les larmes de joie qui coulent de ses yeux.

 

— Je dois aussi te dire que je ne suis pas complètement libre, dit Guy.

— Es-tu marié ?

— Non.

— Vas-tu avec une autre femme ?

— Non, dit Guy, mais je suis déjà allé avec d’autres.

— C’est fini ?

— Oui.

— Alors, tu es libre !

— J’ai une fille, dit Guy.

— Où est-elle ?

— Je ne peux pas la voir, dit Guy. J’aimerais bien, mais sa mère me l’interdit et ce ne serait pas sage de le faire. Je n’ai que sa photo. C’est presque comme si elle n’existait pas. Elle est très loin.

— Montre-la-moi, dit Marie… Tu es triste. Tu as de la peine. Tu l’aimes. Je l’aimerais aussi si c’était possible. Si tu ne peux rien faire de ce côté-là, c’est comme si tu étais libre. J’ai ainsi la preuve que tu es sexuellement normal. J’ai envie de toi, mais j’ai une chose grave à t’avouer.

— Connaîtrais-tu un autre homme ?

— Non, dit Marie, mais je porte des faux seins.

— Ne serais-tu pas une femme ?

— C’est l’avis de certains hommes. Ma gynécologue dit que j’en suis une, à l’exclusion des seins. Avec les faux seins, je fais illusion. Je trompe ceux qui me regardent. Je suis gênée.

— Enlève-les, dit Guy. Ils ne te gêneront plus.

— Tous mes vêtements sont taillés pour aller avec, dit Marie.

— Alors, garde-les, dit Guy.

— Je ne suis pas belle sans eux, dit Marie. M’acceptes-tu malgré ce défaut ?

— Bien sûr, dit Guy. C’est peu important. N’as-tu que celui-là ?

— Je suis trop grande, dit Marie.

— Nous sommes à égalité, dit Guy. C’est ce que tu as dans la tête, ta santé et le sexe qui m’intéressent. Je souhaite que tu puisses faire l’amour normalement.

— Je ne suis pas malade, dit Marie, et je crois que le sexe est standard, sans plus. Ma gynécologue l’a vérifié.

— C’est parfait, dit Guy.

— J’ai des manies de vieille fille, dit Marie.

— Si tu les reconnais, dit Guy, ce n’en sont pas.

— M’acceptes-tu avec tous mes défauts ?

— Oui, dit Guy.

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Ils reprennent leur idylle. Il la caresse doucement à travers ses vêtements, sur les hanches, sur le buste. Elle le laisse faire. Elle lui dit qu’il va froisser une robe qui coûte très cher. Rapidement, elle l’enlève, la pose soigneusement et revient vers lui. Elle a encore une combinaison, ses sous-vêtements et son collant. Elle s’assied sur le canapé à côté de lui pour qu’il reprenne ses caresses. Il s’inquiète des petites réactions qu’elle a toujours dès qu’il la touche. Elle lui dit qu’elle s’habitue et qu’elle souhaite qu’il continue. Néanmoins, pour ne pas la brusquer, et en accord avec elle, ils décident de ne pas aller vite. La main de Marie guide celle de Guy.

Les jours suivants, Guy continue à l’initier aux caresses. Chaque fois qu’il atteint une nouvelle surface de peau, ils constatent des réactions qui à force s’atténuent. Petit à petit, elle enlève du tissu.

— Me trouves-tu anormale ?

— Ta conquête progressive me plaît, dit Guy. À cette allure-là, je ne suis pas près de te voir toute nue.

— Cela te fait-il plaisir de me voir ? C’est plus facile que de se faire toucher, dit Marie.

 

Marie se déshabille. Elle se montre à Guy qui admire son anatomie, y compris les vrais petits seins minuscules et mignons.

— Tu vois, dit Marie, je n’attire pas les hommes avec cette poitrine.

— Elle n’est pas classique sur une femme, dit Guy, mais la mienne n’est pas mieux. Elle me plaît.

— Je suis pire que ma mère, dit Marie. Elle n’a pas pu me nourrir. Pourtant, ses seins étaient plus gros que ceux-là.

— Tu n’es pas morte, dit Guy. Il y a des laits de substitution. Les seins ne sont plus indispensables. Les petits sont moins gênants.

— Alors, tu m’acceptes ? Je te séduis malgré tout ?

— Sans restriction, dit Guy. Je n’ai pas besoin de tes attrape-nigauds pour t’apprécier. Tu es très bien ainsi.

— Tu es gentil, dit Marie.

 

Au bout d’un moment, elle juge qu’il en a assez vu.

— Me permets-tu de me recouvrir pour continuer les caresses ?

 

Marie protège ce qui n’a pas encore été touché. Ils arrivent aux seins qu’ils débarrassent de leur carapace. Elle l’appréhende et il le sait, car elle ne lui cache pas ses réactions. Cela se passe assez bien en prenant le temps, en avançant la main à la vitesse d’un escargot. Elle parvient à la longue, à les laisser toucher, et lui permet d’agiter les minuscules petits bouts. Ils passent à la culotte. Le ventre, au début très réticent, et les fesses se laissent lentement apprivoiser au bout de plusieurs séances. Finalement, il ne reste plus que le sexe, niché au milieu de sa touffe de poils. Guy effleure le duvet soyeux. Il s’approche des lèvres et lui dit de l’arrêter s’il le faut. Il voit qu’elle se crispe. Il revient en arrière. Marie, résolue à se dominer, écarte alors largement les jambes qu’elle tenait serrées. Elle désire qu’il aille plus loin. Il s’exécute, entrouvre les lèvres avec son doigt et demande s’il peut toucher le clitoris. Elle a les yeux fermés et ne bouge plus. Elle est submergée par l’émotion qui grandit en elle. Elle est presque paralysée et aurait du mal à parler. Elle opine imperceptiblement de la tête. C’est le seul mouvement qu’elle parvient à faire sans détruire ce qu’elle sent monter en elle. Lentement, il s’approche du petit bourgeon sensible, massant au passage l’entrée du sexe. Un plaisir soudain s’empare de Marie et un orgasme lui fait pousser un cri étouffé. Elle, qui ne crie jamais, est surprise par l’intensité de la sensation qui l’envahit. C’est la première fois qu’elle éprouve cela aussi pleinement, si on exclut quelques prémices moins violentes comme celles qu’elle a eues à la piscine. Guy remarque son émoi, bien visible. Il sait ce que c’est et il continue de la caresser. Elle est complètement à sa merci. Guy la laisse enfin quand il juge qu’il vaut mieux arrêter. Marie revient progressivement sur terre. Guy pendant ce temps promène sa main sur tout son corps. Il la palpe sans se lasser. Marie a du mal à reprendre ses esprits. Elle finit par se lever et se rhabiller. Elle ne sait qu'en penser. Elle préfère partir pour retrouver ses esprits loin de lui, le calme dont elle a l’habitude. Ils se quittent en se disant à peine quelques mots.

Marie ne s’attendait pas à des émotions aussi violentes et incontrôlées de sa part. Elle a lu de nombreux romans où on décrivait l’amour. Ses copines en parlaient aussi. Elle ne le voyait pas aussi physique, aussi intense. Elle le voyait venir progressivement. Elle s’attendait même à ne pas ressentir grand-chose par une caresse externe sans acte sexuel. C’est une révélation agréable par le plaisir ressenti, mais elle s’est sentie paralysée, comme sous l’effet d’une drogue. Elle n’avait plus la situation en main. Elle a même crié. Cela la dérange. Elle a apprécié la décontraction accompagnant son premier orgasme, mais la perte de contrôle qui en découle est contre ses habitudes. La nuit, elle n’aimerait dormir que d’un œil, et pouvoir se réveiller comme un chat pour maîtriser les évènements imprévus. Elle a toujours voulu être capable de réagir au moindre changement de situation. Avec Guy, c’était impossible. Elle était obligée de s’en remettre à lui. Heureusement, elle a confiance. Il ne lui fera pas de mal, mais elle souhaite, avec l’habitude, pour l’amour, et pour les réactions cutanées, obtenir la parfaite maîtrise d’elle-même, et ne plus jamais crier. Extérioriser ses sentiments est contre sa nature.

* ° * ° *

_

Marie raconte à Paule ce qui lui arrive. Paule est étonnée. Ainsi, Marie est vraiment innocente. Une fille de cet âge ! C’est invraisemblable !

— Éprouves-tu cela pour la première fois ?

— Oui, dit Marie. C’est merveilleux. Connais-tu cela ?

— Bien sûr, dit Paule. C’est l’amour. Tu n'as encore jamais couché avec un homme ?

— Non.

— Tu ne te masturbes pas ?

— Non, dit Marie. Comment fait-on ?

— C’est simple, dit Paule. Tu te fais ce que t’a fait ton amoureux. C’est peut-être un peu plus long à déclencher toute seule, mais c’est efficace. L’amour avec un homme est préférable, mais tu es soulagée.

— C’est ce que tu fais ?

— Quand je n’ai pas d’homme sous la main, dit Paule.

— Que me conseilles-tu ?

— De prendre un homme, dit Paule. Tâche de garder celui que tu as trouvé le plus longtemps possible.

— Comment faire ?

— Tu te donnes à lui, dit Paule. C’est encore mieux que ce que tu as fait.

* ° * ° *

_

Guy et Denise commentent aussi les événements.

— T’es-tu bien amusé avec cette fille ?

— Oui et non, répond Guy. J’adore la caresser, mais j’ai envie d’elle.

— Si j’en crois mon petit doigt, dit Denise, tu vas bientôt te rattraper.

— Crois-tu qu’elle veuille se donner ?

— C’est probable, dit Denise. Elle t’a déjà entrouvert la porte. C’est très difficile de résister. Je te parle d’expérience. Je suis passée par là. Il n’y a que l’amour pour la calmer. Elle est allée trop loin.

— J’ai donc des chances, dit Guy.

— Oui, dit Denise. Ne te précipite pas. Laisse-la venir, comme tu l'as fait avec les caresses. Laisse-lui mener le jeu. À son âge, étant libre, elle a normalement déjà connu plusieurs garçons et sait ce qu’il faut faire, mais ce n’est pas certain, car elle semble bien peu sûre d’elle. Est-elle vierge ? Si c’est le cas, surtout ne va pas trop vite. Il faut la ménager beaucoup plus qu’une jeune fille. Une vieille est moins souple. La rupture de l’hymen est un passage délicat.

— Je ne sais pas si elle est vierge, dit Guy. Ses réactions ont peut-être une source dans son passé. Peut-être a-t-elle été violée ?

— Tout est possible, dit Denise.

— Je vais lui demander, dit Guy.

— Ne lui parle pas de son passé, dit Denise. Tu peux la gêner, comme tu me gênes si tu parles du nôtre. Que t’importe ce qu’elle a bien pu faire ou subir ? Si elle veut t’en parler, c’est son affaire. Celui ou celle qui a un complexe ne s’en libère qu’en y mettant du sien.

— Tu es toujours de bon conseil, dit Guy. Je te remercie.

— À ton service, dit Denise.

* ° * ° *

_

Marie accueille fort bien Guy quand ils se retrouvent. Elle est pleine d’attentions envers lui. Il lui propose de la caresser. Elle le laisse faire. Il la touche, la retouche. Elle n’a plus de réaction de rejet. Elle est aussi étonnée que lui, mais très contente d’avoir le contrôle de ses contacts, et donc d’elle-même. Elle en profite en se découvrant partout où il le souhaite. Elle est bien vite toute nue. Elle se blottit contre lui pour mieux en profiter. Elle découvre le vrai plaisir des caresses et des baisés, vécu en pleine conscience. Guy n’est pas très porté vers ces contacts qu’il ne voit que comme un substitut à l’acte sexuel. Il préfère, comme avec Denise, ne pas prolonger indéfiniment ces préliminaires qui sont nécessaires, mais font seulement monter l’excitation. Avec Marie, il s’arme de patience. Cependant, si elle livre son corps aux mains de Guy, elle préserve son sexe en limitant légèrement l’approche avec la main. Comprenant sa réserve, il n’insiste pas de ce côté. Elle ne sait pas pourquoi ses réflexes de rejet ont disparu. Elle en attribue le bénéfice à Guy qu’elle aime encore plus, mais le besoin d’abandon est là, omniprésent. Elle lutte contre.

Comme Denise lui a conseillé, Guy ne se presse pas. Chaque soir Marie se laisse caresser. La main se rapproche du sexe sans qu’elle l’en écarte autant, mais elle sert les cuisses. Guy ne la force pas. Il doit patienter. Marie redoute de se donner.

Le lendemain, elle lui demande s’il veut être caressé. Il enlève sa chemise et la laisse explorer. Elle s’attarde sur tous ses muscles, tous les recoins de sa peau, mais ne dit rien. Elle se met nue ensuite pour se faire caresser.

La scène se renouvelle, puis elle l’incite à baisser le pantalon. Il se dénude comme elle le souhaite. Elle le caresse sur tout le corps, lentement. Quand elle s’approche de la verge, il ne peut réprimer une érection. Elle observe attentivement sans rien dire et continue son exploration en tournant autour. Elle ne se fait pas caresser ce jour-là. Elle est émue par l’érection de Guy : la première qu’elle observe d’un homme à son égard.

Deux jours se répètent de la même façon, sans qu’elle approche du sexe. Puis, après avoir consciencieusement parcouru tout le reste du corps de Guy, elle demande si elle peut toucher. Il lui précise qu’elle peut appuyer, serrer, mais pas pincer, et les ongles blessent. Elle prend la verge dans sa main en respectant les consignes, faisant glisser lentement la peau, curieuse de sentir entre ses doigts ce membre qu’elle ne possède pas et qui l’intrigue tellement. Guy est rapidement au maximum de l’érection. Il ne peut se contenir. Elle reçoit une giclée de sperme qu’elle recueille précieusement au creux de la main. Il la prie de l’excuser. Ce sperme excite Marie. C’est la première fois qu’elle en recueille. Il est pour elle, ce don de l’homme qui permet d’avoir un enfant. Elle le regarde, le touche, le malaxe entre le pouce et l’index, et brusquement se lave les mains en se rappelant qu’elle ne veut pas d’enfant. Elle avait oublié, mais elle est bien protégée avec la pilule contraceptive. Elle se met nue et se serre contre lui. Il veut lui caresser le sexe. Elle arrête la main et lui désigne sa verge : « C’est pour elle », dit-elle. Flasque après l’effort, la verge en question refuse une autre érection. Ce ne sera pas pour ce jour-là. Marie écarte doucement la main qui veut prendre la relève. Pas d’orgasme aujourd’hui.

La fois suivante, ils se déshabillent tous les deux, se caressent un peu et elle s’offre à lui. Prudent, il lui demande si elle utilise un contraceptif. Elle répond qu’elle a la pilule. Marie voudrait bien pourtant faire l’amour avec une protection supplémentaire, d’autant plus qu’étant indisposée, elle risque de le souiller. Il met un préservatif qu’elle va chercher dans l’arsenal que lui a constitué Paule, et elle retire son tampon. Elle le regarde dérouler soigneusement le petit anneau glissant qu'il applique sur lui en quelques secondes. Elle est décidée à sauter le pas. Elle se doute que ses réactions aux caresses internes vont être à la démesure des externes. Elle se donne courageusement, faisant fi de ses réserves. Elle ne réagit pas tout de suite. Elle aime cette verge qui s’introduit, qui coulisse en elle, cet homme qui est contre d’elle et en elle. Son vagin prend petit à petit l’unisson de la verge qui la masse délicieusement à l’intérieur, puis c’est la vague d'un orgasme, d’une intensité extrême. Elle ne sait plus très bien ce qui se passe exactement. Il éjacule, provoquant un regain de plaisir avec cette nouvelle sensation qui déferle en elle. Il se retire, enlève le préservatif rempli de sperme et souillé d’un peu de sang, le donne à Marie qui le réclame et va se laver. Elle le suit à la salle de bains pour continuer à se frotter contre lui. Elle est souriante, enchantée par ce qu’elle a ressenti, bien qu’elle se soit livrée entièrement, sans rien conserver de sa conscience pendant un bon moment, comme elle l’avait craint. Guy est content. Il y a longtemps qu’il n’avait pas fait l’amour. Il est heureux de l’accueil qu’elle lui a réservé, du sublime bonheur d’avoir été en elle, de la décontraction qui suit la tension. Marie ne l’a pas trompé sur ses aptitudes de femme. Elle lui plaît énormément, physiquement et pour tout le reste.

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Dans les jours qui suivent, Marie se soumet à Guy, complètement et sans demi-mesure. Elle espère, avec l’habitude, parvenir à mieux se contrôler. Elle a mis longtemps à se décider, mais elle ne recule plus. Quand elle détecte en lui le désir de la prendre, l’envie symétrique est immédiate. Il suffit d’un sourire complice ou de quelques caresses, et elle s’offre. Guy a désormais tous les pouvoirs physiques sur elle. Cependant, il ne dort pas avec elle bien qu’ils passent de longs moments ensemble. Marie garde son indépendance antérieure quand elle n’est pas avec lui. Ils se séparent la nuit. Elle se donne et se redonne quand ils se rencontrent chez elle ou chez lui.

Les réactions épidermiques de Marie ayant disparu, elle pourrait continuer de se comporter en femme fragile comme elle en a donné l’apparence jusque-là. C’est le contraire qui se produit. Sa réserve naturelle a repris le dessus. Désormais, plus rien n’apparaît de ses sentiments. Avec Denise, la situation était inverse : au lieu de s’imposer, Guy répondait à des avances. Il était au courant de ce qu’elle ressentait, bien qu’elle soit aussi peu expansive que lui. Elle émettait quelques sons, échos de ses bouleversements intérieurs, et réagissait de façon visible. Avec Marie, aucun son, aucun mouvement révélateur d’émotion. Elle ne crie pas, n’a aucune frénésie, ne s’agite pas, et ne manifeste pas ce qu’elle ressent en dehors de quelques signes de satisfaction ponctuels limités. Elle pourrait être considérée comme frigide par un partenaire peu averti. Guy ne peut remarquer que quelques expressions du visage, des sourires et des battements d’yeux, une disponibilité complète, une attirance manifeste du sexe pour le sien, et l’abandon de certains moments. Il n’y a pas d’ambiguïté : Marie apprécie, même si elle est dépourvue de la surabondante lubrification d’Hélène ou de Léa qui exprimait ainsi leur excitation. Guy n’en est pas étonné, car Denise était aussi dans ce cas, et la faible sécrétion des glandes de Bartholin est suffisante. Avec un préservatif bien glissant qu’il sort au dernier moment de son emballage et qu’il évite d’essuyer avant l’usage, sous l’œil attentif de Marie, la pénétration est facile. Il le tient par l’anneau en sortant pour qu’il ne s’échappe pas de la verge et ainsi il ne souille pas Marie, à la satisfaction de celle-ci qui a l’appréhension que des spermatozoïdes s’échappent vers les profondeurs.

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— J’espère que je ne te viole pas, dit Guy.

— Je suis volontaire, dit Marie.

— Par raison ou par plaisir ?

— J’ai des orgasmes, dit Marie.

— M’aimerais-tu si tu n’en avais pas ?

— Et toi, réplique Marie ?

— Pour moi, dit Guy, il y a le plaisir physique, instinctif et bestial. Je l’apprécie, et j’en jouis, mais ce plaisir serait détruit si je te violais. Il est conditionné au niveau du cerveau par la nécessité de ne pas faire mal. J’y suis sensible au point d’hésiter à aller vers toi si je ne suis pas certain que tu le souhaites. Il n’y a que les préliminaires qui me permettent de jauger ton désir. Mon véritable plaisir, celui qui surpasse l’autre, est de sentir que tu m’accueilles, que tu es bien avec moi, en un mot, que nous nous aimons. À la limite, je me passe du plaisir bestial si j’ai l’autre. Il est beaucoup plus important.

— Je comprends dit Marie. Je suis comme toi. Je jouis plus par raison que par les orgasmes.

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Depuis l’enfance, Marie note sur un carnet ce qu’elle doit faire et les problèmes qu’elle doit étudier. C’est principalement un outil de travail, avec son emploi du temps. Guy manipule machinalement le carnet qu’elle a posé sur une table. Il ne l’ouvre pas, car ce n’est pas à lui. Il ne fouille pas dans les affaires des autres sans autorisation. Elle lui prend des mains pour inscrire une petite phrase. Puis, elle le pose devant elle, le reprend, barre la phrase, et pousse le carnet ouvert vers Guy. Il lit la dernière ligne qu’elle vient de barrer : « Montrer le carnet à Guy ? ». Beaucoup d’autres interrogations, barrées ou non, sont mêlées au reste de son pense-bête. Elle a hésité quelques secondes, le temps de bien se poser la question, mais, décidée à dire toute la vérité sur elle, à ne rien cacher de ses défauts comme elle se l’est promis, elle offre à Guy la possibilité de le lire. Au vu de quelques mots et ébauches de phrases qui lui sautent aux yeux, il constate qu’il révèle des pensées de Marie. Ce n’est pas un journal comparable à celui d’Odile, mais il contient en abrégé des remarques très personnelles. Guy a l’art de décrypter facilement ce qui est logique. Il découvre une partie de ce que Marie garde habituellement pour elle. C’est lumineux pour lui.

 

— Tu me livres tes pensées, dit Guy. C’est pour moi une preuve d’amour plus importante que le don de ton corps. Est-ce que je me trompe ?

— Non, dit Marie. C’est aussi plus important pour moi.

— M’aimes-tu donc, dit Guy ?

— Oui, dit Marie. Je commence à le croire.

 

Guy rend le carnet au bout d’un moment.

Jusque-là, Guy s’est imposé à Marie, bien qu’avec douceur. Certaines femmes cachent leurs sentiments réels. Il ne pense pas que c’est le cas de Marie, mais le changement de régime se fait-il sans heurts pour elle ? Elle est à sa disposition complète pour tout ce qu’il lui demande. Guy ne sait pas s’il abuse. Il peut se montrer moins pressant, changer de rythme, trouver le mieux adapté. Il sait se retenir. Il s’est longtemps passé de femme. Il ne veut pas que tout se passe dans l’ignorance comme avec Elsa. Marie n’est pas expansive, encore moins que lui. C’était presque le black-out jusqu’à ce qu’elle confie le carnet. Elle a seulement poussé le carnet vers lui, sans rien dire. Il a lu quelques pensées, quelques interrogations. Comment ne pas perdre sa maîtrise pendant les orgasmes ? Puis-je me passer de Guy ? Ce n’était pas barré. C’est donc encore d’actualité. Denise confiait à Guy le moindre petit souci. Elle n’avait pas la réserve de Marie, d’une insensibilité apparente extrême, dure avec elle-même au point d’accepter sans broncher les pires situations. Cette réserve, Guy la connaît. Il a dû lutter pour en sortir quand il a dû enseigner, s’obliger à parler, à interroger et à juger les élèves. La raison l’a incité à s’extérioriser. Marie l’a fait aussi de la même façon. C’était nécessaire pour devenir un bon professeur. La volonté a surmonté le naturel. Le carnet que Marie a ouvert va dans ce sens. Elle a compris qu’il fallait faire un pas vers Guy. Il estime qu’il doit aussi faire l’effort de communiquer, que Marie y aspire.

Guy se contraint à interroger Marie sur ses sentiments, pour rompre le silence dans lequel ils ont tendance à s’enfermer. Il axe ses questions sur ce qu’il a remarqué sur le carnet. Marie répond quand on l’interroge. Elle le rassure. Elle se donne sans réserve, et le trouve parfait. Mais encore ? Elle n’est pas toujours en forme. C’est vrai. Parfois, elle se force, mais si peu. Préfère-t-elle l’amour dans le noir comme la plupart des femmes ? C’est non : elle veut voir, ne pas être surprise. Ils procéderont nus, en pleine lumière, et ne joueront pas à cache-cache sous les couvertures. Guy y est aussi favorable. Elle explique qu’elle est toujours perturbée par sa tendance à perdre le contrôle pendant les relations. Elle ne sait pas si elle peut rester maître de la situation à tout moment, mais elle s’en remet à lui. Elle a confiance. Il l’interroge encore. Serait-ce mieux si elle gardait le contrôle ? Elle ne sait pas très bien où elle va, mais c’est son problème et non le sien. Son corps a des réactions qui l’étonnent, qui la déconcertent. Elle ignore ce qui se passe véritablement en elle. Pour lever des incertitudes, Guy va chercher des livres de sexualité qu’il a sélectionnés scientifiquement avec l’aide de Denise et il les feuillette avec elle, s’attardant sur les points qu’il sent incertains chez Marie. Elle ne sait pas si c’est son corps ou sa volonté qui gouverne. Guy propose qu’elle fasse l’essai de s’abstenir. Il ne se formalisera pas des désagréments qui en résulteront.

Marie réfléchit. Se donner est facile. Est-elle capable de se maîtriser pleinement, de se libérer de l’emprise de Guy ? Puisque Guy propose des essais, elle est d’accord. L’expérience va éclairer leur comportement. Sont-ils capables de résister l’un à l’autre ? Elle se souvient de Claire, qui avait du mal à se contrôler. Avec l’assentiment de Guy, elle arrête les relations pour tester leur capacité à s’en passer. Ils ne décident pas de se séparer. Ce serait trop facile. Le test n’aurait aucune valeur. Au contraire, ils continuent de se voir, se côtoient et s’excitent mutuellement comme auparavant. Qui lâchera le premier en réclamant à l’autre ce qu’ils souhaitent ? À ce jeu, ils tiennent tous les deux, des jours et des jours, pour constater que leur volonté est la plus forte. C’est possible de ne pas faire l’amour, bien que peu confortable, vu leur excitation. Marie s’effrayait de ce que l’amour puisse conduire à commettre des actions insensées ou la contraindre à s’enchaîner à un compagnon. Elle a le dessus. Elle est rassurée. Elle craignait d’être comme ces héroïnes de romans folles d’un homme. Elle tient à sa liberté, et elle vient de démontrer qu’elle est capable de la garder. Elle est satisfaite de cet essai, moins incertaine. Elle peut se séparer de Guy si c’est nécessaire. Il suffit qu’elle le veuille. Guy est content que Marie, tout comme lui, garde la tête sur les épaules.

L’abstinence étant inutile, ils la terminent, très heureux de se retrouver en libérant leurs tensions. Marie estime que l’essai n’est pas parfaitement concluant. Il reste le temps de la relation où elle n’est pas sûre d’elle-même. Elle voudrait garder son contrôle. Guy, se souvenant de ses démêlés avec Hélène, où il devait justement se contrôler, estime que c’est difficile. Lui-même n’arrivait pas à s’arrêter facilement. L’orgasme paralyse, malgré la persistance d’une forte volonté de se dégager, et un partenaire consentant. Ils analysent ensemble les résultats. Guy est très intéressé par ce qu’elle lui révèle sur ses sensations. Il lui explique les siennes, cette envie persistante d’utiliser son pénis, complémentaire de son envie de l’accaparer. Ils comparent ce qu’ils observent avec ce qu’en disent des livres. Guy explique à Marie ce qu’ils contiennent. Elle en connaissait une bonne partie, mais la lecture des romans avait jeté de la confusion, introduisant quelques idées fausses. Si elle ne comprend pas tout aussi bien que Guy, l’amour n’est plus un point d’interrogation. La théorie, jointe à l’expérience, la renseigne amplement. Elle ne va plus dans l’inconnu. Guy a atteint son but : Marie est plus sereine.

Marie accepte maintenant de perdre momentanément conscience avec Guy, n’ayant pas trouvé le moyen de la garder pendant les orgasmes, et sachant que c’est normal. C’est transitoire et tolérable, car Guy n’abuse pas de sa situation dominante, ne la brutalise pas, et la libérerait si elle le demandait préalablement. Ayant bien compris son propre comportement et celui de Guy, elle se donne décontractée, n’hésitant plus à lui faire part du moindre problème, mais elle s’extériorise peu. Pour plaire à Guy, c’est elle qui le sollicite, avec la promesse de ne pas le faire quand elle n’en a pas envie. Reconnaissants êtres hypersensibles à ne pas forcer l’autre, ils admettent en commun de mettre en lumière tout ce qu’ils ressentent, de ne rien proposer par charité ou politesse. Seulement l’équilibre, l’objectivité. Leur amour physique est un échange de bons procédés qui doit les satisfaire tous les deux. D’ailleurs, l’absence d’envie de l’un, rare il est vrai, dès qu’elle est avouée, coupe l’envie de l’autre. Marie se demande comment elle a pu se passer si longtemps de ces relations sexuelles, et pourquoi elle a fait patienter Guy, alors que c’est si facile de s’abandonner à lui. L’amour est une découverte heureuse. Marie est indéniablement adaptée à Guy. Ils s’entendent merveilleusement. Les hommes ne seront plus aussi négligés par Marie qu’au préalable. Elle sait ce qu’ils peuvent lui apporter.

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Si pour Marie, l’amour physique revêt désormais une grande importance, elle ne le met pas au-dessus de tout. Dure avec elle-même, elle l’estime secondaire. La relation sexuelle heureuse n’est pas suffisante pour dire qu’elle aime. Bien qu’elle ne le souhaite pas, elle pourrait aimer sans éprouver de plaisir physique, et elle rejetterait l’amour si elle l’estimait nuisible. Faire l’amour n’est pas faire sa vie. Le plaisir que Guy lui procure ne perturbe pas son jugement. Guy n’est encore qu’un amant, un visiteur, certes, privilégié puisqu’elle lui a livré son corps, mais elle garde la tête froide. Ils n’ont pas encore mêlé leurs existences comme elle avec Zoé. Elle n’accepterait pas un enfant de Guy qui engagerait l’avenir. Elle veille soigneusement à ne pas être fécondée. En plus de la pilule, elle réclame toujours le préservatif et une stricte hygiène sexuelle. Elle se souvient de Claire et de ce qu’elle a subi de ses compagnons qui se révélaient désagréables à la longue. Elle ne s’engage pas à la légère. Elle peut se tromper. Elle doit étudier Guy pour décider si elle va continuer à le voir et habiter avec lui. Elle peut rompre en arrêtant les visites. Elle observe soigneusement son comportement. Est bon ce qui ressemble à son idéal incarné par André, Claire et Zoé. Le reste doit être pesé et repesé. Elle n’a pas les moyens de Guy pour évaluer une personne, mais son expérience plus ou moins indirecte, ne la trompe pas : Guy est mis progressivement dans la même catégorie que les trois autres. Il ne s’impose pas à elle, il la respecte et la laisse toujours libre de venir ou non à lui. Si Guy la décevait, elle s’en dégagerait ; elle en est certaine, mais elle ne souhaite pas que cela arrive. Ce serait douloureux, physiquement bien sûr, mais surtout intellectuellement, et trouver un autre homme libre lui convenant lui semble très difficile. En cas de nécessité, elle est déterminée à casser la liaison. Son amour est encore sur la réserve.

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La jalousie dont Claire a souffert est le point le plus important que Marie tienne à élucider. Elle n’hésiterait pas à rejeter Guy s’il était jaloux. Ce serait rédhibitoire. Elle aime André, et plus que Guy dans la mesure où elle estime le connaître mieux que lui. Si c’était à refaire, elle se serait donnée à André quand elle en avait la possibilité. Comment Guy peut-il percevoir cet amour qu’elle sent toujours fort ?

 

— Es-tu jaloux, demande Marie ?

— Jaloux, dit Guy ? Jaloux d’un homme que tu aimerais ?

— Oui, dit Marie.

— Si tu aimes un homme, dit Guy, tu te mets avec lui.

— Cela ne te ferait-il rien, dit Marie, que j’aille avec toi en en aimant un autre ?

— Je suis très bien avec toi, dit Guy. J’apprécie beaucoup que tu fasses l’amour avec moi. Je t’en suis reconnaissant. Cela satisfait un besoin important pour un homme.

— Pour une femme aussi, dit Marie.

— C’est donc bénéfique, dit Guy. Si tu en préfères un autre, c’est aussi bénéfique pour toi. Va avec lui.

— Tu serais privé de moi, dit Marie.

— Oui, dit Guy. Je me résignerais à chercher ailleurs. L’amour physique n’est pas ce qui est le plus difficile à trouver. Ce n’est pas ce qui me pousse uniquement vers toi. C’est ton caractère qui me plaît, ta façon d’envisager les choses.

— Et si je reste avec toi tout en en aimant un autre, dit Marie ?

— Il faudrait au moins que tu m’aimes et que tu fasses l’amour avec moi, dit Guy.

— Oui. Alors ?

— Un amant ? Envisages-tu cela avec moi ?

— Je n’envisage rien du tout, dit Marie, mais je veux savoir ce que tu en penserais ?

— Cela va peut-être t’étonner, dit Guy, mais si tu nous aimes vraiment tous les deux, c’est envisageable. Ma position est que tu as une liberté sexuelle totale que je n’ai pas à diminuer. Ton sexe est ta propriété et tu l’utilises à ta convenance, avec qui tu veux. Je n’en suis même pas locataire, seulement un visiteur sans aucun droit sur lui. Je n’ai pas à le contrôler. Je souhaite ton bonheur, ne rien t’imposer, et que tu puisses partager avec un autre amour ancien ou futur me semble normal. Je laisse la priorité à celui que tu auras choisi. Si nous nous comportons loyalement l’un envers l’autre, nous continuerons à nous aimer, même en partageant. J’en suis persuadé. Ce n’est pas de l’indifférence envers toi. Au contraire. C’est l’acceptation totale de tes actes. Tu aimes Zoé et Paule. C’est très bien. Avec un homme, ce serait pareil. Il n’y aurait en plus que la relation sexuelle possible. Elle est légitime. Je ne l’exclus pas et tu n’as pas à la justifier. Tu n’as pas à rejeter des amours parce que je suis là, ni à te comporter différemment avec eux. J’espère gêner le moins possible en vivant avec toi et en jouissant de toi quand tu as envie de venir à moi, comme tu le fais actuellement. Je suis aussi dans une situation comparable à la tienne. Je n’aime pas que toi. J’en aime une autre. Je pourrais faire l’amour avec elle si elle en avait besoin. Si je continue avec toi, il faudrait cependant que tu sois d’accord. Pas question de le cacher. J’aimerais avoir cet accord, car je ne me sens pas la possibilité de refuser si elle me réclame. Je dirais aussi à l’autre que je t’aime. Si tu n’acceptes pas, il est préférable de nous séparer.

— Si nous sommes deux à avoir besoin de toi en même temps, qui choisis-tu ?

— Ce n’est pas à moi de choisir, dit Guy. C’est à vous de vous départager pour savoir qui passera en premier.

— En nous crêpant le chignon ?

— Ce serait immédiatement départagé, dit Guy. Je ne pourrais pas aimer celle qui voudrait se battre. L’accord doit être amiable. Cela dit, il me semble plus simple de ne pas mêler beaucoup d’autres amours au nôtre. Celle qui m’aime et que j’aime n’a pas besoin de moi. Normalement, elle n’intervient pas.

— Bon, dit Marie. Ta réponse me satisfait. Nous sommes à égalité. Je suis pour la négociation. Moi non plus je ne cacherais rien, et tu as mon accord total. Nous pensons de la même façon. Tes amours ne me gênent pas.

— Te poses-tu des questions sur moi, dit Guy ?

— Toi non, dit Marie ?

— Je ne m’en pose plus beaucoup, dit Guy. Je t’approuve de t’en poser. Je n’aime pas les écervelées.

— Si je me mets avec toi, dit Marie, je souhaite continuer à travailler, pour ne pas dépendre de toi et pouvoir reprendre ma liberté.

— Je ne t’imposerai jamais rien, dit Guy. Garde ton indépendance. Moi aussi, j’aime travailler et être indépendant, mais vivre à côté de toi me plairait.

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La méfiance de Marie disparaît progressivement. Guy est le bon choix. Elle le constate tous les jours.

* ° * ° *

 

 

20 Mariage

* ° * ° *

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Marie est de plus en plus favorable à un rapprochement, à condition que Guy l’accepte, mais cela risque de modifier ses habitudes de vieille fille. Un homme ne s’introduit pas dans une maison sans rien changer. Depuis 4 ans, Marie côtoie Zoé. Elle ne la quitte que pour ses séjours en Angleterre. Elle est plus souvent avec Zoé qu’avec Paule. Bien que Zoé soit toujours la servante accomplissant impeccablement son service, Marie la traite comme une amie, une amie très chère. Zoé a acquis vis-à-vis de Marie, l’attachement d’un chien pour son maître. C’est la personne qui l’a sorti de la misère et qui lui a offert protection et vie décente. Marie a ouvert sa bibliothèque et toutes les commodités de la maison. Le soir, elles sont souvent ensemble, à lire ou à corriger des copies. Zoé serait la fille de Marie, qu’elle n’aurait pas plus d’avantages. Se séparer de Zoé serait un déchirement.

Marie prend conseil auprès de Paule :

 

— Je fais l’amour avec Guy, dit Marie. Faut-il le faire venir ici pour vivre ensemble ?

— Il y a quelques obstacles, dit Paule.

— Je lui ai dit mon âge. Il lui faudrait dix ans de plus. Je ne peux pas lui demander de m’épouser.

— Ni l’âge, ni le mariage ne sont de gros obstacles, dit Paule.

— Il accepte mes infirmités, dit Marie.

— Pour lui, tu n’as pas d’infirmité, dit Paule.

— Alors quoi, dit Marie ?

— Ma petite, dit Paule. Tu es une vieille fille, avec tes habitudes et tes manies. Tu vis avec moi et avec Zoé. Nous sommes toutes les deux des obstacles. Ce n’est rien de prendre de temps en temps un homme dans son lit. Tu te défoules avec lui, mais rien n’en résulte. C’est autre chose de vivre avec lui.

— Te mettrais-tu entre moi et Guy ?

— Si je reste ici, je serai entre vous deux, en belle-mère qui n’a pas les mêmes idées que son beau-fils.

— Mais tu l’aimes, dit Marie. Tu me l’as dit, et il t’aime.

— Je l’admets, dit Paule. Je serais même capable de me donner à lui s’il me le demandait. Je préfère m’occuper avec Robert et mon travail, et je suis très heureuse quand il est avec toi.

— Cohabiter est facile, dit Marie. L’appartement est grand.

— Nous pouvons essayer, dit Paule. Il accepte ma cuisine. J’espère ne pas être l’obstacle principal. Tu ne vois pas ce qui t’empêche d’amener Guy ici ?

— Non, dit Marie.

— Ouvre les yeux, dit Paule. Souviens-toi de l’essai de vie commune avec Robert. Les enfants te martyrisaient, toi, ma petite Marie, ma petite fille chérie. C’était insupportable. J’ai coupé.

— Ici, ce n’est pas la même situation, dit Marie.

— Mais si, ma fille, dit Paule. Tu as Zoé. Qu’on le veille ou non, elle est devenue ta fille adoptive, ta fille chérie, dont tu ne te sépares pas. Je me trompe ?

— J’ai peut-être une fille, dit Marie, comme toi tu en as une, mais où sont les méchants enfants ?

— Il n’y en a pas, dit Paule, mais il y a la martyre.

— Zoé ?

— Oui, dit Paule : Zoé. Elle ne supporte pas les hommes. Tu veux lui en amener un à domicile.

— Attends, dit Marie. Zoé est quand même souvent avec des hommes. Elle sort, elle fait les courses, et quand Guy vient ici, elle se comporte normalement avec lui.

— Ma petite, dit Paule, tu n’observes pas bien. Tu n’as d’yeux que pour Guy quand il est là, et tu ne regardes pas Zoé. Elle fait exactement avec les hommes ce que tu faisais il n’y a pas si longtemps. Elle les évite au maximum. Vous alliez bien ensemble.

— Zoé n’a pas les réflexes de répulsion que j’avais, dit Marie. C’était plus fort que moi. Je sautais.

— Elle a pire que ça, dit Paule. Elle a peur des hommes, une peur maladive qui vient de son passé et qu’on ne peut pas lui reprocher. Il faut choisir, ma fille : vivre avec Guy ou vivre avec Zoé, en sachant que Zoé a encore besoin de ta protection. Elle n’est pas adulte vis-à-vis des hommes, ta Zoé. Imagine que tu amènes Guy ici. Avec Zoé, vous êtes nues, le matin, le soir et pendant la gymnastique, sans compter les jours de chaleur. Vous vous lavez ensemble, souvent sous la même douche, et l’une essuie l’autre. Vous vous massez et vous peignez l’une l’autre. Vous lisez le soir l’une à côté de l’autre. Vous allez au cinéma et vous vous promenez ensemble. Vous mangez sur la même table. Quand on voyage, vous prenez la même chambre d’hôtel, même s’il n’y a qu’un lit. Votre intimité est totale. Avec Guy ici, c’est fini. J’ai observé Zoé quand Guy vient te voir. Elle fait des efforts surhumains pour se comporter dignement avec lui. Tu ne peux pas imposer à Zoé des journées entières de présence d’un homme.

— Je comprends, dit Marie. Je n’abandonnerai pas Zoé.

_

Marie dit à Zoé :

— Que penses-tu de Guy ? Il m’aime. Il est possible qu’il me demande de me mettre avec lui.

— Vous êtes libre de faire ce que bon vous semble, Mademoiselle Marie.

— Ce qui est bon pour moi est que je puisse vous aimer tous les deux et que vous vous aimiez. Es-tu toujours hostile aux hommes ?

— Oui, Mademoiselle Marie, dit Zoé. C’est plus fort que moi.

— Hostile à Guy aussi ?

— Je ne suis pas à l’aise avec lui, dit Zoé.

— Tu ne souhaites donc pas que je le fasse venir, dit Marie.

— Je le souhaite pour vous, Mademoiselle Marie, dit Zoé, mais je resterai à l’écart.

— C’est comme si nous ne nous aimions plus, dit Marie. Mon amour pour Guy détruit le nôtre. Tu n’apprécies pas notre intimité ?

— Je dois respecter la vôtre avec Monsieur Guy, dit Zoé.

— Bon, dit Marie. Je souhaite rester avec toi. Il n’y aura pas de rapprochement avec Guy.

— Vous ne voulez plus faire l’amour avec Monsieur Guy ?

— Je vais faire comme Paule avec Robert. Je serai la maîtresse de Guy… tant qu’il voudra de moi. Je suis laide et plus vieille que lui. Cela ne durera pas. Il est normal que je refuse de vivre avec lui.

— Mademoiselle Marie, dit Zoé. Le faites-vous parce que je ne supporte pas les hommes ?

— Je t’aime, Zoé, dit Marie. Pas question de me séparer de toi.

— M’aimez-vous plus que Monsieur Guy ?

— Dans un sens, oui, dit Marie.

— Pour me faire plaisir, dit Zoé, mettez-vous avec lui. Je n’ai pas besoin d’être toujours avec vous.

— Mais moi j’en ai besoin, dit Marie. Guy restera chez lui.

— Mademoiselle Marie ?

— Oui, Zoé ?

— Monsieur Guy est-il méchant ?

— Tu veux dire un homme méchant, comme ton père.

— Oui, Mademoiselle Marie.

— Guy n’est pas méchant, dit Marie. De ma génération, il y a deux hommes dont je suis sûre qu’ils ne sont pas méchants, et avec qui je suis capable de faire l’amour. Le premier est André, le mari de mon amie Claire. Le second est Guy. Il ne s’impose pas ; je me donne à lui. Je ne te garantis pas les autres.

— Je vous crois, Mademoiselle Marie. Monsieur Guy n’est pas méchant. Prenez-le avec vous, et je reste avec vous, comme vous le souhaitez.

— En supportant la présence de Guy ?

— Oui, Mademoiselle Marie, s’il me supporte. J’ai confiance dans votre jugement.

— Tu sais ce que cela implique, dit Marie. Guy sera souvent près de toi.

— Oui, Mademoiselle Marie.

— Pourquoi cherches-tu à ce qu’il vienne ici ? Jure-moi que tu ne fais pas cela pour moi, en te forçant.

— Je vous le jure, Mademoiselle Marie. Je le fais pour moi. Il faut profiter des occasions qui se présentent dans la vie. Si Monsieur Guy est un homme gentil, je dois ne pas avoir peur de lui. C’est à moi de me réformer. Acceptez aussi que je vous fasse plaisir. Je serais désolée de vous éloigner de Monsieur Guy.

— Cela permet d’installer Guy ici, dit Marie. Je vais faire en sorte que tu sois le moins possible près de lui. En s’organisant bien cela doit être faisable.

— Mademoiselle Marie ?

— Oui, Zoé ?

— Ce n’est pas la bonne solution, dit Zoé. Il faut au contraire me mettre le plus près possible de Monsieur Guy. Puisqu’il n’est pas méchant, je ne crains rien. Je ne dois pas vivre en recluse. Je dois seulement surmonter mes répulsions.

— Es-tu capable de faire cela, dit Marie, de supporter l’intimité de Guy ?

— Je crois, dit Zoé. Je pense pouvoir le faire. Si je flanche, rappelez-moi à l’ordre. Si vous m’aidez, Mademoiselle Marie, je tiendrai.

— Je vais m’arranger pour que tu ne flanches pas. Nous allons y aller progressivement.

— Non, Mademoiselle Marie. Imposez-moi tout de suite Monsieur Guy autant qu’il est possible. Je vous en prie. Ce sera bon pour moi.

— D’accord, Zoé, dit Marie. Tu veux que je te mette à l’épreuve, en contact avec Guy, pour t’habituer aux hommes gentils. Je dois t’y pousser au maximum. Est-ce bien ce que tu souhaites ?

— Oui, Mademoiselle Marie. Forcez-moi.

— Alors, dit Marie. Je vais exaucer ton souhait, mais tu pourras à tout moment m’arrêter et revenir en arrière.

— Merci, Mademoiselle Marie, dit Zoé. Autant commencer avec celui-là.

— Je vais demander à Guy de t’accepter près de lui, dit Marie. Sois tranquille, je ne souhaite pas t’imposer un enfant.

— Pourquoi, Mademoiselle Marie ?

— Les hommes sont souvent méchants, dit Marie. Tu as raison de les éviter, mais les enfants aussi sont méchants. Je préfère ta compagnie. Je connais les enfants : j’en ai beaucoup dans mes classes. C’est très difficile de les tenir. Je n’y arrive qu’en m’éloignant d’eux, en les maintenant à distance, et en les dénonçant au censeur quand ils font une faute. Alors, avec un enfant à moi, il comprendra tout de suite qu’il peut me commander. Pas de censeur ici. Je suis trop faible devant un enfant méchant. Je vais me faire déborder.

— Mademoiselle Marie, vous dites que Monsieur Guy est gentil. Vous l’êtes aussi. Vous aurez des enfants gentils qui vous obéiront.

— Ce n’est pas garanti, dit Marie. Ils sont tellement nombreux à être méchants ! En plus, si j’ai un garçon, il deviendra un homme qui peut être méchant. Tu ne le supporteras pas.

— Pour moi, dit Zoé, je souhaite que vous ayez un enfant, même si c’est un garçon. Vous me ferez plaisir. Je préfère les vôtres à tous les autres. Il y a toutes les probabilités qu’ils soient gentils, beaucoup plus gentils que les autres. J’aime les enfants, mais si vous n’en voulez pas, il est normal que vous n’en ayez pas.

— Crois-tu qu’un enfant de moi peut être gentil ?

— Mais oui, Mademoiselle Marie. Comme vous. Madame Paule dit que vous avez toujours été gentille, même toute petite.

— Et comme toi ?

— Oui, Mademoiselle Marie. Comme nous.

— Et comme Claire et André, dit Marie. Cela te ferait-il plaisir si j’en fais un, malgré le risque qu'il soit méchant ?

— Oui, Mademoiselle Marie. Très plaisir. Le risque est très faible, quasi nul. Dans ce cas là, avec Monsieur Guy qui n’est pas méchant et vous qui ne l’êtes pas non plus, il faut oser. Vous êtes dans le cas le plus favorable pour le réussir.

— Un enfant gentil qu’il n’y aurait pas à punir : j’aimerais aussi, comme toi. Alors, je demanderai à Guy s’il en veut. Tu ne m’en voudras pas si je ne peux pas en avoir ou si Guy n’en veut pas ?

— Mais non, Mademoiselle Marie. Quoi que vous fassiez, je serai contente.

— C’est bien d’avoir quelqu’un comme toi près de moi, qui raisonne. Tu raisonnes comme Claire. Elle aussi voulait que j’aie des enfants pour que l’hérédité se perpétue. Ne me lâche pas quand je serai avec Guy. Si j’ai un enfant, il sera un peu à toi, car tu y auras contribué. Je te le confierai.

— Merci Mademoiselle Marie, dit Zoé. Nous nous soutiendrons mutuellement, et j’espère que Monsieur Guy nous aidera.

— Oui, dit Marie. Il sera là aussi. Je ne serai pas seule. À trois, et avec en plus ma petite maman qui sait gifler, cela est possible si nous sommes tous d’accord pour prendre le risque. Je serais heureuse d’en avoir un gentil. Explique-moi, Zoé ? Coup sur coup, tu acceptes un homme, et tu me dis de faire un enfant. Tu as changé.

— Non, Mademoiselle Marie. Je n’ai pas changé. Je profite seulement des occasions de la vie. Depuis 4 ans, je profite de votre accueil.

— Et moi de toi, dit Marie.

— Nous jouissons ensemble, dit Zoé. Avec Monsieur Guy, vous avez sélectionné un homme gentil. Votre sélection est certainement bonne, car vous ne connaissez que deux hommes bons. Il est certain qu’il y en a beaucoup plus, mais nous ne savons pas les repérer. Vous avez fait ce repérage difficile. Permettez-moi d’en profiter.

— Si tu veux faire l’amour avec lui, dit Marie, tu peux. Je ne me le réserve pas.

— J’ai des réflexes de répulsion envers les hommes, Mademoiselle Marie.

— Fais comme moi, dit Marie. J’en avais aussi. Ils ont disparu.

— Les miens sont toujours là, dit Zoé. Cela doit être plus compliqué à faire disparaître que les vôtres. Je voudrais savoir comment m’y prendre. Je n’ai pas encore trouvé. Laissez-moi seulement vivre près d’un homme gentil. C’est déjà beaucoup.

— Et l’enfant ? Pourquoi en veux-tu un ?

— J’ai lu un livre sur l’hérédité, dit Zoé. C’est mathématique. Très peu de chances d’en avoir un qui soit mauvais. Madame Paule est certaine que vos parents étaient gentils comme vous, et Monsieur Guy vous a dit que ses parents l’étaient aussi. D’après le livre qui est sérieux, l’hérédité vous donnera un enfant gentil. Je vous montrerai sur le livre.

— Si c’est mathématique, je risque de mettre beaucoup de temps à comprendre. Es-tu sûre ?

— Oui, Mademoiselle Marie. Vos enfants seront gentils. Nous avons du mal à reconnaître les gens gentils. Ce serait bête de ne pas profiter de ceux dont nous sommes certains.

— Nos méthodes de sélection ne sont pas rapides, dit Marie. J’ai mis dix ans de trop pour trouver Guy. Les enfants convenables, il faut les faire, et c’est long. Je rêve d’avoir près de moi uniquement des gens gentils, beaucoup de gens gentils. Ce serait le paradis.

— Il faut se contenter de ceux que nous savons sélectionner, dit Zoé. Vos enfants, c’est le plus facile. Il faut chercher s’il y a des méthodes de filtrage permettant de repérer les gens gentils parmi ceux que nous connaissons.

— N’as-tu pas l'envie de faire des enfants, dit Marie ?

— Mon hérédité est probablement moi bonne que la vôtre, dit Zoé. Ce qui m’arrête surtout, ce sont mes blocages. La relation sexuelle me répugne.

— Ce n’est pas mon cas, dit Marie. Avec Guy, c’est facile. Tu te donnes, et hop !, c’est fait et c’est agréable. Essaie de voir l’amour sous un beau jour.

— Je voudrais bien, dit Zoé. Je n’y arrive pas, Mademoiselle Marie.

_

Denise demande à Guy où il en est. Il lui explique.

— Je vois que tu files le parfait amour, dit Denise. Comment est-elle au lit ? Aussi bien que moi ?

— Ne sois pas jalouse, dit Guy. C’est aussi bien qu’avec toi. Elle est splendide.

— Bon... Elle est mieux que moi, dit Denise. Je ne suis pas jalouse. Pour l’amour, j’ai mon mari. J’arrive à le dégeler. Tu ne m'as pas dit si elle était vierge ?

— À vrai dire, dit Guy, je n’en sais rien.

— Une fille de 32 ans, dit Denise, si elle est vierge, a peu de chance de se marier. Ce serait une exception. A-t-elle saigné ?

— J’ai remarqué qu’il y avait du sang sur le préservatif, mais elle avait ses règles, et c’est difficile de voir la différence.

— Donc, tu ne sais pas.

— J’ai défloré Elsa, dit Guy. Pour ma verge, l’obstacle à franchir n’était pas décelable. Il aurait fallu que j’examine auparavant de visu ou avec le doigt pour être sûr ou encore y aller très doucement, comme j’ai procédé avec Hélène. Je n’ai pas eu de douleur comme vous. Le frottement qui existe plus ou moins toujours au début, tant que la lubrification n’est pas parfaite, provoque des résistances transitoires comme l’hymen. Dans l’élan, je n’ai rien senti d’anormal, ni avec Elsa, ni avec Marie. En réfléchissant, je me rappelle qu’elle a enlevé juste avant, un tampon hygiénique interne. Une vierge n’en mettrait pas.

— Les fabricants de tampons affirment que les jeunes filles peuvent enfiler les plus petits à travers l’hymen sans le rompre, dit Denise. As-tu vérifié leur taille ?

— Non, dit Guy. Je ne vais pas fureter dans ses affaires, et elle est libre d’avoir d’autres amants sans qu’elle m’en parle. Son corps est à elle, et non à moi. J’ai l’impression qu’elle n’avait pas beaucoup d’expérience.

— Ne t’y fie pas, dit Denise, certaines savent très bien jouer un rôle.

— Est-ce ton cas ?

— Tu es bête, dit Denise. Qui ne le fait pas ? On aime tirer des avantages d'une situation. Jouer un rôle, ça m'arrive comme aux autres, mais je ne vais pas jusqu'à tromper pour nuire. Toi aussi tu as joué avec Hélène, donc, regarde-toi avant de m'accuser. Qu’allez-vous faire avec Marie ?

— Je vais la demander en mariage, dit Guy. Elle me plaît.

— Je vous souhaite beaucoup de bonheur, dit Denise.

* ° * ° *

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Le soir de ce jour Marie et Guy se retrouvent :

— Veux-tu te marier avec moi, dit Guy ?

— Es-tu certain que tu ne commets pas une bêtise ?

— Non, dit Guy. Ce serait bête de ne pas t’épouser. Tu es la femme que je souhaite.

— Alors, dit Marie, j’y suis disposée, mais je ne suis pas seule.

— As-tu, comme moi, un enfant caché ?

— J’ai Zoé, dit Marie.

— C’est ta bonne, dit Guy. Elle est discrète. Je ne vois pas le problème.

— Je suis une vieille fille, dit Marie. Les vieilles filles sont moins souples que les jeunes. Elles ont des manies acquises avec le temps.

— J’en ai aussi dit Guy. Je suis maniaque de l’hygiène et de la propreté. Pourtant, je sais qu’il ne faut pas exagérer et s’habituer aux microbes, ce qui nous vaccine et évite les allergies. Mais j’aime les gens propres.

— Je préfère aussi la propreté à la saleté, dit Marie.

— Je n’ai pas toujours de bonnes manières, dit Guy. Quand je ne suis pas en société, je lèche mon assiette comme les chats.

— Et tu te dis propre ?

— Oui, dit Guy. Tu lèches ta fourchette et ta cuillère, et tu les remets dans ton assiette. L’hygiène est équivalente. Il n’y a que le geste qui est mal perçu, car on l’assimile à celui d’une bête qui lape. La fourchette est plus élégante. Si tu essuies avec du pain, les doigts qui le tiennent sont indirectement en contact avec ce que tu manges, et c’est moins hygiénique.

— Tu as de bons arguments. J’ai aussi léché mon assiette pour ne rien perdre quand Paule et moi avions à peine de quoi nous nourrir.

— C’était par nécessité, dit Guy. Ce n’est pas mon cas. Je pourrai laisser les restes dans l’assiette, mais sans eux elle me semble plus nette. Je répugne à rendre une assiette souillée, plus difficile à laver.

— Suis-je aussi propre qu’une assiette ? Ai-je la possibilité d’être aussi léchée ?

Guy s’approche de Marie et lui applique un long baiser sur la bouche. Elle se dégage doucement.

— Mon premier baiser d’amour, dit Marie, et sans préservatif buccal.

— As-tu apprécié ?

 — Le baiser déclenche en moi l’envie de me donner, dit Marie, mais je l’ai aussi par les paroles et les caresses que tu me prodigues. Il n’apporte rien de plus. Je sais que tu m’aimes. Tu n’es pas porté sur le baiser. Ne m’embrasse plus à l’avenir. Je n’en ai pas besoin pour me rendre compte que tu me désires.

— Je t’adore, dit Guy.

— Je ne souhaite pas éloigner Zoé de moi, dit Marie.

— Tu ne veux pas changer ton mode d’existence, dit Guy.

— Pas trop, dit Marie, et pas celui de Zoé. J’ai des devoirs envers elle. Elle vit avec moi. Je l’aime beaucoup.

— Sexuellement ?

— Non, dit Marie. Nous ne sommes pas homosexuelles. Il n’y a de sexuel qu’avec toi.

— Alors ?

— Elle n’a que moi et Paule pour la soutenir, dit Marie. J’ai des habitudes avec elle que je voudrais garder.

— Je vous perturbe tant ?

— Vois-tu, dit Marie, nous sommes très intimes.

— Dors-tu avec elle ?

— Non, dit Marie, mais je pourrais, et je le fais en voyage. Nous n’avons pas de pudeur l’une pour l’autre. Je fais ma gymnastique avec elle, et dans la salle de bains nous sommes souvent ensemble. C’est en nous lavant qu’a commencé notre amour et il nous arrive de nous savonner l’une l’autre.

— Rien ne vous empêche de continuer, dit Guy. Je t’ai dit que j’apprécie la propreté.

— Je souhaite aussi être avec toi, dit Marie.

— Quand tu souhaites être avec moi, dit Guy, tu viens avec moi, et quand c’est avec Zoé, tu vas avec Zoé. Je peux aussi te savonner.

— Si tu lui fermes la porte de la salle de bains, dit Marie, tu l’éloignes de moi. Elle ne sera plus libre d’aller et venir, et moi non plus.

— Il y a deux salles de bains, dit Guy. Nous pouvons nous en réserver une.

— Courir à l’autre bout pour un petit besoin quand l’autre se douche seulement, dit Marie. Ce n’est pas pratique. Ce n’est pas ce que je souhaite. Sa chambre est près de la mienne. Je ne vais pas l’exiler près de Paule, et je la veux avec moi.

— Tu souhaites que la porte reste ouverte, dit Guy.

— Oui, dit Marie, si cela ne te dérange pas.

— Faudrait-il que je me montre à elle, et elle à moi, comme nous le faisons ensemble, et que je la savonne ?

— Oui, dit Marie. Comme je le fais moi-même avec elle. Pas d’obstacle entre nous.

— Est-elle disposée à s’exposer avec moi, dit Guy ? N’as-tu pas peur que nos sexes s’attirent et se rencontrent ? Je sais me tenir, même si elle m’excite, mais elle peut me provoquer. C’est difficile de résister.

— Ce serait merveilleux si cela arrivait, dit Marie. Elle n’aime pas les hommes depuis qu’elle a été violée par un père indigne. Ce serait un moyen de lui redonner confiance en elle.

— Ainsi, dit Guy, si elle veut faire l’amour avec moi, tu es pour. Cela ne te gêne-t-il pas ?

— Ce qui est bon pour elle est bon pour moi, dit Marie. Il n’y a que toi qui puisses t’y opposer. Je ne t’empêcherai jamais de faire l’amour avec qui que ce soit que tu as choisi, et surtout pas avec elle. Elle mérite notre amour. Je souhaite qu’elle te demande de la savonner et faire l’amour avec elle. Je n’ai pas à lui donner l’autorisation, mais elle a mon accord.

— Quelle altruiste tu es !

— Cela te dérange-t-il ?

— Je te demande en mariage, dit Guy, et tu me réponds : va avec une autre ! Avoue que c’est inhabituel.

— Avec elle, c’est comme si tu allais avec moi, dit Marie. J’en aurais autant de plaisir. Maintiens-tu, malgré tout, ta demande en mariage pour une vieille bique qui a des exigences idiotes ?

— Je maintiens, dit Guy. Zoé pourra évoluer dans ton ombre. Si tu l’aimes autant que je le pense, elle a tous les droits.

— J’accepte de me marier avec toi, dit Marie. Paule va être contente.

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Le mariage a lieu en février 1976. Il y a peu de monde. Ils n’ont invité que les meilleurs amis et les parents qui leur restent. Denise est venue avec Serge. C’est la première fois qu’elle voit Marie. Denise est sincèrement heureuse pour Guy, et déjà entièrement acquise à Marie. Urbain est là ; il est ami de Guy, mais aussi voisin, car il habite dans un des appartements de l’immeuble de Marie. Claire et André se sont déplacés malgré un long voyage. Ils n’ont pas encore d’enfant, Claire ayant du mal à en avoir. C’est la première rencontre de Guy et Denise avec eux. Abreuvés de paroles d’amitié par Marie, ils sympathisent vite. Ils n’auront pas le loisir de se revoir souvent, vu l’éloignement. Serge dédaigne Marie, car son physique lui déplaît. Sous l’œil résigné de Denise, il cherche du côté de Claire, mais celle-ci n’est pas intéressée par un homme qui remue les mauvais souvenirs de ses compagnons passés. Elle ne lui donne pas le rendez-vous qu’il espérait.

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Guy et Marie s’installent dans une chambre près de Zoé. Paule reste à distance, dans la sienne à l’autre bout.

Guy accepte sans difficulté, et comme promis, la présence de Zoé, car il l’a vite jugée avoir un caractère qui lui convient. Par contre, Zoé voit en lui un homme et ne se débarrasse pas de sa méfiance instinctive. Si elle s’écoutait, elle ne serait jamais avec lui dans la même pièce.

Après la première nuit que Guy passe au lit avec Marie dans l’appartement, Marie appelle Zoé au petit matin pour leur séance de gymnastique habituelle. Zoé, sachant que Guy est avec elle, se présente avec le maillot qu’elle enfile quand il y a un invité. Marie qui a toujours pratiqué nue avec Zoé quand elles sont seules, fronce imperceptiblement les sourcils, car elle voit que ses craintes sont fondées. Zoé traite Guy comme un étranger. L’intimité n’y est plus.

 

— Je vais mettre un maillot pour faire comme toi, dit Marie boudeuse.

— Ce n’est pas indispensable, dit Zoé qui a observé la mimique pourtant fugitive de Marie. Vous n’êtes pas obligée de me copier, Madame Marie. Je ne veux pas gêner Monsieur Guy.

— Ta vue ne gêne pas, dit Marie. N’est-ce pas, Guy ?

— Zoé fait comme elle veut, dit Guy. Rien ne me gêne, venant de vous deux.

— Tu vois, Zoé, dit Marie. Il n’y a pas à changer nos habitudes.

— Je gêne Zoé, dit Guy. Je m’en vais.

— Je préfère que tu restes, dit Marie. Zoé va garder le maillot. C’est le plus simple.

— Zoé est très belle avec ce maillot, dit Guy.

 

Zoé a mis le maillot par réflexe. Le garder, c’est mécontenter Marie, même si celle-ci l’accepte. Zoé se ferait couper en morceaux pour Marie. Elle fait un effort sur elle-même :

— Je peux l’enlever si Monsieur Guy n’est pas choqué.

— J’accepte que tu le fasses, dit Guy. Marie le souhaite et souhaite aussi que je me dénude devant toi. Elle me l’a dit. Me permets-tu de la contenter ? Je comprends que ce ne soit pas facile de l’accepter pour toi, et je crois que tu peux refuser. Dis seulement non, mais je t’assure que tu n’as rien à craindre de moi.

— Madame Marie m’a donné la même assurance, Monsieur Guy, dit Zoé. Je le prends ainsi.

 

Zoé enlève le maillot, découvrant tous ses charmes.

— Je suis très honoré de ta confiance, dit Guy. Je n’en connais pas beaucoup qui sauraient faire cela.

— Zoé, tu es un amour, dit Marie. Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir. Guy, n’oublie pas. Tu as promis de te montrer comme Zoé. J’y tiens. Zoé a commencé. Suis-la. Restons ensemble. La pudeur sépare. Claire me l’a appris. Il n’en faut pas entre nous. Je préfère l’amour.

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Guy les regarde pendant toute la séance de gymnastique. Cela va devenir une habitude quotidienne. Guy mesure à sa juste valeur l’effort que fait Zoé pour surmonter sa gêne. Marie sourit constamment, heureuse d’être avec Zoé. Guy découvre la souplesse extraordinaire de sa femme. Sans se désarticuler complètement, sans forcer et avec lenteur, elle se permet quelques postures dignes d’une contorsionniste ou d’une danseuse étoile. Zoé, plus normale, plus esthétique et sexy, lui donne une réplique harmonieuse et charmante en se bornant aux mouvements qu’elle est capable d’exécuter.

Guy ne s’oppose pas aux conceptions de Marie, et Zoé se force à faire plaisir à Marie. La pudeur est désormais interdite entre eux et ils s’y conforment. Ils la retrouvent seulement quand un étranger est à la maison. Paule reste un peu distante. Elle se tient éloignée du couple. Marie ne l’accapare pas comme elle le fait avec Zoé, ayant le respect de sa petite maman qu’elle laisse mener sa vie comme elle veut.

La confiance de Zoé en Marie atténue sa répulsion d’avoir à cohabiter avec Guy. Sans qu’elle cherche les occasions de se montrer, volontairement, elle ne se dérobe pas. Elle se comporte strictement comme quand elle était avec Marie. Elle utilise la salle de bains avec Guy, même quand elle est seule avec lui, comme jusque-là avec Marie, et s’applique à rester naturelle. Guy le fait aussi pour contenter Marie, mais sans se forcer, car Zoé ne le provoque pas. Sa seule gêne vient de la tension qu’il détecte chez Zoé quand elle est près de lui.

Marie se plaît dans cette vie à trois et elle le fait savoir : Zoé peut se mêler sans restriction à son intimité avec Guy. Marie considère que Zoé n’est qu’un prolongement d’elle-même qui participe à son amour. Elle ne l’empêcherait jamais par exemple d’entrer dans leur chambre, même aux moments les plus intimes de ses relations avec Guy ; elle n’en serait pas gênée ; sa confiance en Zoé est égale à celle qu’elle a en Guy. Marie a eu peur que son amour pour Guy ne détourne Zoé d’elle. Elle y est profondément attachée, et ne voulait perdre ni Zoé, ni Guy. Elle est rassurée. Elle ne souhaite aucune opposition entre eux. Comme Claire en son temps avec elle et André, elle fait tout pour les rapprocher, estimant qu’ils devraient s’aimer puisqu’elle les aime. Elle ne va pas jusqu’à conseiller à Guy de faire l’amour avec Zoé, car elle ne veut pas traumatiser Zoé, mais elle cherche à persuader celle-ci que l’amour avec lui est possible et qu’elle ne s’y opposerait pas. Elle montre ostensiblement son amour pour Guy, escomptant entraîner Zoé dans son sillage.

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Guy s’intéresse à Zoé. Comme Paule et Marie, il apprécie la puissance de travail, l’habileté et l’adaptabilité de Zoé qui s’était déjà manifestées dans le ménage et la cuisine. Il lui propose de l’assister dans un bricolage dont il n’arrive pas à se tirer seul. Zoé, après un coup d’œil à Marie qui sourit, ne refuse pas. L’aide de Zoé est si efficace que Guy n’hésite pas à renouveler l’expérience. Ainsi, pour améliorer les communications entre les pièces éloignées, Guy tire avec elle les fils d’un interphone qui se révélera pratique. Elle est douée, comme lui, et elle a du goût même pour les domaines habituellement réservés aux hommes comme la mécanique ou l’électricité. Elle étudie les plans de Guy. Elle dénude, relie, soude et fixe bientôt les fils électriques aussi facilement que lui. Ils contrôlent au début leurs sentiments, puis la neutralité devient progressivement naturelle. Voyant que Guy ne l’agresse jamais et est toujours aussi aimable avec elle qu’avec Marie, elle commence par le tolérer, puis estime que Marie avait raison de l’inciter à ne pas se méfier. Elle finit par considérer que même d’être nue près de Guy est sans conséquence. Guy fait volontairement abstraction de son sexe, même quand il l’expose dans la salle de bains. Il a quelques érections près d’elle, car Zoé a ce qu’il faut pour les provoquer, mais Zoé est respectée. Comme Guy voit que Zoé le regarde alors d’un drôle d’air, il explique, à l’aide des livres de sexualité, qu’il se domine. Ce n’est qu’un signe extérieur d’une excitation naturelle que les humains maîtrisent mieux que les animaux. Zoé constate l’autocontrôle de Guy, si différent de l’agressivité qu’elle a connue d’autres hommes. Elle peut le côtoyer sans risque. Jamais de geste déplacé. Sa confiance augmente. Certains travaux communs entraînent des contacts qu’ils ne prennent ni l’un, ni l’autre pour des avances, car seule la commodité désormais les guide. Ils se rapprochent l’un de l’autre, jusqu’à se toucher quand il est logique de l’accepter. Zoé est une assistante de bricolage idéale qui apprécie ce qu’il lui fait faire, et qui est capable d’initiative. Guy a maintenant quatre mains à sa disposition, toutes aussi habiles les unes que les autres, et deux cerveaux qui coopèrent.

Si Zoé aide Guy, Guy aide aussi les femmes. Il n’est pas le dernier à entrer ou à sortir la vaisselle de la machine. Il plie les draps et refait les lits avec l’une ou l’autre. Il n’y a pas pour lui de domaine réservé. Il donne des coups de main pour porter la poubelle, passer l’aspirateur ou éplucher les légumes, quand Zoé ne l’a pas pris de vitesse. De temps en temps, il cuisine, aimant surtout réaliser des pâtisseries, et consulte les livres de recettes. Il applique les notions qu’il a apprises en chimie pour contrôler les cuissons, réaliser des hydrolyses, des gels ou des émulsions, et explique à Zoé les raisons de ses méthodes. Zoé lui enseigne de son côté certaines recettes. Quand les trois femmes sortent ensemble et disent qu’elles rentrent tardivement, elles trouvent un repas qu’elles sont loin de dédaigner. Guy utilise rarement les plats touts préparés du commerce, estimant qu’ils sont poivrés et trop salés. Zoé constate qu’elle n’a pas à supporter de surcharge de travail par sa présence.

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Guy décide d’apprendre à conduire à Marie et à Zoé. Il leur donne des leçons avec sa voiture sur des routes désertes. Elles sont très attentives, très réfléchies, et tout se passe bien. Ce n’est pas Guy qui inciterait à commettre des imprudences. Zoé assimile le code sans difficulté et n’est pas maladroite. Marie met plus de temps, mais y arrive. Il les inscrit alors à l’auto-école et elles obtiennent leur permis le même jour. Zoé exige de payer elle-même ses frais. Guy est heureux. Il a des chauffeurs supplémentaires pour le conduire, et auxquels il donne volontiers le volant. Zoé va pouvoir aller faire les courses dans les grandes surfaces. Guy entraîne aussi Zoé à la piscine et lui apprend à nager. Il la soutient au début, sans que le contact des mains sur aucune partie du corps soit refusé. Zoé s’y met très vite. Elle peut ainsi accompagner Marie qui avait appris à l’école.

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Guy apporte avec lui une caisse de ses livres de classe, stockés depuis les premières années du lycée jusqu’en faculté. Zoé a beaucoup exploité la bibliothèque de Marie, à orientation littéraire. Elle a lu principalement des romans. Guy lui ouvre de nouveaux centres d’intérêt : géographie, histoire, sciences naturelles, mathématiques, physique, chimie, et à tous les niveaux. Zoé mord beaucoup plus aux disciplines scientifiques qu’à l’anglais. Dans la jeunesse de Zoé, avec un père incapable de comprendre les bienfaits de l’éducation, les conditions matérielles ne permettaient pas d'apprendre facilement : les résultats scolaires étaient médiocres. Elle a envie de se rattraper, maintenant qu’elle dispose des outils et du temps nécessaire. Les livres de classes sont bien faits : elle les dévore, en commençant par les plus simples. Dans les romans, elle cherchait à comprendre le monde. Elle n’en a retiré qu’une idée touffue, pleine de contradictions, avec une importance des sentiments qu’elle estime exagérée. Les livres scientifiques sont une révélation, car ils expliquent les mystères qui l’entourent. Guy l’incite à lui poser des questions sur ce qu’elle ne comprend pas. Bien qu’étant à un niveau bas, elle réagit comme lui et est accrocheuse. Guy perçoit la soif de savoir de Zoé. Il décide de consacrer une grande partie de son temps libre à la guider, à lui enseigner les bases indispensables. Il l’oriente vers les mathématiques et les sciences exactes. Elle aime. Si seulement tous ses élèves du lycée étaient comme elle ! Elle adore résoudre les exercices et les problèmes des livres, et rares sont les fautes de logique qu’elle commet. Elle rectifie même les erreurs des énoncés qui ont échappé à l’auteur. Zoé grimpe dans l’estime de Guy, à la mesure de ses progrès liés aux nombreuses heures qu’elle y consacre. Ce n’est plus la bonne servile et gentille, mais sans envergure, que Guy avait entrevue dans l’ombre de Marie. Elle est digne de toute sa considération. Il va l’aider, là où ils ont des dispositions communes. Marie donne encore des leçons d’anglais à Zoé, avec un résultat non nul mais restreint. Guy n’y est pas opposé, mais il pense que Zoé, tout comme lui, ne progressera plus beaucoup dans cette voie. Il convainc Marie que Zoé a mieux à faire en se perfectionnant dans les domaines où elle est douée. Il prend en charge l’éducation de Zoé.

Guy commence à aimer véritablement Zoé, mais il ne lui dit pas, car il ne voudrait pas la troubler. Ce n’est pas par l’attraction corporelle, le contact et la vue de Zoé nue qu’il y est arrivé, mais, comme pour Marie, par le caractère adapté et la valeur potentielle. Il avoue à Marie cet amour naissant.

Marie est enchantée de voir que Guy apprécie Zoé, et l’apprivoise par le manuel et l’intellectuel. Elle a obtenu ce qu’elle cherchait : l’harmonie étroite entre eux trois. Elle y ajouterait volontiers toujours plus d’un amour qu’elle souhaite total.

Zoé a surmonté ses appréhensions vis-à-vis de Guy. Elle a mis quelques mois à s’y faire. Vivre près de lui est possible. Il est même aussi agréable à côtoyer que Marie. Elle a eu raison de faire confiance au jugement de Marie sur Guy. Elle est sincèrement heureuse que Marie se soit mariée avec lui. Voilà un homme qu’elle ne rejette pas. Peut-être y en a-t-il d’autres ? Les hommes remontent dans son estime, mais elle est encore loin d’en accepter un volontairement dans son lit, même Guy. Si Marie lui imposait, elle ferait, mais jamais Marie n’osera.

* ° * ° *

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Paule continue de gérer les affaires de Marie. Guy a confiance. Il se décharge sur elle d’une gestion qui n’est pas simple et qu’elle connaît bien. De temps en temps, Paule demande à Marie d’aller poser et Guy les accompagne parfois. Les vêtements qu’elle récupère s’accumulent chez eux en occupant des pièces qu’ils n’utilisent pas. Guy a regardé dans le stock des photos. Certaines sont très artistiques. Il en tire et en agrandit lui-même plusieurs en noir et blanc. Il sait que Paule en envoie dans des agences.

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Marie n’a pas encore parlé à Guy de ses photos de nus ni de son passé de modèle à l’Académie. Elle y accorde peu d’importance, et Guy la questionne rarement sur sa vie antérieure. Marie demande un jour :

 

— As-tu connu beaucoup d’autres femmes avant moi.

— Oui, mais depuis que je te connais, il n’y a que toi, dit Guy.

— Les as-tu aimées ?

— Il y en a une que j’ai beaucoup aimée, dit Guy.

— Plus que moi ?

— Plus que toi, c’est difficile, dit Guy. Presque pareil.

— Faisiez-vous souvent l’amour ?

— C’était comme avec toi, dit Guy.

— Cela a-t-il duré longtemps ?

— Deux ans.

— C’est long, dit Marie. N’avez-vous pas voulu rester ensemble ?

— Nous serions restés ensemble si la vie ne nous avait pas séparés, dit Guy.

— Est-ce que je la connais ?

— Elle m’a demandé la discrétion, dit Guy. Il faudrait son accord pour pouvoir te le dire. Si tu veux, je peux le faire. Il est probable qu’elle acceptera.

— Non, dit Marie, ne fais rien. Elle sera gênée. Tu sais, j’ai confiance en toi. Ce n’est que de la curiosité. Je ne suis pas jalouse. Maintenant que je sais ce qu’est l’amour, je trouve naturel pour toi d’avoir connu d’autres femmes. Les autres étaient-elles moins bien ?

— Elles ont beaucoup moins compté pour moi, dit Guy. Ce n'était pas de l’amour abouti, même avec Elsa, la mère de ma fille. Il n’y en a qu’une ou deux qui puissent se comparer à toi. Toi, as-tu eu des aventures ?

— J’ai aimé quelques hommes avant de te connaître, dit Marie. Ceux qui parlaient bien m’attiraient quand j’étais jeune fille. Je rêvais d’eux. Il y avait un professeur que j’admirais... Mais c’est resté sans suite. L’homme que j’ai le plus aimé est André, le mari de Claire que tu as vu au mariage. Avec lui, c’était très fort, et c’est encore fort. Je l’aime toujours.

— Étais-tu vierge la première fois avec moi, dit Guy. Il me semble que tu n’as pas saigné. Était-ce avec André ?

— Non, dit Marie. Nous n’avons jamais fait l’amour.

— Savait-il que tu l’aimais ?

— Oui, dit Marie. Nous ne voulions pas tromper Claire. Pourtant, Claire nous a proposé d’aller ensemble.

— Il n’y avait donc pas d’obstacle, dit Guy.

— Aucun, dit Marie, en dehors de la morale et de mes réactions.

— Tu l’aimes beaucoup, dit Guy.

— Oui, dit Marie. Autant que toi, Zoé, Paule et Claire.

— Comment se comportait André ?

— André a vu que je n’y tenais pas et n’a pas insisté, dit Marie. Pourtant, Claire le poussait vers moi.

— Alors, dit Guy, s’il n’y a rien eu avec André, comment expliques-tu ?

— C’est vrai, dit Marie. J’aurais dû te le dire.

— Que tu n’étais pas vierge ?

— Tu ne voudrais plus de moi dans ce cas ?

— Loin de moi cette idée, dit Guy. C’est de la pure curiosité. Les filles ont autant le droit que les garçons de faire l’amour. Je n’étais pas vierge quand je t’ai connue, et les filles qui se sont données à moi ne méritent pas que je les méprise. Je ne peux pas te reprocher cela. L’amour, c’est normal. C’est même plutôt anormal, pour une fille de ton âge, de rester sans partenaire, avec les moyens contraceptifs actuels. Il n’y a pas à avoir honte de son plaisir quand il ne gêne personne, et ce n’est pas nocif comme l’alcool ou le tabac, quand on le maîtrise comme nous.

— Pourtant, dit Marie, je n’avais pas fait l’amour. Tu parles des moyens contraceptifs actuels. Ce n’était pas les mêmes, il y a 10 ou 15 ans. Il n’y avait pas la pilule et je ne voulais pas être fille mère et sans ressources. À cette époque, j’ai perdu mon hymen en commençant à mettre des tampons internes. C’est plus pratique que les serviettes, à condition qu’ils soient suffisamment absorbants pour qu’il tienne assez longtemps. En principe, l’hymen laisse passer sans se déchirer quand les tampons sont petits. J’avais choisi des gros tampons, un peu plus gros que ceux que je mets actuellement ; l’absorption n’était pas aussi bonne à cette époque, d’où leur taille imposante. J’ai saigné à ce moment-là. Tu vois, je n’étais pas plus vierge que toi quand je t’ai connu. Cela nous met à égalité.

— Pas tout à fait quand même ! Je t’adore, dit Guy. Pour moi, tu étais la femme idéale, en parfait état.

— Si c’était à refaire, dit Marie, tu ne m’aurais pas rencontrée vierge.

— C’est nouveau, dit Guy. Es-tu certaine ?

— Oui, dit Marie. Maintenant que je sais ce qu’est l’amour physique, je crois avoir eu tort de ne pas suivre les conseils de Claire. Il me semble utile de faire l’amour. J’ai moins de tensions en moi. Je regrette de ne pas l’avoir fait. L’amour est bénéfique et Claire en aurait été heureuse. Un homme peut-il aller facilement avec deux femmes ? Claire semblait le croire. Peux-tu, toi ?

— Il faudrait que j’aime les deux, dit Guy, et qu’elles ne veuillent pas en même temps.

— Aimes-tu encore la femme dont tu m’as parlé ?

— Mon amour n’a pas varié, dit Guy.

— C’est donc possible, dit Marie, si les femmes s’accordent entre elles. J’aurais dû aller avec André. Il ne s’y opposait pas et je m’entendais avec Claire.

— On va aller chercher André pour rattraper le temps perdu, dit Guy.

— C’est inutile, dit Marie, puisque tu es là et qu’André n’a pas besoin de moi. On devrait dire aux filles qu’il n’y a pas à avoir peur de l’amour. Si nous avons une fille, je lui dirai de choisir un garçon dans ton genre et de faire l’amour très tôt. C’est le choix du garçon le plus difficile.

— J’ai des idées sur la façon de procéder à ce choix, dit Guy.

— À nous deux, nous la rendrons heureuse, dit Marie, aussi heureuse que je le suis maintenant.

* ° * ° *

_

Guy téléphone à Denise :

— J’ai dit à Marie que j’avais beaucoup aimé une femme avant elle. Je n’ai pas dit que c’était toi.

— Elle a été étonnée,... indignée,… furieuse,... résignée ?

— Elle a trouvé cela normal.

— Tu as une femme vraiment bien, dit Denise.

— Je peux lui dire que c’est toi, dit Guy. Si tu n'es pas d’accord, je ne dis rien. À mon avis, elle ne t’en voudra pas.

— Ce n’est pas une femme à cancans, dit Denise. Si elle ne le chante pas sur les toits, tu peux lui dire.

— Ne crains-tu pas que notre amitié en souffre ?

— C’est à toi de juger, dit Denise. Si tu estimes que ta femme doit savoir, tu lui dis. Cela ne va pas modifier mes sentiments pour toi. La vérité a ses avantages.

* ° * ° *

_

Guy dit à Marie :

— J’ai demandé à la femme que j’ai aimée si elle m’autorise à révéler son identité. Elle m’a dit oui.

— C’est Denise ?

— T’en doutais-tu ?

— Je l’espérais, dit Marie. J’en étais même certaine. Tu ne pouvais pas mieux choisir. Je suis contente.

— Pourquoi en étais-tu certaine ?

— Dans ton portefeuille, dit Marie, à côté de ma photo et de celle de ta fille, il y a une autre photo de femme très artistique.

— C’est vrai, dit Guy, je l’ai toujours gardée. Cela te gêne-t-il qu’on se voie ? N’es-tu pas jalouse ? Nous nous aimons encore.

— Tant que tu fais l’amour avec moi, dit Marie, elle ne me gêne pas.

— Elle est mariée avec Serge, dit Guy. Tu ne crains rien de son côté.

— As-tu encore envie de coucher avec elle ?

— Pour être franc, oui, dit Guy. Elle me fait presque autant d’effet que toi. Je ne cherche pas à le faire. Le fait d’être avec toi m’inhibe.

— Comment l’expliques-tu ?

— Je ne l’explique pas bien, dit Guy. Il y a les traditions de fidélité, mais cela n’explique pas tout... Le respect de toi... Le respect de Denise... Je pense à une autre femme que j’ai aimée. J’avais envie d’elle. Elle avait envie de moi, comme Denise. En plus, elle était libre et moi aussi. Nous n’avons pas fait l’amour...

— Pourquoi ?

— Elle avait un idéal qui aurait été détruit, dit Guy. Je perturbais sa vie. Tu vois, je ne me sens pas d’aller maintenant avec Denise. Nous sommes intimes. C’est plus que de l’amitié, mais nous ne dépasserons pas certaines limites. Comprends-tu cela ? Tu me suffis. Elle n’a pas besoin de moi et moi d’elle. C’est comme avec Zoé.

— Si un jour tu aimes Denise plus que moi, dit Marie, tu me le dis. Je m’effacerai. Si tu veux seulement coucher de temps en temps avec elle, je ne m’y oppose pas. Si vous y prenez plaisir, je serais heureuse pour vous. Ton bonheur compte plus que le mien.

— Ne crains rien, dit Guy. Je ne suis pas près de te lâcher. Nous pouvons demander à Denise de ne plus venir nous voir.

— Oh non ! Tu n’as pas bien compris, dit Marie. Au contraire, invite-la. C’est notre meilleure amie. Elle va pouvoir me parler de toi sans contrainte. C’est Claire qui m’a fait comprendre. Nous nous aimons vraiment, et au-delà de l’amour physique. Être ensemble est le plus important. Tu peux aller avec nous deux ; cela ne changera rien ; nous t’aimerons toujours et elle et moi nous aimerons d’autant plus.

* ° * ° *

_

Marie dit à Denise qui est venue en visite :

— Il m’a dit pour vous deux. Je ne t’en veux pas. Guy est si merveilleux. Je comprends que tu l’aimes. Et toi, comment ne pas t’aimer ?

— Tu es bien indulgente, dit Denise. N’es-tu pas jalouse ?

— Guy m'a dit que je n’avais rien à craindre de toi, dit Marie, et je te connais. J’ai confiance. Et si cela arrive, ce sera votre volonté et aussi la mienne. Je t’ai un peu volé à lui. Ce serait un juste retour des choses que tu retournes avec lui. Tu es plus jeune que moi. Votre couple serait harmonieux.

— Tu oublies que je suis avec Serge. Je ne renie rien de ce que j’ai pu faire avec ton mari, mais j’aime aussi le mien.

— Tu aimes encore Guy, dit Marie. C’est évident.

— Oui, dit Denise, et je l’aimerai toujours, comme toi sans doute. J’ai même, si tu veux savoir, des sensations quand je suis près de lui. Je souhaite le voir de temps en temps si je ne vous gêne pas. Il me dit qu’il est comme moi et que je lui fais toujours de l’effet. Maintenant, tu sais tout. Je voudrais continuer de le voir. Je crois que c’est possible si tu nous fais confiance.

— Je ne sais pas à qui je pourrais faire confiance si je ne faisais pas confiance à vous deux, dit Marie. Je suis d’accord pour continuer comme avant. Si, de temps en temps, vous avez envie l’un de l’autre, vous pouvez faire l’amour ; je ne serai pas jalouse. Tu me parleras de Guy quand vous étiez ensemble ?

— Tu es curieuse. Bon, je te parlerai de tous les tours pendables qu’il a pu me faire.

— Il t’a fait des tours pendables ?

— Je plaisantais. C’était le plus charmant des amants. Cela, c’est vrai. Tu as dû le constater.

* ° * ° *

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Guy est confronté au problème du chauffage dès que les froids arrivent. Les radiateurs sont chauds, mais ils sont petits et les pièces restent froides. Dans la salle de bains, il faut être aussi stoïque que Marie, Zoé ou Paule pour supporter de se geler au sortir de la douche ou du bain. Guy résiste aussi bien que les trois femmes, mais n’apprécie pas de s’habiller en esquimau l’hiver et d’être obligé de se mettre nu quand le soleil tape alors que dehors il fait doux. La vie dans un four ou dans un réfrigérateur, n’est pas idéale. Il est possible d’améliorer la situation. La famille en a les moyens. L’époque de la pénurie est passée, et l’argent ne manque plus. Guy installe quelques chauffages d’appoint pour vaincre le froid. Dans le salon, la cheminée ne permet que de relever la température d’un ou deux degrés, tout en consommant des quantités phénoménales de bois. Il remet en service un poêle, laissé par un ancien locataire. C’est plus efficace, mais reste insuffisant. Les radiateurs électriques sont incapables de réchauffer le volume imposant des pièces. Seul, un radiateur soufflant se révèle agréable au bain.

Guy va voir le propriétaire pour essayer d’améliorer la situation. Celui-ci lui fait remarquer que le contrat qui est signé stipule qu’aucune réclamation n’est recevable pour un problème de température. Le loyer et le classement du logement sont en conséquence. Il tient à sa disposition, un appartement dans le bas de l’immeuble s’il veut déménager, car il apprécie la bonne tenue de ses locataires, et il leur donne priorité.

Guy se renseigne sur l’histoire de l’immeuble, que le propriétaire lui dévoile. À la construction, il y a eu des problèmes de malfaçon. L’architecte avait réalisé des pièces très larges, à la limite des possibilités des poutres. La terrasse s’est révélée fragile. Elle se fissurait de partout, l’eau la traversait et dégoulinait dans les étages. Les reprises d’étanchéité étaient inefficaces. Elle menaçait de s’effondrer sous son propre poids. L’assurance a joué pour en reconstruire une nouvelle. Les experts consultés ont découvert que l’immeuble était trop haut, non conforme à la législation, et qu’il fallait supprimer l’étage supérieur ou par dérogation, réaliser une terrasse ultramince. Impossible de trouver une entreprise pour la réaliser par les moyens traditionnels. Il a fallu aller chercher un spécialiste du béton précontraint, qui a remplacé la terrasse défectueuse par une dalle, fine et solide. Depuis, plus aucune fuite d’eau. Par contre, le dernier étage est devenu inchauffable, et le contrat d’entretien stipule qu’on ne doit pas toucher à la dalle sous peine de perdre la garantie. Elle n’est pas isolée pour gagner la hauteur correspondante. D’ailleurs, le propriétaire dit qu’il n’a pas d’argent pour entreprendre des travaux, ayant un fils qui lui revient cher. Guy veut bien le croire, car ce fils a plusieurs voitures de luxe dans lesquelles il promène des filles.

Quelle solution trouver pour le chauffage sans déménager ? Guy achète un livre technique et s’attelle au calcul du bilan thermique de l’appartement. Il a emprunté les plans, et Zoé l’aide aux applications numériques. Elle excelle à utiliser la règle à calcul et la table de logarithmes, ces ancêtres des calculatrices. Il faut plusieurs jours pour arriver au résultat, mais Guy sait maintenant par où part la chaleur. La dalle de béton est la principale responsable. Tous les murs porteurs et les dalles des planchers sont en béton cellulaire. Les fenêtres ont des joints et des doubles vitrages. Tout est bien calorifugé en dehors du plafond, ce qui explique les petits radiateurs d’origine. Le calcul montre que les autres appartements ont trois fois moins de déperdition. Ainsi, quand il gèle à l’extérieur, et que les radiateurs, pareillement réglés, maintiennent 20°C dans les appartements du bas, il n’y a que 7°C en haut. Le thermomètre est d’accord avec la température théorique. Pour que les radiateurs chauffent suffisamment, il faut impérativement isoler la terrasse. Guy observe la dalle : elle n’a pas bougé depuis la construction. Le béton et les joints de dilatation sont comme neufs. La personne qui est chargée de la garantie passe 5 minutes par an, en inspectant pour la forme. La garantie lui semble inutile.

Guy se renseigne sur le prix de l’isolation, qui surélèverait un peu la terrasse. C’est nettement moins coûteux que la modification du chauffage. Il en fait part au propriétaire, qui refuse, n’ayant pas l’argent et ne voulant pas perdre la garantie de la dalle, ayant trop souffert des fuites. Guy propose alors d’acheter l’appartement et la dalle, à charge pour lui d’en garantir l’étanchéité. Il devient propriétaire, en copropriété avec l’ancien, qui possède encore le reste de l’immeuble. Aussitôt, il veut entreprendre l’isolation extérieure. L’administration rejette une seconde dérogation de rehaussement. Ce qu’avait prévu Guy est interdit. Modifier le chauffage obligerait à tripler la surface des radiateurs, augmenter la section des tuyaux et la puissance des chaudières. Guy se creuse la tête. Isoler par-dessus la dalle n’est pas la meilleure solution, car la dalle ne serait pas isolée sur le bord, et les radiateurs resteraient insuffisants. Les coins extérieurs des pièces moisiraient, étant des points froids sujets à la condensation d’eau, et malgré une ventilation mécanique silencieuse de bonne qualité. C’est l’isolation intérieure qui s’impose. Les plafonds sont très hauts, très largement en proportion de la taille des pièces. Rogner sur la hauteur de plafond se verra à peine. Il y a assez de place pour coller des plaques isolantes. Guy calcule leur épaisseur, en achète, et, avec Zoé, il entreprend de recouvrir tous ses plafonds. La pose est relativement facile pour deux bricoleurs expérimentés. En une journée, ils isolent plusieurs pièces. Les murs porteurs et extérieurs n’étant pas conducteurs, la chaleur ne peut pas s’échapper par ce que les spécialistes appellent des ponts thermiques. Les placards ont, en haut, des cloisons qui touchent la dalle, mais elles sont peu conductrices de la chaleur. Les fenêtres deviennent le principal pourvoyeur de froid, ce qui est normal. L’isolation est parfaite, plus parfaite que ce qui était prévu à l’origine, et moins coûteuse. Le miracle est accompli. La température se stabilise à 20°C, comme dans les autres appartements. La valeur du capital a plus que doublé. En vendant un de ses deux appartements devenus habitables, Guy rentrerait largement dans ses fonds. Paule, qui a avancé les capitaux au nom de Marie, le félicite d’avoir aussi bien placé l’argent sans tromper l’ancien propriétaire, qui garde son estime pour Guy.

Quand la saison chaude arrive, la chaleur étouffante de la terrasse brûlante reste à l’extérieur. L’étanchéité de la dalle ne causera jamais aucun souci. Quand il y aura d’autres appartements à vendre, suite aux dépenses inconsidérées du fils, Guy aura encore priorité. Guy propose quelques améliorations, qu’il finance. Il fait mettre des compteurs d’eau froide et d’eau chaude pour chaque appartement, et, l’installation le permettant, des compteurs individuels de chauffage. Le résultat est spectaculaire. La consommation d’eau de l’immeuble est divisée par cinq, et la fourniture de chaleur par deux. L’eau ne coule plus inutilement sur les éviers, et les locataires apprennent vite, au vu de la facture, à fermer les radiateurs quand les fenêtres sont ouvertes. Guy installe aussi des thermostats sur tous ses radiateurs. L’appartement est désormais très confortable, et le retour sur investissement est réalisé en quelques mois. Guy renonce à modifier les sanitaires, devant des devis astronomiques, et la perte d’un matériel luxueux. Il est habitué maintenant, à côtoyer les femmes dans la salle de bains, et tous utilisent la même. Personne ne se cache et ne se plaint. La seconde salle, peu fréquentée, est réservée aux invités.

* ° * ° *

 

 

21 Vie de ménage

* ° * ° *

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Un jour, Paule dit à Marie qu’il faudrait une autre série de photos de nus. Marie est d’accord. Paule dit qu’il vaudrait mieux demander l’avis de Guy, ce qu’elle fait :

— Paule a besoin d’une série de photos de moi, dit Marie.

— Elle n’a qu’à sans occuper comme d’habitude, dit Guy. Ton travail en est-il perturbé ?

— Non, dit Marie. J’en ai à peu près pour une journée. C’est facile à trouver dans mon emploi du temps.

— Alors, c’est bon, dit Guy.

— Ce sont des nus, dit Marie. Paule n’en a pas assez.

— As-tu déjà posé nue ?

— Oui, dit Marie. Il y a assez longtemps. Une fois. Paule était avec moi, et le photographe a l’habitude.

— Il y a donc des photos de toi dans les magazines ?

— Oui, dit Marie. Pas beaucoup, et uniquement à l’étranger. C’est seulement artistique.

— Je l’espère bien, dit Guy. On doit te voir sous tous les angles.

— Oui, dit Marie. C’est ce qui est demandé. Tu ne les as jamais regardées ?

— Non, dit Guy. Je ne les ai jamais vues. Il y en a tellement.

— Je vais les chercher, dit Marie. Je sais où Paule les range...

 

Marie revient avec un magazine. Guy le feuillette, s’attardant sur chaque page.

— Ce sont des photos comme j’aurais aimé en prendre, dit Guy. Elles sont réussies, mais je ne te reconnais pas plus que sur toutes tes autres photos.

— Le photographe connaît son métier, dit Marie. J’y suis sous mon meilleur jour. On voit partout des photos de ce style. Ce n’est que visuel.

— C’est vrai, dit Guy. Tu n’es pas seule.

— Je suis en compagnie, dit Marie. Ce sont des montages. D’après Paule, j’y suis en repoussoir. Une anormale au milieu des belles. Il n’y a que comme cela que je suis utilisable. Les hommes s’excitent avec les autres. Voudrais-tu que les femmes n’excitent pas les hommes ?

— Si, dit Guy. C’est naturel, mais je croyais avoir l’exclusivité. J’ai l’impression d’une introduction dans notre intimité.

— Je l’ai fait pour exorciser ma honte de montrer ma poitrine, dit Marie. J’y suis parvenue à moitié. Si tu es contre, je ne le fais pas.

— As-tu envie de le faire ? Sincèrement ?

— Oui, dit Marie. Quand on me demande, je n’aime pas refuser.

— Même nue ?

— Oui, répète Marie. Il n’y a pas que moi à avoir une anomalie, et quand elle est dévoilée, elle cesse d’être anormale. Les gens s’habituent. Toi, tu m’en fais bien compliment. J’approuve ton objectivité. Bien sûr, ce n’est peut-être pas utile de m’exposer ainsi. Ces photos ont été un échec commercial, à part quelques vues de dos. Il n’y a pas eu de suite. Mon succès est fondé sur mes photos habillées.

— Ces photos sont très bien et me plaisent beaucoup, dit Guy. C’est difficile de faire mieux. Paule ne peut-elle pas les utiliser ?

— La demande concerne l’illustration des mouvements d’un livre de gymnastique : le pont, le grand écart, les pieds au mur, le poirier, tout ce que je fais le matin.

— Ce livre est-il destiné uniquement à des sportifs ?

— Évidemment non, dit Marie. La gymnastique est un prétexte aussi valable que l’art ou la présentation de sous-vêtements, pour exposer un modèle sous tous les angles. C’est toléré. Généralement, si on veut ménager les susceptibilités, le sujet est en collant, un collant très près du corps. C’est presque aussi sexy, d’autant plus qu’on choisit toujours une belle fille ou parfois un beau gars. Avec le tissu qui adhère au corps, c’est comme si elle était nue, à la couleur près, mais on estime que c’est habillé. Objectivement, il n’y a pas grande différence avec un nu coloré ou bronzé, mais c’est psychologiquement moins suggestif. Je préfère ne pas biaiser et me montrer nue, sans peau artificielle. Je pourrais cependant mettre les faux seins. Ils passent pour des vrais sous le tissu.

— Nue, sans eux, dit Guy, tu ne vas pas plus plaire que la première fois. Pourquoi n’avais-tu pas mis tes attrape-nigauds ?

— Je craignais que le joint soit visible, dit Marie. Paule ne se sentait pas de taille à le réaliser. Toi ou Zoé n’étiez pas là. Elle est moi habile que vous. Elle avait déjà du mal à le réussir sur le dessus. Elle s’y reprenait à plusieurs fois. En plus, sans vêtement, ils ne tiennent pas bien ; il faudrait mettre la bretelle ou coller. Et puis, ce ne serait plus des nus.

— Pour les nus, dit Guy, les cheveux colorés ou décolorés, les postiches, le rouge à lèvres, le maquillage et les faux ongles ne sont pas interdits. Ton petit machin, c’est pareil.

— Souhaites-tu que je pose ?

— Uniquement si tu t’habilles avec les attrape-nigauds, dit Guy. Avec eux, tu vas faire plaisir aux hommes qui veulent se rincer l’œil. Autrement, c’est inutile. Le premier échec l’a démontré. Comme cela, il n’y aura que moi qui aurai droit aux vrais nus de ma femme.

— Tu es donc d’accord, dit Marie.

— Oui, dit Guy. Pendant que tu y es, tu refais toutes les photos de la première série.

— Tu es gentil, dit Marie. Paule n’était pas sûre que tu accepterais. Viendras-tu avec moi ?

— Oui. Si tu veux.

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Cette fois-ci, Marie met la prothèse, celle qui est la plus belle, celle qui est faite pour être vue, plus parfaite que nature. Pour qu’elle tienne, Marie réclame l’adhésif qu’elle ne met jamais et demande à Zoé d’en étaler le maximum. Le joint doit faire le pourtour. C’est Guy qui le réussit malgré sa longueur. Il est bien invisible et tout semble naturel. Pour tester, Marie fait plusieurs cabrioles, tourne le buste dans tous les sens, et se déclare satisfaite. Tout tient bien. Le joint ne se fissure pas. Elle n’a plus qu’inutilement peur de dévoiler pour la première fois au public les pointes des seins : des aréoles et des mamelons soigneusement réalisés à l’image des plus appréciés.

Guy et Paule sont dans un coin pendant la séance de pose. Ils se sourient quand leurs regards se croisent. Le photographe ne fait que son métier. Marie prend toutes les postures qu’il suggère. C’est très professionnel. Les consignes de Paule, qui demande certaines attitudes, sont respectées. Marie a la sensation de faire du bon travail. L’adhésif et le joint résistent à toutes les contorsions de la gymnastique, au-delà de leurs espérances, la prothèse acceptant toutes les déformations. Le photographe la mitraille, fait des centaines de photos que Paule va pouvoir classer et exploiter.

Zoé et Guy doivent aider Marie à essayer de décoller ce bustier si bien posé qu’il s’accroche désespérément. Ils ont eu tort de bien nettoyer les emplacements où est l’adhésif, et Marie, toujours propre, a bien lavé la peau. Les surfaces en regard, trop bien décapées, refusent de se séparer. Ils ne peuvent utiliser le dissolvant : il ne s’introduit pas entre la peau et l’appareil. Les tiraillements que Marie subit sans résultat sont un interminable supplice qui la fait pleurer de douleur. Ils doivent se résigner à laisser la prothèse en place. Que faire ? Demander du secours aux pompiers ou à l’hôpital ? Couper la prothèse en petits morceaux ? Ils sont désemparés. Au bout d’un moment de réflexion, Guy propose d’attendre. L’épiderme, en se renouvelant, va se desquamer, se séparer de sa couche supérieure, et libérer Marie. Ils appliquent la méthode. Marie ne peut plus se doucher ou se baigner, car la prothèse, bien que lavable en surface, n’est pas faite pour être trempée dans l’eau. Marie doit se contenter du gant de toilette et de l’éponge. La nuit, elle n’a pas l’habitude de ces bosses qui la dérangent, mais qui heureusement ne gênent pas son mari. Finalement, au bout de quinze jours, les prévisions de Guy se révèlent exactes, et elle s’en tire avec des rougeurs qu’elle doit pommader encore longtemps.

Les photos ont un succès d’estime, propulsées surtout par la dynamique de Paule. Marie, toujours aussi fraîche de corps et de visage, y est belle à croquer. Son élégance tranche au milieu des photos plus sexy. Paule arrive à en placer plusieurs séries en plus du livre de gymnastique. Guy est très fier d’avoir imposé les faux seins, et Marie aussi, mais elle n’est pas près de remettre de l’adhésif.

* ° * ° *

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Urbain et Guy travaillent souvent ensemble. Ils vont chez l’un ou chez l’autre, la proximité favorisant les rencontres. Les documents qu’ils utilisent sont généralement en anglais. Guy n’est pas fort en langues et Urbain ne l’est qu’un peu plus. Marie est heureusement là pour les aider et traduire les textes les plus importants. Urbain a souvent recours à ses services.

* ° * ° *

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À la rentrée 1975, Denise donne encore des leçons à Thomas, dans les mêmes conditions que précédemment. Serge va souvent ailleurs et Denise jouit de Thomas librement. Celui-ci travaille toujours aussi bien avec l’aide de Denise. À l’approche des concours, Denise abandonne la pilule et se donne avec le vague espoir d’être fécondée. Elle est vite enceinte de Thomas, Serge s’étant occupé à l’extérieur pendant cette période. La grossesse débutante ne la rend pas malade et personne ne la remarque. Elle retient longtemps la nouvelle et ne l’annonce que plus tard à Serge, qui est heureux de devenir père. Elle ne dit rien à Thomas pour ne pas le troubler. Thomas passe les concours avec éclat et est reçu à plusieurs grandes écoles. Denise, avec regret, devra le laisser partir. Elle couve l’enfant à naître.

* ° * ° *

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Guy dit à Denise au téléphone :

— Comment ton ménage va-t-il ?

— Assez bien, dit Denise. Ce serait parfait si Serge n’avait pas toujours la même liaison avec une coiffeuse. Il la connaissait avant le mariage. Il a continué. Elle lui plaît manifestement plus que moi. Je ne fais pas souvent l’amour avec lui. Je le déplore, mais c’est ainsi.

— N’arrives-tu pas à le retenir près de toi ?

— Pour l’amour, non, dit Denise. Pour le reste, il n’y a pas de problème. Il tient à moi, et moi à lui. De l’extérieur, tout va bien.

— Supportes-tu d’être sevrée de l’amour de Serge ?

— Je fais avec, dit Denise. Je m’organise. J’ai mon amant. C’est plus que tenable avec lui. Je me passe facilement de Serge dans ces conditions.

— Est-ce Thomas que tu connaissais déjà avant de te marier ?

— Oui, dit Denise. C’est lui. Je l’aime à peu près comme toi. Je retrouve en lui ce que j’aime en toi.

— Le vois-tu souvent ?

— Trois fois par semaine, dit Denise.

— Cela va-t-il durer longtemps ?

— Thomas doit partir pour aller dans une grande école, dit Denise. Ce sera fini avec la nouvelle année scolaire. J’espère récupérer Serge. Nous avons demandé notre changement pour ton lycée. Si nous l’obtenons, la coiffeuse ne suivra pas.

— Que va devenir Thomas ? Tu ne le verras plus ?

— C’est à peu près certain, dit Denise. Il va faire sa vie de son côté, mais je vais avoir un enfant de lui. Il va m’occuper.

— Lui as-tu dit ?

— Non, dit Denise. Il n’est pas responsable. Il n’y est pour rien. C’est moi qui ai plus ou moins voulu, comme Elsa avec toi. Tu es le seul à savoir que l’enfant est de lui. Serge croira qu’il est le père. C’est la bonne solution, celle qui respecte ce que nous avons convenu en nous mariant. Il ne peut rien me reprocher. Mon enfant sera celui de Serge, et uniquement de lui. Pas de double paternité qui compliquerait tout. Thomas est libre, sans enfant.

— Elsa ne m’a pas caché qu’elle attendait Élise.

— Elle aurait mieux fait de ne rien te dire. Ma solution est la plus simple.

* ° * ° *

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Le passé ne préoccupe pas énormément Guy et Marie. De nombreux pans de leur vie antérieure n’ont jamais été évoqués. Ils se questionnent seulement à l’occasion, et s’ils critiquent volontiers, il ne leur viendrait pas à l’esprit de désapprouver ce que l’autre a bien pu faire, pas plus que sur ce qu’ils font quand l’autre n’est pas là. C’est plus qu’une confiance totale qui supposerait des engagements et des interdictions. Ils acceptent tout de l’autre, y compris ce qu’ils ne feraient pas, et sans réprobation. Guy parle objectivement de ses anciennes amours, car il n’a pas de complexe à se livrer à ses interlocutrices. Marie, qui n’a pas un passé aussi chargé, l’accepte sereinement et approuve le comportement qu’il a eu avec les femmes qu’il a connues. Elle corrige les lettres qu’il envoie à Elsa. Elle aimerait nouer des liens solides avec celles qu’il a le plus aimées et accueillir Élise et sa mère. Marie et Guy parlent devant Zoé, mais celle-ci n’évoque pas son passé douloureux. Sa vie a commencé chez Marie. Elle veut oublier ce qui a précédé.

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Pendant les vacances 1976, Guy et Marie vont à la mer. Marie est enceinte depuis peu, ce qui l’a décidée à ne pas aller en Angleterre. Un jour, ils passent près d’un camp de nudistes.

 

— Y allons-nous, dit Marie ?

— En as-tu envie ?

— Oui, dit Marie. Je n'irais pas toute seule, mais avec toi, je n’ai pas peur. Quand je pose, c’est pareil, je me montre.

— À travers les images, dit Guy. Ici, il y a du monde.

— Nous serons tous à égalité, dit Marie. Toi, n’en as-tu pas envie ?

— À vrai dire, dit Guy, je ne voyais que ton problème. Cela te fait plaisir. Pourquoi ? Aimes-tu tant te montrer sans faux seins ?

— J’aime la nudité quand il fait chaud et que c’est possible, dit Marie. Je me sens libre dans mes mouvements, sans vêtements qui collent à la peau. Les habits m’obligent à mettre les faux seins. Je me dis toujours que je ne dois pas avoir honte de me montrer. C’est l’occasion. Je ne cherche pas à séduire ici, et cela m’est égal qu’on me regarde s’il n’y a pas de conséquences. Je préfère plaire, mais tant pis si je déplais à certains. Je sais que sans seins je suis affreuse, mais tu ne me vois pas les mettre ici ; la préparation est trop longue avec le joint, et on ne l’a pas amené.

— Tu te promènes nue chez nous, dit Guy. Moi aussi d’ailleurs, et avec Zoé. L’as-tu toujours fait ? C’est ton habitude ?

— J’ai une certaine habitude, dit Marie. Les circonstances s’y sont souvent prêtées. Toute petite déjà, avec papa, c’était ainsi. Maman et lui ne se cachaient pas. Il faisait chaud chez nous. C’était chauffé. La salle de bains était ouverte. Nous ne nous enfermions pas. Cela a continué avec petite maman. Papa aimait bien m’admirer nue. Il disait que j’étais comme maman. C’est peut-être à cause de cela que j’aime bien me montrer. Je ne ratais pas une occasion de passer devant lui. Tous les prétextes étaient bons. C’est devant lui que j’ai commencé à faire de la gymnastique, le matin. Il me regardait faire le grand écart et passer les pieds derrière la tête. Il me souriait et j’étais heureuse, comme quand tu me regardes. À l’époque, je ne savais pas que j’étais affreuse.

— Ton père se montrait, dit Guy. Tu avais 18 ans quand il est mort. Tu n’étais plus une petite fille.

— Nous ne pensions pas à mal, dit Marie. Je savais que cela ne se faisait pas ailleurs, mais il ne nous venait pas à l’esprit de nous arrêter. Je n’ai jamais flirté avec lui. Nous ne nous touchions pas. Peut-être aurais-je dû, pour m’habituer aux hommes, à l’image de Claire qui elle l’a fait.

— Le sexe de ton père ne te troublait pas ?

— Non, dit Marie. Je l’ai toujours vu, au repos à vrai dire. Ce n’est que plus tard, en voyant d’autres hommes en érection, que cela m'a intéressé.

— En as-tu vu beaucoup ?

— Après la mort de papa, dit Marie. J’allais à l’Académie de peinture. Il y avait des modèles nus. C’est là que j’ai remarqué des érections. Papa n’en avait pas devant moi. C’était nouveau.

— Je ne savais pas que tu avais appris à peindre, dit Guy.

— J’y allais pour poser, dit Marie. L’argent manquait à la maison.

— Quel genre de pose ?

— Au début, en costume, dit Marie. Quand j’ai vu que je ne risquais rien, j’ai posé aussi nue.

— Tu m’en bouches un coin, dit Guy. Sans les attrape-nigauds ?

— Je ne les avais pas encore, dit Marie, et ils sont difficiles à mettre sans vêtement. Je ne les ai jamais mis à l’Académie qu’avec les vêtements. J’étais tranquille. Je n’attirais pas les hommes comme les autres filles. Un des professeurs de dessin considérait ma poitrine et ma figure comme de bons sujets d’étude.

— Cela a-t-il duré longtemps ?

— Environ deux ans, dit Marie. Nous avions trouvé une autre source de revenus.

— Quelle source était-ce ?

— Je faisais, avec Paule et Claire, les concours de beauté, dit Marie. Cela rapportait surtout des vêtements. Nous gagnions de temps en temps.

— Était-ce Paule la beauté ?

— Non, dit Marie, c’était Claire et moi, mais sans Paule qui préparait tout, cela aurait été difficile. Je gagnais grâce à elle.

— J’ignorais que j’avais épousé une reine de beauté, dit Guy.

— Une toute petite reine, dit Marie, sauf par la taille. Ce n’était pas de grands concours. Je gagnais parfois grâce aux faux seins, et quand les jurys étaient en majorité féminins. Sans faux seins, c’était perdu d’avance, même en me maquillant. Je suis belle avec et affreuse sans. Une partie de mes robes et maillots vient de là.

— Tu étais plus ou moins habillée, dit Guy. As-tu eu d’autres occasions de te montrer nue ? Il y a eu les photos. Est-ce tout ?

— Presque, dit Marie.

— Il y a encore quelque chose ?... Tu as hésité, dit Guy. Je ne pose plus de question. Tu ne dis plus rien.

— Je ne t’en ai jamais parlé, dit Marie, mais je vais te le dire. Il n’y a pas de raison que je le garde pour moi. J’ai été à deux doigts de faire l’amour. Pendant mes études supérieures, il y avait un professeur très séduisant. Au bout de deux ans avec lui, j’ai estimé que je l’aimais suffisamment pour me donner à lui. Sa séduction a joué sur moi. Il me sollicitait. Ce n’était pas le grand amour, mais j’avais décidé de lui céder. Il n’a pas voulu de moi. Cela m’a vexée sur le moment.

— Je ne comprends pas, dit Guy. Il t’invite, tu acceptes, et rien ne se passe ? Vous étiez tous les deux d’accord. Es-tu certaine que tu te proposais bien ? Comment as-tu procédé ?

— Je me suis proposée à lui quand il m’a invitée, dit Marie. J’étais consentante et j’utilisais un contraceptif. Je ne voulais pas d’enfant, mais j’étais décidée à connaître l’amour avec un véritable coït. C’était un bel homme. Il n’avait pas de mauvaises manières. Il présentait bien et nous buvions ses paroles. C’était le genre d’homme que toutes les filles admirent. Il n’y avait qu’à les écouter papoter sur lui. Elles auraient toutes voulu se marier avec lui. Je suis certaine qu’il pouvait les avoir presque toutes. Je le trouvais intéressant. J’étais flattée d’avoir ses faveurs. Je m’attendais à ce qu’il me prenne puisqu’il me sollicitait. Non. Une fois nue, il m’a fait rhabiller. Il ne supportait pas ma poitrine. Un homme normal ne veut pas de moi. Celui-là en faisait partie, mais j’étais aveugle ; j'ai compris ensuite. Claire m’a fait apprécier André. C’est l’idéal que j’ai retrouvé en toi et qui me satisfait. Il faut que j’arrive à convaincre Zoé que c’est aussi son idéal.

— Zoé parfait son éducation actuellement, dit Guy. Laisse-la se forger elle-même son idéal.

— Oui, dit Marie. Regarde Denise. Elle aime Serge. Ce professeur était comme lui, tout aussi séduisant. À cette époque-là, j’étais gourde, je l’avoue. Il était inutile de me proposer et je m’y prenais mal. Regardons la réalité en face. La vérité se résume ainsi. Cet homme me cherchait. Je l’aimais un peu. Je n’ai pas résisté. Ma poitrine l’a dissuadé. C’est tout. Prendre ou se donner tient à peu de chose : à l’idéal qu’on s’est construit. Ce professeur n’était pas exactement mon idéal, car mon idéal était déjà fixé avec Claire et André. Il était un pis-aller. Je garde mon amour pour lui, car c’est lui qui m’a permis d’arriver à l’Agrégation et à ce que je suis actuellement. Avec lui, je cherchais à me prouver que je pouvais supporter le contact d’un homme, et j’ai échoué. Il n’y a qu’avec toi que j’ai réussi.

— Je comprends, dit Guy, et c’est courageux, ce que tu as fait là. Tu as surmonté tes répulsions.

— Sans ma poitrine, dit Marie, il m’aurait prise. Il me l’a dit. Si je l’avais laissée couverte en le trompant sur sa forme, j’étais à lui, et je n’aurais plus été vierge. Plusieurs fois j’ai failli aller volontairement avec des hommes. Je ne suis pas prude. Quand j’étais toute jeune, je me serais offerte au premier garçon un peu intéressant qui aurait voulu de moi. J’ai toujours voulu me comporter en femme libérée. Les circonstances ne s’y sont pas prêtées, mais tu as épousé une femme très légère et virtuellement déflorée.

— Je garde ma chère femme virtuellement déflorée, dit Guy, et même si elle l’avait été réellement. Je suis plus coupable que toi. Avec Hélène, un professeur d’anglais comme toi que tu rencontreras probablement un jour, j’ai fait plusieurs fois l’amour, alors que je ne l’aimais plus. Il y avait une raison, comme pour toi, mais certainement moins valable que la tienne. J’ai réellement fait l’amour, alors qu’Hélène le niait. Elle avait une envie folle de moi. Je suis allé plus loin que toi, en me prostituant avec elle. Au moins, toi, tu aimais le professeur.

— Tu es gentil de vouloir te rabaisser au-dessous de moi, dit Marie. Tu n’es pas coupable d’avoir fait l’amour avec une personne qui le souhaitait, et je ne me sens pas coupable de m’être proposée au professeur.

— Avec les violentes réactions de contact que tu avais au début, dit Guy, je ne vois pas ce qui se serait passé. S’il t’avait touchée, tu aurais explosé.

— Je ne pense pas, dit Marie. Je l’aimais, donc mes répulsions n’étaient que réflexes. Je pouvais maîtriser ces réactions dans une certaine mesure. C’est certain que je les aurais eues, mais cela se serait vite passé. Tu l’as aussi constaté : après avoir fait l’amour avec toi, elles ont disparu. En procédant rapidement et avec de la volonté, elles ne m’auraient pas trop gênée. Il paraît qu’il allait vite. Dans le mouvement, il n’aurait rien vu. C’est parce que tu as été doux, lent et attentif avec moi qu’elles se sont manifestées avec autant d’ampleur. Tu les as un peu recherchées et je me suis laissé aller sans les cacher. Il n’y a qu’avec toi que je ne cherche pas à me contrôler complètement. Il faut une confiance absolue, un amour total. Je ne regrette pas ta méthode. Cela s’est déroulé comme dans un rêve. Je suis heureuse d’avoir commencé avec toi.

— Et pas avec lui ?

— J’aurais dû m’y prendre plutôt avec André, dit Marie, et flirter avec lui. C’était possible. Claire me l’offrait. J’ai mis trop de temps à te rencontrer. Regarde le nombre d’années que j’ai passées sans amour, à rejeter des hommes comme Zoé. À l’usage, je considère que l’amour est nécessaire à un bon équilibre, équilibre que je n’ai pas eu jusqu’à toi. Si on trouve un partenaire qui convient, il ne faut pas hésiter. C’est le comportement le plus naturel.

— J’ai la même opinion pour les hommes, dit Guy. Dans cette histoire, la chance ne t’a pas servie. Tu as dû patienter jusqu’à moi.

— C’est vrai, dit Marie, mais ma poitrine a l’avantage d’éloigner les hommes dont je ne veux pas.

— Ta poitrine n’est pas un repoussoir aussi efficace que tu le crois, dit Guy. En te dénudant, tu prends des risques. Les hommes peuvent supposer que tu t’offres à eux. Il y a des limites. J’ai l’impression que tu flirtes un peu trop avec elles. Tu risques d’être violée.

— Si je me dévoile, je suis inviolable, dit Marie. Je peux me faire violer si je suis habillée avec mes faux seins. Avec eux, j’attire, et c’est dangereux. J’ai suffisamment expérimenté pour le savoir. Le sexe est à disposition sous la jupe. L’habit est une fausse sécurité dans mon cas. Sans faux seins, je constate que je n’ai jamais de problème. À l’inverse des autres femmes, je repousse les hommes en me dénudant.

— Pas moi, dit Guy.

— Toi, dit Marie, ce n’est pas pareil. Tu es l’exception. Tu ne me vois pas avec tes yeux. Tu me connais. L’idée que tu as de moi est le résultat d’une longue approche. Le professeur ne me connaissait pas assez pour éventuellement me vouloir. Ceux qui se jettent sur une fille inconnue ne réfléchissent pas beaucoup. Ils ne jugent que l’aspect extérieur. Toi-même, tu m’as fait lire que l’attraction pour une fille est en premier lieu liée à l’aspect physique, et dans une moindre mesure au timbre de la voix. Le niveau social, la richesse et tout le reste ne comptent pratiquement pas pour la majorité, et pas du tout pour ceux que je croise pour la première fois. Mon aspect immédiat quand je suis nue est repoussant, donc, je me promène ici sans risque.

— Il faudrait que tu sois toujours nue.

 — Ce n’est pas possible. Je fais comme toi. Je me couvre toujours quand je risque de choquer.

— Et tes photos de nus ?

— Ce n’est pas moi qui suis regardée quand on regarde mes photos de nus, seulement mon image, une image déformée. Les risques sont pour l’image. Je ne choque pas mon photographe. À l’Académie, le nu était normal. Ici, nous allons être nus et tout le monde sera libre de nous prendre en photo, sans risque. Je n’excite pas les hommes sans les faux seins. Je ne suis pas sexy. C’est ma protection, et elle a fonctionné avec le professeur contre ma volonté. J’ai avantage à montrer ma poitrine pour éloigner les indésirables. Je t’assure qu’avec mon amie Claire, les réactions des hommes étaient différentes : elle les excitait ; jamais moi. Ici, on est libre de se montrer, comme à l’Académie. Pas un homme ne me regardera, si ce n’est pour se détourner de moi. C’est sans danger. Je t’assure.

— Je ne pense pas que, dans ce camp, il y ait de grands risques à faire l’expérience, dit Guy.

— Faisons l’expérience, dit Marie. Tu vas voir que les hommes réagissent avec moi comme à l’Académie, en me rejetant. Je ne me suis jamais baignée dans la mer sans maillot. Quand il est mouillé, ce n’est pas agréable. C’est absurde d’en mettre un qui empêche de se doucher et de s’essuyer convenablement. C’est plus pratique ici, comme dans la salle de bains. Les douches sont sur la plage : pas de sel qui reste sous le maillot. C’est l’occasion d’essayer.

— Je t’approuve pour le côté pratique, dit Guy. Je ne me suis jamais promené comme cela, à l’air du large. Pourquoi pas ? Je crois que je ne serai pas seul.

— J’aime bien regarder les hommes nus, dit Marie.

— Serais-tu perverse ?

— C’est toi que je regarde le plus ! Cela ne te fait-il pas plaisir de regarder des femmes nues ? Tu ne te prives pas de regarder Zoé quand elle fait sa gymnastique avec moi. N’est-ce pas, Zoé ? Il doit aimer tes seins, moi qui n’en ai pas.

— J’avoue que j’aime tout de Zoé, dit Guy. Je te regarde aussi. Le fait d’être enceinte ne te gêne-t-il pas ?

— Pas du tout, dit Marie. Il n’y a rien de plus normal. J’ai encore le ventre plat. On ne voit rien.

— Alors, allons-y, dit Guy. Viens-tu avec nous, Zoé ?

— Est-ce que je peux y aller habillée ?

— Pas ici.

— Alors, je préfère rester à vous attendre, dit Zoé.

— Pourtant, à la maison, tu te montres comme nous, dit Guy.

— À la maison, il n’y a pas d’homme méchant, dit Zoé.

— Tu ne crains rien, dit Guy. Tu seras avec nous.

— Si vous avez besoin de moi, je vais avec vous, dit Zoé. Je préfère garder la voiture et lire le livre de mathématiques que vous m’avez donné.

— Tu es trop sérieuse, dit Marie. Guy ne devrait pas t’inciter à lire ce genre de livre. Tu vas bientôt tout calculer comme lui. Nous ne te forçons pas. Il est certain que nue, tu n’es pas comme moi. Toi, tu excites les hommes. Il vaut mieux que tu restes ici.

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Guy et Marie enlèvent leurs vêtements au vestiaire du camp, comme on les y invite, et emportent un sac pour mettre des serviettes. Ils se dirigent vers la plage en croisant quelques nudistes.

 

— Tu as gardé tes sandales, dit Guy. Ne veux-tu pas montrer tes pieds ? Ils sont pourtant plus jolis que ceux qu’on peut voir. C’est étonnant le nombre de pieds déformés chez les femmes.

— Je mets des chaussures à ma taille, dit Marie, assez larges et sans talons hauts. Il me semble que Denise fait pareil. Elle n’a pas non plus les pieds déformés. Je sais bien que nous sommes grandes. Je suis à ta hauteur. Je n’ai pas besoin de me rehausser pour te regarder les yeux dans les yeux. Je garde les sandales parce que j’ai la plante des pieds sensible.

— Tu poses parfois avec des talons hauts, dit Guy.

— Le moins souvent possible, dit Marie. Avec eux, j’ai mal aux pieds. Ils butent au bout. Paule est maligne ; dans les concours, elle s’arrangeait avec les organisateurs pour qu’une épreuve se fasse pieds nus. La forme des pieds en éliminait beaucoup. Regardes-tu les femmes ?

— Je ne suis pas aveugle, dit Guy. Regarde cette brune. Elle n’a pas des seins très gros, mais un peu plus que les tiens.

— Ce n’est pas difficile, dit Marie. Ils ne sont pas plats comme les miens : un charmant petit cône. M’aimerais-tu avec de plus gros seins ? Dis-le-moi sincèrement. Je peux me faire opérer si tu les trouves trop petits.

— Ne te fais surtout pas opérer, dit Guy. Je préfère ta poitrine naturelle. Elle est très petite et ferme, et tu n’as pas besoin de soutien-gorge, car elle ne ballote pas, ce qui est pratique. La mienne est aussi pratique. Pour moi, c’est l’idéal. Mais les seins des femmes sont tous différents. Ici, il y en a une collection. Tu es le début de cette collection quand on classe par taille.

— Il y en a de plus en plus, dit Marie, visibles sur toutes les plages pour compléter ta collection. Regarde ce bel homme. Je vais passer près de lui.

— Je crois que tu lui as fait de l’effet, dit Guy. Il ne te quitte pas des yeux. Il vaut mieux s’éloigner. J’ai l’impression que tu ne passes pas inaperçue. Ta blondeur tranche au milieu des autres. Elle attire les regards. Tu t’es trompée. Tu l’excites.

— Il nous a abordés par-derrière, dit Marie. Il s’est écarté quand il m’a vue par-devant. Les femmes aussi nous regardent.

— Elles doivent se comparer à toi, dit Guy.

— Elles te regardent, dit Marie. J’ai un beau mari !

— Pour savoir, dit Guy, il faut se séparer.

— D’accord, dit Marie, nous faisons un petit tour, chacun de notre côté et nous nous asseyons. Je vais me montrer aux hommes de près, en les provoquant et sans toi, et en profiter pour mettre de la crème antisolaire. Passe-moi un des deux flacons. Il faut en mettre partout. Le soleil est méchant pour la peau. Cela donne envie de se rhabiller. Fais comme moi de ton côté. Mets-en beaucoup. Rendez-vous près de l’arbre qui est là-bas. Je passe à gauche, près de ces hommes et toi à droite.

 

Ils se retrouvent près de l’arbre.

 

— Une femme m’a demandé l’heure, dit Guy.

— J’ai vu, dit Marie. Elle est jeune et jolie et tu l’as bien regardée. Elle s’est bien exposée et tu as eu le temps de tout voir.

— Elle m’a fait des propositions, dit Guy. Elle m’a dit de la retrouver dans un coin discret qu’elle m’a indiqué.

— Vas-tu y aller ?

— Voudrais-tu que j’y aille ?

— C’est à toi de savoir, dit Marie. Tu es libre d’aller avec qui tu veux.

— Ne serais-tu pas jalouse de te voir délaissée ?

— Je t’aime assez pour savoir que mon plaisir passe par le tien, dit Marie. Je ne serai jamais jalouse.

— Me pousses-tu vers cette femme ?

— Je ne te pousse pas, dit Marie. C’est à toi de juger, mais je ne veux en rien être un obstacle. Si je connaissais cette femme, si elle était comme Denise, qui t’aime et que tu aimes, je te conseillerais d’y aller puisqu’elle aurait besoin de toi. Je ne connais que son physique. Je le juge agréable et elle est plus jeune que moi. Elle a des seins incomparablement plus beaux que les miens. Tu peux faire l’expérience. Ne t’excite-t-elle pas ?

— Un peu pour être honnête, dit Guy. Je ne suis pas parvenu à réprimer une érection intempestive qu’elle n’a pas manqué de remarquer. Avec les vêtements, cela reste invisible. Les femmes sont avantagées. Rien ne transparaît de leurs émotions. Ce sont les reines ici.

— Elle avait aussi des émotions puisqu’elle t’a fait des propositions, dit Marie. Vous êtes attirés l’un vers l’autre.

— Un rien peut m’exciter ou me désexciter, dit Guy. Zoé m’excite de façon plus justifiée que cette femme, mais je la respecte. L’excitation n’est pas une preuve d’amour. Cette femme qui avait envie de moi, j’aurais peut-être répondu à son appel quand j’étais célibataire, mais le minimum aurait été le préservatif. Cela aurait été tout juste un défoulement animal sans intérêt. Comme je me défoule avec toi, j’ai décliné poliment son offre. Sa réaction ne m’a pas plu. Elle m’a traité de pédé. Je l’aurais certainement vite quittée si j’avais répondu favorablement.

— Qu’est-ce qu’un pédé ?

— Un pédéraste, dit Guy.

— Tu n’es pas homosexuel, dit Marie. Elle s’est trompée sur ton compte.

— Dans sa bouche, dit Guy, c’était une injure de dépit. Cette femme ne me convenait pas. Je ne vais pas aller chercher ailleurs ce que j’ai chez moi et qui est d’une qualité bien supérieure.

— Tu me flattes, dit Marie.

— Tu t’es assise près d’un homme, dit Guy. Qu’avez-vous fait ?

— Je me suis placée devant lui pour voir ses réactions pendant que je mettais de la crème solaire.

— T’a-t-il bien observée ?

— Oui, dit Marie. Je l’ai testé de près, bien dans sa ligne de mire. C’est ce que nous avions convenu.

— C’était une sorte d’avance, dit Guy. Était-il excité ?

— Non, dit Marie. C’est comme à l’Académie. Je n’y suis jamais parvenu. Il fallait le secours d’une autre fille. Il n’y a qu’avec toi que j’y arrive. Tu es le seul à aimer ma poitrine.

— Ne l’as-tu pas invité à te retrouver dans un petit coin pour parfaire le test ?

— C’était un aussi beau garçon que toi, dit Marie. Je l’ai invité implicitement à donner son avis en m’offrant à son regard, et c’est suffisant. Il a fait une moue très explicite. Ce n’était pas la peine que je m’avance plus. La femme que tu as rencontrée est passée. Elle lui a fait un petit signe. Elle s’est rabattue sur lui puisque tu l’avais négligée, et elle a eu plus de succès, car il l’a suivie. Moi, je l’avais refroidi. Les autres hommes à qui je me suis exposée n’ont pas bougé. Je n’existais pas pour eux. Ma démonstration est éloquente. Nue, les hommes m’ignorent. En es-tu persuadé ? Pour eux, une femme sans seins n’est pas une femme. J’ai fini par le comprendre.

— Qu’aurais-tu fait s’il t’avait recherchée ?

— C’était tellement improbable, que je n’y ai pas réfléchi, mais je me serais défilée. Je me suis trouvée dans des situations comparables à l’Académie. Jamais rien. Veux-tu que j’aille m’exposer à d’autres pour te persuader qu’ils sont tous pareils et ne veulent pas de ma poitrine ? Bon. N’insistons pas. Ensemble, nous sommes tranquilles. Pourtant, c’est captivant, les réactions des hommes. J’aimais bien les voir à l’Académie quand Claire était là. Zoé aurait dû nous accompagner pour que je puisse observer. Allons nous baigner et rejoignons vite Zoé. Je ne dois pas bronzer. J’ai mis beaucoup de crème, mais le soleil risque de m’abîmer la peau. Je n’ai pas envie que le photographe soit obligé de faire des retouches à cause d’une petite tache.

— Il retouche ?

— Sur les autres, souvent les petits défauts, dit Marie. Elles s’exposent, sans se rendre compte que ça abîme la peau. Il passe des heures sur les clichés qui sont choisis. Sur ma peau, il dit qu’il peut faire des gros plans. C’est une des raisons qui font qu’il m’aime bien. Je lui donne moins de travail. Il retouche seulement le visage, en copiant les peintures que je lui ai fournies. Avec presque rien, je deviens jolie. C’est plus simple que de me maquiller.

— Je comprends pourquoi j’ai toujours du mal à te reconnaître sur tes photos.

— Oui, dit Marie. Les gens ne savent pas que c’est moi. Je ne me baigne pas souvent dans la mer. Sais-tu pourquoi ?

— Non, dit Guy. Tu ne vas qu’à la piscine, même ici où elle est à ta disposition. La mer est-elle trop salée ?

— La mer n’est pas couverte, dit Marie. Je ne mets pas ce que je veux à cause du soleil. C’est le plus grand ennemi d’un modèle. Si j’ai sur moi l’ombre blanche d’un maillot ou d’une bretelle de soutien-gorge, il n’est plus question de photos sans grosses retouches. Il n’y a qu’ici que je peux me bronzer légèrement sans avoir ces ombres perverses. As-tu remarqué que je me couvre les bras et les épaules quand je sors ? Le nudisme a l’avantage de l’uniformité. Je vais essayer d’enlever les sandales pour éviter les striures et me mettre le plus souvent possible à l’ombre.

— Tes attrape-nigauds ne bronzent pas !

— Raison de plus pour se dépêcher, dit Marie. Je ne souhaite pas les maquiller. Je ne reviendrai pas ici si tu ne le réclames pas.

— Je te croyais nudiste, dit Guy, dans ton élément ici.

— À l’ombre, chez nous ou sur les photos, entre nous, tant que tu veux, dit Marie. Pas au soleil et pas dans la foule. As-tu vu toutes ces peaux cuites et recuites ? C’est affreux. Des crocodiles.

— Je préfère ta peau, dit Guy, douce à souhait.

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— Zoé aurait pu venir avec nous, dit Guy.

— Elle n’a pas voulu, dit Marie. C’est à elle de savoir ce qu’elle veut. Elle n’aime pas s’exposer. Elle a raison. Quand on est belle nue, c’est difficile. Tu dois faire comme moi : ne rien imposer.

— Tu lui imposes de se dénuder à la maison, dit Guy.

— Cela lui fait plaisir de me faire plaisir, dit Marie. Maintenant, elle est habituée. Cela ne lui coûte plus rien. Ne revenons pas en arrière. Allons plutôt de l’avant. Elle a des problèmes avec les hommes. Il faut arriver à lui montrer que l’amour est possible avec eux. Elle te supporte. C’est qu’elle doit t’aimer, même si elle ne veut pas se l’avouer. Il faut tout faire pour qu’elle t’aime encore plus et se libère de ses craintes. Je ne suis pas jalouse. Fais l’amour avec elle si elle te le demande.

— Je te préfère, dit Guy, mais je ferais éventuellement un effort pour elle. Tu l’aimes bien, mais moi aussi.

— Ne lui impose surtout rien, dit Marie. Elle est capable de nous faire plaisir, comme elle l’a peut-être fait pour se dénuder, sans que cela vienne d’elle. Il faut seulement montrer l’exemple. Nous nous aimons, et nous sommes heureux. Ne le gardons pas uniquement pour nous. Profitons de ce qu’elle vit avec nous pour ne rien lui cacher. Elle finira par penser qu’elle peut se comporter comme moi.

* ° * ° *

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Guy et Marie s’invitent souvent avec Denise et Serge. Ils vont chez l’un ou chez l’autre. Seule la distance limite les visites.

Une solide amitié lie bientôt les deux femmes, qui ont des goûts communs. Marie offre des robes à Denise. Elles fouillent et les choisissent ensemble. Elles sont faites pour Marie qui est plus grande que Denise et a une taille plus fine. Denise a des seins de taille moyenne qui ne s’introduisent pas exactement dans l’emplacement destiné à la prothèse. Il faut éliminer les vêtements qui sont trop ajustés. Heureusement, quelques-uns conviennent : ils sont un peu élastiques, un peu plus larges ou à retoucher facilement. Avec les maillots de bain, il y a moins de difficulté. Marie donne à Denise un splendide manteau. Denise est ravie d’avoir un aussi beau trousseau. Marie est contente de lui faire plaisir.

De temps en temps, Denise se renseigne pour savoir si Marie à telle ou telle pièce. Il est rare qu’elle ne puisse la satisfaire.

Denise reçoit parfois son amie Françoise. Elle montre les vêtements de Marie. Françoise est emballée. Elle veut tout voir et demande à les essayer. Elle est plus petite que Denise et certaines choses ne lui vont pas. Elle les fait mettre à Denise. Elle ne se lasse pas de ce jeu. Elle trouve une robe sublime. Denise l’a prise sans bien se rendre compte chez Marie avec d’autres. Elle ne la porte pas, car elle ne la juge pas mettable. Elle a des transparences et des fentes placées pour aguicher les hommes qui ravissent Françoise. Denise lui donne. Françoise est folle de joie. Denise le dit à Marie :

 

— J’ai donné une de tes robes à Françoise. Celle qui a des transparences et des fentes. Je ne la mettais pas.

— Lui plaît-elle ? Je ne l’ai jamais mise, dit Marie. Elle doit être trop petite pour moi et même pour toi.

— Elle ne vient pas de tes poses ?

— Si, dit Marie, on me l’a donnée en plus. C’était une robe qui leur restait sur les bras. Paule voulait la transformer. Je n’ai pas fait attention quand tu l'as prise. Elle ne devait pas t’aller. C’est bien qu’elle ait trouvé preneur. Je vois le genre de ce que cherche ton amie. Je vais te donner de quoi lui plaire.

— Ton stock va diminuer, dit Denise.

— Il est trop gros, dit Marie. Il suffit que j’en garde un peu pour les deux ou trois ans à venir. Ensuite, je serai une vieille femme, grosse et ridée.

— Je suis sûre que tu ne vas pas vieillir aussi vite, dit Denise. Ne donne pas tout.

— Je vais te donner un maillot de bain d’un grand couturier, qui est bien dans le style de la robe, dit Marie. Tu me diras s’il l’intéresse. Tu peux le jeter si elle n’en veut pas.

* ° * ° *

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Quelques jours plus tard, Denise téléphone le résultat à Marie :

 

— Ton maillot a fait un tabac. Françoise ne voulait plus le quitter. Elle s’est retournée pendant des heures devant sa glace. Le contraste entre sa peau qui transparaît sous le brun de ses poils, la ravit. Tu ne pouvais pas lui faire un plus beau cadeau. Elle ne jure plus que par ce couturier, mais je ne sais pas si elle a les moyens de lui acheter autre chose du même genre.

— Je dois avoir encore des choses pour elle, dit Marie. J’ai des trucs qui font de l’effet sur les hommes.

— Ce qui se vend dans les boutiques de sexe ?

— En nettement mieux, dit Marie. C’est la gamme au-dessus. Il y en a qui viennent de ce grand couturier.

— Cela ne plaît pas à Guy ?

— J’ai essayé un jour d’en mettre, dit Marie.

— Alors ?

— Aucun effet, dit Marie. Il m’a à peine regardée.

— Tu ne m’étonnes pas, dit Denise. Il ne doit pas nous voir.

— Crois-tu qu’il ne soit pas normal ?

— Il n’est pas comme les autres, dit Denise. Il n’est pas sensible à ce qui se voit. Un peu comme Thomas.

— Pourtant, dit Marie, il aime bien les femmes nues.

— Pas celles des spectacles ou des photos, dit Denise. Il les faut en chair et en os. Pour lui, c’est parce qu’on se livre à lui en faisant cela. C’est une question de confiance.

— J’ai confiance en lui, dit Marie.

— Alors, dit Denise, les bijoux, les parfums ou les colifichets ne servent à rien avec lui. Tu as tout ce qu’il demande.

— J’ai des faux seins à cause de Paule qui veut que je les mette, dit Marie. Cela ne doit pas lui plaire.

— À mon avis, dit Denise, il s’en moque.

— Il n’est pas exigeant, dit Marie.

— En tout cas, dit Denise, il ne choisit pas n’importe qui. S’il ne voit pas, il détecte ce qui est bon.

— Est-ce qu’il voit mes robes ?

— Tu voudrais bien savoir... Il les voit, à mon avis, par les yeux des autres, dit Denise.

— Alors, je peux les mettre, dit Marie. Je te fais un paquet de mes colifichets. Tu les donneras à Françoise ?

— D’accord, dit Denise, cela va lui faire plaisir.

— Tu peux en garder pour toi, dit Marie. Serge doit aimer.

— Moi, je n’aime pas, dit Denise. Je lui donnerai tout.

* ° * ° *

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Guy, en remplissant ses feuilles d’impôts, est surpris de constater que sa femme gagne énormément plus que lui. Les décomptes fournis par Paule l’étonnent. Leurs salaires de professeurs agrégés sont bien au-dessous de ce que rapportent les photos de Marie.

* ° * ° *

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Le temps passe. En 1977, Denise accouche de Damien, petit garçon de Thomas. Serge est content de son enfant ; il reste plus souvent à la maison. Marie, deux semaines plus tard, en a un aussi : le petit Marc. À la rentrée scolaire 1977, Serge et Denise obtiennent un changement de poste et s’installent dans la ville de Guy et Marie. Serge est nommé au lycée Sud. Denise est nommée au lycée Ouest, à un peu plus de 2 km. Serge et Marie vont partager le même laboratoire de langue, car ils enseignent tous les deux l’anglais. Les deux ménages s’invitent plus souvent chez l’un ou chez l’autre.

Après la naissance de Marc, Marie se rétablit rapidement. Les exercices physiques, la gymnastique assouplissante qu’elle pratique depuis toujours pendant plusieurs minutes au lever, et sa bonne nature, lui redonnent sa ligne. Elle peut se permettre de reprendre des séances de pose qu’elle a interrompues à mi-grossesse. Elle entre dans toutes ses robes. Denise, qui a du mal à retrouver la ligne, se demande comment elle fait. Marie ne semble pas vieillir. Elle a toujours l’allure d’une jeune fille.

* ° * ° *

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Denise, dans son nouvel appartement, a très vite besoin d’une bonne. Elle en trouve une jeune qui débute. C’est une jolie fille d’un style voisin de la coiffeuse que Serge a bien été obligé de quitter. Elle n’est pas très maligne et a arrêté très tôt ses études, mais elle travaille bien et le bébé l’a adoptée. Au bout de quelques jours, elle tombe amoureuse de Serge. Denise le détecte tout de suite. C’est un amour immature, sincère, désintéressé, avec une admiration sans bornes pour Serge. Elle a deux solutions : mettre la bonne à la porte ou la garder. Pendant quelques jours, elle tergiverse. Après mûre réflexion, elle la garde. Elle la mène en urgence chez le médecin pour se faire examiner et lui faire prescrire des pilules contraceptives. La fille est vierge et saine. Serge ne récoltera pas de mauvais microbes de ce côté. Denise préfère avoir chez elle la femme qui va canaliser les besoins sexuels de Serge. La bonne serait malheureuse si elle était privée de son amour. Elle l’installe dans une chambre à proximité, lui enseigne la propreté corporelle et intime, et se charge de lui donner les pilules les bons jours. Comme prévu, Serge s’intéresse à la beauté quelques jours plus tard, mais Denise constate qu’il hésite à l’aborder, car il n’est pas invité. Serge n’est pas un violeur : il a besoin d’être sollicité au moins implicitement, ce que ne fait pas la bonne, servile et muette avec lui. Ne sachant pas comment il risque d’être reçu, il ne s’avance pas. L’observation réciproque dure encore quelques jours jusqu’à ce que Serge soit persuadé qu’il est aimé. Cette fille se plie volontiers aux consignes de Denise sans bien savoir à quoi cela correspond. Elle se soumet entièrement à Serge et lui accorde tout ce qu’il désire. À partir de là, il sollicite peu sa femme, mais est plus souvent avec elle, sans doute parce qu’il a plus de facilité pour passer d’un lit à l’autre. Au début, Denise est inquiète pour la bonne, mais celle-ci est si manifestement heureuse de ce que Serge lui apporte, qu’elle juge que la solution qu’elle a choisie est un moindre mal, même pour la bonne.

* ° * ° *

 

 

22 La fin de Paule

* ° * ° *

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Au début de 1978, Paule se sent décliner. Son médecin n’est pas optimiste. Elle demande à Guy de venir la voir pour l’informer des affaires de Marie.

Paule montre à Guy les cahiers où elle note les rendez-vous de Marie, les faits du jour et les comptes. Elle lui ouvre les boîtes où elle range les copies des lettres qu’elle envoie et des lettres qu’elle reçoit. Elle lui dévoile sa façon de classer les milliers de clichés de Marie. Elle lui montre tous les renseignements qu’elle a accumulés, sur chaque photographe, sur chaque agence, sur chaque personne en relation avec elle. Elle lui dit qu’elle a des procurations sur les comptes de Marie. Elle va faire signer à Marie des papiers pour que Guy y accède. Marie en a dans plusieurs pays. Elle lui explique comment elle fait pour placer l’argent et le rapatrier sans être matraquée par le fisc. Elle lui montre combien Marie possède, le revenu annuel, les prévisions. Guy prend conscience du travail énorme réalisé par Paule pour rentabiliser Marie qui a maintenant une fortune parfaitement gérée, ce qui permettrait de décupler leur train de vie sans l’écorner. Il ne se doutait pas en l’épousant qu’elle était aussi riche. Marie n’en est d’ailleurs pas consciente, Paule ne l’ayant pas informé de l’énormité de certaines recettes. Marie est attachée à son travail d’enseignante. Elle ne dépense qu’une partie de son salaire, et exploite sa montagne de vêtements. Elle n’a pas besoin du surplus. Elle laisse Paule s’en occuper à sa guise. Guy décide de gérer de la même façon que Paule : avec prudence. De temps en temps, il va la voir et regarde ce qu'elle fait. Ils décident ensemble et sont généralement du même avis. Paule lui fait part de sa satisfaction. Elle peut partir. Elle le fait quelques mois plus tard en avril 1978, assistée par Robert.

Avant de mourir, Paule donne une lettre à ouvrir après sa mort et contenant ses dernières volontés.

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Mes chers enfants.

Je vais vous quitter. Je suis heureuse de voir que ma petite Marie a trouvé le bonheur auprès de son mari. J’aurais aimé voir grandir votre petit Marc. Il est si mignon. J’ai eu beaucoup de chance dans la vie en épousant ton père. C’est l’homme que j’ai le plus aimé. Que Robert ne m’en veuille pas. Il était merveilleux. Il m’a apporté une autre merveille : ma petite Marie. J’avais peur en me mariant que tu me rejettes. Tu m’as accueillie comme une seconde maman. Tu as été pour moi, l’enfant que je n’ai jamais pu avoir et que je désirais tant. J’ai fait de mon mieux quand ton père est parti. J’ai essayé de protéger ma petite Marie, si fragile, qui m’a fait peur quand elle est rentrée à l’Académie de peinture. Je me suis désespérée de te voir vieillir et le miracle est arrivé avec ton mari. Je l’aime autant que toi. Il est en mesure de poursuivre mon petit travail sur les photos. Continuez de guider Zoé ; donnez-lui des enfants : c’est ce qu’elle aime le plus. En ce qui concerne ma mort, je souhaite faire comme ton père : être incinérée discrètement sans cérémonie et mes cendres dispersées. Je n’aime pas les cimetières et je considère qu’il faut s’occuper des vivants et pas des morts. Le deuil est inutile.

* ° * ° *

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Quand ils lisent cette lettre, Marie et Guy sont très émus.

— Elle t’aimait vraiment beaucoup, dit Guy. Je l’aimais bien. Sans elle, je ne t’aurais pas épousée. Elle a tout fait pour nous rapprocher. C’est une grande perte.

— Je n’arrive pas à contenir mes larmes, dit Marie. Il faudra faire comme elle dit. Je suis de son avis en ce qui concerne les cimetières. Le souvenir suffit. Si je meurs, il faut faire comme elle dit. On va l’incinérer et disperser les cendres, comme pour papa et maman.

— C’est une bonne façon de faire, dit Guy, mais je crois que la religion s’y oppose.

— Tu retardes, dit Marie. Elle ne s’y oppose plus. Ce ne serait pas une raison pour ne pas respecter les volontés de petite maman.

* ° * ° *

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Urbain est souvent chez Guy. Ils s’apprécient beaucoup.

Guy dit à Marie :

— Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais c’est la deuxième fois qu’Urbain te voit passer en costume d’Ève. Tu ne devais pas savoir qu’il était là.

— Non, je ne l’ai pas remarqué, dit Marie. J’aurais dû mettre mon peignoir.

— Il a vu aussi l’autre jour Zoé emmener Marc au bain, dit Guy.

— Il va falloir qu’on fasse plus attention, dit Marie. Il ne faut pas le choquer. Tu lui diras que cela ne se reproduira plus.

— Il n’a pas été choqué, dit Guy. Je lui ai dit que vous êtes toutes les deux nudistes. Il m’a dit que ce n’était pas plus mal et qu’il ne voyait pas d’inconvénient à ce que vous exposiez votre anatomie. Je crois qu’au contraire, il souhaite vous voir, comme moi.

— Ce n’est donc pas trop grave, dit Marie.

— Vas-tu le faire volontairement, maintenant ?

— Je ne souhaite pas qu’il le prenne pour une avance, dit Marie. Cela ne me déplaît pas de me montrer, mais je ne souhaite pas me faire toucher par un homme dont je ne veux pas.

— Te déplaît-il ?

— Tu sais, dit Marie, depuis que je suis avec toi, je vois les hommes autrement.

— En mieux ou en moins bien ?

— C’est l’amour que je ne vois pas de la même façon, dit Marie. Mes réactions sexuelles sont beaucoup plus précises. Des hommes que je rejetais auparavant m’intéressent maintenant.

— Urbain est de ceux-là, dit Guy.

— Oui, dit Marie. Je l’estime.

— As-tu envie de faire l’amour avec lui ?

— Cela ne va pas jusque-là, dit Marie, mais il m’est très sympathique. J’aime travailler pour lui, mais je me rends compte que c’est aussi sexuel.

— L’aimes-tu ?

— Un peu, dit Marie. Tu ne serais pas là, ce serait certainement plus.

— Si tu as envie de lui, dit Guy, je te laisse libre. Je lui fais confiance. Il ne cherchera pas à m’éloigner de toi.

— Je n’en ai pas envie à ce point, dit Marie.

— Depuis que Camille est partie, dit Guy, il n’a personne. J’ai reçu un faire-part. Elle se marie dans l’intimité.

— Elle est frigide, dit Marie. Crois-tu qu’elle est faite pour le mariage ?

— Pourquoi non ? Si elle veut des enfants, dit Guy, c’est le plus simple. Elle est capable de faire l’amour, même si elle n’apprécie pas. Elle l’a prouvé. Elle a aimé Urbain et moi au second degré. Elle est généreuse. L’amour physique n’est pas le seul ; tu le dis toi-même. Pour Urbain, elle est perdue, mais je crois que toi et Zoé, vous lui donnez des sensations. Bien entendu, il ne fera rien sans votre accord. J’en suis certain.

— Cela te plairait-il que je couche avec lui ?

— Oui et non, dit Guy. Pour lui, oui, mais pour toi, il faudrait que tu en aies vraiment envie.

— Ce n’est pas encore le cas, dit Marie. Ce n’est qu’une toute petite envie qui ne se compare pas à l’envie que j’ai de toi… Cela me pèse un peu de toujours mettre mon peignoir quand il vient. Demande-lui s’il serait gêné par ma présence, pas trop près et sans qu’il y voie une avance. Zoé est dans le même cas. Elle accepterait de se montrer à lui s’il reste neutre, car elle le range dans les hommes qui ne sont pas méchants. Surtout, ne lui dit pas que je suis un peu attirée par lui ; je ne le connais pas assez.

— Je vais le faire, dit Guy. Vous serez plus libres d’exercer vos talents de nudistes.

— Toi, dit Marie, as-tu envie d’autres femmes ?

— Un peu, dit Guy, comme toi d’Urbain. J’aime beaucoup Denise en particulier.

* ° * ° *

 

 

23 Les problèmes de Marie

* ° * ° *

Pendant les grandes vacances scolaires 1978, Marie désire partir en séjour linguistique. Depuis qu’elle est mariée, elle ne s’est plus exercée. Partir en Angleterre la tente. Voyant le programme que lui communique Serge, elle décide d’aller avec lui. C’est une série de conférences et de débats dans un lieu pittoresque qui dure six semaines, une sorte d’université d’été. C’est cher, mais elle en a les moyens. Denise, Zoé et Guy n’accompagnent pas, car il faut s’occuper des enfants et le calendrier ne leur convient pas, Guy devant entretenir le chalet à la montagne et Denise aller à la mer avec son fils. Depuis longtemps, Serge a réservé par l’intermédiaire d’une ancienne camarade de faculté, qui est maintenant professeur comme lui, dans un lycée d’une autre ville. Il la retrouve chaque année à l’occasion de ces séjours.

Serge charge Marie de confirmer sa réservation prise par la camarade. Quand Marie demande une place, il n’y a plus, sauf s’il y a un désistement. Or, la camarade de Serge vient justement d’annuler pour raison médicale. Marie accepte de la remplacer. Le nom de Marie se substitue à celui d’une Maria. La correction est immédiate : une lettre à surcharger. Elle donne un chèque pour honorer la facture commune qui est au nom de Serge. Elle le prévient de la défection de sa camarade. Il avait choisi d’aller là à cause d’elle, pour la retrouver comme d’habitude. Il est déçu, mais il est engagé. Il ne dit rien.

Serge et Marie partent ensemble. Ils arrivent à destination, tard le soir, en autobus. Dans le hall d’une vieille bâtisse rénovée, une personne distribue les clés des chambres. Ils sont dans un ancien grand monastère isolé au milieu d’un beau site et aménagé pour des congrès. Tout le séjour se passe là, agrémenté de visites touristiques aux environs. Marie constate, quand ils arrivent devant la chambre, qu'ils ont bien chacun une clé, mais avec le même numéro. Sur la feuille de service, ils sont enregistrés sous le même nom. Toutes les chambres sont occupées. Il n’y a, bien sûr, pas d’autre hôtel ou de chambre d’hôte à proximité, et Marie devrait emprunter pour payer. La camarade de Serge avait réservé une chambre à deux. Marie déplore qu’on ne lui ait pas donné cette information quand elle s’est substituée à Maria. Elle avait bien constaté que la facture à payer était moins élevée que celle qu’elle avait calculée, mais elle ne s’en était pas inquiétée. Ne voulant pas évoquer les relations privées de Serge avec sa camarade, elle fait comme s’il était naturel qu’elle soit avec lui.

Marie est prisonnière du choix de celle qu’elle remplace. Jusqu’à quel point doit-elle l’imiter. Doit-elle aller dans le lit de Serge ? C’est est un bel homme, au physique agréable. Quand elle avait 18 ans, elle y aurait été très sensible. À la réserve près qu’elle avait ses répulsions, elle aurait apprécié la situation et elle se serait volontiers proposée, encore plus facilement qu’avec le professeur. Elle pense qu'elle aurait été capable de les surmonter. Depuis, elle a mûri. La prestance et la voix envoûtante ne suffisent plus. Elle a comme référence l’avis de Denise, qui est favorable, car elle aime beaucoup Serge. Ce serait une raison de l’aimer aussi, d’autant plus que personne n’empêche Marie de le faire, et Serge est dans le même cas. Par contre, Guy est plus réservé sur le caractère de Serge. Marie n’en a pas bien compris les raisons, et Guy peut se tromper. Ce qui la gêne en Serge est qu’il sent le tabac, et qu’elle n’a pas la vivacité intellectuelle de réaction de Denise. Elle aurait du mal à le suivre, à vivre avec lui, alors que le calme de Guy et de Zoé lui convient. Elle décide de rester neutre et d’aviser à mesure que les problèmes se présentent. Serge n’a jamais été attiré par elle. La cohabitation au lycée est froide, uniquement professionnelle. Il ne l’aime pas, ce qui est évident, et elle ne va pas se proposer pour le faire changer d’avis. Si contre toute attente, Serge la sollicite, elle ne sait pas ce qu’elle fera, mais elle doute que cela arrive. Avec un préservatif, elle accepterait, pour ne pas faire d'histoire.

Ils vont explorer leur chambre. Bonne surprise. Elle est spacieuse, avec deux armoires, deux tables de travail et deux lits. Deux lits : Marie en est heureuse. Comment auraient-ils fait avec un seul ? Il y a même un grand paravent déployé entre les lits. La salle de bains est grande, propre, lumineuse, avec des glaces qui renvoient les images de partout. Sur les deux lavabos et dans les armoires attenantes, ils installent leurs affaires de toilette. Chacun à son coin et peut avoir ses affaires et son intimité. Ils ont payé cher, mais le confort y est et c’est très propre. Il n’y a pas à chercher ailleurs.

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— Nous sommes ensemble, dit Serge.

— Oui, dit Marie.

— Organisons-nous, dit Serge. Choisissez votre lit.

— Celui qui est près de la salle de bains, dit Marie.

— Je prends l’autre, dit Serge.

— Je vais me laver, dit Marie.

 

Marie s’isole dans la salle de bains, se déshabille et s’assied sur le siège du WC qui jouxte la baignoire. Elle a préféré se retenir toute la fin du voyage, n’utilisant pas les sanitaires repoussants mis à leur disposition. Elle prend son temps. Quand elle a fini, elle déclenche la chasse d’eau, monte dans la baignoire, ferme les protections vitrées contre les éclaboussures, et fait couler l’eau de la douche.

Dans la chambre, Serge est fatigué et a sommeil. Il se prépare en enlevant ses vêtements. Il reste en slip par pudeur. Il se demande combien de temps il devra attendre. Comme Marie, il a évité les toilettes. Le bruit de l’eau réveille des envies. Son ventre et sa vessie s’insurgent à en avoir mal, et Marie le bloque. Certaines femmes sont expéditives, mais d’autres mettent un temps infini. La mallette qu’elle a amenée pour la toilette ne lui dit rien qui vaille. Combien peut-elle avoir d’ingrédients à utiliser avant qu’elle revienne ?

Serge perd patience. Il ne peut attendre. Il se décide à aller frapper pour se faire ouvrir. Marie n’a pas verrouillé. La porte s’ouvre immédiatement en grand, offrant Marie à son regard en pleine lumière. Serge est surpris, mais il entre, se précipite sur le siège de WC, abandonnant le slip à terre. Il est à côté de Marie qui l’observe de sa cage de verre. Serge en se soulageant regarde aussi Marie. Il trouve une excuse.

— Je me suis permis d’entrer. Vous pratiquez le nudisme m’a dit Denise.

— Du nudisme en famille, dit Marie. Par simplicité. Jamais avec des inconnus. C’est souvent mal vu. Tout le monde ne supporte pas. Je ne souhaite pas choquer.

— Je ne suis pas un inconnu. Vous ne me choquez pas.

— Vrai ? Vous m’excusez ? Je n’ai pas fermé la porte. J’aurais dû.

— C’est sans importance, dit Serge. Denise m’a tout dit de vous.

 

Sans se gêner désormais, Serge s’installe pour se brosser les dents, et ne se prive pas de regarder Marie. Elle n’apprécie pas l’intrusion, mais se gendarme, pensant qu’elle est fautive de ne pas avoir fermé. S’il était resté derrière la porte, elle aurait ceint une serviette, et serait allée ouvrir. Elle continue à se comporter comme si c’était normal, prolongeant la douche. Elle n’a pas les yeux dans sa poche. Elle regarde aussi, derrière sa barrière de verre, cherchant à savoir ce que pense cet homme à femmes. Il est nu comme elle, car le nudisme revendiqué le permet, et devant une femme, en privé, il a l’habitude. Cet Adonis a une beauté à laquelle elle est sensible, mais qui ne suffit pas à la séduire. Guy, même absent, occulte Serge, le rejette vers ce qui est sans intérêt. Elle a observé soigneusement Serge quand il l’a regardée. Il a eu l’air dégoûté. Il réagit comme la plupart des hommes, donc, il la laissera tranquille. Elle sait aussi reconnaître un homme excité. Guy l’est souvent près de Zoé. Il lui a expliqué en détail ce qu’il ressent. Serge ne l’est pas, manifestement. Elle reste donc calme, et réfléchit derrière sa barrière vitrée. Sa poitrine a l’effet classique. Elle est la cause majeure de rejet. Un homme qui ne la connaît pas peut la désirer habillée. Nue, elle repousse. Ce qu’elle a constaté à l’Académie, à l’hôtel, presque partout, se vérifie avec Serge. Sa nudité la protège, contrairement à ce qui se produit pour les autres femmes. Elle considère que la situation n’est pas si mauvaise. Serge l’a vue. Ce n’est pas grave, car il ne s’en offusque pas. Comment faciliter une cohabitation sans histoire ? Elle va continuer de montrer sa poitrine, car ce n’est pas à son avantage. Serge demande si elle garde le paravent. Il le trouve encombrant. Elle acquiesce puisqu’il a tout vu d’elle et elle de lui. Pas de paravent pour entretenir le mystère et le désir de voir. Pour aller se coucher, elle ne prendra pas de drap de bain pour se couvrir. Elle s’exposera naturellement, sans insister. Elle s’habillera et se déshabillera rapidement comme d’habitude, et sans manières. Elle ne jouera pas de rôle. Elle restera naturelle, faisant comme s’il n’était pas là. En amie véritable, elle ne doit pas le tromper sur ce qu’elle est réellement. Elle n’éteindra pas prématurément pour se fondre dans l’obscurité et procéder à tâtons. Elle n’arborera pas de vêtement de nuit improvisé. La nudité est réclamée par Serge. Elle l’accepte complètement, mais de loin.

Le matin, Marie est la première à se lever. Elle exécute sa gymnastique matinale comme elle l’a toujours pratiquée. Elle aurait du mal à s’en passer. Elle conditionne une souplesse à laquelle elle tient. Elle n’a pas prévu de maillot pour cet exercice. Elle s’expose ainsi de nouveau, longuement. Serge, curieux, la regarde de son lit se désarticuler dans tous les sens. Marie obtient le résultat classique : Serge n’a aucune attirance sexuelle pour elle.

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Serge et Marie se côtoient sans interférer. Ils n’ont pas les mêmes affinités et les rapports sont froids. Serge ne recueille pas avec elle l’accord habituel à ce qu’il dit. Elle le gèle. Ils n’abordent pas les problèmes de la même façon. Ils n’ont rien à se dire. Ils ont renoncé depuis longtemps à se parler en dehors de ce qui est nécessaire. Comme au lycée, les relations sont réduites au minimum. Dès le second soir, leurs horaires divergent. Marie se couche tôt, alors que Serge termine la soirée au bar, à fumer, discuter et boire. Elle dort parfois quand il arrive, sous la couette, ou souvent découverte, car il fait chaud. Le matin, il assiste à la gymnastique, et se prélasse jusqu’à ce qu’elle parte déjeuner. Auprès des autres personnes, ils ont le même nom et passent pour mari et femme. Ils ne jugent pas utile de le contester.

Marie et Guy, souhaitant un enfant, elle ne prend plus la pilule depuis un certain temps. Paule ne lui a rien mis dans ses bagages. Comme Serge reste neutre, elle n’en fait pas une montagne, et s’il la sollicite, elle refusera en expliquant la situation.

* ° * ° *

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Serge n’est pas aussi assidu que Marie, qui ne rate rien du programme. Il ne va qu’à ce qui l’intéresse, mais alors, dans les débats, il est brillant, ayant une opinion sur tout et prenant la direction de l’assemblée. Pendant les intermèdes, il se réfugie au bar, se promène ou continue de discourir avec quelques personnes. Comme d’habitude, il a vite une petite cour d’admirateurs et d’admiratrices. Certaines femmes se mettraient facilement à sa disposition, mais avec le temps, il est de plus en plus difficile. Il cherche la perle rare, une de ces délicieuses actives qui lui conviennent si bien, qui viennent à lui, seulement à lui, se donnent à volonté, et qu’il suffit de cueillir quand il en a envie. Sa camarade était de celles-là. Marie ne la vaut pas.

Deux femmes abordent Serge. La première est à la recherche d’un compagnon. Il est sollicité parmi d’autres. N’ayant pas l’exclusivité, il s’en détourne. Elle est trop facile et n’a pas assez de tenue. Serge n’est pas homme à afficher son intimité à des inconnus, une vie que trop de gens pourraient réprouver. Il tient à garder sa réputation d’homme convenable, même auprès de ceux dont il ne partage pas les idées.

La deuxième lui convient mieux. Elle assez avenante pour qu’elle traîne des hommes esseulés dans son sillage, mais elle n’a pas la beauté particulière que Serge recherche. Séduite par Serge, elle lui fait quelques avances. Il la met en réserve. S’il ne rencontre pas mieux, il s’adressera à elle, discrètement, mais pas en présence des autres.

Serge repère, parmi ses admiratrices, une jeune collègue ayant comme lui de grandes plages de liberté grâce à la sélection des conférences. Il lui est difficile de bien juger sans relations approfondies, mais elle a un physique auquel il est beaucoup plus sensible qu’à celui de la deuxième. Toujours en retrait, elle se tient dans le second cercle de ceux qui observent en gardant leur distance. Comment l’aborder sans se faire remarquer ? Il est derrière d’elle quand elle se renseigne auprès du barman pour savoir où trouver un objet qu’elle désire acheter. L’explication du chemin à suivre n’est pas claire. Serge se propose de la guider, ayant déjà exploré les lieux. Il a ainsi le moyen d’engager la conversation et d’être seul avec elle pendant toute la promenade qui conduit au petit bourg voisin. Le trajet qu’ils suivent n’est pas le meilleur, mais il ne fait qu’allonger le temps, ce dont ils ne se plaignent pas.

Serge a l’art de mettre son interlocutrice en confiance. Tout en parlant beaucoup lui-même, il la fait aussi parler et écoute. Avec la plupart des personnes, il arrive habilement à obtenir des confidences qu’elles n’exposent pas d’habitude. C’est souvent anodin, mais parfois révélateur d’une partie de la personnalité. Il apprend ainsi, qu’avant son mariage, elle a passé ses vacances dans une maison de ses futurs beaux-parents, un couple de médecins. Elle était invitée en même temps que la sœur de son fiancé et ses amis. Toute la famille allait à la piscine privée. Elle avait du mal à supporter les familiarités corporelles, et elle évitait d’y aller avec les autres, mais c’était difficile. Les garçons ne se privaient pas de la mettre en boîte, de la pousser à l’eau, de chahuter avec elle. On ne devrait pas se comporter de cette façon peu respectueuse, car il y a des règles de convenance à respecter. Cependant, elle a pris goût à cette piscine où elle pouvait se rafraîchir et nager à loisir. Elle a vu, tout près des chambres, qu’il y en a une autre couverte. Elle ira avec son mari. Ce sera certainement plus calme. Elle est venue à ces conférences en voiture avec lui, et il en profite pour visiter le pays. Il explore l’Écosse pour quelques jours, une semaine peut-être.

Serge est séduit. Il a une grande envie d’elle et il espère qu’elle est vulnérable. Les confidences qu’il a obtenues sont un bon signe. À lui de se savoir s’y prendre, de se rendre désirable. Ce doit être aussi facile qu’avec ses précédentes conquêtes. Il déploie toute sa science de séduction pour la préparer à fléchir. Elle l’écoute. Elle est sous le charme, ce qu’il perçoit, mais elle évite la manifestation de son intérêt. La parole suffit souvent pour qu’une femme s’accroche à lui et se déclare, mais elle bute sur la fidélité de celle-ci, aucun signe révélateur ne permettant de savoir si elle va succomber. Elle se maîtrise. Elle est plus coriace que ce qu’il prévoyait. Voyant son maigre succès, Serge est prêt à abandonner, le déplorant alors qu’il se faisait une fête de l’avoir à lui. Il doit trouver une méthode plus efficace ou se rabattre sur une autre.

Elle, considère Serge comme un homme très bien, qui la courtise un peu comme beaucoup d’autres, et qu’elle aurait cherché à séduire quelques années plus tôt. Il est certainement le plus intéressant de ceux qui sont là, mais le temps des aventures est passé. En plus, elle ne parle jamais d’amour en public et n’accepterait pas de geste déplacé. Mais Serge, compagnon de promenade idéal, ne dépasse pas les limites du convenable et il ne la compromet pas. Ils passent devant les chambres en revenant. Elle se prépare à le quitter pour refaire une coiffure dérangée par le vent. Elle le remercie de l’avoir accompagnée. Elle engage sa clé dans la serrure.

Sautant sur l’occasion, jouant son va-tout, Serge décide de se lancer, n’ayant rien à perdre.

— Me permettez-vous d’entrer avec vous ?

 

Elle est interdite, regarde un instant Serge pour s’assurer qu’il a bien posé cette question, puis, d’un coup d’œil circulaire observe les environs pour voir si quelqu’un est présent : personne. Elle s’efface pour laisser passer Serge et verrouille la porte derrière lui.

— Je vous fais entrer, mais ne croyez pas que c’est pour me donner à vous.

— Pourtant, dit Serge, vous êtes avec moi, livrée à mon bon vouloir.

— Je connais les hommes. Vous n’êtes pas de ceux qui forcent les femmes.

— Je force les femmes qui le désirent, dit Serge.

— Ce n’est pas mon cas. Y en a-t-il qui aiment être forcées ?

— Oui, dit Serge. J’ai connu une camarade de faculté qui réclamait la manière forte. Elle appréciait la bagarre et voulait être matée. Cela l’amusait. Je ne suis pas contre. La lutte a son charme. Le corps-à-corps est agréable. C’est excitant.

— Je n’aime pas la brutalité, dit-elle.

— Nous ne nous faisions pas mal, dit Serge. Ce n’était pas vraiment brutal, seulement musclé. Elle était très nerveuse, pas facile du tout, mais c’est ce qu’elle voulait. Je n’ai pas l’intention de lutter avec vous. Je respecte les personnalités et ne m’impose pas.

— Que voulez-vous, en venant chez moi ?

— Vous séduire, dit Serge.

— N’y comptez pas. Vous auriez mieux fait de ne pas entrer. Ne perdez pas votre temps avec moi.

— Vous ne voulez pas que j’essaye ?

— Essayez, si vous y tenez, mais sans espoir.

— Personne n’a réussi à vous séduire ?

— Mais si. Avant de me marier, je vous aurais donné une chance. J’ai connu assez d’hommes pour savoir ce qu’est l’amour.

— Le grand amour ?

— Tous les amours. De l’amour fou à la déception.

— En avez-vous souffert ?

— J’ai connu l’amour avec ses joies et ses peines. Maintenant, je suis blasée. J’ai fait aussi souffrir quelques garçons quand je les ai quittés. Je ne vais pas avoir la cruauté de vous séduire pour vous laisser tomber ensuite.

— Ayez cette cruauté, dit Serge. Séduisez-moi.

— Vous le voulez vraiment ? Méfiez-vous. Ce jeu peut vous faire mal. Vous avez déjà constaté que vous êtes sensible à mes charmes.

— Oui, dit Serge, très sensible. Jouons ensemble. Je ne crains pas de perdre.

— Alors, jouons loyalement. Je vous provoque pour vous séduire, mais je reste libre.

— Oui, dit Serge. Je ne vous forcerai pas. Vous pouvez à tout moment me demander de sortir. Je promets de vous obéir.

 

Tous deux savent qu’ils se désirent. Elle a pratiquement avoué qu’avant le mariage, elle se permettait certaines choses. Il n’y a plus qu’à la convaincre de se laisser aller à son instinct, à lui faire oublier le mari ou plutôt se substituer à lui. Pour séduire, Serge joue la sincérité. C’est une méthode efficace, qui peut choquer, mais réussit souvent. Elle a l’avantage de la spontanéité et d’éviter les mensonges dans lesquels on s’enferre. Il persuade, et s’il échoue, il n’insiste pas, quitte à revenir à la charge autrement.

Pendant toute la promenade, elle a joui de la compagnie de Serge. Sa vertu n’est pas en danger puisqu’il ne l’agresse pas. Elle cherche à prolonger sa chaste jouissance. La bienséance n’interdit pas de discuter. À l’extérieur, elle se sentait bridée, n’osait pas aborder certains sujets personnels pouvant parvenir à des oreilles indiscrètes. Elle est plus libre sans témoins. Se faire courtiser est plaisant, surtout là, à l’abri des regards. Elle est décontractée. Ici, elle peut jouer de sa féminité impériale, des charmes qu’elle sait distiller, et qui ont un effet certain sur Serge. La perspective de titiller un homme manifestement amoureux lui plaît. Elle a déjà exercé ses pouvoirs autrefois. Elle n’est pas novice. Dans le jeu d’amour, elle était souveraine. Elle ne l’a pas toujours refusé. Elle a su séduire et asservir des hommes. Sa beauté n’agissait pas que sur Serge. Elle était sollicitée. Elle n’accordait pas souvent ce qu’ils cherchaient, se réservant à ceux qui lui plaisaient. Celui-là a eu l’imprudence de s’introduire chez elle. Elle ne l’a pas attiré. Il est venu de lui-même et il souhaite se mesurer à elle malgré ses avertissements. Il n’y a pas à avoir de scrupules. C’est l’occasion de s’amuser comme autrefois. Elle a assez d’expérience pour être persuadée qu’elle le mènera comme elle veut. Il ne l’agressera pas. Ce serait déjà fait. Il cherche seulement à la séduire en respectant les règles. Il n’est pas dangereux, car il ne force pas. Elle lui parlera d’amour pour le chauffer à blanc avant de le rejeter, comme c’est convenu. Elle peut n’en faire qu’une bouchée. Elle va le provoquer progressivement en y mettant les formes, l’amener à faire croire qu’elle peut se donner malgré son mari, lui donner l’impression qu’elle est très libre et vulnérable. Elle va jouer de son physique. Les hommes n’y résistent pas.

— Nous sommes ici au calme. Êtes-vous opposé à parler un peu ? Installez-vous dans ce fauteuil. J’ai fermé la porte pour que personne ne cherche à ouvrir. Je préfère qu’on ne nous dérange pas. Si mon mari nous trouvait ensemble, je ne sais pas ce qui arriverait. Il pourrait imaginer le pire.

— Est-il jaloux ?

Serge se renseigne. Il n’est pas téméraire. Il se méfie des gens jaloux.

 

— Je n’ai jamais cherché à le savoir, dit-elle, et je ne lui en ai pas donné l’occasion. Il faut quelqu’un comme vous pour poser la question. Si ça peut vous tranquilliser, je ne lui dirai pas que vous êtes venu jouer ici.

 

Elle le protège en étant discrète. Si le mari n’a jamais manifesté sa jalousie, il ne l’est pas beaucoup. Serge est en terrain favorable, mais cherche des repères.

— Quand vous étiez célibataire, le faisiez-vous souvent ?

— Vous voulez dire, m’isoler avec un homme ?

— C’est cela, dit Serge.

— Cela m’est arrivé. J’ai un sexe et je pense être normale. J’étais libre de l’utiliser à ma guise, plus libre que maintenant.

— Est-ce votre mari qui l’interdit maintenant ?

— Tout ce qui était possible avant le mariage n’est plus permis. Cela va de soi. Sinon, pourquoi se marier ? Je n’en ai jamais discuté avec mon mari.

— Avez-vous connu beaucoup d’hommes ?

— Vous voulez savoir comment je me suis comportée avant le mariage. Je vais satisfaire votre curiosité, mais c’est très classique. J’avais 25 ans quand j’ai rencontré mon mari. Je ne l’ai pas attendu pour faire l’amour. Il m’a acceptée telle que j’étais, et il a cohabité avec des filles, comme moi avec des garçons pendant les études. Voulez-vous en savoir plus ? Je vous rencontre ici comme j’ai rencontré des étudiants avec lesquels je travaillais. Ils étaient sérieux, comme je pense que vous l’êtes. Ceux que j’ai acceptés dans mon lit ne sont pas nombreux, car je suis exigeante, mais j’ai commis quelques erreurs de choix. Je ne changeais pas volontiers de partenaire, mais je gardais ma liberté de les quitter. Je ne me suis pas restreinte, comme certaines filles le font. Mon équilibre l’exigeait et ce genre de relations entre garçons et filles est devenu courant. C’est instructif. Je suis renseignée. Depuis le mariage, les essais sont terminés. J’espère que vous me respecterez, comme vous l’avez promis. J’accepte seulement de parler avec vous, très librement, parce que personne ne peut nous écouter. Je pense que c’est ce que vous voulez. Prenez la porte si cela ne vous convient pas. Ne me décevez pas.

— Je m’y efforcerai, dit Serge. Je suis malgré tout inquiet de ce que votre mari peut penser. Je ne voudrais pas être une cause de perturbation. Près de la piscine dont vous m’avez parlé, quelle était son attitude quand les hommes vous chahutaient ? Vous protégeait-il ?

— Pas beaucoup. Il m’incitait à me laisser faire.

— Jusqu’à quel point ?

— Trop loin à mon goût. Les garçons étaient plus agressifs avec moi qu’avec ma belle-sœur. Ils se défoulaient sur moi. J’ai beaucoup protesté. Il faisait chaud. Les vêtements étaient difficiles à supporter, mais je n’allais pas me dénuder devant tout le monde, ni me laisser faire. Je me méfie de ce qu’on accepte en public. Les langues sont perfides.

— Vous avez raison, dit Serge. Je me méfie aussi.

— Mon fiancé tolérait les gestes obscènes, les attouchements, et que je reçoive des propositions. Il voulait que je me comporte comme sa sœur, sans pudeur. Elle se baignait nue. Il l’admire. Elle le mènerait par le bout du nez.

— Quelle influence avait sa sœur ?

— Vous allez comprendre. J’étais invité avec lui, comme sa sœur qui avait invité ses prétendants à passer les vacances avec elle.

— Combien étaient-ils ?

— Cinq prétendants. Tous avec elle en même temps, et sachant qu’elle les sélectionnait. Elle voulait les connaître avant d’en choisir un, vivre avec eux intimement pendant cette période. Elle les avait réunis là dans ce but, pour les étudier.

— Ils étaient en compétition.

— Oui, mais elle les tenait. Ils filaient doux. Ils savaient que s’ils se comportaient mal, elle les éliminerait. De temps en temps, elle accordait à un garçon de faire l’amour avec elle sans se cacher, sans se mettre vraiment à l’écart. Elle s’éloignait tout juste un peu, mais on pouvait les voir. Je vous laisse deviner l’effet que cela faisait sur les autres. Ils étaient sevrés, les pauvres. Mon fiancé me disait de l’imiter, de ne pas avoir peur. J’ai refusé.

— Les garçons ne vous plaisaient pas ?

— Individuellement, ils étaient bien. Il y en avait un qui me plaisait beaucoup. Il était dans votre genre. C’était le plus réservé. Le seul que je n’ai pas vu faire l’amour avec elle. Il était comme moi. Il n’était pas exhibitionnisme. Elle n’allait qu’avec les quatre autres.

— Votre mari vous poussait à faire l’amour comme elle.

— Il aurait aimé se montrer avec moi. Sa sœur fait tout bien. Il n’a pas insisté quand il a vu que j’étais contre.

— Pas un de ces garçons pour vous ?

— J’étais sa fiancée. Il m’a proposé de le faire avec lui. Pour contre, sa sœur m’a expliqué que je pouvais aller avec ses prétendants, qu'ils étaient tous de bons partis, de futurs médecins comme elle, qu’ils étaient excités, et que si je participais, ce serait pour le bien général. Elle se faisait fort de convaincre son frère, et que n’étant pas encore mariée, je pouvais suivre son exemple, que les femmes devaient afficher leur liberté.

— Alors, c’était possible avec ce garçon qui vous plaisait ?

— Pas devant tout le monde en tout cas. J’étais dans une période où je trouvais que mon fiancé prenait trop d’emprise sur moi. J’hésitais à rester avec lui. Ce garçon avait la même opinion que moi. Je l’ai attiré à moi pour me libérer de cette emprise. Il se permettait de me contenter à condition que je reste discrète et que ce ne soit pas un engagement, car il tenait à ma belle-sœur et ne voulait pas que je fasse obstacle à un éventuel mariage avec elle. Il ne s’offusquait pas qu’elle se donne en spectacle, et pensait qu’elle était libre de le faire avec ceux qui le voulaient bien. Lui aussi s’estimait libre, et acceptait mon offre, mais en privé. Je n’avais pas de raison de me limiter. La sœur me l’autorisait. Je n’étais pas encore mariée. Je prenais la pilule pour satisfaire mon fiancé, et j’avais envie de lui. J’aurais été bête de le rater. J’ai cédé naturellement dès qu’il s’est décidé. Je pensais que ce serait anodin, une passade banale et sans suite de célibataires. J’ai été immédiatement très amoureuse. J’étais folle de lui. Les autres que j’ai connus n’étaient rien à côté. J’aurais tout fait pour lui. J’aurais rompu pour celui-là.

— Et vous êtes cependant revenu vers votre mari sagement.

— Sagement : oui, mais forcée. Ma belle-sœur a choisi le garçon. Ce n’est pas parce qu’elle s’était affichée avec les quatre autres qu’elle les préférait. Je crois même qu’elle n’allait pas avec le mien. Lui n’a plus voulu de moi. Il m’avait fait plaisir en attendant, mais c’était fini. Il m’avait prévenue. Objectivement, je le comprends, mais cela m’a fait très mal. Il s’est marié avec elle. Entre parenthèses, elle m’a testée en même temps, au moins pour l’exhibitionnisme, et je ne l’ai jamais revue se montrer ainsi en spectacle par la suite. Il a dû la convaincre.

— Votre mari n’est pas très jaloux, dit Serge. Il vous a laissé la liberté d’aller avec ce garçon. J’en suis heureux, car ainsi vous êtes disponible.

— Je n’en suis pas aussi certaine que vous.

— Pourtant, il a accepté ce garçon.

— Non. J’ai enterré ma vie de jeune fille avec ce garçon, mon beau-frère désormais. Il m’avait demandé de me comporter comme si de rien n’était. Il ne voulait pas que je rompe pour lui. Je me suis affichée avec mon fiancé, qui n’y a vu que du feu. Je ne l’aimais plus, mais je continuais avec lui, modérément, sans passion, pour obéir à mon amour du moment. Ensuite, j’ai appris à l’aimer de nouveau. Lui, au moins, il ne m’a pas laissée tomber. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. Je n’en ai jamais parlé à personne.

— Se confesser est utile, dit Serge. On a besoin de vider son cœur de temps en temps. Soyez sûre que rien ne filtrera de ce que vous me dites. Mais je vous comprends. J’aurais fait comme vous. L’expérience vous a montré qu’il faut être prudent, ne rien casser avant que ce soit nécessaire.

— J’ai peur de ne pas être assez prudente avec vous.

— Soyez tranquille. Revoyez-vous votre beau-frère ?

— Évidemment. Mais c’est fini. Nous n’en parlons jamais. C’est comme si rien ne s’était passé, et ça continuera ainsi. Il est marié, et moi aussi. Ma belle–sœur le tient. Elle a su choisir. Moi, je tiens à mon mari.

— C’était votre amour fou. Avez-vous encore envie de lui ?

— Envie ou pas envie, il n’est plus pour moi. Je m’en passe.

— Pensez-vous que votre mari le sait ?

— À quoi bon remuer le passé ? Je ne lui en ai jamais parlé.

— Et par votre beau-frère ou votre belle-sœur ?

— Peut-être, mais quelle importance ? Il est au courant de mon comportement de jeune fille. Avant de me marier, j’ai dit à mon mari que j’avais connu des garçons, et fait des centaines de fois l’amour. Ils étaient convenables, et je les avais testés comme sa sœur. Puisque j’ai fait comme elle, il l’a accepté. J’aurais pu lui préciser que mon beau-frère était dans la liste de mes partenaires. Je n’ai pas eu à fournir ce détail. J’ai choisi mon mari entre tous. C’est ce qui compte. Je ne le regrette pas.

_

Ce qu’elle a dit sur elle, semble suffisant à Serge pour montrer qu’elle est assez libérée. Elle passe à l’attrait physique pour l’exciter.

— Je vais changer de chemisier et de jupe. J’en ai pour un instant. Vous pouvez rester. Si vous voulez sortir, prévenez-moi. Je regarderai si vous pouvez le faire sans être vu. Tournez-vous, maintenant.

— Vous voulez me séduire, dit Serge. Je souhaite ne pas me tourner.

— Y tenez-vous ?… À la rigueur, si vous n’approchez pas, vous pouvez regarder. Quand je suis en maillot de bain, j’en montre bien plus. Je vous inviterai à venir à la piscine quand j’y serai.

_

Elle est flattée qu’il veuille la regarder. Elle savait qu’il ne se tournerait pas, mais elle lui a demandé comme par réflexe, pour le contenir dans ce jeu qu’elle a accepté. Elle le mène à sa guise en parlant d’amour, mais en se découvrant, elle constate qu’il est béat d’admiration. Il est sensible à ses formes. Elle peut le travailler par la vue. Elle ne va pas s’en priver. Elle prolonge son manège déshabillé et passe sous son nez.

Serge sent qu’elle cède petit à petit. Elle en a trop dit pour qu’elle soit insensible. Elle se complaît dans les sujets qui roulent sur le sexe. Il est direct :

— Avez-vous envie de moi ?

_

Elle a envie de lui, mais n’ose pas le dire à cet homme qui la courtise. C’est dangereux d’avouer une faiblesse, alors qu’elle est opposée à se livrer. Elle va le faire parler de lui. Il en sait assez sur elle. Elle détourne la conversation :

— Vous êtes marié, je crois. Aimez-vous votre femme ?

— Oui, dit Serge. Beaucoup.

— Plus que moi ?

— Oui, dit Serge, mais pas de la même manière. Elle n’a pas votre beauté, mais c’est une épouse parfaite.

— Alors, pour me faire plaisir, allez faire l’amour avec elle.

_

Serge est renvoyé vers Denise, mais il comprend surtout qu’elle n’est pas jalouse. Si elle l’était, il hésiterait à la séduire, car il ne voudrait pas que cette jeune femme s’accroche à lui et lui fasse courir des dangers inutiles. Pas de problème de ce côté. Avec elle, cela se présente bien. Il est reçu comme il le souhaite et elle n’est pas novice, donc plus facile que ce qu’il pensait. C’est parfait. Désormais, il est décidé : il va essayer d’en faire sa compagne de séjour. Elle remplacera sa camarade.

— Je ne peux pas faire l’amour avec ma femme, dit Serge. Elle ne m’a pas accompagné. Voulez-vous la remplacer ?

— Je croyais que la femme qui est avec vous était votre épouse. Est-ce votre maîtresse ?

— Vous parlez de Marie. Elle n’est rien pour moi.

— Mais vous êtes ensemble, dans la même chambre. Vous ne me ferez pas croire que vous n’êtes pas intimes ?

— Je vous explique, dit Serge. J’ai souvent des admiratrices qui cherchent à s’isoler avec moi par tous les moyens.

_

Elle sourit, car Serge a eu ce même comportement en forçant sa porte. Elle le fait remarquer :

— Comme vous avec moi.

— Oui, dit Serge qui accepte la pique sans sourciller. Je ne leur en veux pas. Marie est une collègue, une de mes admiratrices. En réservant, elle s’est débrouillée à mon insu pour que je sois avec elle dans sa chambre, mais nous avons chacun notre lit. Heureusement, elle est timide et n’est pas agressive. Elle s’offre nue, mais n’ose pas me forcer. Elle cherche à m’attirer en faisant du spectacle.

— Quel genre de spectacle ?

— Celui des boîtes de nuit : les femmes qui se tortillent pour aguicher les hommes. Il ne manque que la musique. J’y ai droit tous les matins. Je reste dans mon lit sans bouger en attendant la fin.

— Danse érotique ?

— J’aimerais bien si elle était comme vous. Elle est malheureusement très laide sans ses vêtements. Érotisme nul. Elle est plate comme une limande. Elle en sera pour ses frais. Je la laisse se démener dans son coin.

— Elle vous aime et vous ne l’aimez pas.

— Je n’ai rien contre elle, dit Serge. Je comprends qu’elle ait envie de moi. C’est humain. Ce n’est pas la première, mais je ne fais pas l’amour avec toutes les femmes qui me cherchent. Celle-là n’est pas gênante, mais entre vous et elle, c’est tout de suite choisi. Vous êtes très belle.

— Je trouve que votre Marie a du charme. J’aimerais connaître la marque des vêtements qu’elle porte. Vous ne devriez pas la négliger. Est-elle mariée ?

— Oui, dit Serge. Mais elle mène son mari à sa guise. Elle est libre, très libre. Ma femme qui la connaît bien m’a affirmé qu’elle a le droit de s’afficher comme elle veut, avec qui elle veut, et a vendu ses photos de nus. Je ne l’accepterais pas de ma femme, car il y a un minimum de tenue à respecter avec le public, ce que vous faites d’ailleurs, je l’ai remarqué. Cependant, je la tolère. Je ne vais pas la chasser de ma chambre, car toutes les chambres sont occupées. C’est une collègue avec qui je travaille. Bien forcé, je la supporte. Je passe ici pour son mari, mais ce n’est pas gênant. Le contraire le serait. Si nous nous séparions maintenant, les gens jaseraient. Si son mari apprend qu’elle s’est mise avec moi, elle ne risque rien.

— Son mari n’est pas venu avec elle ?

— Non, dit Serge. Il est avec Zoé, la bonne, amie de Marie.

— La bonne ou la bonne amie ?

— Les deux, dit Serge. Quand il s’est marié, Marie l’a obligé à prendre aussi Zoé. Elle vivait avec elle depuis des années, et ne voulait s’en séparer sous aucun prétexte. C’était épouser les deux ou personne. Il a choisi les deux.

— Des lesbiennes ?

— En quelque sorte, dit Serge. Zoé, comme Marie, avait des répulsions pour les hommes. Il les a séduites en même temps. Elles le partagent.

— Comment cela se passe-t-il avec les répulsions ?

— Je ne connais pas les détails, dit Serge. Leur vie ne m’intéresse pas énormément. Ils font ce qu’ils veulent. Ils ne gênent personne. Je n’ai ni à m’en mêler ni à critiquer. Officiellement, rien ne se voit. C’est par ma femme que j’ai des échos indiscrets. C’est comme si Marie et Zoé ne formaient qu’un. Elles s’aiment. Ce qui est accepté par l’une est accepté par l’autre. Guy, le mari de Marie, les a apprivoisées en même temps. Pour lui, c’est certainement agréable d’avoir deux femmes qui se complètent sans se chamailler et le chouchoutent. Une épouse convenable qui tient bien sa maison, et une bonne qui a un joli physique voisin du vôtre : quoi de mieux ? Actuellement, il ne doit pas s’ennuyer avec Zoé. Il n’est pas à plaindre. Si c’était Zoé qui se mettait à ma disposition à la place de Marie, je ne me ferais pas prier.

— Si Marie vous cherche, Zoé va suivre.

— Cela me plairait, dit Serge. Malheureusement, c’est Marie qui s’offre, et pas Zoé. Si Zoé ne vient pas à moi, je n’irai pas la chercher. J’ai du respect pour toutes les femmes. Elles doivent venir à moi librement. Ce n’est pas elle qui se déshabille devant moi.

— Marie devrait logiquement aller dans votre lit puisqu’elle a fait tout le travail d’approche.

— Oui, dit Serge. C’est ce que je prévoyais, mais ce n’est pas le cas. Elle reste à distance. Je doute qu’elle se jette sur moi, car ce serait déjà fait. J’explique son indécision par des répulsions vis-à-vis des hommes en général. Au lycée, on l’appelle Miss Nitouche, ce qui veut tout dire. Personne ne s’y frotte. Elle saute quand on la touche. Elle est restée longtemps vieille fille, rebelle aux avances. De toute façon, si elle s’approche de moi, je l’éloignerai.

— Comment fait-elle avec son mari ?

— Je me suis posé la question, dit Serge. Il a surmonté les répulsions d’après ma femme.

— Comment ?

— Il paraît, qu’une fois engagée, elle a du plaisir, dit Serge, et qu’elle n’est pas du tout frigide. Même si elle est lesbienne, elle aime aussi les hommes, et elle a un enfant. Il faut probablement un peu forcer ou la prendre par surprise, pour dépasser les répulsions. Le moyen existe. Son mari en a trouvé un. Elle est certainement plus facile depuis qu’elle a commencé avec lui. C’est général chez les femmes. Elles se réservent puis se défoulent. La preuve qu’elle évolue est qu’elle me cherche. Elle ne sait pas bien s’y prendre, mais son attitude est indubitablement celle d’une femme qui s’offre. C’est sa manière. Son lit m’est ouvert. Aucune barrière. Elle est à ma disposition.

— Avec la pilule, c’est plus facile qu’autrefois. Elle a fichtrement raison de vous chercher. Je la comprends. Vous êtes très séduisant. Elle ne pouvait pas en choisir d’autre. Et votre femme, si elle apprend qu’elle dort avec vous ?

— Ma femme est exceptionnelle. Elle accepte mes amours. Je ne l’aurais pas épousée si elle ne l’avait pas supporté. Marie ne risque rien quoi que je fasse, même si je fais l’amour avec elle et que cela se sache. Ma femme restera son amie et continuera avec moi. Elle m’approuve, et m’aime comme je suis.

— C’est étonnant, mais je vous crois. Je risque plus avec vous. Je ne sais pas comment mon mari réagirait. Personne ne doit savoir que vous êtes ici.

— Soyez tranquille, dit Serge. Personne ne m’a vu entrer. Vous avez fait très attention et moi aussi. Double sécurité. Je m’en voudrais de vous compromettre.

— Vous êtes gentil.

— Vous êtes la femme de mes rêves, celle que je regarderais des heures entières, sans me lasser.

— Seulement regarder ?

— Toucher aussi, mais regarder est le principal. Tout me plaît en vous. Je suis très sensible à votre beauté. Être près de vous me transporte.

— Gardez vos distances. Me regarder vous intéresse-t-il ? Je vais vous montrer des photographies de moi. Regardez ! En voilà une qui doit vous plaire. J’y suis avec ma belle-sœur en gros plan devant la piscine de mes beaux-parents. Avec moi en petit maillot et ma belle-sœur en prime, vous devriez être satisfait.

— Votre belle-sœur est belle, dit Serge, mais elle ne m’intéresse pas, même nue. L’image ne me suffit pas. Je ne collectionne pas les photos de femmes. Cette photo n’est qu’un instant. Bien sûr, vous y êtes admirable. Je découvre des charmes qui sont dissimulés ici, mais c’est vivante que je vous aime, et dans toutes les attitudes. Vos formes m’obsèdent. Si vous pouviez les découvrir un peu, au moins comme sur la photo, j’en serais heureux.

— C’est seulement me voir que vous voulez ?

— Si vous m’en accordez plus, je le prendrai.

— Et si je ne veux pas ?

— Je me résignerai, dit Serge. Je ne vous force pas.

— Bon ! Vous n’êtes pas trop gourmand, ce qui me permet d’être conciliante. Est-ce vraiment ma beauté qui vous fait chavirer ? Le reste ne dépend-il que de moi ? Vous contenterez-vous de regarder ?

— Oui, dit Serge. Vous avez ma parole. Vous n’accordez que ce que vous voulez. La beauté est si rare. C’est mon désir esthétique qui prime. Vous faite comme vous voulez, bien sûr. Je ne vous impose rien. Ne vous montez-vous pas au médecin ?

— Si, dit-elle. C’est innocent avec lui. Mon mari aussi aime me voir. Vous n’êtes pas le premier que ça intéresse, mais il y a peu d’élus. Je suis gentille. Je vais prendre une douche. Vous restez dans votre coin et regardez sans bouger. On est bien d’accord. Je fais cet effort pour vous.

— Si vous permettez, j’aimerais vous déshabiller moi-même.

— Vous êtes exigeant. Plus j’en accorde, plus vous en demandez, mais c’est le jeu. Vous n’abuserez pas ? Certain ?

— Certain, dit Serge. Je vous le promets. Vous m’arrêtez à volonté.

— Je vous crois. C’est possible à une condition.

— Laquelle ?

— Restez discret surtout, comme jusqu’à maintenant. Sorti de cette chambre, je ne vous connais pas et vous m’ignorez. N’affichez pas votre admiration. Gardez-la pour vous. Ne dites jamais ce que j’ai pu vous montrer. Promettez-moi aussi d’aller avec cette Marie. Avec une lesbienne qui se convertit à la normalité, ce sera une bonne action. Aidez-la. Il ne faut pas la laisser se morfondre près d’un bel homme comme vous. Je pense que ça vous permettra de patienter, de limiter vos ardeurs, et elle en sera heureuse.

— Bon, dit Serge. J’accepte les conditions. C’est une expérience à tenter. Je m’efforcerai de trouver la méthode qui conduise Marie au plaisir. J’aimerais jouir progressivement de votre beauté.

— Pas de blague ! Je ne marche pas non plus si vous ne respectez pas mes vêtements.

— Je n’ai pas envie d’aller vite, dit Serge. La beauté doit se savourer. Si vous êtes pressée, il faut me le dire.

— J’ai tout mon temps. Prenez le vôtre pour ne rien déchirer.

_

Lentement, Serge opère. Ce n’est pas la première fois qu’il déshabille une femme. Il a l’habileté que lui donne l’expérience. Il connaît les subtilités des vêtements féminins. Il la regarde, appréciant ses formes à mesure qu’elles apparaissent. Il est respectueux. Il dégrafe soigneusement le soutien-gorge et le décolle lentement du buste. Il ne cache pas son admiration, sous l’œil amusé d’une femme fière de son pouvoir séducteur. Elle voit qu’il est à point, qu’il est à ses ordres. Il l’est effectivement.

Le collant est plus délicat à ôter, serré contre la peau. Il s’y reprend en plusieurs fois, mais il s’en tire bien. Il ne l’éraille pas, déplaçant le mince voile sans le rompre. Il passe ses doigts sous le tissu élastique pour le saisir. Elle ne se formalise pas des contacts nécessaires, vu la fragilité du tissu. Elle est désormais en slip.

Il a été doux. Elle a confiance.

— Le plus délicat est encore caché, dit Serge. Acceptez-vous le strip-tease complet, comme avec le médecin ?

— Au point où j’en suis, si vous voulez voir ce que vous avez amplement touché à travers le tissu…

 

Elle a réagi intérieurement aux attouchements, ce qui explique son « amplement ». Serge comprend qu’il approche de son but. Cette femme a besoin de douceur, et enfin de lui.

— Je suis heureux que vous ayez accepté que je vous effleure. J’étais obligé pour respecter le collant.

— Je vous l’accorde, dit-elle. Vous n’êtes pas brutal. Le collant est réutilisable. Je m’attendais à ce qu’il soit déchiré. Vos ongles accrochent moins que les miens. Sans gants, c’est un exploit. Je vous félicite.

_

Serge entreprend d’ôter le slip, délicatement, en hésitant, car il a très envie d’elle, mais elle s’y prête et il en profite pour la caresser légèrement. Il arrive à se contenir. Pas de précipitation, juste ce qui est admissible.

— Je peux, dit-il en approchant les doigts du sexe ?

— Vous pouvez, dit-elle.

_

Elle ferme les yeux à un moment où il effleure un endroit sensible. Il observe son trouble éloquent.

— Vous réagissez, dit-il. C’est sexuel. C’est inévitable. J’ai abusé de votre gentillesse. J’arrête.

— C’est sexuel depuis longtemps, dit-elle. Continuez.

_

C’est sexuel pour Serge et pour elle, mais du doux sexuel qui l’envahit progressivement et qui la pousse à s’abandonner. C’est plus puissant qu’avec le mari, car elle cède après s’être longtemps retenue. Elle ne se maîtrise plus, ne réfléchit plus, ne sait plus où elle est, et Serge est en extase.

— Permettez-vous que je touche ? C’est si beau.

— Oui, dit-elle, à moitié inconsciente.

_

Elle est nue. Serge la palpe et la contemple. Elle frémit, sensible aux frôlements de plus en plus appuyés. La tension monte en elle, désormais incapable de lui échapper. Il l’a en main. Il la caresse délicatement, sans la bousculer, sur tout le corps, dans une admiration manuelle proche de celle d’un sculpteur évaluant une belle pièce. Il a la chance inouïe qu’elle correspond exactement à ce qu’il aime. Il ne s’est jamais approché aussi près de son idéal. Les formes sont celles dont il rêve. Elle combine le plus magnifique de sa coiffeuse et de sa bonne. Elle est splendide. Le toucher est aussi agréable que la vue. Double bonheur des sens. Il se délecte. Il ferait tout pour elle. Il a craqué. Il est conquis. Elle pourrait s’écarter, libre de ses mouvements. Il ne la retiendrait pas, et elle pourrait même se rhabiller : les vêtements sont à sa disposition. Liberté totale. Il la laisserait si elle le souhaitait. C’est elle qui décide. Il est esclave à sa disposition. À elle de commander. Elle a atteint son but, qui était de le mener à sa guise, mais son but vient de changer : elle le désire maintenant. Il s’attarde sur un sexe hypersensible, et qui ne se dérobe pas, s’ouvre à lui, prêt à fonctionner. Tous deux sont maintenant fous l’un de l’autre. Il quête des yeux un accord. Ses yeux à elle le supplient d’agir. Elle est aussi son esclave. Elle reste avec lui et ne le rejette pas. Elle est maintenant tendue, offerte, l’appelant par son attitude à calmer son émoi grandissant. Il répond. Elle est submergée par un plaisir dont elle est privée par l’absence du mari et qui est d’autant plus fort qu’elle l’a anticipé. Ils montent tous deux au septième ciel.

Physiquement satisfaits, ils reprennent progressivement leurs esprits. La réalité qui resurgit ne trouble pas Serge pour qui ce genre d’amour est normal. Elle, par contre, pendant qu’elle se douche, réfléchit au nombre d’admiratrices de Serge : c’est un Don Juan. Elle ne sait pas ce qui l’a poussée vers lui. Tout s’est enchaîné pour y aboutir. Au début, elle était attirée, mais farouchement déterminée à ne rien céder. Petit à petit, le jeu s’est transformé. La quête esthétique de Serge l’a flattée. Elle a voulu montrer qu’elle était belle, qu’elle répondait à ses critères. Elle a toléré qu’il l’interroge, qu’il la regarde, puis la touche. Elle voyait ce qui allait suivre, et avançait vers l’inéluctable, fascinée. Elle se croyait plus forte, capable d’arrêter à temps, mais elle reculait toujours le moment de la rupture. Pourtant, Serge lui a permis plusieurs fois de reculer. Sa fidélité en a pris un coup, mais si elle peut le déplorer, ce n’est pas réparable. Elle ne réprimande pas, consciente d’avoir été respectée, et de s’être donnée librement. Elle a été séduite pendant la promenade. Elle ne voulait pas, mais voulait quand même. Elle estime qu’elle est entièrement fautive et Serge pas du tout, car il ne l’a pas prise en traître.

Pensant à son mari auquel elle réservait l’exclusivité, elle est triste une fois rhabillée, mais ne le montre pas. Ils se quittent en bons termes. Elle surveille pour que personne ne voie Serge sortir de la chambre. Dès lors, elle maintient les distances, comme si elle le connaissait à peine, et lui demande de s’éloigner d’elle. Elle a repris le contrôle d’elle-même. Elle est redevenue une irréprochable épouse soucieuse de sa réputation. Elle ne dira rien au mari, pour ne pas le peiner et éviter des réactions inconnues. Cet écart de conduite exceptionnel n’est qu’un accident qu’elle déplore. Pas d’autre promenade, pas de familiarités avec Serge, pas de repas à la même table. Ce serait compromettant, trop visible. Cette affaire terminée est un moment délicieux à garder pour soi dans un coin de la mémoire à côté du souvenir du beau-frère. Elle n’oubliera pas, mais il n’y aura aucune conséquence : elle y veillera. Un moment de faiblesse. Elle a été imprudente. Elle s’est laissée entraîner, mais cela n’arrivera plus.

_

Le lendemain, Serge l’aborde de nouveau, ayant envie d’elle. Vu de l’extérieur, c’est une rencontre fortuite avec échange de renseignements polis sur les conférences. Quand il l’invite sans se faire remarquer à aller dans la chambre, elle accepte immédiatement pour ne pas faire d’histoire. Elle le précède et le fait entrer discrètement un peu plus tard. Elle se livre dignement, sans se faire prier, pour ne pas prolonger la rencontre, de façon que personne n’ait le temps de remarquer leur absence. Serge ne sabote pas l’amour, surtout avec elle dont il savoure la beauté. Il soigne les préliminaires et, sans hâte, prend soin de satisfaire complètement sa partenaire en même temps que lui-même. Même si elle est pressée, elle ne peut faire autrement que de suivre le rythme de son amant. Ensuite seulement, ils ne s’attardent pas. En dehors de la première approche laborieuse, et d’une réserve de façade, elle est facile. Serge obtient d’elle le summum du plaisir, ce qui l’attache à lui. Elle va désormais le solliciter dès qu’elle sera seule. Elle a le comportement de la plupart des femmes qu’il connaît, et il vérifie qu’elles sont incapables de s’arrêter quand elles ont commencé. Leur plaisir les domine dès qu’elles y ont goûté. Elles sont bien des putains, et ces putains lui conviennent, celle-là en particulier, qu’il place au sommet de toutes celles qu’il a connues. Il n’a jamais autant craqué.

_

Serge va avec elle quand elle est disponible, répondant rapidement à son appel. Pour plus de discrétion, sachant qu’il surveille les départs du mari, elle prévient quand il part, de façon que Serge n’ait pas à se renseigner par ailleurs. Avec intelligence, elle lui ouvre sa porte, et tout se déroule aimablement. Comme elle n’envisage pas de continuer après la fin du séjour, la méthode est sûre pour terminer l’aventure en douceur. Serge n’a pas à la solliciter, et il est à ses pieds quand elle se dénude, subjugué par sa beauté. Il est à ses ordres. Elle ne met aucune réserve à se donner. C’est facile à accorder. Elle retrouve des sensations qu’elle a éprouvées avec son beau-frère. Elle les recherche de plus en plus, et s’abandonne à un Serge qui la sert parfaitement, exécutant tout ce qu’elle désire. Elle a une estime grandissante pour un amant avec qui sa jouissance est extrême. Elle ne regrette pas de l’avoir rencontré. Il est à son service. Il procède comme elle le souhaite. Ces relations lui suffiraient, et elle ne souffre pas des défaillances du conjoint. Le mari ne veut pas souvent d’elle, suite à la fatigue des visites touristiques qu’il multiplie. Elle se propose en bonne épouse, et n’insiste pas. Pour qu’il ne perde pas de temps en vaines recherches, elle sélectionne pour lui dans les guides ce qu’il faut visiter.

Personne ne remarque le manège. Ils ne sont que des habitués du bar. Leur liaison reste secrète. Les consignes de prudence qu’elle prodigue sont respectées. En particulier, quand le mari est là, Serge ne se manifeste pas. Il est d’une discrétion sans faille. Elle lui en est reconnaissante, ne perdant pas la face. Son comportement n’est pas perturbé. Elle est et restera une femme fidèle aux yeux de tous. C’est le principal. Elle va garder le souvenir d’une aventure sans conséquences néfastes pour sa réputation et son amour pour son mari. Il n’est pas lésé, ayant encore plus que d’habitude sa femme à sa disposition, dès qu’il est là. Elle est aux petits soins, en compensation du plaisir qui ne vient pas de lui. Il n’en profite pas, mais sage, elle n’envisage pas pour cela de prendre un amant. Elle est capable de se passer de son mari comme de son amant accidentel, et aussi du beau-frère. Elle a la chance d’avoir rencontré deux hommes exceptionnels, qui ne sont pas pour elle, mais dont elle a su obtenir les faveurs. Elle reste maîtresse de son destin.

_

La deuxième journée du séjour est bien remplie pour Marie. Entre deux conférences, elle téléphone à Guy :

— Bonjour mon chéri. Nous sommes arrivés. Comment va la maison ?

— Bien, dit Guy. Marc est en forme. Il est près de moi. L’entends-tu ?

— Pas beaucoup, dit Marie. J’aimerais le voir. Te débrouilles-tu ?

— Pas trop mal, dit Guy. Zoé fait tout. Est-ce bien là-bas ?

— Nous sommes très occupés, dit Marie. J’ai parcouru le programme. Il est très chargé. Je vais être bientôt obligée d’y aller si je ne veux rien rater.

— Cela te plaît-il ?

— Beaucoup, dit Marie. C’est comme quand j’étais étudiante. Je te quitte. Je t’aime.

— Je t’aime aussi, dit Guy.

— Embrasse Marc et Zoé de ma part !

_

Le soir arrive sans que la situation soit changée. Marie et Serge s’organisent de la même façon. Et ainsi de jour en jour. Ils s’habituent à dormir l’un à côté de l’autre. Le rythme est pris. Tout le monde sait qu’ils sont ensemble. Ils n’y font pas attention.

_

Le quatrième jour Marie téléphone à Guy :

— Me voilà mon chéri. Tu te demandais sans doute si ta petite femme t'avait oubliée ?

— Non, dit Guy. Pas encore.

— Ici, je ne chaume pas, dit Marie. Je n’ai pas trouvé un moment depuis deux jours pour te contacter. Le téléphone est très occupé.

— Est-ce intéressant ?

— J’apprends beaucoup de choses, dit Marie. C’est passionnant. Je vais pouvoir améliorer mes cours.

— Je vois, dit Guy. Serge est-il avec toi ? Tu lui transmets mes amitiés.

— Il n’est pas aussi assidu que moi, dit Marie. Il ne suit pas tout. Il parle beaucoup à droite, à gauche. Je transmettrai. Marc va bien ? Toi et Zoé aussi ?

— Ne te fais pas de soucis, dit Guy. Tout va bien. Marc est adorable.

— Tu me manques, dit Marie. J’ai rêvé de toi cette nuit.

— Qu’est-ce que je faisais ?

— Ce que tu fais souvent, dit Marie. C’est la première fois que cela m’arrive.

— Tu as fait l’amour avec mon ombre, dit Guy. Cela t’a-t-il plu ?

— J’ai même eu du plaisir... J’en ai un peu honte, dit Marie. Il faut que j’essaye de ne plus recommencer.

— Moi, je trouve cela bien, dit Guy. Je ne suis pas jaloux de mon substitut. Il va t’aider à tenir le coup. Tu sais, si tu as envie d’un homme en chair et en os, si tu trouves un anglais qui te convienne, tu peux aller avec lui. Tu es libre. Ce sera plus efficace que mon double.

— Tu es bien gentil, dit Marie, mais tu sais que je ne prends plus la pilule depuis que nous avons décidé d’avoir un autre enfant, et je les ai oubliées à la maison.

— C’est vrai, je n’y pensais plus, dit Guy. Regarde dans ta trousse de toilette. J’ai dû y mettre, l’année dernière, des préservatifs dans la petite poche. Si tu ne les as pas sortis, ils y sont encore.

— Le préservatif n’est pas sûr à cent pour cent s’il se déchire, dit Marie. Tu me l’as dit toi-même.

— Si tu utilises ta crème comme d’habitude, il n’y a pas grand risque, dit Guy. Et même s’il y en a, je te fais confiance. Tu ne peux choisir qu’un homme convenable.

— Laisse, dit Marie. C’est toi qui me manques. J’aimerais que tu sois là. Ce matin, j’avais envie de tout plaquer et de rentrer. Mais il me faudrait une raison médicale pour qu’on me rapatrie. Je suis coincée ici, sans l’argent du retour.

— Tu aurais dû le prévoir, dit Guy. Tu as visé trop juste. Tu me manques aussi, mais je tiendrai, et Marc est là pour m’aider. Zoé ne m’excite pas trop. Elle me supporte. Quand je la regarde, je pense à toi.

— Si tu as besoin de moi, j’en suis désolée, dit Marie. Je ne demanderais qu’à être près de toi.

— Tu as prouvé que tu pouvais te passer de moi, dit Guy. L’aurais-tu oublié ?

— Non, mon amour, dit Marie. Je dois te quitter. À bientôt.

— À bientôt, dit Guy. J’envie mon double.

* ° * ° *

_

Un jour, au bar, le mari de la jeune femme étant présent, Serge doit chercher ailleurs.

Marie dîne avec une dame qui dort mal. À la fin du repas, il est déjà tard. La dame met un cachet pour dormir dans son verre de jus de fruits. Par inadvertance, il y a échange entre deux verres et c’est Marie qui avale le cachet. Elle prend le parti d’en sourire devant la confusion de la dame. Elle se retire rapidement, et comme le sommeil arrive, elle se met au lit.

Serge reste longtemps au bar, seul, ce même soir. L’alcool lui fait du bien et le console de l’indisponibilité de la jeune femme. Il ne boit pas devant Denise, qui lui interdit, estimant qu’il ne tient pas bien. Lui estime au contraire qu’il n’est pas comme ces mauviettes incapables d’absorber quelques verres sans tourner. Il n’est jamais saoul. Il se rattrape loin d’elle. Il a dédaigné celles qui auraient pu remplacer la jeune femme, croyant jusqu’au bout qu’elle allait se libérer. Il est morose. La bonne ou Denise ne sont pas là pour le soulager de la tension qui monte en lui, la camarade non plus. Marie est endormie quand il arrive dans la chambre. Il passe au pied du lit de Marie qui est étendue sur le dos, écrasée de sommeil. La couette a glissé sur le côté. Elle est partiellement découverte. Il s’arrête pour la regarder, s’approche. Denise la dit belle, mais sans faux seins, Marie est loin de son idéal féminin. Il aime les corps rebondis que n’a pas cette femme plate. Quelle différence avec la jeune femme ! Il est cependant fasciné par cette forme abandonnée, malgré tout féminine, qui s’offre ostensiblement à son regard. Marie le dégoutterait presque, mais elle est là, à sa disposition. C’est inhabituel, pour lui de rester seul, sans activité sexuelle. En dehors de la jeune femme, inaccessible par cause de mari, les femmes qui aujourd’hui s’offraient plus ou moins à lui ne l’inspiraient pas. Marie est encore moins prisée : elle n’est pas son genre. Elle n’est bonne que pour tenir une maison. Elle est encore plus froide que Denise, et il ne comprend pas que des hommes puissent aimer un glaçon, sauf par devoir. Son envie le domine, lancinante. Il est en manque. À défaut de grives, on mange des merles. Il se souvient aussi de sa promesse de satisfaire Marie. Il a ce devoir à accomplir. Il ne se parjure pas. Voilà le moment. Comment s’y prendre ? Comment vont se manifester les répulsions ? Il opte pour la surprise, possible avec une femme qui dort.

Serge s’approche par le pied du lit, se met à genoux entre les jambes de Marie qui ne bronche pas quand il les écarte. Il la bouscule pour s’installer, mais elle reste presque inerte. Il avance le corps au-dessus d’elle et pose ses mains sur le lit de chaque côté. Marie se réveille plusieurs fois à moitié, et replonge sous l’empire du somnifère. Il en profite pour préparer son action. Il doit réussir du premier coup. Le sexe de Serge se tend vers celui de Marie, innocemment offert, et s’y glisse avec facilité. Confusément, elle pense que Guy est en train de la prendre. Elle murmure quelques paroles incompréhensibles et se donne par réflexe, son corps accueillant très favorablement l’action de Serge. Les sexes font leur travail, consciencieusement et jusqu’au bout. Serge se retire d’elle, soulagé. Pas de répulsion : c’est parfait. Il la recouvre, car elle dort de nouveau. Il ne s’en inquiète pas : c’est une dormeuse. Elle était trop passive. Ce n’est pas ce qu’il aurait voulu, mais il y avait urgence. Il fallait éteindre le feu intérieur. Il a détecté qu’elle a eu du plaisir. Il a l’habitude. Ce n’est pas toujours très apparent chez certaines femmes, mais il est certain de ne pas se tromper. Ce n’était pas de la simulation et il a été très bien reçu. Les répulsions de Marie ne se sont pas manifestées ; uniquement du plaisir : la surprise est probablement une bonne méthode. Il se couche et s’endort, serein. Au réveil, Marie ne réalise pas ce qui lui est arrivé. Elle a un vague souvenir, analogue à celui qu’elle a d’une de ses nuits précédentes où elle se donnait en rêve à Guy. Se lavant comme d’habitude soigneusement, elle efface avec le savon, sans les remarquer, des traces qui se sont agglutinées puis séchées sur ses poils et sa peau. Reposée, d'humeur guillerette, elle se sent moins tendue que les jours précédents, ce dont elle remercie le cachet. Serge, de son lit, s’attend à une réaction de Marie, le félicitant pour sa bonne prestation, pour le plaisir qu’elle a eu. Comme rien ne vient, il en déduit qu’elle considère que c’est normal et qu’il n’y a pas à en parler. Avec une muette, il est muet. Elle exécute sa gymnastique silencieusement, s’habille rapidement et quitte la chambre pour aller déjeuner.

* ° * ° *

 

Marie téléphone à Guy :

— Mon chéri. Comment vas-tu ?

— Bien, dit Guy. Marc tousse un peu.

— Tu m’inquiètes, dit Marie. Je vais rentrer. Avec une ordonnance, il est possible de me rapatrier.

— Non, dit Guy. Ce n’est rien. Le médecin est venu. Rien du tout.

— Tu me rassures, dit Marie. Ici, je travaille beaucoup.

— Mon double t'a-t-il rendu visite ?

— Oui, dit Marie. Il m’a fait beaucoup d’effet. Je me croyais avec toi. Et toi, arrives-tu à te passer de moi ?

— J’avoue que ce n’est pas facile, dit Guy. Il m’est déjà arrivé de ne pas pouvoir me retenir en pensant à toi. C’est normal. Cela permet de tenir jusqu'à ton retour. C’est la même chose pour toi avec mon double. C’est le moyen de se défouler... C’est naturel.

— Je pense comme toi, dit Marie. Je compte les jours qui nous restent avant de se revoir.

— La séparation permet de se rendre compte du bonheur que nous allons avoir de se retrouver, dit Guy.

— Tu es philosophe, dit Marie.

— Ce genre de séjour est nécessaire à ton travail, dit Guy. Il ne faut pas l’oublier. Tu serais la première à t’en vouloir de ne pas le faire. Je partirai demain avec Marc et Zoé. Denise a accepté de venir chez nous. Elle est à la mer. Elle trouve qu’il fait chaud. Elle vient avec nous à la montagne avec son fils pour avoir un peu de fraîcheur. Elle nous rejoindra la semaine prochaine et restera, comme nous, jusqu'à votre retour. Les enfants vont se retrouver.

— Denise dit que Serge la laisse libre. Si vous voulez coucher ensemble, je ne m’y oppose pas, au contraire. Tu m’as toujours dit que vous vous aimiez. C’est l’occasion à saisir. C’est plus sain que de se masturber, et j’ai confiance en Denise. Elle est plus sérieuse que Serge.

— Nous allons être libres chacun de notre côté, dit Guy.

— Je ne pourrai plus te téléphoner et le courrier ne fonctionne pas bien ici, dit Marie. Le chalet n’a toujours pas de téléphone. C’est dommage. Soignez-vous bien.

— Ne te tracasse pas, dit Guy. Tout est prévu. Mangez-vous bien ?

— J’aime les gelées, dit Marie. Il y en a de toutes les couleurs. Je m’habitue plutôt bien. Serge a l’air de moins apprécier. Il se rattrape sur la bière. Je trouve qu’il boit beaucoup. Avant-hier, il était gai avant d’aller se coucher. Il a aussi acheté de l’alcool sur le bateau en venant. N’en parle pas à Denise. Elle ne serait pas contente. Je m’inquiète pour lui, car il en avale de grandes quantités. Je n’ose pas lui dire de se modérer.

— Il faudra voir s’il continue à son retour ici, dit Guy.

— Je l’ai vu aussi fumer, dit Marie.

— Denise a remarqué qu’il a le bout de l’index jaune, dit Guy. Il doit fumer quand elle n’est pas là. Fume-t-il devant toi ?

— Non, dit Marie. Je l’ai vu de loin. Il faut se quitter. Je penserai à toi tous les jours.

— Moi aussi, dit Guy.

— Zoé est-elle là ? Passe-la-moi trente secondes.

— La voici.

— Allô, Madame Marie ?

— Allô Zoé ! Tu vas te trouver avec Denise et son fils au chalet. Ne fais pas de différence entre Marc et Damien. Traite-les de la même façon. Pas de favoritisme. Considère que Denise est la maîtresse de maison. Je souhaite qu’elle aille dans le lit de Guy s’ils en ont envie. Ne t’offusque pas. Denise aime plus Guy que Serge, et Serge la délaisse. Facilite au maximum leur rapprochement.

— Bien, Madame Marie. J’ai compris.

— Tu es merveilleuse. Je pourrai te demander n’importe quoi. Soigne-les tous bien. S’il y a un problème, tu en parles à Guy. À bientôt.

* ° * ° *

_

Rentrant du bar, pendant le premier sommeil de Marie, Serge utilise la même méthode que la première fois. Il s’installe facilement, la position de Marie étant favorable. Sans la bousculer, il commence à la prendre, n’ayant aucun mal à la pénétrer, le chemin étant lubrifié par la crème. Bien réveillée cette fois-ci, et malgré la pénombre, elle réalise que c’est Serge. Elle a mis du temps à sortir du sommeil et ses mouvements sont désordonnés. Maladroitement, elle tente de le repousser. Pour lui, ce n’est pas un refus de sa part, et les bras qui s’agitent autour de lui sont interprétés comme une manifestation de son excitation ou un début de rejet. Il est déjà en elle depuis un bon moment. Il s’accroche et la travaille de son sexe. Elle est vaincue. Elle ne résiste plus, ses glandes sexuelles ayant pris le contrôle en répandant des sécrétions inhibitives dans le sang. Son corps se tend de plaisir, ses jambes et son bassin se synchronisent pour s’accorder et solliciter les mouvements ensorcelants de Serge. Elle est gratifiée d’un orgasme qui la paralyse. La sentant à lui, Serge s’attarde, s’acharnant à prolonger le plaisir. Il estime cependant qu’elle est loin de valoir les autres qu’il connaît, sa bonne, et même Denise. C’est mieux que la première fois, mais elle a à faire des progrès. La jeune femme est cent fois supérieure. Il la laisse pantelante, effondrée.

Marie vient de se faire violer par Serge, son collègue, son ami, le mari de Denise ! Que faire ? Il est trop tard pour revenir en arrière et trouver une solution. Elle est loin de chez elle et le retour n’est prévu qu’à la fin du séjour hors raison médicale. Elle ne connaît personne en dehors de Serge. Impossible de se loger ailleurs même si elle avait l’argent. Découragée, elle ne fait rien, si ce n’est d’aller se doucher. Elle regrette de ne pas avoir à sa disposition cette poire en caoutchouc prolongée d’une canule avec jet rotatif, que Paule utilise parfois pour s’asperger l’intérieur. Elle n’a même pas de spermicide. Elle s’introduit un tampon hygiénique le plus profond qu’elle peut et le retire quand elle juge qu’il est imprégné pour essayer d’extraire le sperme, mais c’est certainement inefficace. Elle sort les préservatifs de sa trousse et s’apprête à les mettre en évidence pour que Serge s’en serve la fois suivante, mais elle se ravise et les remet à leur place. Il ne faut pas inciter Serge à refaire ce qu’elle vient de subir. Elle ne veut pas de Serge, plus de Serge. L’amitié est finie. Elle n’a pas crié. Elle est restée muette. Instinctivement, elle n’a pas voulu que d’autres interviennent, et à la réflexion, que pourraient faire ces autres dans la mesure où ils la considèrent comme la femme de Serge. Elle est silencieuse et seule avec Serge. Le silence pesant qui va régner entre eux est une façon d’exprimer sa réprobation, sa révolte contre un homme qui l’a assaillie par surprise, sans se préoccuper de ce qu’elle ressent. Ce n’est pas de l’amour. C’est du viol. Pour Serge, ce qu’il a fait est normal et il trouve pratique qu’elle soit là. Il est certain que Marie a eu du plaisir, ce qui lui enlève toute crainte d’avoir été mal reçu. Il ne lui parle pas non plus, car il s’en veut de se laisser aller avec une sous-femme indigne de lui. Le matin, Marie n’a que sa gymnastique et les conférences pour la remettre en forme et oublier.

* ° * ° *

_

Serge est sous pression, à cause du mari de la jeune femme qui persiste à être là. Il a bu. Il s’approche de Marie. Elle est éveillée et le voit venir. Elle se dresse et recule jusqu’au mur. Elle tend les bras, les deux mains ouvertes en barrage pour l’éloigner. Elle a mis une culotte pour dormir. Pourquoi Marie se refuse-t-elle maintenant à lui et pourquoi a-t-elle mis cela ? Elle l’a accepté les autres fois. Il doit y mettre bon ordre.

 

— N’approche pas, murmure Marie… Non. Non... souffle-t-elle, inaudible.

 

Serge écarte ce fragile barrage que sont les mains de Marie :

— Enlève ça !

— Non. Non... souffle-t-elle toujours plus bas.

 

Serge cherche la méthode pour vaincre les répulsions. Il la gifle légèrement, pour la réveiller, la ramener à la réalité. Marie n’arrive pas à trouver une contenance.

 

— Enlève ça !

— Non. Non...

 

Il n’entend pas ce qu’elle marmonne. Pour lui, elle a une répulsion qui va disparaître s’il saute l’obstacle. Il doit s’imposer. Il la gifle encore pour la soumettre. Il ne veut pas faire mal, mais l’alcool ne lui permet pas de doser convenablement. Les doigts marquent la joue. Marie, désorientée, incapable de résister à cette brutalité qui progresse, obéit. Les larmes aux yeux, elle baisse la culotte et la laisse tomber à ses pieds. Il la pousse sur le lit. Elle se laisse pénétrer, résignée. Contre sa volonté, au bout d’un moment, son sexe répond favorablement aux sollicitations de celui de Serge et l’entraîne dans le feu d’artifice d’une succession d’orgasmes terminés par un bouquet final. Serge triomphe en détectant le plaisir de Marie. Il est certain d’avoir eu raison de la forcer. Avec elle, c’est la méthode à utiliser quand il ne l’a pas par surprise. Avec délectation, il se répand en elle. Quand il se retire, elle va dans la salle de bains, utilise un tampon pour tenter d’aspirer le sperme, se douche et se lave longtemps, très longtemps. Elle est anéantie. Elle sait qu’elle n’a pas les moyens de neutraliser les centaines de millions de spermatozoïdes qui s’agitent au plus profond d’elle-même, qui montent à l’assaut du col de l’utérus, et cherchent le chemin des trompes qui les conduit vers un ovule incapable de se défendre. Le tampon n’est qu’un pis-aller certainement inefficace. Le sperme doit se coller au fond, là où le tampon ne peut pas aller le chercher, et il agit vite. En quelques minutes il est hors d’atteinte s’il n’a pas rencontré une barrière ou a été tué. L’angoisse la gagne. Elle n’aurait jamais dû enlever la culotte. Que va dire Guy si elle a un enfant de Serge ? Certes, elle sait que Guy l’excuse de tout, mais elle ne veut pas de cet enfant, qui ne serait pas celui de Guy, un enfant incontrôlable s’il est comme Serge. Elle est décidée à repousser Serge à l’avenir coûte que coûte. Elle se ferme encore plus vis-à-vis de Serge, ne lui parlant toujours pas. Elle met la culotte, même pour la gymnastique.

* ° * ° *

_

Dans les jours qui suivent la jeune femme est rarement disponible, car le mari s’incruste. La prudence prend le pas sur le plaisir. Pas de rencontre hasardeuse risquant d’être découverte. Quand il ne peut trouver un créneau dans l’emploi du temps, Serge se retourne vers Marie et cherche régulièrement à s’imposer jusqu'à la fin du séjour, d’autant plus qu’il boit. Marie met toujours sa culotte et il la malmène, mais elle refuse de l’enlever et préfère recevoir des coups. Elle le repousse du mieux qu’elle peut. Elle parvient à éviter le viol dès la première fois.

La détermination de Marie est entière. Dès qu’elle est attaquée par Serge, elle lutte contre lui pour maintenir la culotte en place. Elle la remet toujours, bien qu’il s’acharne à vouloir l’enlever. Il faudrait qu’il l’assomme pour y parvenir, ce qu’il ne fait pas. Il veut seulement surmonter les répulsions et la mettre en état de plaisir. Elle ne cherche pas à faire mal, mais résiste autant qu’elle peut. Il est plus fort qu’elle. Il la maintient par les épaules sur le lit en l’écrasant de son corps et s’insinue entre ses jambes quand il arrive à les écarter. Elle se tortille, se débat pour échapper à son emprise avec un résultat restreint. L’excitation de Serge grandit au contact de Marie et la verge cherche un passage que le tissu défend. Pour préserver son sexe des malaxations à travers la toile, Marie saisit à pleine main cette verge qui est alors au maximum de l’érection et cherche à l’écarter. Ce mouvement provoque l’éjaculation et très vite Serge s’effondre, s’éloigne et se recouche. Ce subterfuge la débarrasse cette nuit de Serge. Elle va l’utiliser autant qu’elle pourra par la suite avec un certain succès, aidée en cela par l’alcool qui diminue grandement la lucidité de Serge, mais ne l’empêche pas de revenir à la charge les nuits suivantes. Elle acquiert petit à petit une technique suffisante pour arriver à le désactiver après une période de lutte nécessaire pendant laquelle il s’excite à son contact, car elle a remarqué qu’au début il n’est pas à point. Malgré sa peur, elle acquiert une certaine confiance dans ses capacités. Elle est bien aspergée par cette glu qui sourd de Serge et dont elle ne veut pas en elle, mais se laver est un moindre mal.

* ° * ° *

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Une fois cependant, Marie a mis un slip plus fragile que la culotte. L’usure, le temps, et de multiples lavages l’ayant érodé, il a un large accroc dissimulé dans la dentelle du tissu. Elle se débat. Elle juge qu’il est trop tôt pour saisir la verge. Elle attend qu’il soit suffisamment excité. Il arrive à lui écarter les jambes et à se positionner sur elle. Elle n’y fait pas attention, car cela est déjà arrivé et la culotte a montré son efficacité. Elle s’attend seulement aux attouchements maintenant habituels, atténués par la barrière du tissu. Ils la perturbent, y étant sensible, mais ils sont supportables et ils permettent de juger de l’excitation de Serge. C’est dans cette position qu’elle attrape le mieux la verge. Marie est saisie par la vigoureuse pénétration. Emporté par son élan, rien n’arrête Serge avant que les corps buttent l’un contre l’autre, les touffes poilues et la dentelle amortissant à peine le choc. Elle accuse le coup de ce poignard qui s’est enfoncé en elle jusqu’à la garde. La surprise totale la laisse suffoquée, sans réaction immédiate. L’intervention de son corps se manifeste rapidement par un violent désir de prolongation. Le plaisir se déclenche annihilant toute défense. Malgré sa volonté, elle se livre, incapable de résister. Serge s’active, fier d’avoir surmonté les répulsions. Il prolonge au maximum son action, en mâle exemplaire cherchant à se satisfaire en même temps que sa compagne. Il adore ces moments où la femme ne peut que subir sa domination. Marie, désemparée, submergée par son plaisir instinctif, n’échappe pas à cette relation sexuelle complète menée par un expert. Elle ne peut s’empêcher de coopérer, à la satisfaction de Serge qui prolonge son action, sentant qu’elle part dans un orgasme. Il termine sereinement, et elle n’a pas encore trouvé la parade quand elle ressent les délicieuses saccades de l’éjaculation et le doux écoulement du sperme sur ses muqueuses affamées. Elle repousse enfin Serge, dans un sursaut de volonté. Comme il est dans le relâchement après l’extase, elle parvient à lui faire lâcher prise. Il se serait retiré de lui-même quelques secondes plus tard. Elle n’a pas été assez rapide pour éviter de recevoir les giclées fécondantes. Le sperme de Serge est arrivé à son but, projeté dans le fond du vagin. Seuls, quelques restes de gel blanchâtre se perdent sur la dentelle et ses cuisses quand elle expulse la verge qui s’essore en sortant. En un jour où elle se sait fécondable, ce qu’elle craint le plus est arrivé : toute la semence est en elle cette fois-ci, et ce n’est pas celle de Guy. Pas de spermicide dans le vagin pour la neutraliser. Serge la laisse partir après cette réussite complète, satisfait d’avoir vaincu les répulsions. Immédiatement, elle court à la salle de bains, bousculant Serge pour aller plus vite. Marie doit agir vite, très vite, car elle se souvient des conseils de Claire : une ou deux minutes seulement de répit. Elle n’a toujours pas de spermicide disponible. Elle n’utilise plus la méthode du tampon. Elle plonge sur les ciseaux de sa mallette, sectionne en urgence le tuyau de la pomme de douche et s’asperge copieusement l’intérieur, insistant pour évacuer le dangereux cadeau de Serge. Pourquoi n’y a-t-elle pas pensé les autres fois ? Elle espère avoir évacué les spermatozoïdes à temps. Un peu plus tard, l’échange du tuyau sectionné contre un neuf ne demandera que quelques minutes. Marie garde le vieux par prudence.

Serge n’apprécie que modérément le subterfuge qu’elle emploie systématiquement. Il préfère une femme à laquelle il a accès, comme il le fait habituellement. Il n’a pas le choix, et la main de Marie le calme jusqu’à ce qu’il se rejette sur elle une autre nuit. Ce n’est pas pour lui un échec. Il y trouve du plaisir. La bagarre qu’elle lui impose au début lui plaît beaucoup. C’est un intermède, un jeu stimulant, une relation musclée qui lui procure beaucoup de jouissance. La souplesse d’anguille de Marie s’oppose à la puissance de taureau de Serge. Elle ne fait pas mal, et il le perçoit. Il n’y a pas échange de coups violents. Ce n’est que par hasard, que dans le feu de l’action il en arrive un : une griffure ou un bleu par-ci par-là. Il aime faire sentir sa force virile à une femme rétive, ce qui l’excite plus que lorsqu’elle se soumet. C’est de bonne guerre quand elle le désactive, bien qu’il aime arriver à ses fins. Cela est dans les règles de la lutte. Elle utilise ses moyens de femme pour le neutraliser. Il admire sa science du combat. Maintenant, elle l’intéresse beaucoup plus qu’au début, lorsqu’elle était passive. Il ne la prend plus par surprise : il la réveille au besoin pour démarrer la bagarre. Si Marie ne s’était pas défendue, il s’en serait lassé et aurait fini par se retourner vers une autre, quitte à se contenter d’une assez quelconque. Il ne cherche plus. Il a trouvé en elle une partenaire à sa taille. Il serait déçu s’il n’y avait pas cette lutte au corps-à-corps. Il la recherche ; il en a besoin. Elle, de son côté, s’en veut de s’être laissée aller les premières fois et d’avoir mis un slip en dentelle au lieu d’une culotte solide. Pendant la journée et dans la chambre, ils ne se parlent pas. Ils s’ignorent, mais dorment la nuit dans la même pièce.

Marie a quelques répits. Elle est en seconde place. Le mari de la jeune femme part de temps en temps, et une fois pendant plusieurs jours de suite. Serge en profite. Il se consacre à sa conquête éphémère pendant les absences du mari qui garde la priorité qu’il a toujours eue, sans se douter des infidélités transitoires de sa femme.

Marie est indisposée pendant le grand répit. L’angoisse de la possible fécondation prend fin. Elle est soulagée, et, déterminée à ne plus courir de risque, continue de se battre jusqu’au dernier jour du séjour, alors que Serge, s’acharne sur elle, ne parvenant à assouvir ses besoins que sur elle et non en elle. Il comprend qu’elle mette cette culotte, car sans ce handicap, il serait toujours vainqueur. Il ne se rend pas compte du traumatisme qu’il lui inflige. Pour lui, les petites passes d’armes qu’il a avec elle sont sans importance et, dans l’avenir, il n’exclut pas de continuer. Pour Marie, la peur d’avoir un enfant ne reviendra pas, car il est de moins en moins capable de s’imposer à cause de l’alcool dont il abuse. Il ne parviendra plus à la pénétrer.

* ° * ° *

_

Au retour, Guy trouve que Marie a mauvaise mine. Elle a les yeux cernés. Il appelle le médecin qui ne détecte rien en dehors de la fatigue générale et de quelques ecchymoses bénignes. Il prescrit un congé et la dispense ainsi de quelques jours de travail à la rentrée 1978 du lycée. C’est son premier congé de maladie en dehors des congés de maternité. Guy et Zoé sont aux petits soins.

 

— Comment t’es-tu fait ces bleus ?

— J’ai été attaqué par un triste sire qui avait bu, dit Marie.

— T'a-t-il fait mal ?

— J’ai fini par m’en débarrasser, dit Marie. Maintenant, je suis avec toi. C’est tout ce qui compte. Il faut que j’apprenne à mieux me défendre. Cela s’est-il bien passé avec Denise ?

— Avec Denise, cela se passe toujours bien, dit Guy.

— Avez-vous couché ensemble ? Tu avais l’autorisation, dit Marie.

— Non, dit Guy. L’envie ne manquait pas des deux côtés. Nous avons préféré nous abstenir.

* ° * ° *

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Son aventure avec Serge fait réfléchir Marie. Elle aurait dû écouter Guy qui lui avait toujours dit qu’elle manquait de prudence envers les hommes. Habituée à Guy, elle ne s’imaginait pas qu’ils soient si agressifs, qu’un ami civilisé comme Serge puisse la prendre en force. Le principal est qu’elle s’en tire sans suites graves et en aimant toujours Guy. Elle comprend mieux les réactions de Zoé. Elle déplore cependant que sa bonne n’arrive pas à aimer Guy autant qu’elle-même. Que Zoé ne puisse supporter un être dangereux comme Serge est normal, mais elle devrait se rendre compte que le calme de Guy est sans danger. Il lui a assez démonté, en vivant avec elle, en ne l’agressant jamais. Elle estime que le judo leur sera utile à toutes deux. Elle va s’y mettre, car elle est maintenant décidée à ne plus seulement se défendre en limitant l’approche. Sa faible force de femme ne suffit pas ; il faut y joindre de la technique pour être efficace.

Marie a sans doute eu tort avec Serge de ne pas attaquer, de ne pas donner des coups. Elle a été trop tendre, étant naturellement portée à la douceur. Ce n’est qu’involontairement, en se débattant qu’elle lui a infligé quelques griffures. Faut-il au contraire griffer pour faire mal ? Elle a eu l’occasion de saisir le sexe de Serge qu'elle l’a seulement malaxé. Elle pouvait le tordre, enfoncer ses ongles et le faire saigner. Guy lui a dit que cela fait très mal. En est-elle capable ? C’est pourtant tout ce que méritait Serge. Il a dû se rendre compte qu’elle ne voulait pas de lui, mais en est-elle si sûre ? Ils ne se sont rien dit, et maintenant, elle commence à interpréter son attitude. C’était comme un jeu. Il s’amusait avec elle comme un chat avec une souris. Serait-il possible qu’il n’ait pas compris qu’il la violait ? Elle n’a pas réussi à lui cacher son plaisir ; c’est une erreur, une grave erreur ; elle s’en rend bien compte. Guy lui avait dit de se laisser aller, d’avoir confiance. Elle regrette d’avoir pris une habitude qui se révèle mauvaise avec Serge. Elle n’avait pas prévu l’arrivée du plaisir dans ce cas. Il est préférable de rester impassible, de ne rien révéler de ce qu’on ressent, de ne pas montrer ses faiblesses quand on est attaqué. Elle doit l’apprendre. Avec Guy, elle s’exercera. Si elle se maîtrise avec Guy, ce sera possible avec tous les autres. Elle n’en parlera pas à Guy, car il voudrait savoir pourquoi. Elle est capable de se tester elle-même. Elle y arrivera. Elle est aussi fautive de ne pas avoir crié son dégoût. Elle doit le dire à Serge ou plutôt lui écrire.

Marie se dit qu’elle n’a pas été bien maligne. Dormir avec un homme, dans la même chambre, et en plus sans vêtement de nuit, ne pouvait que lui donner des idées, d’autant plus qu’elle se souvient d’une couette glissante qu’elle rattrapait souvent, et qu’elle retrouvait parfois le matin au bas du lit. Il a dû la regarder à loisir, ce qui l’a excité. Il devait l’être : il n’avait jamais découché pour aller avec une autre femme. Guy lui dit qu’au bout de quelques jours, il est sous pression. Il était si simple de garder quelques sous-vêtements. Elle commence à douter que se montrer soit bon. Elle aurait dû trouver le moyen de dormir ailleurs. Il n’y avait pas de chambre libre, mais elle aurait pu demander à la dame qui dormait mal de partager sa chambre ou à une autre qui aurait accepté. Elle n’avait pas de spermicide. En fin de semaine, pendant les visites touristiques, elle a vu une pharmacie. Il devait être possible d’y acheter des diaphragmes pour se protéger. Il est vrai qu’elle n’avait pas beaucoup d’argent. Elle n’a jamais eu besoin de se payer des suppléments comme ceux qui boivent ou fument. La brutalité de Serge l’a surprise. Elle se rappelle qu’il avait une haleine chargée. C’était sans doute l’alcool qui l’avait rendu aussi agressif. Elle a la chance d’avoir un mari qui ne boit pas.

Ce qui déconcerte le plus Marie est qu'elle n'ait pas pu s’empêcher, trois fois, de s’abandonner à Serge, une fois le processus enclenché. Elle ne compte pas la première fois, avec le somnifère, qui lui échappe toujours. Elle croyait qu’il fallait aimer pour avoir du plaisir, que c’était elle qui commandait ce plaisir. Non : elle est comme ces machines à laver dont on ne peut pas désactiver l’essorage : pas de bouton d’option. Son absence d’amour, sa volonté de se refuser n’a pas suffi. Son corps ne lui obéissait plus. Il participait même activement à l’action, jouissant de ce que lui donnait Serge, comme avec Guy. Elle est allée jusqu’à l’orgasme. Pourtant, elle ne voulait rien donner à Serge, mais elle a été submergée par le réflexe d’amour que Guy a si bien conditionné en elle. Jusque-là, elle avait attribué à Guy tout le plaisir qu’elle éprouvait, sans chercher à dissocier ce qui pouvait venir d’elle ou de lui. Elle a la révélation que son plaisir, s’il est bien déclenché par Guy, vient d’elle-même, et que d’autres peuvent le déclencher. La maîtrise qu’elle croyait avoir obtenue en amour n’est pas aussi grande qu’elle le pensait. Avec Serge, elle aurait préféré être frigide, mais, à tout prendre, il vaut mieux éprouver du plaisir que d’être frigide avec tout le monde. Guy lui avait expliqué ce qu’est ce réflexe conditionné de l’amour. Elle n’y avait pas fait attention, se contentant de jouir sans analyser. Maintenant, elle sait. D’ailleurs, c’est un peu comme la masturbation. Quand on insiste dans les profondeurs, et même à la surface, on sent que le plaisir arrive. Elle ne l’a jamais pratiquée volontairement. Elle a cependant senti plusieurs fois le début du plaisir, en particulier quand, jeune fille, un jour elle a utilisé une bicyclette d’homme dont la selle, un peu trop étroite et relevée, s’était placée à un endroit sensible. Ce n’était pas désagréable du tout, mais, étourdie, elle s’est retrouvée dans le fossé. Cela ne vaut cependant pas ce que lui procure Guy, et même, c’est une horreur, ce qu’elle a ressenti avec Serge. Elle aime Guy, mais peut-elle aimer un autre homme ? Son corps répond oui, indiscutablement. C’est normal. Les femmes sont faites pour aller avec les hommes et il y en a beaucoup qui vont avec plusieurs hommes : Denise la première, et c’est une femme qu’elle aime et respecte. En a-t-elle envie ? À vrai dire, non. Guy la comble, mais il lui dit qu’elle peut aller avec d’autres si elle en a envie. Elle n’en a jamais envie, sauf peut-être quand Guy n’est pas là. Avec Serge, elle avait des envies de Guy. C’est sans doute pour cela qu’il n’a eu aucun mal à la pénétrer, et aussi, elle y pense seulement maintenant, parce qu’elle a l’habitude de mettre une crème lubrifiante ! Elle n’aurait pas dû continuer à l’appliquer pendant le séjour. Elle n’a pas réfléchi à ce détail en s’enduisant chaque soir machinalement et délicatement avant d’aller se coucher, suivant en cela les conseils de Denise qui lui a procuré cette crème. La pénétration était trop facile. D’un autre côté, sans la crème, vu la rapidité de Serge, il aurait pu y avoir un grippage douloureux. Denise lui en a parlé. Comment prévoir ce qui lui est arrivé ? À la réservation, elle avait cru payer pour une chambre séparée. Elle ne pouvait pas non plus prévoir que Serge pourrait s’attaquer à une femme comme elle, à la poitrine plate qui repousse les hommes. Elle aurait tant aimé que Guy soit là, à la place de Serge. C’est pour Guy qu’elle s’enduisait et Serge en a profité. Un autre aurait-il fait l’affaire ? C’est bien difficile à dire. Serge n’était pas ce qu’il fallait. En dehors de Guy et d’André, elle n’en voit pas beaucoup, sauf Urbain peut-être. C’est un homme charmant avec qui, il est agréable de travailler, et qui plaît beaucoup à Guy. Il est préférable de ne pas le déranger et elle ne doit pas avoir le physique pour le séduire. Avec André, elle se laisserait aller, maintenant qu’elle a une idée plus précise de l’amour. La pensée de Marie s’égare. Elle n’a besoin ni d'Urbain ni d’André. Elle a Guy.

* ° * ° *

_

Marie reprend rapidement du poil de la bête. Elle est résolue à ne plus se laisser faire à l’avenir. Elle achète un aérosol pour neutraliser les chiens et s’inscrit avec Zoé dans un cercle de judo. Tout de suite, elle commence à s’initier à cet art. Sa souplesse la fait progresser très vite et tous les jours, elle s’exerce. Guy va les admirer souvent dans la salle de judo. Il a été étonné de ce choix, mais il reconnaît que sa femme est douée. Elle n’a pas le gabarit voulu ; elle est trop grande et trop légère, mais sa souplesse compense largement. Elle écrit une lettre au lycée Sud, dans laquelle elle menace Serge.

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Je te maudis de m’avoir plusieurs fois violée en profitant abusivement des circonstances. Ta seule excuse est que tu ne t’en es peut-être pas rendu compte. J’aime mon mari plus que tout. Je suis déshonorée.

Marie est soulagée. Elle a conscience que son attitude était peu claire jusque-là. Ce malaise disparaît. Désormais, Serge sait ce qu’elle pense sans ambiguïté. Il ne peut plus ignorer qu’il l’a violée s’il ne s’en est pas rendu compte.

L’effet de la lettre sur Serge n’est pas ce que Marie espérait : « Elle veut me faire croire qu’elle n’a pas apprécié mes services ! Elle m’a bien obligé à partager une chambre avec elle ! Elle s’est offerte et ne s’est jamais refusée. Je ne suis pas allé la chercher. Elles sont toutes pareilles, à récriminer injustement, à vouloir se faire prier, alors qu’elles raffolent de nous et ne se privent pas de plaisir. Maintenant qu’elle a retrouvé son mari, elle se souvient de lui. Des girouettes. Dans 8 jours, elle va me réclamer.»

* ° * ° *

_

Marie est résolue à enterrer l’affaire de son viol. Elle se sent assez forte pour surmonter ses viols, comme Claire en son temps. Elle n’en parlera à personne. Avec Serge, elle fera mine d’ignorer sa conduite. Elle dit à Denise :

 

— Quand tu es restée au chalet avec Guy, pourquoi n'as-tu pas profité de faire l’amour avec lui ?

— Il aurait suffi d’un rien pour que nous le fassions, dit Denise. Nous nous frottions instinctivement l’un contre l’autre, mais nous ne l’avons pas fait.

— Et ni l’un ni l’autre n’a demandé à le faire ?

— Non, car nous pensions à toi, dit Denise. Nous n’avons pas voulu profiter de ton absence pour faire ce que nous ne faisons pas quand tu es là.

— Est-ce uniquement par considération pour moi ?

— Bien sûr, dit Denise. Rien ne nous aurait retenus sans cela.

— J’avais dit à Guy qu’il pouvait aller avec toi, dit Marie.

— Il me l’a dit, dit Denise.

— Cela n’a pas suffi pour vous décider ?

— Nous t’aimons trop pour risquer de tout casser, dit Denise.

— Je suis heureuse de voir que vous m’aimez bien, dit Marie, mais en même temps je suis désolée de vous empêcher de vous aimer quand rien ne s’y oppose.

— Tu n’es pas rien, dit Denise. Nous tenons à ton bonheur.

— Mon bonheur n’est pas complet sans le vôtre, dit Marie. Je ne risquais rien en disant à Guy d’aller avec toi. Il t’aime de toute façon et ne l’a jamais caché. Est-ce parce que tu aimes Serge et que tu as du respect pour lui que tu ne veux pas aller avec Guy ?

— Serge n’est pas un obstacle, dit Denise. Ce n’est pas l’homme idéal, mais il a des qualités. Il n’est pas jaloux. J’apprécie qu’il me laisse libre. Je peux aller avec qui je veux. Il s’en moque, à condition que ce soit discret.

— Guy aussi me laisse très libre, dit Marie. Je n’ai jamais de compte à lui rendre.

— Oui, dit Denise. Avec moi c’était pareil. Serge et Guy sont très bien sur ce point, mais Serge possède un brillant que n’a pas Guy.

— Il court les femmes.

— C’est le point faible. Les femmes le sollicitent. C’est facile pour lui. Il se laisse faire. Je ne lui reproche pas : j’étais avertie avant de me marier. Tous les hommes ont un point faible.

— Je suis mariée avec Guy et toi avec Serge. Ils ont de commun qu’ils nous laissent libres, et ils sont libres aussi. Pourquoi n’en avez-vous pas profité ?

— Je te l’ai dit, nous pensions que cela ne te ferait pas plaisir de partager ton homme avec moi, dit Denise.

— Partager ? Je l’ai déjà partagé avec toi, dit Marie. Tu le connais intimement aussi bien que moi et il connaît tout de toi. Tu l’apprécies comme moi. Nous sommes à égalité par le plaisir qu’il nous donne et il nous met au même niveau. Tu le connaissais avant moi et j’ai profité de ce que tu étais mariée pour l’attirer à moi. Si tu n’avais pas Serge, il faudrait venir vivre avec nous et l’aimer librement toutes les deux.

— Tu es pour le partage ?

— Cela me semble la meilleure solution puisque nous nous aimons tous les trois, dit Marie.

— En attendant, dit Denise, je suis avec Serge. Je l’aime. Je ne vais pas aller vivre avec vous en vous l’amenant.

— C’est dommage, dit Marie. N’envisages-tu pas de quitter Serge ?

— Non, dit Denise. Nous nous aimons. Il aime mon fils Damien, et s’il m’apprécie moins que ma bonne sur le plan sexuel, il m’apporte une vie normale et agréable par ailleurs. Je suis mariée ; je dois me comporter en femme mariée.

— Je suis mariée, dit Marie, mais tu aurais autant le droit que moi d’être à ma place. Tu peux venir nous rejoindre quand tu veux et disposer de Guy à ta guise. Je vous fais confiance à tous les deux. Je trouve naturel que vous ayez envie l’un de l’autre. En tout cas, quand je ne suis pas là, je souhaite que tu aides Guy à patienter en attendant mon retour. C’est mieux que la masturbation. Promets-moi de le faire. Ce sera bien pour lui : il dit qu’il est sous pression.

— Bon, je te le promets, dit Denise, si Guy est d’accord.

— Si Serge s’en va, dit Marie, je demanderai à Guy de t’aider. Ne souffres-tu pas d’être séparée de Serge ?

— Si, dit Denise. Je ne m’habitue pas aux longues périodes de séparation. Et il m’en impose même quand il est là.

— Ne couche-t-il pas avec toi ?

— Il dort toujours avec moi, dit Denise, contre moi, mais quand il a des envies dans la nuit, il va à côté réveiller la bonne, puis revient avec moi.

— Tu ne fais pas l’amour avec lui ?

— J’arrive à l’exciter de temps en temps, dit Denise, mais si je m’y prends mal, il m’écarte. J’hésite souvent.

— Il ne te sollicite pas ?

— Quand la bonne est indisposée, dit Denise, cela lui arrive, et de temps en temps sans que je m’y attende. Il ne demande pas mon avis, mais je l’accepte volontiers.

— Tu n’es pas bien servie dit Marie.

— N’exagérons rien, dit Denise. Il y a pire. Quand je le veux, je l’ai, mais je n’aime pas m’imposer. Quand Thomas était avec moi, c’était plus facile.

— Demande le secours de Guy, dit Marie. Je vais tâcher de le convaincre.

— Moi, dit Denise, je suis gênée. Avec Thomas, je me laisse aller parce qu’il est libre. Avec Guy, je penserais toujours que je te vole.

— Je suis sincère quand je dis que je souhaite partager avec toi, dit Marie. Je ne le ferais pas avec d’autres femmes inconnues. Tu ne cherches pas à nuire, ni à moi, ni à Guy, ni à quiconque. Je sais que tu ne me l’enlèveras pas, car ton amour n’est pas égoïste. Guy restera avec nous deux. Il te dirait que c’est une question de caractère. Il ne nous aimerait pas si nous ne lui convenions pas. Nous sommes faits pour nous entendre.

— Guy n’est pas comme moi, dit Denise. Il sait mieux choisir ses amours. Il n’y a qu’à te regarder : c’était impossible de trouver une fille mieux que toi.

— Il aurait pu en trouver une plus jeune, plus jolie et sans faux seins, comme toi, dit Marie. Ma poitrine plate n’est pas du tout séduisante. Il a eu du mérite à me prendre. J’aimerais te voir avec nous.

— J’hésite encore, dit Denise. Vous seriez perturbés par ma présence et je ne dois pas m’afficher avec Guy. Cela nuirait à Serge. Je me connais ; j’aurais aussi la forte tentation de faire un enfant avec lui.

— Ce serait loin d’être une catastrophe, dit Marie. C’est le fruit normal de l’amour. Un enfant de toi et Guy. Pourquoi pas ? Cela ferait un enfant que je pourrais aimer, un mélange de vous deux. Comment as-tu pu faire un enfant avec Serge ?

— Je peux te le dire, dit Denise, comme je l’ai dit à Guy. Je vous le dis parce qu’il faut que des personnes soient au courant si je disparaissais. Damien n’est pas de Serge. Il est de Thomas. Il ne doit pas le savoir, et Serge non plus. Je compte sur votre discrétion. Je me demande avec qui j’aurai le prochain, même si c’est Serge qui restera le père officiel. C’est un choix à faire. Je n’arrive pas à me décider. Il faut que j’aime beaucoup pour vouloir un enfant. J’aime Serge, mais pas plus que Thomas ou Guy.

— Pourquoi t’es-tu mariée avec lui ? Je ne vois pas la raison.

— Je vais t’expliquer, dit Denise. Il y a plusieurs choses qui m’attirent chez un homme. Avec Guy et Thomas, c’est le calme, la sécurité, l’intelligence. Chez Serge, j’admire son aisance, la facilité qu’il a de s’imposer partout, et moi avec. Je suis son assistante, celle qui lui permet de vivre sans souci matériel, en gérant son quotidien. En retour, j’ai accès à une société qui me serait fermée sans lui. Cela me bouscule, mais je suis assez heureuse. Quand je me suis décidée à me marier, seul Serge était disponible.

— Je n’aimerais pas être bousculée, dit Marie.

— Moi, j’aime vivre avec lui.

— C’est Thomas et Guy que tu aimes.

— J’aime Thomas, mais même si j’étais libre, je ne serais jamais sa femme. C’est encore un enfant. Il n’est pas adulte.

— Tu as un enfant de lui, et pas de Serge.

— Thomas m’a fécondée parce que Serge s’est dispersé avec d’autres. Je l’ai discrètement favorisé, mais quand je l’ai conçu j’aurai accepté un enfant de Serge. Thomas est aussi valable que Serge dans ce rôle, et Serge a accepté que je puisse aller avec d’autres que lui, à la condition que ça reste secret. Je respecte strictement ce que nous avons convenu en nous mariant. Je suis assez discrète pour ne pas lui révéler qui est le concepteur. J’ai bien réfléchi. Damien ne pouvait être qu’à Serge. Il est dans la maison de Serge, et c’est Serge qui s’en occupe. Il est le père, un bon père. Il le restera.

— Ni Thomas, ni Damien, ne doivent êtres au courant.

— Je compte sur vous deux pour que tout se passe bien.

— D’accord, dit Marie. C’est une affaire entendue. L’enfant n’en souffrira pas. Thomas non plus. Tu as raison.

— Je te remercie de ta compréhension.

— Je ne pourrais faire un enfant qu’avec un homme que j’aime beaucoup, dit Marie. Je t’approuve d’avoir choisi Thomas. Il n’y a de problèmes que du côté de Serge. Tu peux aussi choisir Guy puisque tu l’aimes plus que Serge.

— Je vais réfléchir, dit Denise. Je dois m’occuper de Serge et de Damien.

— Tiendras-tu ta promesse ? ... pour me faire plaisir, et même si tu veux un enfant, dit Marie.

— Je la tiendrai, dit Denise, si tu pars longtemps en voyage en me laissant Guy. Tu peux faire la même chose avec Serge si tu en as envie.

— Je n’en ai pas envie. Serge n’était mon genre d’homme que quand j’étais jeune. Ce n’était pas facile, car la contraception n’était pas aussi efficace que maintenant. Je comprends que tu puisses l’aimer. Il est très séduisant, ton mari. Il a tout pour être aimé des femmes, mais Claire m’a vaccinée. Maintenant, je suis indifférente à ce genre d’homme. Je préfère Guy.

— Je doute que Serge te sollicite. Ferais-tu l’amour avec un autre du genre de Guy ?

— Il y a quelque temps, je t’aurais dit non, dit Marie. Je ne voyais que Guy. J’ai évolué. Il faudrait que ce soit un homme que j’aime et qu’il m’aime. Si cet homme est comme Guy et s'il me laisse libre comme lui et que cela ne gêne personne, c’est possible de faire l’amour. Je pense que l’amour est utile entre gens qui s’aiment, et qu’il ne faut pas le refuser sans raison. Je le ferais alors volontiers avec l’accord de Guy. Tu connais bien plusieurs hommes et Guy plusieurs femmes ; pour l’égalité, je suis tentée de le faire. D’ailleurs, j’ai connu avant Guy des hommes avec qui j’aurais aimé le faire.

— Qui, en dehors de Guy ?

— Je ne cherche pas, dit Marie, mais Guy dit qu’on peut aimer des personnes dont les caractères s’accordent sans qu’il y ait conflit entre elles. Guy dit que c’est le cas pour moi avec lui, avec toi et avec Zoé. J’aime vivre avec ces personnes. Ce serait merveilleux de se retrouver ensemble dans la même maison, et de tout partager, sans conflit entre nous. Mais ce qui compte le plus pour moi, c’est vivre près de gens qui s’aiment comme nous, hommes ou femmes. Guy a accepté que je ne me sépare pas de Zoé. C’est formidable. Nous faisons tout en commun.

— Les ménages à trois ou plus ne durent pas très longtemps, dit Denise.

— La raison est qu'ils ne s'aiment pas comme nous, dit Marie. Je suis heureuse de te voir faire l’amour avec Guy, tout comme toi, tu es heureuse quand je le fais avec lui. N’ai-je pas raison ?

— Si, dit Denise, mais cela exclut beaucoup de monde. Il ne faut pas introduire un égoïste au milieu de tout cela.

— Oui, dit Marie, mais je rêve d’agrandir ce monde où je me sens bien. C’est Claire qui m’a donné cet idéal et Guy me dit que ce serait possible en sélectionnant convenablement les partenaires.

— Moi, dit Denise, j’en vois un qui conviendrait : Thomas. Et toi ?

— En dehors de toi et de Zoé, dit Marie, je vois André et Claire, que tu as vus au mariage, et qui sont malheureusement très loin. Peut-être Urbain, mais je ne suis pas certaine. Je ne le connais pas assez. Il ne faut surtout pas se précipiter. Il y a trop de risques.

— Tu as raison, dit Denise. C’est mon plus gros défaut. Je me mords souvent les doigts en choisissant trop rapidement. Guy en connaît sans doute ?

— Il dit qu’il y en a dans ses anciennes connaissances, dit Marie. Tu en es un exemple. Il appréciait beaucoup Blanche, et la trouvait à son goût, mais elle est loin et a sa vie à elle, avec ses parents. Il faudrait qu’elle nous aime et aime vivre avec nous. Cela fait beaucoup de conditions à remplir. Pour Thomas, c’est pareil, il faudrait bien le connaître. Nous l’amèneras-tu un jour ? As-tu peur que je le prenne dans mon lit ?

— Je serais heureuse de le voir se détacher de moi, dit Denise. Cela ouvrirait la porte à une plus jeune.

— Tu penses plus à lui qu’à toi, dit Marie. L’aimes-tu tant ?

— Comme nous aimons Guy, dit Denise. Nous sommes faites du même bois.

* ° * ° *

_

Marie dit à Guy et à Denise :

 

— Claire m’a téléphoné. Elle a l’intention d’adopter un enfant.

— Elle n’en a pas, dit Guy. Vous avez fait mieux qu’elle. Pourtant, il y a longtemps qu’elle est mariée avec André. Ne peut-elle toujours pas en avoir ?

— Elle s’est fait examiner, dit Marie. Il n’y a rien d’anormal. André est certainement en cause. Elle en a assez d’attendre.

— Cela peut effectivement durer longtemps, dit Denise. Elle a raison de s’en préoccuper, mais je ne suis pas persuadée que l’adoption est une bonne méthode. Combien de parents sont déçus par l’enfant qu’ils adoptent !

— Effectivement, dit Guy. Cela tient au caractère de l’enfant qui n’est pas celui des parents. Il y a des conflits potentiels.

— Ne peut-on pas choisir le caractère ?

— C’est impossible, dit Guy. Les services qui s’en occupent n’utilisent pas ce critère. Ils ignorent ce qu’est le caractère, d’autant plus qu’il n’apparaît que progressivement pour se fixer à l’âge adulte. Il est difficile à déterminer chez un bébé dont on ne connaît pas les parents.

— Il faut donc que Claire s’en remette au hasard, dit Marie.

— Le hasard est toujours mauvais, dit Denise. Je serais à sa place, je chercherais un homme qui me plaise et je ferais un enfant avec lui.

— Comme tu as fait avec Thomas, dit Guy.

— Oui, dit Denise. C’est la bonne solution quand le mari n’est pas capable de donner l’enfant qu’on souhaite. C’est sans problème.

— Pour toi, dit Marie. Peut-être pas pour Claire.

— Elle a connu plusieurs hommes, dit Denise. Cela ne doit pas être bien difficile pour elle.

— Elle est comme une sœur pour moi, dit Marie, presque une sœur jumelle. Je pense comme elle et je réagis comme elle. Je l’ai vérifié de nombreuses fois. Il n’y a que l’aspect physique qui nous sépare. Elle a fait le vœu de ne pas tromper André. Elle le tient depuis des années. C’est le premier obstacle.

— Y en a-t-il un autre ?

— Ils n’ont pas d’amis, là-bas, dit Marie. Ils sont dans leur coin, seuls. Elle ne trouvera pas l’homme qu’il faudrait.

— Dans ce cas, dit Denise, Guy me semble tout désigné. Si tu as les mêmes goûts qu’elle, il doit lui convenir. N’est-ce pas, Guy ?

— Je n’ai pas envie de tromper Marie, dit Guy.

— Fais-le pour moi, dit Marie. Claire est ma jumelle. C’est comme si tu étais avec moi.

— Il reste qu’elle ne veut pas tromper André, dit Guy.

— Là, dit Marie, je ne sais quoi faire.

— Elle peut avoir un enfant sans tromper André, dit Denise.

— Comment ?

— Par fécondation artificielle, dit Denise.

— On retombe sur le problème du donneur, dit Guy. On va lui offrir n’importe qui. Ils ne se préoccupent que de la couleur des poils et de l’aspect extérieur du donneur qui devra être comparable à celui d’André. C’est sans importance pour nous. Le caractère n’est pas assuré.

— C’est déjà mieux que l’adoption, avec un parent assuré, dit Marie.

— Insuffisant, dit Denise. Je ne me vois pas avec un enfant de Serge. Il faut absolument choisir le donneur. Cela doit être Guy.

— Par les moyens normaux, dit Guy, c’est impossible. Le donneur est anonyme.

— Alors, utilisons les moyens de notre cru, dit Denise. J’ai vu à la ferme des inséminations artificielles. Il suffit de faire pareil.

— Ils ont des appareils adaptés, dit Guy.

— Ils n’ont qu’une grande et fine seringue à bout rond, dit Denise. J’en ai au laboratoire de chimie du lycée. Nous avons tout ce qu’il faut.

— Saurons-nous l’utiliser ?

— C’est simple, dit Denise. Guy donne son sperme. On le met dedans. On enfile et on pousse le piston.

— Claire n’est pas là, dit Marie. Il faudra lui envoyer.

— Je doute que le sperme se conserve sans le congeler dans l’azote liquide, dit Guy. Nous ne sommes pas équipés pour le faire voyager.

— Il faut demander à Claire de venir ici ou Guy doit aller là-bas, dit Denise. On utilise le sperme immédiatement à la sortie.

— C’est donc faisable, dit Marie. Guy, tu devras te masturber pour qu’on puisse recueillir ton sperme. Je sais que cela ne te plaît pas, mais il n’est pas possible de l’éviter.

— Si tu permets, dit Guy, je ferai l’amour avec toi en mettant un préservatif sans spermicide. Nous recueillerons le sperme dans le fond.

— C’est ingénieux, dit Denise. Le plaisir pour Marie, et la fécondation pour Claire.

— Je vais sans tarder téléphoner à Claire, dit Marie, et lui proposer.

_

Claire écoute Marie qui insiste sur l’avantage du choix des parents. Elle lui dit qu’elle va en parler à André. Elle lui téléphone alors sa décision :

— J’ai dit à André que Guy se propose pour me faire un enfant. Ce que tu m’as dit sur les caractères emporte notre décision. Si j’avais su que l’on pouvait ainsi savoir si on peut s’accorder avec un autre, j’aurais évité tous ces garçons qui ont gâché une partie de ma vie. J’espère être plus heureuse avec l’enfant idéal que tu proposes. Je suis gênée de vous imposer quelque temps ma présence et les tracas qui vont en résulter, mais je sens que votre offre est généreuse. J’ai des vacances à prendre. Je peux être chez vous quand vous le voulez. Malheureusement, André est très pris par ses affaires. Il ne m’accompagnera pas.

— Tu viens quand tu veux, dit Marie. Je serai très heureuse de te recevoir. André ne peut-il vraiment pas se libérer aussi ?

— Non. Je vais le quitter pendant plusieurs semaines. Cela me peine. Je ne l’ai jamais fait depuis que nous sommes mariés.

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Denise donne la seringue à Marie. Elle lui dit qu’elle l’a essayée sur elle, qu’elle s’enfile comme un tampon et que c’est facile. Marie essaye aussi, mais n’y arrive pas, ne trouvant pas la bonne direction et se faisant mal. Elle appelle Guy à son secours. Celui-ci constate qu’effectivement, il est facile de dévier. Le bout est bien sphérique, mais le corps de la seringue est fin. Il est difficile de ne pas planter dans la chair si l’angle n’est pas bon et on ne voit pas ce que l’on fait. Ils n’ont pas l’habileté de Denise.

Marie juge qu’il n’est pas possible de s’en tirer, jusqu’à ce que Guy se souvienne de la méthode utilisée par les vétérinaires avec les vaches. Ils enfoncent leur bras et glissent la seringue le long de celui-ci. De la même manière, Guy enfonce deux doigts et glisse la seringue entre ceux-ci. Ils ont trouvé le mode opératoire.

Marie voudrait que ce soit elle qui le fasse à Claire, et pas Guy, de façon à préserver Claire d’être touchée par un homme. Comme elle ne peut s’exercer sur elle-même, elle fait appel à Zoé, prête à aider Marie en tout. Marie ne va pas jusqu’à demander à Zoé de s’exercer sur elle. Elle préfère que ce soit Zoé qui procède, et elle sait que Zoé est habile. Elle demande à Guy de montrer à Zoé comment il fait. Guy vérifie que les mains sont propres, que les ongles ne griffent pas, ne sont pas coupants, et il guide les mains de Zoé après avoir lui-même opéré deux fois devant elle. Zoé, en bonne élève, comprend rapidement.

Pour la profondeur à ne pas dépasser, Guy la mesure sur lui. Il la repère sur le corps de la seringue. Toutes ces dispositions étant prises, Marie estime qu’il faut une répétition générale. Elle appelle Zoé. Ils stérilisent la seringue. Marie invite Guy à mettre le préservatif, se donne à lui, et Guy récupère immédiatement le tube branlant de fin caoutchouc sans perdre une goutte de son précieux chargement. Le faisant tenir à Zoé par le bord, il introduit la seringue jusqu’au fond. Tout le sperme est aspiré. Rien n’est perdu. Il passe alors l’objet à Zoé qui termine prestement avec Marie. Ils recommencent quelques jours plus tard. Tout est bien rodé. Ils ont bien assimilé leur rôle. Claire peut venir.

_

Quand Claire est là, elle se prête sans broncher à ce qu’ils ont prévu. C’est Zoé qui lui injecte ce qu’on lui a préparé sous l’œil vigilant de Marie, et de Guy qu’elle a prié de rester, ne voulant pas le rejeter parce qu’il est un homme. Claire est étonnée par la dextérité de Zoé.

 

— Avez-vous une formation d’infirmière ? On dirait que vous avez fait cela toute votre vie, dit Claire.

— Non, dit Zoé. C’est ici que j’ai presque tout appris, Madame Claire.

— Zoé est très douée, dit Marie. Il suffit de lui monter une ou deux fois et elle sait faire. Je serai incapable de faire aussi bien qu’elle.

— Alors, qui vous a appris ?

— C’est Monsieur Guy. Il est très doué pour trouver les méthodes à utiliser. Il a mis au point celle-là spécialement à votre attention, Madame Claire.

— Sur toi, Marie, je suppose, dit Claire.

— Oui. Il fallait bien.

— Que de tracas pour moi !

— Nous te devons bien cela, dit Marie. Tu es notre amie.

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Ne sachant pas exactement à quel moment la fécondation de Claire est possible, ils utilisent au maximum les possibilités de Guy, répétant les manœuvres sans se lasser.

Si le premier jour, Claire et Guy ne se connaissent pas encore bien, ils ont tout le temps de se côtoyer et de se jauger. Claire sait par Marie, qui lui a développé toute la théorie des caractères à propos des enfants, qu’ils ont tous le même, et par là de fortes affinités. Elle trouve chez Guy de grandes analogies avec André, et Marie n’a pas manqué de faire le parallèle entre leurs deux hommes. Elle se sent à l’aise avec Guy. Elle n’a plus la réserve du début. Celle de Guy s’est également amoindrie. Claire est pour lui vraiment une jumelle de Marie qui l’enchante comme elle.

Guy n’a pas toujours des envies à heure fixe. Elles se déclarent souvent la nuit. Marie est persuadée qu’il ne faut perdre aucune des possibilités de fécondation. Cela oblige à réveiller Claire qui va réveiller Zoé pendant que Marie et Guy préparent la seringue. Claire est gênée de réveiller Zoé. Après l’avoir fait deux fois sans difficulté, elle tombe sur un premier sommeil de Zoé. Claire l’appelle, et même la secoue légèrement. En vain. Elle n’ose insister et revient sans Zoé.

Il n’est pas question de laisser traîner longtemps la seringue. Claire se retourne vers Guy qu’elle sait compétent. Marie regarde Guy s’occuper de Claire. Plusieurs fois Guy remplace Zoé.

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Claire passe entre les mains de Zoé et de Guy. Avec Zoé, elle le vit comme un acte médical neutre, rapide et précis. Guy est moins expéditif. Tout en ayant des gestes comparables à ceux de Zoé, il va plus lentement, avec une douceur que Claire ressent. La première fois, elle le vit comme un acte médical, exactement comme avec Zoé. Ensuite, la neutralité disparaît. Elle aime se livrer à Guy, et plusieurs fois, elle ne cherche plus à réveiller Zoé, même quand cela est facile. Elle est heureuse de recevoir le don de Guy par Guy. Une fois, elle va jusqu’au plaisir, jusqu’à l’orgasme. Marie le remarque, et l’évoque plus tard.

 

— Tu as du plaisir avec Guy, dit Marie.

— Oui, dit Claire.

— Cherches-tu à l’exciter avec tes doigts, demande Marie à Guy ?

— Non, dit Guy. Je procède comme avec toi.

— Zoé procède comme toi, dit Marie. Pourquoi, Claire, as-tu des orgasmes avec Guy, et pas avec Zoé ?

— C’est probablement parce que je suis un homme, dit Guy. Tu avais choisi Zoé, pour éviter ces réactions.

— Mais au début, dit Marie, Claire, tu n’avais pas plus de réactions que moi.

— Je dois vous avouer, dit Claire, que maintenant, j’aime Guy. Les réactions sont automatiques. Impossible de contrôler.

— Tu gardes le contrôle avec Zoé, dit Marie. Donc, avec une femme, la sensation que tu as n’est pas la même.

— Ma sensation évolue aussi avec Zoé, dit Claire. Je suis bien près de l’orgasme.

— Cela prouve, dit Guy, qu’une bonne partie de l’amour est psychologique. Ce n’est pas uniquement un réflexe mécanique. C’est un cocktail complexe. Mes doigts et mes yeux sont également sensibles à l’amour de Claire. J’ai des bouffées d’amour quand je la sens s’abandonner.

— Et toi, Zoé, que ressens-tu ?

— J’ai de l’émotion à utiliser le sperme de Monsieur Guy pour féconder, dit Zoé. Je suis heureuse d’être utile.

— C’est un début d’amour, dit Marie. Personne n’est neutre. Vous vous aimez, et vous faites l’amour. C’est contraire à ton vœu, Claire. Tu ne voulais plus faire l’amour qu’avec André.

— Il n’y a pas de coït, dit Guy. Je ne l’ai qu’avec toi. Le vœu tient toujours. Le plaisir psychologique n’est pas l’acte sexuel, même s’il va jusqu’à l’orgasme.

— Je ne sais plus en quels termes j’ai prononcé mon vœu, dit Claire. Je voulais simplement me consacrer à André.

— Tu te consacres à lui en lui préparant un enfant qu’il désire, dit Marie. Il n’y a pas de raison pour que tu évites d’en tirer du plaisir. Je propose que ce soit toujours Guy qui t’insémine puisque c’est avec lui que ça marche le mieux. Es-tu d’accord, Guy ?

— Si vous ne voyez pas d’inconvénient à mes réactions, dit Guy, c’est possible, mais c’est à Claire de choisir.

— Que ferais-tu, Marie, à ma place ? Je suis incertaine. Je ne cherche pas particulièrement le plaisir.

— Je prendrais Guy, dit Marie. Ton amour pour Guy ne jette pas d’ombre sur celui que tu as pour André.

— C’est vrai, dit Guy. Nous n’avons pas de passions dévorantes. La raison reprend très vite le contrôle après les orgasmes. Ce serait dangereux pour l’amour d’André si le plaisir devenait le principal. Si nous cherchions le plaisir pour le plaisir, il faudrait se méfier. Trop de gens y sont sujets. L’amour devient aveugle et est alors aussi dangereux que la drogue. Tous les excès deviennent possibles. Porter l’amour aux nues, comme le font les poètes, est le signe d’un abandon total au plaisir. Nous en sommes protégés par notre caractère peu émotif et porté sur la réflexion. Claire, tu n’as aucun risque avec nous. Le plaisir n’est pas dangereux dans ton cas.

— Madame Claire doit être capable de s’injecter elle-même, dit Zoé.

— Toi, peut-être en es-tu capable, dit Guy. Il ne faut pas trop jouer avec une seringue en verre. Marie en a eu un début d’expérience. De toute façon, il peut y avoir encore du plaisir. La masturbation existe.

— J’en suis consciente, dit Claire. C’est toujours le même sperme. J’ai du plaisir à recevoir celui-là quelle que soit la méthode. Je fais comme vous voulez. J’aime toujours André, même si j’aime Guy.

_

C’est avec consternation qu’ils constatent que Claire est indisposée une première fois. Il reste trois semaines avant la fin de vacances de Claire. Consciencieusement, ils continuent, jusqu’à ce que Claire rentre chez elle. Quand elle annonce la semaine suivante qu’elle est encore indisposée, ils sont déçus.

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Claire rejoint André avec joie. Elle décrit les manipulations qu’elle a subies. Elle avoue les quasi-séances d’amour qu’elle a ressenti avec le sperme de Guy. Quand ils apprennent par le retour des règles, l’échec de la tentative, ils sont abattus, mais le courage revient quand Marie leur dit qu’elle viendra avec Guy et Zoé, les retrouver pendant leurs vacances pour continuer les inséminations. Guy et Marie sacrifient tous leurs autres projets : séjours linguistiques et chalet à la montagne, au profit de Claire.

André trouve absurde l’insémination artificielle. La seringue naturelle est adaptée à son usage, et on ne fait pas mieux. Il estime que la seringue en verre est dangereuse, même si les manipulations ne sont pas jusque-là critiquables. Claire n’a qu’à coucher avec Guy puisque Guy lui plaît. Le vœu de Claire de ne pas le tromper n’a plus de sens. Pour lui, injections directe ou indirecte conduisent au même résultat. Il tient à ce que Claire se donne à Guy sans fausse pudeur.

Claire téléphone l’avis d’André à Marie, qui n’y voit pas d’obstacle majeur. Quand elle en parle à Guy, il est plus réservé. Coucher avec Claire ne lui fait pas peur. Il est du même avis qu’André en ce qui concerne la méthode d’injection, mais il est gêné de ne plus donner de plaisir à Marie puisqu’il va le donner à Claire. Marie n’y avait pas pensé, mais elle est prête à se sacrifier. Elle arrache l’accord de Guy. Marie peut téléphoner et annoncer que tout est arrangé. Claire lui dit qu’elle n’a pas à sacrifier son plaisir, André étant disponible pour la satisfaire. Elle serait heureuse de les voir enfin ensemble, comme elle lui avait proposé autrefois. Marie ne s’avance pas. Comme Guy, elle n’est pas échangiste. Elle dit qu’ils aviseront sur place.

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Ils se préparent pour les futures vacances quand une nouvelle vient les perturber. André a fait analyser son sperme. Il est normal. Ce n’est pas lui qui est infécond, c’est Claire. Les échecs sont dus à elle et non à lui. Tous les projets tombent à l’eau. Claire et André reparlent d’adoption.

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Marie n’arrive pas à admettre que Claire ne puisse pas avoir d’enfant avec le bon caractère. Elle a trop souffert des enfants de Robert. Elle ne veut pas voir Claire avec un indésirable. Comment faire ? C’était si simple de faire un enfant à Claire avec Guy. Comment lui faire un enfant acceptable ? Elle est indisponible. Marie retourne le problème dans sa tête sans voir de solution. Elle le pose à Denise :

 

— Avoir un enfant du bon caractère ? Tu lui en fais un, dit Denise, et tu lui donnes. Guy et toi, c’est comme Claire et André.

— Ce sera mon enfant, dit Marie, notre enfant, à Guy et à moi !

— Si tu le donnes, dit Denise, ce sera le leur. Remarque que tu peux le faire avec André. Il sera encore plus à eux. Quand Claire voulait faire son enfant avec Guy, c’était la même situation. Un parent de l’un, un parent de l’autre.

— C’est moi qui serai enceinte !

— Je ne vois pas de différence pour l’enfant, dit Denise. Moitié, moitié.

— Tu as raison, dit Marie. Tu as trouvé la solution.

— Vas-tu faire un enfant pour Claire ?

— C’est ce qu’il est logique de faire, dit Marie.

— Tu veux aussi des enfants à toi ?

— Oui, dit Marie. J’en ferai pour elle et pour moi.

— Tu te sens capable de le faire ? De te séparer de l’enfant que tu auras porté ? Toi, une mère porteuse ?

— J’ai pleine confiance en Claire et en André, dit Marie. Ils l’élèveront aussi bien que nous. Je n’interviendrais pas. Je les laisserais faire.

— Es-tu prête à aller jusque-là ?

— Il faut bien s’entraider, dit Marie. C’est la meilleure solution.

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Marie dit à Guy :

 

— Pour l’enfant, l’insémination artificielle est possible sur moi.

— Tu m’as toujours dit que tu aimes André, dit Guy. Pourquoi pas la fécondation naturelle ? Es-tu contre ? C’est le plus simple et c’est ce qui est le plus efficace.

— Je n’osais pas l’envisager, dit Marie.

— Tu me jettes dans les bras de Denise, dit Guy. Tu me jettes dans les bras de Claire. Je peux bien t’envoyer dans ceux d’André. As-tu une objection ?

— Non, dit Marie. Pas vraiment, mais cela va me changer. J’ai l’habitude de toi. Cela fera plaisir à Claire, et à moi aussi sans doute, bien que je ne sois sûre de rien. Ce n’est pas pour te tromper.

— Je l’entends bien ainsi, dit Guy. Je suis d’accord sur tout. Tu pourras leur dire.

— Nous avons encore le temps de réfléchir à ce qu’il faut faire, dit Marie. Ne nous précipitons pas. Claire suit un traitement. S’il ne donne rien, mon troisième ou quatrième enfant sera pour eux.

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Pendant plusieurs jours, Guy et Marie réfléchissent à ce don d’enfant. Ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Il faut d’abord l’accord de Claire et André. Marie se fait fort de l’obtenir, se souvenant d’une ancienne offre de Claire. Il faut ensuite concevoir l’enfant. Avec Guy, elle a mis plusieurs mois avant d’être enceinte de Marc, sans se restreindre et en insistant pendant les bonnes périodes. Il faut donc envisager un bon nombre de copulations pour obtenir un résultat. La séparation géographique ne les facilite pas. Pour se rapprocher, il y a les vacances des uns et des autres. Ce ne sera peut-être pas suffisant. Un arrêt de travail peut se révéler nécessaire pour l’un ou pour l’autre. Il faudra aussi que Marie se protège sérieusement quand elle sera avec Guy pour que l’enfant soit bien d’André. S’il était de Guy, ce ne serait pas une catastrophe : elle le donnerait quand même. Ce cap passé, Marie sera enceinte et le problème de l’enfant apparaît.

Marie étant mariée avec Guy, l’enfant est en principe de Guy. Pour qu’il puisse être déclaré d’André, il faudrait qu’elle ne soit pas mariée. Divorcer pour se remarier ensuite n’est pas envisageable, la synchronisation avec la justice étant à peu près impossible, sans compter les complications et les frais encourus. Il reste que l’enfant sera celui de Marie et non celui de Claire. Il faudrait abandonner l’enfant pour que Claire puisse l’adopter, mais si Marie l’abandonne, les services sociaux ne le donneront pas à Claire. Il ira ailleurs. Il n’y a donc pas de bonne solution officielle pour le nom de l’enfant et l’adoption.

En cherchant, ils trouvent une autre méthode. Guy estimant que sa fille Élise passe fort bien pour la fille de ses grands-parents, ils peuvent faire passer l’enfant pour celui de Claire. Il suffit que Marie emprunte l’identité de Claire pour tout ce qui concerne l’enfant, des visites prénatales à celles qui sont postnatales, avec des médecins qui ne les connaissent pas, dans une autre ville. Cette méthode est celle que les immigrés clandestins sans identité officielle utilisent pour se faire rembourser les frais médicaux en empruntant l’identité d’un compère. Alors, l’enfant étant déclaré comme étant à Claire et à André, il sera tout naturellement celui de leur couple. Pour l’allaitement, Marie n’ayant pas de lait, la substitution de mère est possible dès la sortie de la maternité. En ce qui concerne les congés de maternité, Claire en prendra, naturellement, et mettra un petit coussin sur le ventre. Marie sera obligée d’arrêter son travail sous un autre prétexte. Ils ne savent pas encore lequel, mais ce point mineur du programme devrait pouvoir être résolu, au besoin par un arrêt de travail non rémunéré. Si quelqu’un a remarqué la grossesse de Marie, elle dira qu’elle a fait une fausse-couche pour expliquer la disparition de l’enfant. La maternité devra être bien choisie, loin des connaissances de Marie et de Claire, et il faudra éviter les amis qui viennent vous voir.

Guy ne fait aucune objection au projet de Marie. Il est même émerveillé par son altruisme. Il comprend sa motivation, et Marie, de son côté, est profondément touchée du soutient inconditionnel de Guy. Elle ne peut être accusée d’être une mauvaise mère, car il voit son comportement avec le petit Marc. La bonne solution serait pour lui de vivre avec André et Claire. Les enfants seraient élevés ensemble. Malheureusement, les métiers ne s’y prêtent pas et la séparation est à prévoir pour longtemps. Guy estime que le nom de l’enfant n’a aucune importance, alors que pour Marie, qui souhaite un don total, sans retour en arrière possible, c’est fondamental. Elle ne veut pas que la responsabilité sur l’enfant soit partagée. Guy cherche sincèrement à améliorer les plans de Marie, tout en les trouvant à la limite du faisable. Il ne voudrait pas que l’enfant pâtisse de la situation, mais il est certain que les futurs parents seront à la hauteur. Comme c’est Marie qui paye de sa personne, il la laissera décider. Elle est libre. Il respecte l’amour que sa femme a pour eux et Marie apprécie à sa juste valeur le sacrifice que Guy est prêt à faire pour elle.

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Le projet de Marie étant à peu près mis au point, elle téléphone à Claire et lui expose. Celle-ci écoute jusqu’au bout sans rien dire. Marie est persuasive. Elle lui rappelle ce qu’elle lui a dit autrefois sur les enfants. Claire dit simplement qu’elle va en parler avec André et qu’elle décidera la semaine suivante.

Claire et d’André sont gênés par la proposition de Marie. Ils ne se font pas d’illusion sur la difficulté de le réaliser. C’est surtout le sacrifice que veut faire Marie qu’ils évaluent, eux qui souhaitent tant un enfant. Ils pèsent le pour et le contre. Finalement, c’est l’argument du caractère, longuement et toujours développé par Marie qui les décide à prendre cette solution plutôt que l’adoption en aveugle. Claire sait aussi que Marie en sera heureuse. Ils acceptent, en disant qu’ils ne s’opposeront jamais à ce que Marie reprenne son enfant. En ce qui concerne la conception, André ne veut pas gêner Marie. Il se souvient de ses répulsions et donc préfère que Guy soit le père.

Marie rétorque que ses répulsions ont disparu et qu’elle tient à la paternité d’André. C’est seulement si sa semence n’était pas bonne qu’elle se rabattrait sur Guy. Comme elle a été analysée propre à la conception, elle la prend. Elle lui dit aussi qu’elle l’aime encore et que s’il l’aime aussi comme autrefois, cela devrait faciliter les choses. Le seul problème sérieux qu’elle voit est qu’il sera obligé de délaisser Claire pour utiliser le maximum de sa semence avec elle. André dit qu’il n’a l’habitude que de Claire et qu’il ne sait pas s’il plaira. Marie lui dit que c’est analogue pour elle, mais que d’après ce que lui a dit Claire, il a un comportement comparable à celui de Guy. Claire accepte d’être délaissée. Marie peut lui laisser une petite place quand elle sera indisposée. Quant à Guy, elle le verrait bien avec Claire pendant qu’elle sera occupée avec André si celui-ci ne s’y oppose pas.

Ainsi, ils sont d’accord. Claire estime que son couple passe en second : Marie doit d’abord faire ses propres enfants avec Guy. Marie décide de se dépêcher de façon à ne pas être prise de court par le retour d’âge. Sur elle repose la descendance des deux couples. Elle est prête à l’assumer. Elle va d’abord faire un deuxième enfant avec Guy et ensuite, elle servira Claire.

* ° * ° *

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Le ressentiment de Marie contre Serge s’atténue avec le temps. Elle repasse dans sa mémoire les instants qu’elle a vécus avec lui. Pourquoi s’est-elle braquée contre Serge ? Il avait besoin d’elle, loin de Denise. Elle le comprend. Pour un homme, ce n’est pas agréable d’être sans femme. Elle se met à la place de Serge : il avait des envies, et une femme était là, à sa disposition, sous son nez, pouvant satisfaire ses besoins. Elle aurait dû surmonter son aversion de Serge qui n’était pas totalement justifiée. Denise le supporte bien. S’il lui avait demandé, qu’aurait-elle fait ? Aucun obstacle, ni du côté de Guy, ni du côté de Denise. Ils étaient libres tous les deux. Elle n’en a pas voulu. Pourquoi ? S’il lui avait proposé gentiment, aurait-elle accepté ? Serge était un ami, aimé de Denise. Ce n’était plus son genre d’homme depuis André, mais il n’était pas repoussant. Il présentait bien. Qui sait ? Elle n’en voulait pas à cause de l’enfant possible, mais avec un préservatif, il se serait soulagé, et le risque de déchirement était réduit avec la lubrification. Elle aurait eu le sentiment de faire une bonne action et d’entretenir une camaraderie qu’elle n’avait pas refusée en dormant dans la même chambre que lui. Pourquoi a-t-elle lutté pour essayer de l’éviter ? Si elle avait accepté, elle serait parvenue à lui dire de mettre le préservatif. Elle n’aurait pas cherché à y prendre du plaisir. Il lui aurait peut-être été imposé par la nature, ce qui n’est pas une raison pour refuser. Son comportement à elle a été illogique. Elle pouvait rester maître de la situation, canaliser les impulsions de Serge, et ne pas avoir à se défendre. Comment n’y a-t-elle pas songé ? Elle trouve qu’elle a réagi maladroitement, en ne voyant pas plus loin que le bout de son nez, en essayant seulement de préserver mécaniquement son sexe de l’arrivée du sperme. Elle aurait dû parler, l’orienter vers la solution de compromis. Elle n’a rien dit, lui laissant l’initiative et subissant ses assauts. Elle aurait couru moins de risque d’avoir un enfant de lui. Faut-il être bête de ne trouver la solution qu’après coup. Elle s’est montrée égoïste, refusant de prêter son corps à ce pour quoi il est fait, alors qu’elle avait l’occasion d’être une bonne camarade. Pour Denise, elle l’aurait supporté. Quand elle allait travailler à l’hôtel, elle se serait soumise en cas d’accrochage. Elle l’avait accepté. C’était plus logique de céder à Serge. Marie n’est pas sûre de son raisonnement, mais elle pense qu’elle aurait été capable de se comporter de cette façon, ayant une maîtrise d’elle-même suffisante pour s’imposer ce qu’elle n’a jamais souhaité. Elle déplore d’avoir eu à s’opposer à Serge. Elle s’en est tirée sans conséquence grave. Ce genre de situation ne se produira plus. Elle fera très attention de ne plus jamais dormir avec Serge. Elle a eu tort de lui envoyer une lettre de menace. Elle va réparer cela en lui en envoyant une autre.

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Mon ami,

J’ai été trop dure avec vous dans la lettre que je vous ai envoyée dernièrement. Vous avez des excuses pour ce que vous m’avez fait. Vous buviez, ce qui troublait votre jugement. Vous pensiez qu’une amie pourrait comprendre vos désirs. Je n’ai pas été à la hauteur de notre amitié. J’aurais dû faire l’amour avec vous, comme vous le souhaitiez, sans résister. Guy me l’autorisait, mais c’était plus fort que moi : je ne pouvais pas. Je ne vous aime pas assez, et j’ai tort. Ne m’en voulez pas de mes répulsions.

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Serge reçoit la lettre au lycée. Sa réaction est simple : «C’est bien ce que je pensais : elle m’aime comme toutes les femmes ; je vais être gentil avec elle. »

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Serge et Marie travaillent ensemble au laboratoire de langues du lycée. Serge essaye de l’approcher dans le petit bureau qu’ils partagent. Il la coince contre le mur, soulève la jupe et applique sa main, allant directement au point faible de Marie. Elle se débat, sans crier, car elle n’ose pas ameuter le lycée. Elle ne prend pas la pilule, car elle souhaite un autre enfant de Guy. Elle ne peut céder à Serge. Elle est prise de court. Pour se dégager, elle lui donne un violent coup de genou entre les jambes. Il s’effondre à ses pieds. Il est plié en deux de douleur. Elle savait que cette action était capable de neutraliser un homme, mais elle ne s’attendait pas à le voir souffrir. Elle en est consternée. Elle ne voulait pas faire mal, seulement neutraliser. Elle n’avait encore jamais fait cela. Elle se promet, une autre fois, si un homme l’attaque, de taper moins fort ou plutôt de procéder autrement. Elle aurait pu, avec Serge, le laisser faire au début, puis le désactiver comme elle avait appris à procéder. Il n’aurait pas eu mal. Elle connaît aussi des prises de judo qui auraient pu s’appliquer. Elle a mal réagi et s’en veut. Elle s’en tire avec les cheveux ébouriffés, une robe froissée et un collant déchiré. La solide culotte, qu’elle met désormais, la rassure. Elle ne se fait pas d’illusion. Elle sait qu’elle est fragile, mais elle est déterminée à ne pas se laisser faire par surprise. Elle n’arrive pas à dialoguer avec Serge. Pourquoi lui saute-t-il dessus sans prévenir ? Le compromis auquel elle avait pensé n’est décidément pas possible. Elle doute désormais d’avoir pu s’entendre avec lui.

Par la suite, Serge ne renouvellera plus ses attaques. Il a été sérieusement refroidi. Il ne s’attendait pas à une aussi efficace réaction de Marie. D’après sa lettre, elle l’aimait : il voulait être gentil. Il ne la comprend pas. Elle est anormale. C’est bien la Miss Nitouche, celle qu’il faut éviter de toucher. Pour lui, elle retourne à ce qu’elle était au début : une femme sans intérêt, et il va la négliger, l’ignorer. Elle est versatile, incapable de savoir ce qu’elle veut, changeant d’idée comme de chemise. Il ne se laissera plus prendre à vouloir prolonger une bonne action. Plus jamais, il ne promettra de s’occuper d’une femme qu’il n’a pas sélectionnée par ses propres critères. Il savait qu’il ne devait pas s’occuper Marie. Elle peut lui raconter ou écrire ce qu’elle veut. C’est fini. Maintenant qu’il connaît sa poitrine repoussante, elle n’est même plus belle. Il préfère les femmes normales, et il en a plusieurs à sa disposition.

Quelque temps après, Marie annonce à Guy qu’elle est enceinte. Il lui fait arrêter le judo.

* ° * ° *

_

Zoé dit à Marie :

 

— Monsieur Serge s’en est pris à moi. Je suis tenue de vous en avertir.

— Que t’a-t-il fait ?

— Il est venu quand vous n’étiez pas là, dit Zoé. Il a sonné. Étant près de la porte, j’ai regardé à travers le judas. Comme le ménage donne chaud, j’étais habillée légèrement, avec seulement un slip et un soutien-gorge. J’aurais dû mettre mon peignoir que j’avais laissé dans ma chambre. C’est ce que je fais d’habitude. Je vais le chercher avant de répondre à la porte. J’ai jugé que je pouvais ouvrir sans le faire attendre, et qu’il ne se formaliserait pas de me voir ainsi. Quand on va à la piscine avec lui et Madame Denise, il en voit autant. Je lui ai dit qu’il n’y avait personne. D’après son haleine, il avait bu. Cela l’a probablement excité. Il m’a regardée fixement un instant, puis poussée sur le canapé. Il a commencé à m’embrasser et me forcer.

— L’as-tu laissé faire ?

— Je lui ai dit d’arrêter, dit Zoé. Il ne m’a pas écoutée. Il a déchiré mon slip. J’ai vu qu’il ouvrait sa braguette, défaisait sa ceinture et baissait le pantalon. Je lui ai crié de s’arrêter.

— T’a-t-il violée ?

— Non, dit Zoé. Il a compris à mes cris que je ne voulais vraiment pas de lui. Il est parti.

— As-tu crié spontanément ?

— Je me suis forcée, dit Zoé, comme nous devons nous forcer pour nous battre au judo. Le cri est une méthode de persuasion que j'ai essayée.

— Il n’a pas réussi à te violer, dit Marie. C’est le principal. S’il recommence, tu m’avertis. Fais comme moi : mets des culottes solides. Je vais t’en donner de mon stock qui sont à toute épreuve. Ne porte plus les fines. Elles se déchirent trop facilement.

— J’aime bien ces slips en dentelle dont vous ne voulez plus parce que vous les trouvez fragiles, dit Zoé. J’ai réparé à la machine celui qu’il a déchiré. Ils sont agréables à porter. Je vais continuer à les mettre. Le judo est plus efficace. Faut-il en parler à Madame Denise et à Monsieur Guy ? Ce n’est pas bien.

— As-tu eu peur ?

— Non, Madame Marie, dit Zoé. J’avais la situation en main. Je pouvais lui faire une prise, comme je l’ai déjà fait avec un garçon entreprenant.

— Bon, dit Marie. Tu réagis bien. Méfions-nous de Serge quand il a bu. Je préfère garder le silence. Si nous en parlons, il ne viendra plus ici, mais Denise non plus. J’aime bien Denise. Guy et toi l’aimez aussi. Il vaut mieux ne rien dire, même à Guy qui serait tenté de le répéter à Denise. À mon avis, il ne se frottera plus à toi. C’est l’alcool qui le transforme. Il a un penchant pour les femmes, celles de ton genre, nous le savons. Tu as un physique voisin de celui de sa bonne. Qu’il te fasse des avances est normal s’il n’exagère pas. Se déclarer n’est pas une faute. Tu l’as rejeté nettement. C’est seulement s’il continue qu’il faut s’inquiéter. Ne jugeons pas à la légère. Tu as un bon niveau en judo. Je suis heureuse que cela te permette de te défendre. Si Denise l’apprend, elle va se faire du souci et je ne sais pas ce qui en résultera. Ne compliquons pas sa vie. Elle a déjà assez de problèmes avec lui. Elle a une bonne influence : elle le modère. On lui en parlera s’il recommence.

_

Marie est frappée par la façon dont Zoé s’est débarrassée de Serge. Elle a crié qu’elle n’en voulait pas. Cela a suffi. Elle n’a pas eu à se battre, comme elle. Pourquoi a-t-elle été violée, et pas Zoé ? C’est simple. Elle le comprend maintenant. Elle n’a jamais rien dit à Serge, jamais dit non fermement, comme Zoé. Si elle avait réagi comme Zoé, elle n’aurait pas été violée. Elle en est persuadée. Claire lui avait dit autrefois qu’André disait d’engager le dialogue, et elle s’est murée dans le silence. Elle est fautive. Serge n’est pas un violeur. Il est innocent. Il ne l’a jamais beaucoup malmenée. Le viol n’est que dans son imagination à elle. Il s’est mépris. Il a cru qu’elle était consentante. Comment aurait-il su qu’elle ne voulait pas ? Il a tellement l’habitude que les femmes lui cèdent ! Elle se remémore les scènes avec Serge. Il jouait avec elle, cherchait la relation sexuelle, mais n’utilisait pas toute sa force. Quand elle le désactivait, il prenait le parti d’en sourire. Elle ne le blessait pas, comme une femme qui accepte. Serge n’est pas un violeur. Elle a cru être violée. Que peut penser Serge d’elle ? Au lieu de lui dire de s’arrêter, comme a fait Zoé, elle lui a fait mal avec son coup de genou. Elle ne voulait pas de relation sexuelle dans ces conditions, mais elle a été injuste avec lui. Ils ne se sont pas compris. Serge est son ami. Il ne mérite pas qu’on dise du mal de lui. Désormais, elle en dira beaucoup de bien.

_

— Quand Serge a voulu de toi, dit Marie à Zoé, tu étais bien presque nue pour le recevoir.

— Oui, Madame Marie. Je n’avais pas grand-chose sur moi. Je m’étais mise à l’aise pour travailler.

— Il a dû penser que tu étais d’accord. Il est naturel qu’il ait eu envie de toi. Tu es belle, jeune, désirable. Tu as tout pour exciter un homme.

— Oui, Madame Marie. Il n’y a pas que lui pour me désirer. Beaucoup d’hommes me cherchent.

— Quand tu lui as dit non, il t’a respectée. Un violeur aurait continué. Serge n’est pas un violeur. Sa tentative de viol n’en est pas une. Il ne faut pas calomnier Serge.

* ° * ° *

_

Marie a l’habitude d’aller aux réunions des professeurs d’anglais, quand elles n’ont pas lieu trop loin. Elle y rencontre Hélène.

 

— Je suis Marie, la femme de Guy que vous avez connu avant moi. J’ai reconnu votre nom à votre badge. Vous n’êtes plus en relation avec lui.

— C’est exact, dit Hélène. Nous n’avons plus de relations.

— Vous pourriez les reprendre, dit Marie.

— Jamais, dit Hélène. Après ce qu’il m’a fait, c’est impossible.

— Ah ?

— Ma petite Dame, dit Hélène, quand un homme essaye de vous discréditer auprès de son mari en disant qu’il est votre amant, alors que ce n’est pas vrai et que le mari a la preuve que sa femme est pure, vous voudriez que j’aie des relations avec cet individu ? J’ai cru que Guy était quelqu’un de bien, comme vous le croyez peut-être encore. Je sais maintenant qu’il ne vaut pas tripette et je vous plains d’être avec lui. Séparez-vous de lui avant qu’il ne soit trop tard. N’importe quel autre homme vaut mieux que lui. Je vous ai dit ce que je pense. Vous pouvez passer votre chemin. Tant que vous restez avec lui, je ne vous fréquente pas.

* ° * ° *

 

 

24 Le drame

* ° * ° *

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Avant les vacances 1979, Marie accouche d’une petite fille, Marguerite. Pendant la fin de la grossesse et les congés qui suivent, Serge remplace Marie au lycée Sud. Guy est heureux d’avoir un fils et une fille. Il s’en occupe beaucoup.

Comme pour le petit Marc, Marie se remet très vite et peut de nouveau rentrer dans ses robes. Y ayant pris goût, elle se remet au judo. Elle monte rapidement dans la hiérarchie et obtient plusieurs ceintures. Elle s’entraîne avec Zoé qui n’est pas aussi douée, mais n’est pas mauvaise non plus, car elle a continué à progresser pendant la grossesse de Marie, ce qui la met presque au même niveau.

Les vacances se passent sans heurts et débute une nouvelle année scolaire. Guy fabrique des logiciels informatiques, explique à Zoé les mathématiques et la physique, et travaille avec Denise à la rédaction de cours communs. Les deux couples sont souvent l’un chez l’autre. Marie et Serge se côtoient, mais se parlent peu.

Claire est toujours sans enfant. Marie, bien remise de l’accouchement de Marguerite est prête à aller rencontrer André pendant les vacances d’été.

En mai 1980, Marie doit aller à une réunion pédagogique, qui a lieu à 2 ou 3 heures de route. Elle pense prendre la vieille voiture. Elle en parle à Denise au téléphone :

 

— Demain, je ne serai pas là, dit Marie. Je laisse les enfants à Guy et à Zoé.

— C’est Zoé qui va s’en occuper ?

— Guy sait donner à manger à la petite et changer les couches, dit Marie. Il sait tout faire.

— Ce n’est pas Serge qui saurait, dit Denise. Où vas-tu ?

— À la réunion annuelle des anglicistes, dit Marie. Je prends la voiture. Guy n’en a pas besoin. Je partirai en début de matinée pour être là-bas à 10 h. Je serai de retour en fin de soirée. Ce ne sera pas trop long pour Guy.

— Il me semble que Serge y va aussi, dit Denise. Je lui demande... Il y va. Il va te conduire. Ce n’est pas la peine de prendre ta voiture. Serge aime les femmes, mais il ne les viole pas.

— Je sais, dit Marie. Il a le désir de ne pas violer. Même quand il a bu et qu’il est brusque, il arrive à se tenir. Il ne va qu’avec les femmes qui le laissent faire. Ses amours sont innocentes. Guy a tort d’avoir de la réserve sur son caractère. Je ne le critique pas. C’est sa nature, celle d’un homme actif, et je suis sûre que les femmes qu’il fréquente sont heureuses avec lui. Tu as un bon mari et beaucoup de femmes t’envient. Il t’est attaché. Il dit du bien de toi. Tu lui conviens bien. Tu as la rapidité qui me manque, nécessaire pour le suivre. Vous êtes bien appariés. Tu préfères Guy, mais Serge a d’immenses qualités. Pendant mes maternités, Serge a très bien fait progresser mes élèves. C’est un très bon professeur, même s’il trouble un peu les filles. J’en ai qui se sont mises à travailler pour lui faire plaisir. C’était inespéré. Il a eu une bonne influence sur elles. Quelqu’un qui sait se faire aimer est utile.

— Serge arrive toujours à obtenir ce qu’il veut, dit Denise, surtout des femmes, évidemment. Il sait faire travailler les autres.

— Toi aussi ?

— Moi et la bonne, dit Denise. Elle réagit comme tes élèves.

Denise s’imaginait que Marie avait du mal à comprendre Serge. Au contraire, elle voit Serge comme elle, et ne le dénigre pas. Elle est touchée par le compliment adressé à Serge. Marie culmine dans son estime.

— Tu es gentille, dit Denise. Je pense que tu juges bien Serge. Je ne peux pas être seule à l’aimer : il est tellement brillant. Il faut savoir partager. Je ne crains que les femmes jalouses qui ne supportent pas le partage. Ce n’est pas ton cas. Demain, tu n’auras pas à te fatiguer, et tu vas être dans une voiture presque neuve. Quand je suis avec lui, il ne me laisse jamais le volant. Guy te laisse conduire.

— Et même, il préfère que je conduise, dit Marie ou que ce soit Zoé. Il dit qu’il peut voir le paysage et que les femmes conduisent bien. Je ne veux pas déranger Serge.

— Penses-tu ! Il passe chez toi vers 7 heures, dit Denise. Cela te va-t-il ?

— Très bien, dit Marie. Chacun son tour. À la prochaine occasion, je prendrai ma voiture.

 

Marie a assimilé la leçon de Zoé. Elle sait maintenant qu’il faut exprimer clairement son refus, parler pour ne pas être violée par Serge. Elle n’a aucune raison de se méfier. Il suffit de se faire comprendre, de suivre l’exemple de Zoé. Elle est aussi capable que sa bonne d’écarter le danger. Elle ne commettra plus l’erreur de laisser Serge dans l’incertitude sur ce qu’elle pense. Elle accepte sans aucune réticence de l’accompagner. Elle irait plus loin. Si un jour, Serge lui demande gentiment, elle est disposée à ne rien lui refuser, car elle prend la pilule en attendant d’aller voir André. Elle fera son possible pour qu’il mette un préservatif, et elle ne le provoquera pas.

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Marie part avec Serge. La voiture s’écrase sur un mur. Ils sont tous les deux tués net dans l’accident. La presse locale en fait état. D’après des témoins, la voiture roulait très vite. Un pneu était dégonflé, ce qui a pu déséquilibrer la voiture.

Denise et Guy sont très affectés par ce drame. Ils ont les enfants et leurs métiers pour oublier. Selon la volonté de Marie, elle est incinérée sans cérémonie et ses cendres dispersées.

* ° * ° *

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Au lycée Sud, ce drame est le sujet de toutes les conversations. Tous ont un bon souvenir de Marie. Guy reçoit les condoléances sincères de ses collègues. Les langues se délient aussi sur Serge. On évoque des frasques qui finissent par parvenir aux oreilles de Guy. Serge allait chez la femme du censeur. On les voyait parfois ensemble. Elle était en pleurs à l’enterrement de Serge. Guy s’en fait l’écho auprès de Denise :

 

— Je vais te faire de la peine. On parle de Serge au lycée Sud.

— Que dit-on ?

— Il paraît que Serge avait une liaison au lycée, dit Guy.

— Une liaison ?

— Avec la femme du censeur, dit Guy. Elle est inconsolable et le pleure ouvertement.

— Je croyais que la bonne lui suffisait en plus de moi et qu’il ne s’affichait pas, dit Denise. Qu’est-il allé chercher là ? Je le croyais plus discret.

— Il avait envie d’aventure, dit Guy. La femme du censeur est une écervelée, mais elle a un physique attirant. Serge savait parler. Elle a dû lui tomber dans les bras. Si son chagrin n’avait pas explosé, personne ne serait au courant.

— Je suis bien obligée d’en prendre mon parti, dit Denise. Tu as bien fait de m’en parler. J’ai reçu une fois ton censeur et sa femme. Nous sommes allés chez eux. Serge parlait et elle regardait. Elle était belle. Je n’ai rien vu d’autre. S’ils s’aimaient, il était normal qu’ils aillent ensemble.

— Il paraît qu’il allait chez elle dans la journée, dit Guy, quand son mari était au bureau. Il le faisait discrètement, mais c’est difficile de se cacher dans un lycée où il y a des yeux partout. Il a été vu plusieurs fois, et la relation avec les pleurs a été faite. Les gens parlent.

— J’ai la chance de ne pas travailler dans ton lycée, dit Denise. Espérons que les vagues n’iront pas jusqu'à moi. Personne n’a fait de remarque sur le fait que Marie était avec Serge ?

— Non, dit Guy. Il était logique qu’ils prennent la même voiture.

— Moi, je n’ai pas la conscience tranquille, dit Denise. C’est moi qui ai arrangé le voyage. Pourras-tu me pardonner ?

— Tu es folle de te culpabiliser, dit Guy. Tu n’y es pour rien. Marie a librement choisi d’aller avec Serge. Tu ne pouvais pas savoir.

* ° * ° *

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Le lendemain, le drame se poursuit au lycée Sud. La femme du censeur se suicide. Elle laisse un mot. Il est trouvé par la femme de ménage qui, affolée, s’enfuit à la salle des professeurs pour demander du secours. Elle y abandonne le mot qu’un professeur s’empresse de photocopier pour le donner à tout le monde.

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Je suis responsable de la mort de Serge. C’est moi qui ai dégonflé le pneu de sa voiture. J’étais furieuse. Il venait de me dire que cette garce de secrétaire était plus désirable que moi. Je demande à Dieu de me pardonner.

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Guy en obtient un exemplaire et le montre à Denise.

 

— La femme du censeur s’est suicidée, dit Guy. Regarde le mot qu’elle a laissé. Tout le monde ne parle que de cela au lycée.

— Elle a dégonflé un pneu ! Ma voiture était sabotée ? J’ai fait une course avec elle, le soir précédant, avant que Serge la prenne, dit Denise. Je n’ai rien remarqué d’anormal.

— Si le pneu est bien dégonflé, dit Guy, il chauffe et se dégrade vite. Il y a crevaison. Si le pneu n’est qu’un peu dégonflé, il chauffe, s’use plus vite, mais on ne remarque rien. C’était sans doute le cas.

— Elle se croyait coupable, dit Denise, mais ne l’était pas.

— C’est probable, dit Guy. Elle n’était pas tout à fait normale.

— Qui est l’autre conquête de Serge ?

— La secrétaire ? Celle du proviseur, dit Guy. Elle est belle, mais n’est pas maligne. Il n’est pas certain qu’il allait avec elle.

— Il aimait les débiles, dit Denise. Je suis en bonne compagnie. Je me remettrai d’avoir perdu Serge. Il sera difficile à remplacer, mais tu es plus à plaindre que moi. Marie était si gentille. Elle était comme moi : elle pardonnait à Serge ses amours extérieurs. Elle l’aimait.

* ° * ° *

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La police fait son enquête. Les experts estiment que la voiture roulait bien au-dessus de la vitesse limite, que le seul pneu dégonflé était en roue de secours, les quatre autres étant en bon état. Le conducteur a perdu le contrôle de la voiture en terminant une manœuvre de dépassement à trop vive allure. Ils rejettent toute la responsabilité de l’accident sur celui-ci. La femme du censeur était dépressive. L’affaire est classée.

* ° * ° *

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En juin 1980, le proviseur du lycée Sud demande à Denise de passer prendre les affaires de Serge qui restent au lycée. Elle rapporte le tout chez elle dans les sacoches de son vélo.

Le lendemain, Denise appelle Guy au téléphone.

 

— J’ai quelque chose à te montrer, dit Denise.

— Me dis-tu ce que c’est ?

— Je préfère que tu voies, dit Denise.

— Viens chez moi, dit Guy.

— Il pleut et je suis à vélo, dit Denise. C’est plus facile pour toi avec ta voiture. Viens ici.

— Avec les enfants ?

— Non, dit Denise. C’est mieux sans eux.

— Je les confie à Zoé et j’arrive, dit Guy. Je ne peux pas savoir ?

— Non. Viens, dit Denise.

Un quart d’heure suffit à Guy pour arriver chez Denise.

— Je suis passée hier à ton lycée, dit Denise. Voilà la lettre que j’ai trouvée au milieu des affaires de Serge, entre des bouteilles d’alcool et des cigarettes, dans une boîte remplie de lettres d’amour de ses conquêtes. Il y en a beaucoup, de femmes que je connais et d’autres dont j’ignorais l’existence. Lis. Elle est de la rentrée des classes 1978. Elle n’est pas signée, mais c’est l’écriture de Marie. Depuis hier, j’hésite à te la montrer. Elle met en cause mon mari, toi et moi indirectement. Elle va te causer du chagrin. Je crois que connaître la vérité est préférable.

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Je te maudis de m’avoir plusieurs fois violée en profitant abusivement des circonstances. Ta seule excuse est que tu ne t’en es peut-être pas rendu compte. J’aime mon mari plus que tout. Je suis déshonorée.

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— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Tous simplement que Serge a violé ta femme sous l’effet de l’alcool, dit Denise.

— C’est incroyable, dit Guy. Quand ?

— D’après la date de l’enveloppe, dit Denise, cela correspond au séjour en Angleterre avec lui.

— J’ai du mal à le croire, dit Guy. Je suis effondré. Je n’ai jamais pensé qu’elle pouvait être violée par Serge.

— Il faut bien l’admettre, dit Denise. C’est une tragédie. Le grand fautif est l’alcool. S’il ne s’est rendu compte de rien, c’est qu’il avait bu.

— Ne t’es-tu jamais douté qu’il allait avec toutes ces femmes ?

— Oui et non, dit Denise. Il a connu des femmes avant et après moi. Je ne me suis jamais refusée. Il se dispersait un peu, mais je ne pensais pas qu’il irait du côté de Marie. Ce n’était pas son genre. Tel que je le connaissais, cela ne me semblait pas possible, sauf s’il avait bu, ce qui était le cas. Manifestement, Marie ne l’a pas accepté s’il était saoul. Il a dû la forcer. La lettre de ta femme est la seule qui ne soit pas d’amour, la seule qui détonne dans l’ensemble. Comme Marie n’était manifestement pas consentante, je ne l’excuse pas. Qu’il aille avec celles qui le voulaient bien : d’accord ; mais qu’il viole : non ! Marie était la gentillesse même. Elle n’a pas su ou pas pu lui résister. Il devenait brutal avec l’alcool. Je comprends pourquoi elle s’est mise au judo.

— Marie m’avait dit justement qu’il buvait quand ils étaient en Angleterre, dit Guy. Étais-tu au courant ?

— Oui, dit Denise. Il savait que je n'aimais pas le voir boire. Il ne buvait pas quand il était avec moi. Il devait boire quand je n’étais pas là. Il avait des bouteilles au lycée. Il devenait agressif quand il avait bu. C’est dans l’excitation qu'il s'est attaqué à Marie. Je ne vois pas d’autre explication.

— Marie m’avait parlé d’un triste sire qui l’avait attaquée, dit Guy. Elle s’était défendue.

— Quand Serge est revenu, il avait des griffures, dit Denise. C’est lui le triste sire.

— Et le triste sire avait bu, dit Guy. C’est certainement lui.

— Serge était convenable en temps normal, dit Denise. Pourquoi s’est-il mis à boire ? Qui l’a poussé à la boisson ? Pourquoi les gens nous offrent-ils toujours à boire ? Il prenait les verres qu’on lui tendait. J’aurais dû lui interdire fermement. Il les remplissait exagérément.

— Tu n’es pas responsable de son penchant, dit Guy.

— J’aurais dû le faire désintoxiquer, dit Denise. J’ai hésité avant de te montrer cette lettre. J’avais peur que le souvenir de Marie soit terni, et je ne tiens pas à ce que cette affaire s’ébruite, car Damien ne doit pas savoir et garder une bonne image de son père. Je pense à détruire cette lettre. Il y a une autre de Marie, postérieure, qui tempère la première.

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Mon ami,

J’ai été trop dure avec vous dans la lettre que je vous ai envoyée dernièrement. Vous avez des excuses pour ce que vous m’avez fait. Vous buviez, ce qui troublait votre jugement. Vous pensiez qu’une amie pourrait comprendre vos désirs. Je n’ai pas été à la hauteur de notre amitié. J’aurais dû faire l’amour avec vous, comme vous le souhaitiez, sans résister. Guy me l’autorisait, mais c’était plus fort que moi : je ne pouvais pas. Je ne vous aime pas assez, et j’ai tort. Ne m’en voulez pas de mes répulsions.

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— C’est Marie, dit Guy. Elle pardonne à Serge.

— Oui, dit Denise. Elle est même allée plus loin. Elle m’a dit dernièrement que Serge n’était pas un violeur. Elle ne serait pas partie avec lui si elle avait eu peur de lui.

 — Marie n’aurait pas donné son avis favorable sur Serge sans l’avoir jugé. Au bout de 4 ans de vie commune, je commençais à la connaître. La raison la guidait. Elle ne se trompait pas facilement. Elle a dû réfléchir longtemps, car l’affaire remonte à plus d’un an, mais Serge était pardonné. Pas de doute là-dessus. Marie était une femme exceptionnelle. Elle affrontait les difficultés sans mesurer sa peine. Léa était dure pour elle-même par amour. Marie l’était par raison. Elle payait de sa personne quand elle avait à accomplir une de ses idées. Elle était prête à soulever des montagnes pour donner un enfant à Claire, à se sacrifier pour garder Zoé, à défendre un élève contre l’injustice. Elle me disait, comme à toi, du bien de Serge, sachant que j’étais réservé. Pour elle, c’était une injustice de maltraiter Serge. Je l’avais senti. Ces derniers temps elle me disait qu’elle jouissait de la vie, qu’elle était heureuse, sereine, comme jamais. Elle avait surmonté ses viols et entièrement pardonné à Serge. J’admire Marie d’avoir su pardonner, d’avoir appris le judo pour renforcer son courage, d’avoir retrouvé son équilibre après une dure épreuve. Elle savait réagir, ne pas s’enfermer dans des coutumes ou des lamentations stériles. Il n’empêche que sa première lettre atteste qu’elle a été violée. Je la plains d’avoir subi cela. Si elle me l’avait dit, je ne sais pas ce que j’aurais fait. J’aurais interdit ma maison à Serge.

— Elle a préféré tout assumer elle-même, dit Denise. Cela ne devait pas être facile. Si elle n’a rien dit, c’est en pensant à moi, pour ne pas m’interdire ta maison.

— C’est probable, dit Guy. Elle a voulu te ménager. Dire du mal de Serge rejaillissait sur toi. Comme Marie a pardonné à Serge par la suite, je le pardonne aussi. Nous ne connaissons pas ses raisons, mais elles sont certainement bonnes. Son jugement me suffit. Pardonne-le aussi. Marie l’aurait souhaité.

— Oui, dit Denise. J’ai aimé Serge. Je l’aime encore pour ses qualités. Il m’aimait à sa façon, parce que je tenais sa maison. Sans l’alcool, il n’aurait pas fait de mal. Beaucoup de femmes l’aimaient. C’est normal. En dehors de Marie, personne ne s’est jamais plaint de lui. Les lettres d’amour qu’il a reçues sont attendrissantes. Que des louanges ! Il a répandu le bonheur autour de lui en évitant les maris jaloux. Il était si merveilleux en société. Tu ne bois pas, toi. Tu n’as pas cette faiblesse. C’est cela qui a tué Marie.

— Il ne voulait pas se tuer, ni tuer Marie, dit Guy. Nous avons tous des faiblesses. Je suis sûr que Marie pardonne cela aussi. C’était un accident involontaire.

— J’aurais dû me marier avec quelqu’un comme toi, dit Denise. Tu brilles moins, tu es effacé, mais tu es solide. Je t’ai toujours aimé au moins autant que Serge, même si je l’ai plus recherché que toi.

— J’étais disponible quand tu t’es mariée, dit Guy. Tu ne m’as pas demandé.

— Tu étais loin, dit Denise. Tu m’as déjà dit que tu aurais dit oui.

— Oui, dit Guy. Avant de connaître Marie.

— Tu la mets au-dessus de tout.

— Oui, dit Guy. Je n’ai rien à lui reprocher. Mais je t’aimais bien et je t’aime encore.

— Je ne t’en veux pas de l’aimer plus que moi, dit Denise. Je l’aimais aussi beaucoup. J’étais heureuse de vous voir ensemble.

— Je reconnais là ta gentillesse, dit Guy. Je t’admire de ne pas être jalouse. Être avec toi me réconforte. Je pense à toi quand je ne pense pas à Marie, quelquefois à Claire, mais elle est loin.

— N’oublie pas les enfants, dit Denise.

— Je n’oublie pas, dit Guy. J’en ai deux en plus d’Élise, et toi un. Le petit Damien va-t-il bien ?

— Oui, dit Denise. Il ne réclame plus son père. Il se porte bien. Et les tiens ?

— Marc est assez perturbé de ne plus avoir sa mère, dit Guy. Il me demande toujours pourquoi elle n’est pas là. Zoé le console. La petite Marguerite se rend moins compte... Comment vont tes beaux-parents ?

— Mon beau-père est triste, dit Denise. Ma belle-mère est devenue hystérique avec moi. Elle dit que c’est moi la responsable de l’accident.

— C’est invraisemblable, dit Guy. Tu n’y es pour rien.

— J’ai poussé Marie à aller avec Serge, dit Denise. Je suis responsable de sa mort.

— Tu n’es pas responsable, dit Guy. Tu ne vas pas suivre l’exemple de la femme du censeur. J’aurais fait comme toi. Ta belle-mère te reproche-t-elle cela ?

— Pour elle, dit Denise, il n'était pas heureux avec moi, ce qui le poussait à boire.

— L’accident est-il dû à la boisson ?

— La police a donné les résultats de l’autopsie, dit Denise. Ne les as-tu pas eus ?

— Seulement pour Marie, dit Guy.

— Il y avait de l’alcool dans le sang de Serge, dit Denise.

— L’alcool a dégradé la raison de Serge et a tué Marie, dit Guy. Ta belle-mère va-t-elle se calmer ?

— Je l’espère sans y croire, dit Denise. Elle ne m’a jamais pardonné de lui avoir pris son fils. Serge faisait tout bien et moi tout mal. J’évite de la rencontrer. Mon beau-père est plus gentil. Il essaye d’arrondir les angles.

— As-tu assez d’argent ?

— Je tire le diable par la queue à cause des frais d’enterrement, dit Denise. Serge ne voulait pas être incinéré. Ma belle-mère a exigé un grand tralala et un nombre phénoménal d’invités. Ils ont fait la fête dès qu’ils se sont mis à boire. Toutes mes économies y sont passées. Je préfère disparaître comme Marie, discrètement.

— Nous n’avons pas le culte des ancêtres, dit Guy, et nous nous débarrassons des morts. C’est pourtant un paramètre qui distingue l’homme des animaux. Nous ne sommes pas dans la norme.

— La norme m’a ruinée, dit Denise. La voiture était pratique pour aller au lycée Ouest. L’assurance ne me donne rien, mais je me débrouille. Je roule à bicyclette.

— Je ne vais pas te laisser tomber, dit Guy. J’ai promis à Marie de t’aider en cas de besoin. Je te fais un chèque pour t’acheter une voiture.

— Si tu te prives pour moi, dit Denise, cela me gêne. Ta voiture n’est plus toute neuve.

— Elle roule très bien, dit Guy. Je ne me prive pas du tout. J’ai de l’argent à ne pas savoir qu’en faire.

— Tu m’en diras tant, dit Denise. Es-tu vraiment riche ? Quand je t’ai connu, tu n’avais pas un sou. As-tu fait un héritage ?

— C’est l’héritage de Marie et de Paule, dit Guy.

— En dehors des vêtements de Marie et de votre grand appartement loué à bas prix, dit Denise, vous n’aviez pas l’air de rouler sur l’or.

— Marie ne dépensait pas la moitié de son traitement de professeur, dit Guy. Elle n’avait pas de besoins. Elle était encore plus économe que toi. Elle ne voulait jamais rien, ni fleur, ni bijou, ni fard, ni parfum.

— Une perle, dit Denise.

— Oui, sans perle sur elle, dit Guy. Ne s’occupant que de son travail et de ses proches. Elle a des revenus énormes qui me reviennent maintenant.

— D’où ces revenus viennent-ils ?

— De ses photos, dit Guy.

— Les photos rapportent tellement ? Je trouve Marie assez belle sur ses photos, avec son visage retouché, mais il y a de nombreuses filles très belles, et à mon avis plus belles qu’elle : ne serait-ce qu’Odile dont tu m’as montré la photo prise par Joël. Elle a de la poitrine non artificielle. Pourquoi la choisir, elle, et pas les autres ?

— C’est Paule qui a tout organisé, dit Guy. Sans elle, les photos n’auraient rien rapporté. J’ai étudié ce que m’a laissé Paule. Elle a fait un travail énorme de promotion. Elle a fourni des photos dont les magazines avaient besoin. Le travail était tout mâché. C’est elle qui s’est placée. Elle a joué sur le fait que ceux qui choisissent prennent ce qu’ils ont sous la main plutôt que de chercher ailleurs quelque chose d’équivalent. Elle a doublé tout le monde avec sa façon de faire. Les premières séries en ont appelé d’autres et de pays à pays on s’est copié. Paule était toujours là pour fournir ce qu’on cherchait. Cela dure encore. Paule m’a montré comment faire.

— Marie n’est plus là, dit Denise. Tout va s’arrêter. Elle ne va plus poser.

— Cela peut encore durer, dit Guy. Paule a gardé toutes les photos et n’a jamais donné d’exclusivité. En plus, le stock est énorme. Directement, les poses pour les vêtements sont de petites sources de revenus, car les photos qu’on en tire sont exploitées pour des publicités ordinaires. Souvent, le mannequin n’est là que pour porter. On lui coupe la tête, les jambes ou les deux à la fois au moment des tirages et la publicité ne dure qu’une saison ou une semaine. Avec un bon photographe, cela fait aussi de belles photos, avec de beaux vêtements et de belles poses qui rentrent dans des séries. Cela se vend cher, car ce n’est plus de la publicité. C’est de l’art, en grand format sur papier glacé. Paule a tout classé et sélectionné ce qui se vend. Je peux fournir très longtemps et la demande ne faiblit pas. Le mélange des photos de toutes les années est possible. Marie n’a pas changé de look. Certains magazines remplissent un numéro avec uniquement une série de Marie. Une photo se vend déjà cher et la série vaut une fortune quand on arrive à la placer.

— Fais-tu aussi bien que Paule ?

— Presque, dit Guy. Elle m’a montré le chemin. C’est elle qui a eu l’idée et qui a réalisé. C’était une vraie femme d’affaires. Je continue seulement sur sa lancée et ce que j’ai étudié avec Blanche me sers beaucoup.

— Quelle formation avait-elle ?

— Elle était comptable avant de se marier avec le père de Marie, dit Guy. Il ne voulait pas qu’elle travaille. Elle s’est arrêtée à ce moment-là.

— C’était quelqu’un de remarquable, dit Denise.

— Oui, dit Guy. Je n’ai pas tout dit. Le revenu direct des photos est important, mais le revenu indirect l’est encore plus.

— Explique, dit Denise.

— L’argent a été placé par Paule, dit Guy, et bien placé d’après moi. Elle a augmenté son capital de près de 10% chaque année en moyenne et en francs constants. En 8 ans, on multiplie par 2.

— Francs constants ?

— C’est simplement pour dire que l’inflation est déduite, dit Guy. Il y en a aussi en autres devises. J’hérite avec les enfants. Paule a fait encore mieux. Je viens seulement de m’en rendre compte ces jours-ci. J’ai eu la visite de plusieurs enquêteurs. Ils cherchent à savoir si Marie s’est suicidée ou si c’est un meurtre. Ce n’est pas le cas, ce qui me semble manifeste.

— J’écoute la suite, dit Denise.

— Paule a pris des assurances sur la vie sur ma tête et celle de Marie avec des capitaux difficiles à rapatrier à cause du fisc, dit Guy. Cela permettait de disposer d’un capital détaxé au bout d’une dizaine d'années. Marie et moi avions passé des visites médicales pour évaluer notre santé. La mort par accident de Marie me met à la tête d’un capital énorme, disponible dès que l’enquête sera close. Paule n’avait lésiné ni sur les primes, ni sur le nombre d’assurances qu’elle avait souscrites pour nous. Je suis très riche.

— Tu peux t’acheter plusieurs voitures ?

— Je peux m’acheter plusieurs grandes maisons, dit Guy.

— Ce n'est pas mal ! Tout cela est-il légal ?

— Parfaitement légal, dit Guy. Je n’ai rien trouvé d’anormal. Tout a été payé au fisc. Je vais placer tout cela.

— Ici, dit Denise, personne ne parle des photos de Marie. Personne ne les voit.

— Elles sont noyées au milieu de tas d’autres choses, dit Guy. On ne fait pas attention que le modèle qu’on voit sur un prospectus est une personne qu’on connaît. Moi-même, je ne la vois pas toujours. Les couleurs et les reproductions des publicités ne sont pas fidèles. Les photos sont allongées ou raccourcies, ce qui déforme les corps. Avec les retouches du visage, elle est méconnaissable.

— Tu dis que tu me paies une voiture, dit Denise.

— Pour moi, dit Guy, c’est une broutille. Je te fais un chèque.

— Pourquoi me fais-tu un si beau cadeau ? Je ne le mérite pas, dit Denise.

— Je t’aime encore, dit Guy. Veux-tu m’épouser ?

— Veux-tu m’acheter ?

— Je veux réparer une erreur du passé, dit Guy. Tu aurais dû te marier avec moi. Nous pouvons le faire maintenant.

— Malgré l’ombre de Marie ?

— Si Marie nous voit, dit Guy, je suis certain qu’elle est d’accord.

— C’est probable, dit Denise. Je me mets avec toi. J’y perds la voiture neuve.

— La nôtre n’est qu’à peine rouillée, dit Guy. J’ai vérifié la mécanique.

— Si c’est toi qui fais les réparations, dit Denise, j’ai confiance.

— Si je la donne dans un garage, dit Guy, je ne sais pas si c’est bien fait. Marie ne jurait que par cette voiture. Elle n’est plus cotée, mais elle va durer encore un an ou deux. Je suis à deux pas du travail et des magasins. Prends-la quand tu en as besoin.

— À ta vieille voiture, dit Denise, tu ajoutes une femme d’occasion.

— Une très bonne occasion, dit Guy. Je suis certain que les enfants vont être heureux avec toi. Ils vont avoir deux mères avec Zoé. Tu t’entends bien avec elle.

— Le mien aura un vrai père, dit Denise, comme il n’en aura jamais d’aussi bon. N’attendons pas pour nous mettre ensemble. Je m’installe chez toi et je liquide mon appartement. Ma bonne n’est plus bonne à rien depuis que Serge est mort. Elle l’aimait énormément et ne supporte pas la séparation. Elle fait peine à voir. Je ne peux rien pour elle. Elle m’a demandé si elle pouvait partir ; elle a trop de souvenirs chez moi. Elle s’en va. Zoé est d’une autre classe. C’est presque une amie. Je prends la place de Marie et je mets mon fils avec le tien. D’accord ?

— Oui, dit Guy.

— Veux-tu que nous le fêtions ?

— Je ne suis pas un fêtard, dit Guy.

— C’était façon de parler, dit Denise. J’ai envie de quelque chose depuis des années. J’ai promis à Marie. Je dois le faire impérativement.

— Quoi donc ?

— Faire l’amour avec toi, dit Denise. Marie le voulait si elle partait.

* ° * ° *

_

À la fin de l’année scolaire, Thomas contacte Denise et lui demande s’il peut passer la voir. Denise prend l’avis de Guy :

 

— Thomas veut venir passer quelques jours ici. Es-tu d’accord pour qu’il vienne ?

— Tu vois qui tu veux, dit Guy. J’aimerais faire sa connaissance. Il y a de quoi le loger. Tu as le choix de la chambre.

— Tu sais qu’il est mon amant, dit Denise. M’autorises-tu à coucher avec lui ?

— Tu n’as pas besoin de mon autorisation. Je ne suis pas jaloux. Si tu m’accordes encore tes faveurs après lui, je patienterai.

— Je t’aime, dit Denise. Je t’aimerai encore plus après cela.

— Tu vois, j’y gagne. J’ai hâte de voir ce garçon qui d’après toi me ressemble. Maintenant que Serge est mort, vas-tu lui dire qu’il est le père de ton garçon ?

— Non, dit Denise, ce n’est pas possible. La vie de l’enfant en serait bouleversée, et Thomas ne serait plus libre de faire sa vie comme il l’entend. Je lui ai volé sa semence. Je suis une voleuse, mais je garde mon larcin. La solution actuelle est la meilleure. Maintenant, c’est toi qui joues le rôle de père et je vous confonds un peu.

— Serge se doutait-il qu’il n’était pas le père ?

— Il ne m’a jamais posé la question, dit Denise. Pour lui, c’était son fils, et il l’est devenu. C’était un bon père. Il n’a pas dû remarquer qu’il n’allait pas avec moi quand il a été conçu. Je lui ai dit assez tard que j’étais enceinte. Il ne devait pas comptabiliser les dates de ses relations avec moi.

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Quand Thomas est là, Guy sympathise vite avec lui. Ils ont des goûts communs et des formations voisines qui facilitent les rapports. Ils sont tous les deux enchantés de cette visite. Denise les met sur un plan d’égalité en ne cachant ni à l’un ni à l’autre qu’elle se partage entre eux deux. Elle est heureuse de la nouvelle amitié des deux hommes.

Une autre fois, pendant les vacances, Thomas est reçu une quinzaine de jours dans le chalet à la montagne. Le partage se fait de la même façon.

 

Fin de la première partie du roman : « Sans jalousie aucune. » par Jean Morly.

 

 

 

Sans jalousie aucune

 

 

Deuxième partie

 

Chapitres 25 à 47

 

Amour et partage

 

 

Roman

 

 

Jean Morly

<

 

 

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Introduction

 

Ce tome est la suite du roman « Sans jalousie aucune.», dont les 24 chapitres du premier tome se déroulent dans les années 1960 à 1980 environ, avec les personnages que l’on retrouve ici. Leur liste est en fin de roman.

 

Résumé de la première partie :

 

Paule belle-mère de Marie est morte depuis 2 ans. Marie, première femme de Guy, vient de mourir avec Serge, le mari de Denise, dans un accident d’automobile. Le veuf Guy et la veuve Denise, tous deux professeurs de lycée, se sont mis ensemble avec leurs enfants, dans le vaste appartement de Guy. Ils sont accompagnés par Zoé, la bonne, mais aussi amie très chère de Marie, sortie de la misère par celle-ci, et dont Guy est en train de parfaire l’éducation. Zoé a subi des violences dans sa jeunesse, ce qui l’éloigne des hommes, mais elle a été apprivoisée par Guy, avec qui elle est devenue intime, comme Marie le souhaitait. Très jeune, en 1968, avec Elsa, une copine connue sur les bancs du lycée, Guy a eu une fille : Élise, qui vit avec Emma, la mère d’Elsa, car le mari d’Elsa ne l’a pas acceptée. Denise aime Guy, mais aussi Thomas, et Guy n’a jamais renié ses amours anciennes, dont Emma, Renée, Léa, Blanche, Hélène, Odile et Camille font partie. On retrouvera aussi Urbain, un ami de Guy, et le couple de Claire et André, amis de Marie, qui ont du mal à avoir des enfants, même pas insémination artificielle. Yvonne vit isolée dans sa province avec son fils Yves, enfant non reconnu de Pierre et filleul de Guy.

La lecture de la première partie du roman n’est pas indispensable pour lire la seconde, bien qu’elle favorise la compréhension de points de détail.

 

 

 

25 Guy, Denise, Léa et Blanche

* ° * ° *

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À la rentrée 1980, Denise est dans la salle des professeurs quand elle remarque un nouveau professeur qui inscrit son nom sur un casier. Elle s’approche et voit : « Léa Trine, professeur d’allemand ».

 

— N’êtes-vous pas Léa qui a habité chez Nathalie ?

— C’est moi, dit Léa. Je viens de chez Nathalie. J’y étais hier, et je cherche à me loger ici. Savez-vous à qui s’adresser ?

— Le concierge centralise les bonnes adresses, dit Denise. Quel genre de logement cherchez-vous ?

— Il me faudrait un deux ou trois-pièces, calme et pas trop cher, dit Léa.

— Dans quel coin ?

— Pas très loin du lycée Ouest, avec un garage pour la voiture, dit Léa.

— Il y a dans mon immeuble un quatre-pièces de mon propriétaire, dit Denise. Il ne loue que sur recommandation, mais pas très cher. Je peux vous l’indiquer. Venir de chez Nathalie est un bon gage. Il est peut-être un peu loin. Je mets 15 minutes à pied.

— Pour moi, ce n’est pas loin, dit Léa. Comment avez-vous connu Nathalie ?

— Parce que je vis avec Guy et que je suis souvent allée, avant vous, dans sa chambre chez Nathalie, dit Denise. Il m’a tout dit de vous. Il sera content de vous retrouver. Avez-vous fini ici ? Allons-nous voir mon propriétaire ?

— Je suis en voiture, dit Léa. Êtes-vous à pied ? Montez avec moi. Vous me guiderez.

— Vous avez une belle petite voiture, dit Denise. Je n’en ai qu’une grosse. Vous avez dû la connaître. Guy l’avait déjà quand il était avec vous : celle de son oncle.

— Oui, dit Léa. Ma voiture aussi est une occasion. C’est mon frère qui me l’a vendue. Il en voulait une plus grosse. Il m’a fait un prix. Je n’ai pas encore tout payé, mais elle roule bien. Mon amie Blanche m’a appris à conduire.

— Guy se fera un plaisir de vous l’entretenir, dit Denise.

— Va-t-il bien ? Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, dit Léa.

— Il va très bien, dit Denise. Vous mangez avec nous ce midi. Nous serons peut-être un peu bousculées avec les enfants. Cela ne vous dérange-t-il pas ?

— Je ne veux pas abuser, dit Léa.

— Ce sera en toute simplicité, dit Denise. Guy sera là. Je vous conduis chez le propriétaire. Quand vous avez fini, vous prenez l’ascenseur pour monter au dernier étage. Nous habitons là-haut. Nous avons tout l’étage. J’entre avec vous pour vous présenter.

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Le propriétaire, connaissant Guy et Denise, ne fait aucune difficulté pour accepter Léa. L’appartement a des pièces très vastes et est beaucoup plus grand que ce qu’elle cherchait, une salle de bains disproportionnée, mais il lui convient par le loyer, moins élevé que ce qu’elle escomptait et par la proximité de Guy. Elle peut déjà mettre sa voiture au garage. Elle monte ensuite chez Guy qui vient lui ouvrir.

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— Bonjour, dit Guy à Léa. C’est une surprise. Entre donc. Tu n’as pas changé. Il paraît que tu t’installes ici ? Les beaux jours de chez Nathalie vont recommencer.

— Je m’installe, dit Léa. J’ai besoin d’acheter de quoi me meubler. Il faudra m’indiquer où se trouvent les magasins et la salle des ventes.

— Passez donc à table et servez-vous, dit Denise. Si j’ai bien compris, vous entrez dans un appartement vide.

— Je n’ai que ma télévision dans le coffre de ma voiture qu’il faudra m’aider à transporter, et mes affaires personnelles, dit Léa. Tout était fourni chez Nathalie. Je vais aller à l’hôtel.

— Le mieux est que vous vous installiez ici en attentant, dit Denise. La chambre d’amis est prête. Il y a un bon lit.

— Je ne veux pas vous gêner, dit Léa.

— Il n’y a pas de gêne pour nous, dit Denise. C’est grand ici. Vous pouvez vous isoler. Vous ne serez pas dépaysée ; Guy a repris les habitudes de chez Nathalie : propreté rigoureuse et pas de pollueurs. La gêne qui n’existait pas chez Nathalie est celle des enfants. Ils vont partout. Fermez la porte de votre chambre si vous voulez être tranquille.

— Tes meubles encombrent un garage, dit Guy. Tu peux en donner à Léa.

— C’est une bonne idée, dit Denise. J’ai de quoi vous meubler. Ce n’est pas la peine d’aller en acheter si ceux que j’ai vous conviennent. Je vous montrerai tout à l’heure.

— Je paye les meubles, dit Léa.

— Ils sont d’occasion. Je vous les donne, dit Denise.

— Je ne veux pas vous voler, dit Léa.

 

Guy intervient.

 

— Pour ne léser personne, je les ferai évaluer. Denise est généreuse, mais pas très riche.

— Je suis reçue comme une reine, dit Léa.

— Vous êtes une amie, dit Denise. Il est normal de vous aider.

— As-tu des nouvelles des membres de notre groupe, demande Guy ? Je sais qu’Hélène s’est mariée. J’avais envoyé un faire-part à Joël pour mon mariage. Il n’a pas répondu. Qu'est-il devenu ?

— Joël a semblé très fâché de te voir marié, dit Léa. Il a pesté contre toi en disant que tu l’avais abandonné. À la fin de l’année, il est parti sans laisser d’adresse.

— Et Vincent ?

— Il a envoyé une carte à la salle des professeurs, dit Léa. Il s’est marié en orient et il y est resté. Le proviseur a été content de ne plus avoir un professeur qui faisait de la propagande politique pendant ses cours. Renée a disparu, nommée ailleurs. Odile n’a pas bougé. Elle reste seule. Blanche est maintenant ma plus grande amie. C’est avec elle que je choisis maintenant mes vêtements. Elle a été formidable avec moi. J’avais un problème de discipline dans mes classes. Elle m’a conseillé et je ne suis plus chahutée.

— Quelle est sa méthode, dit Denise ?

— Il faut prévenir le chahut, dit Léa. Il faut punir des individus quand ils se laissent prendre et ne pas punir toute une classe d’un seul coup pour ne pas se la mettre à dos. Quand on remarque une anomalie sans trouver le coupable, il faut avertir que si on retrouve la même anomalie avec le coupable, il sera très sévèrement puni. Par exemple, si on reçoit de la craie ou une boule de papier, il faut informer que si on voit un lanceur, il ira en retenue. En ne laissant rien passer et en étant ferme au début, ils ne bougent plus. Je ne savais pas ce qu’il fallait faire quand j’ai commencé à enseigner. Blanche a eu le courage de m’en parler, alors que tout le monde faisait le mort.

— Je reconnais que je faisais partie de ce monde, concède Guy. Sa méthode est celle que j’utilise.

— Je ne la connaissais pas, dit Léa. Blanche m’a aussi entraînée à la conduite automobile, comme elle a fait pour toi. Nous nous voyons souvent. Elle a demandé à être nommée ici. Cela m’a décidée à le faire aussi.

— Comment vont ses parents ?

— Ils étaient de plus en plus invalides, dit Léa. Ils sont morts tous les deux à la fin de l’année dernière. Blanche est beaucoup plus libre.

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À la fin du repas, Guy devant aller au lycée, Denise est seule avec Léa.

 

— Vous avez de beaux enfants, dit Léa. Quel âge ont-ils ?

— La petite a un an et les aînés ont trois ans, dit Denise.

— J’aime les enfants, dit Léa. Pendant que vous m’hébergez, je voudrais m’occuper un peu d’eux. Est-ce possible ?

— Bien sûr… Pourquoi Blanche a-t-elle demandé son changement pour ici ? Vous étiez amoureuse de Guy. Blanche devait l’être aussi. Ne serait-ce pas la raison de votre venue ici ? Êtes-vous toutes les deux encore amoureuses ?

— Nous ne voulons pas vous déranger, dit Léa. Voir Guy de temps en temps nous suffit. Guy a sa vie familiale. Nous ne voulons pas la perturber.

— Vous n’avez pas cessé de l’aimer pendant tout ce temps ?

— Non, dit Léa.

— Toujours autant, dit Denise, depuis le début ?

— Oui.

— Blanche aussi ?

— Oui, dit Léa. Il faut vivre avec.

— Cela donne à réfléchir, dit Denise. Nous sommes trois à aimer Guy.

— Vous avez tous les droits, dit Léa. Vous êtes sa femme. Nous ne comptons pas.

— Je ne suis pas sa femme, dit Denise.

— Les enfants vous appellent papa et maman, dit Léa. Je ne comprends plus.

— Les deux blonds sont les enfants de sa femme, qui est morte, il y a quelques mois dans un accident, en même temps que mon mari, dit Denise. Le brun est à moi. Guy est veuf et moi veuve. Comme nous nous aimons, nous vivons ensemble.

— Je comprends mieux, dit Léa. Les aînés ne sont pas des jumeaux. Pourquoi vous appellent-ils papa et maman ?

— C’est bien simple, dit Denise. Le mien m’appelle maman, et le sien l’appelle papa. Ils sont ensemble. Ils se sont passé les mots et nous n’avons rien fait contre. Je suis de ce fait la maman des trois et lui le papa. C’est plus simple pour eux et je trouve cela charmant.

— Comptez-vous vous marier ?

— Guy est plutôt pour, et moi contre, dit Denise. Je préfère garder ma liberté.

— Pourtant, vous avez un enfant, dit Léa, et vous étiez mariée ?

— Je l’étais, dit Denise. J’ai épousé Serge dans une période où je manquais de ressort. Je ne recommencerais pas.

— Votre mariage n’était pas heureux ?

— De son vivant, je n’ai jamais été malheureuse avec Serge. Il avait des qualités. Il m’entraînait vers l’extérieur, vers le mouvement. Je suivais. Je me donnais à lui sans aucune réticence, et je l’aurais volontiers fait plus souvent. J’aimais Serge. Il m’aimait aussi, à sa façon. Il ne m’a jamais critiquée. Ce n’est qu’avec le temps que j’ai constaté qu’il n’était pas aussi bien que je le pensais au début. Mon estime a baissé quand j’ai su qu’il s’était attaqué à Marie après avoir bu. C’était son seul gros défaut. Il est mort. Je ne vais pas l’accabler. Marie l’avait pardonné. Le destin me l’a enlevé et m'a poussée vers Guy. Je suis très bien avec lui. Je n’ai pas à me plaindre.

— Raison de plus pour vous remarier, dit Léa.

— J’aurais maintenant du mal à rester avec Serge, dit Denise. Le mariage n’est bon que pour les enfants. Il est si facile de se tromper sur la valeur de celui qu’on épouse.

— Seriez-vous allée jusqu’au divorce ?

— Je l’aimais trop pour divorcer, dit Denise, et j’étais engagée ; je devais aller jusqu’au bout. Serge s’adonnait aux drogues : le tabac, l’alcool. Il prenait aussi l’amour comme une drogue. Il devenait dur quand il avait bu. Mon rôle était de lutter contre cette tendance.

— Vous battait-il ?

— Non, dit Denise, mais il a forcé Marie et peut-être d’autres sous l’effet de l’alcool. C’est insupportable. En lui montrant qu’il dérivait, j’aurais pu le réformer, le convaincre de ne plus boire. Cela devait être possible. Il avait un bon fond.

— Pensez-vous vous tromper sur la valeur de Guy ?

— Non, dit Denise. Serge était fragile ; Guy est solide. Avec lui, il est inutile de renforcer des liens qui sont déjà les plus forts. Les promesses et les engagements ne servent à rien. Nous nous aimerons toujours.

— Vous savez que j’aime Guy, dit Léa. En bonne logique vous devriez m’éloigner pour préserver votre amour.

— Non, dit Denise. Ce n’est pas ma logique. Je ne serais pas allée vous chercher au lycée Ouest, ni offert un appartement dans l’immeuble. Je comprends que vous aimiez Guy et que je ne sois pas la seule.

— Que cherchez-vous ?

— La même chose que vous : le bonheur de Guy et de ceux qui l'aiment, dit Denise. Je voudrais vérifier les idées de Marie sur le partage. Si vous êtes venue ici, ce n’est pas pour faire du mal. Vous l’aimez sincèrement comme moi, et sans jalousie envers quiconque. Il n’y a pas de conflit potentiel entre nous. L’amour n’est pas toujours exclusif. J’ai aimé d’autres hommes et j’en aime encore un en dehors de Guy. Guy m’aime et a aimé plusieurs autres femmes. Nous avons toutes les trois les mêmes droits. Mon seul avantage est d’être dans la place et d’avoir eu quelques relations sexuelles avec lui. Si Guy veut vous aimer, c’est son droit. Nous devons nous aider.

— Je suis d’accord, dit Léa.

— Je souhaite devenir votre amie, dit Denise. Guy m’a dit qu’un cousin vous a violée quand vous aviez 15 ans et que vous avez connu d’autres hommes. Depuis que Guy est parti, en avez-vous connu beaucoup ?

— Pas un seul si on exclut un viol, dit Léa.

— Vous devez bien l’aimer, dit Denise. Que vous est-il arrivé auparavant ?

— Vous voulez savoir ? J’avais donc un cousin qui voulait toujours se battre avec moi, mais j’étais plus forte que lui. Je le repoussais. Il a réussi un jour en m’attachant. Avec son ami, on se battait encore. Je les excitais sans le vouloir. Les deux me provoquaient toujours, probablement pour sentir mon corps. Ma tête a heurté une fois le sol et j’ai été étourdie. Quand j’ai repris complètement mes esprits, l’ami m’avait violée et le cousin s’apprêtait à le faire. Je me suis dégagée.

— Il y en a eu d’autres ?

— Un seul avec qui j’ai fait l’amour sans qu’il me viole, dit Léa. Chez Nathalie, j’ai commis l’imprudence de confier un double de ma clé à Kurt, un jeune allemand sympathique, pour lui éviter de faire le pied de grue devant ma porte. On travaillait des leçons. Il a cru que c’était une avance. Il est venu chez moi le soir quand j’étais dans la salle de bains. Je ne m’y attendais pas. Je me suis retrouvée devant lui qui attendait ma sortie. J’ai tout de suite réalisé mon erreur, mais c’était trop tard. J’ai compris pourquoi il était là et il était gentil. Je ne l’ai pas renvoyé. J’ai fait l’amour avec lui. Je l’aimais un peu, pas beaucoup. Il est revenu plusieurs fois. Je n’y tenais pas, mais je l’ai laissé faire. Chez Nathalie, il ne faut pas faire de bruit et je devais assumer mon erreur. Je crois qu’il m’aimait. J’y prenais un peu de plaisir, mais je trompais Guy, ce qui me chagrinait.

— Guy vous aurait donné son accord, dit Denise. Il n’est pas jaloux. Au fond, vous ne vouliez pas. Pour moi, c’est un viol.

— Je ne sais pas, dit Léa. Refuser à un ami, c’est difficile. Je n’ai pas parlé de Kurt à Guy. J’aurais dû le faire.

— Si Guy vous avait dit d’aller avec Kurt, auriez-vous eu moins de réticences ?

— Je n’en aurais pas eu, dit Léa. Je l’aurais fait pour Guy. Kurt est heureusement parti assez vite. J’étais libérée. Ensuite, jusqu’à l’année dernière : rien. Guy était parti aussi. Puis il y a eu ce viol. J’allais de temps en temps au cinéma, dans la journée surtout, et rarement seule. Je demandais à Blanche de m’accompagner quand elle le pouvait. Ce jour-là, je voulais voir un film, et elle n’était pas libre. J’y suis allée à la dernière séance, la seule où il y avait de la place. En sortant, un type m’a suivie, m’a rattrapée, m’a poussée dans un coin et m’a violée. Il était deux fois plus lourd que moi. Il m’écrasait. Je n’ai pas pu résister.

— Finalement, vous avez eu très peu d’expériences heureuses, dit Denise. Quel est votre âge ?

— 29 ans, dit Léa.

— Un an de plus que Guy, dit Denise. Moi, j’ai 31 ans et j’ai eu des centaines de relations sexuelles avec 5 ou 6 hommes. Il est temps de vous y mettre. Je vous donne un conseil. Guy n’aime pas les fards. Si vous voulez lui plaire, ne mettez rien. Pas de rouge à lèvres, pas de noir sur les yeux, pas de fond de teint, pas de vernis sur les ongles et pas de faux cils.

— Sans maquillage, je me sentirais toute nue, dit Léa.

— Il aime les femmes nues, dit Denise. Je vais vous montrer votre chambre. Guy y a monté vos affaires. La salle de bains et la douche sont là, dans le couloir. Si vous voulez vous y plier, la tradition dans la maison est de ne pas fermer quand on se lave. Quand on a un besoin pressant, on aime bien que ce soit ouvert. Ne vous effrayez pas si quelqu’un se présente à la porte. On n’a pas l’habitude de frapper. Marie, la femme de Guy, que vous voyez sur les murs, nous a habitués. Elle avait des affinités nudistes. Elle, et les particularités des sanitaires d’ici, nous ont partiellement convertis. Même Zoé, la bonne qui ne jure que par elle, l’est devenue aussi.

— Aujourd’hui, dit Léa, elle est habillée.

— Si vous voulez la voir, dit Denise, venez en saison chaude. Moi, je l’ai vu passer l’aspirateur avec uniquement un petit maillot de bain. Il paraît qu’il y a quelques années, avant que la terrasse soit isolée pour les économies de chauffage, ils étaient souvent nus quand le soleil tapait. Il n’était pas question de pudeur : c’était nécessaire. Il fait moins chaud ici l’été, et aller jusqu’au nu n’est plus indispensable. Mais, j’y pense, Zoé baigne souvent les enfants dans notre grande baignoire qui est presque une piscine. Elle se baigne avec eux. Il n’y a qu’à entrer. Elle fait aussi sa gymnastique le matin, à côté de votre chambre ou parfois sous l’auvent de la terrasse. Elle y est nue quand il n’y a pas d’étranger. Bientôt, vous ne serez plus une étrangère. Je vais lui dire qu’elle peut se montrer à vous.

— Guy peut la voir ?

— Elle ne se cache ni à lui, ni à moi, ni aux enfants, et Guy aime bien la regarder, dit Denise. Elle a un physique différent du mien et du vôtre, et qui a son charme. Guy se montre aussi à elle et ils sont souvent nus ensemble. Marie y tenait. Ils continuent.

— N’y a-t-il rien entre elle et lui ?

— Non, dit Denise. Je ne crois pas. C’est neutre. Zoé est bloquée sexuellement. Elle n’aime pas les hommes, bien qu’elle puisse se jeter dans le feu pour Guy ou les enfants. De toute façon, il est libre de faire comme il veut, et elle aussi dans la mesure où nous n’y voyons pas d’inconvénient majeur. Je n’ai pas à intervenir. Je trouve pratique de pouvoir aller et venir au saut du lit sans me cacher, sans avoir à penser à m’habiller. Nous ne sommes pas nudistes. Nous exposer n’est pas notre but, mais nous n’avons pas de pudeur entre nous et Zoé. C’est commode de pouvoir utiliser ensemble cette salle de bain où on peut tenir à dix sans se gêner. S’il fallait faire attention à la nudité quand on y va, ce ne serait pas pratique.

— Guy m’aime-t-il ?

— Il ne vous l’a jamais dit ? À moi, il ne m’a pas caché qu’il vous aime.

— Quand je me suis offerte à lui, dit Léa, il a refusé.

— Je vais vous dire pourquoi, dit Denise. Votre amour est si profond, qu’il a eu peur de ne plus pouvoir s’en dégager. Il n’y avait pas que vous qu’il aimait. Blanche aussi.

— Je n’ai jamais cherché à accaparer complètement Guy, dit Léa. Je l’approuve d’aimer Blanche. Elle est mieux que moi. Je ne savais pas qu’il l’aimait. Elle non plus. Nous n’imaginions pas que c’était possible. Blanche est très attachée à Guy. Elle souffre de ne jamais le voir. Il faudrait que vous l’invitiez de temps en temps. Elle vient ici en espérant l’entrevoir. Je ne lui dirai pas que Guy l’aime. Cela lui donnerait de faux espoirs.

— Nous l’inviterons, dit Denise. Faites-moi confiance. Mais Guy vous aime toutes les deux. S’il veut de vous deux, comment allez-vous faire ?

— À lui de choisir, dit Léa. Entre Blanche et moi, il est normal qu’il prenne Blanche. Mais logiquement, c’est vous.

— Et il y en a deux qui continuent à aimer sans espoir, dit Denise. Je crois que Guy est capable de nous prendre les trois.

— Est-ce possible ?

— Jusqu’à ce que je rencontre Marie, dit Denise, cela me semblait impossible. Elle m’a fait changer d’opinion. Les conditions qu’elle donnait me semblent respectées. Seriez-vous jalouse de Blanche et elle de vous ?

— Non, dit Léa.

— Alors, nous allons tenter l’expérience, dit Denise.

* ° * ° *

_

— Je trouve que Léa est très bien, dit Denise à Guy le lendemain. Je crois que tu l’as mal jugée. Ce n’est pas une prostituée. Elle a été violée trois fois et n’a fait l’amour qu’avec Kurt, et que quelques fois en pensant à toi. C’est maigre pour une femme de 29 ans. Les enfants se pressent autour d’elle. Elle t’aime beaucoup. Tu devrais faire l’amour avec elle.

— À la place de le faire avec toi ?

— Je suis prête à partager, dit Denise.

— Tu ne me demandes pas si je l’aime ?

— Tu me l’as déjà dit. Tu n’as pas changé.

— Je l’aime un peu, dit Guy. Tiens-tu vraiment à ce que j'aille avec elle ? Si elle ne va pas beaucoup avec les hommes, c’est possible.

— Tu es gentil, dit Denise. Tu verras que j’ai raison. Si Marie était là, elle te dirait comme moi. N’oublie pas qu’elle voulait que je fasse l’amour avec toi. Léa est comme moi. Elle t’aime énormément, et en plus toi exclusivement. Avec Kurt, c’était par bonté. Tu as déjà montré que tu peux aimer plusieurs femmes, moi et Marie en particulier. Léa t’attend depuis des années. Elle mérite ton amour.

— Tu arranges cela ainsi, dit Guy.

— Ce sont toujours les femmes qui vont te chercher, dit Denise.

— Pas avec Marie, dit Guy.

— Si, dit Denise. Sans Paule et moi, tu ne te serais jamais marié. Laisse-moi faire. Prends Léa. Ne repousse pas une femme qui t’aime sincèrement.

— Bon, dit Guy. Je peux faire un essai. Quand veux-tu que je commence ?

— Je te ferai signe, dit Denise. Laissons Blanche arriver. Maintenant, c’est certain, Léa m’a dit qu’elle est amoureuse de toi. Blanche mérite que tu fasses le même effort avec elle. Tu m’as dit que tu l’aimes.

— Plus que Léa, dit Guy. Je l’ai toujours appréciée.

— Ce sont les deux ensembles, dit Denise. Tu ne vas pas les séparer. Elles sont amies.

— Te rends-tu compte que tu veux me mettre avec trois femmes ? C’est presque un harem. Comment cela s’organise-t-il ? Vous allez vous chamailler.

— Tu laisse